1889. Un état du discours social

Chapitre 26. Typologie de la presse périodique

Table des matières

« Journaux dramatiques, judiciaires, militaires, maritimes ; journaux de francs‑maçons, des enfants, des demoiselles, des dames, des modes ; journaux des tailleurs, des haras, des vétérinaires, des couturières etc. : la pullulation est effrayante »1. Une typologie de la presse périodique semble à priori impossible à établir : tous les intérêts sociaux ont une presse ad hoc. On pourrait prolonger indéfiniment l'énumération ci‑dessus : journaux turfistes, journaux balnéaires et thermaux, feuilles de dévotions et de pélerinages, journaux de collèges (« journaux de potache »), presse pornographique (en pleine expansion depuis 1881), bulletins de sociétés érudites locales, organes des bourses du travail... L'Annuaire d'Avenel illustre le classement incohérent qui en résulte, analogue à celui d'une fameuse « encyclopédie chinoise » dont parle Michel Foucault :

Il est cependant possible de débroussailler ce vaste terrain et de faire ressortir les quelques grandes catégories de revues et hebdomadaires, en demeurant dans le champ de l'actualité et de l'opinion. (Nous ne tenons donc aucun compte ici des publications périodiques produites pour les champs discursifs ésotériques, – revues savantes, philosophiques, littéraires, historiographiques.) Chaque catégorie est organisée selon des hiérarchies culturelles, allant des mieux doués aux moins doués en capitaux doxiques ; nous traitons ailleurs des publications infra‑canoniques qui prolongent vers le « bas » ces hiérarchies : presse populaire urbaine ou paysanne, presse pour les dames (diversifiée à son tour, des revues « de la suprême élégance parisienne » au Petit Écho de la Mode), presse pour l'enfance et la jeunesse2. Chaque catégorie est aussi composée de titres qui s'affrontent selon la division des grands clans politiques. Notamment chaque type périodique « laïque » est flanqué autant qu'il se peut d'un homologue catholique3.

Administration, 36 titres
Aérostatique, 3 titres
Agriculture, 45 titres
Ameublement, 7 titres
Annonces, 28 titres
Architecture, 32 titres
Associations, 28 titres
Assurances, 16 titres

On divisera d'abord le tableau général des catégories de presse en deux classes d'ethos : la presse sérieuse et la presse frivole (satirique ; comique ; mondaine ; boulevardière ; grivoise). D'un côté les affaires, de l'autre les loisirs, si l'on veut. La personnalité bourgeoise est marquée par une « Spaltung », un clivage constitutif. D'un côté, on s'adresse à un sujet « moral » abstrait, motivé pour connaître et débattre, légitimé dans ses curiosités pour les opinions et les événements, les arts et les lettres, les intérêts de son milieu et de sa profession4. De l'autre, on rencontre les formes tintamarresques de la frivolité qui comportent autant les snobismes dédaigneux, les codes raffinés de la « société », que l'encanaillement cynique et léger du boulevardier, la gauloiserie spirituelle, et encore l'abréaction carnavalesque de la satire politique, diffamatoire, scatologique, obscène.

La presse sérieuse

L'actualité commerciale, industrielle et financière

Les affaires sérieuses, ce sont d'abord « les affaires » tout court. La « manne » de Panama est venue gonfler le nombre déjà élevé de feuilles entretenues en sous-main par des banques et des syndicats affairistes. Tous les quotidiens et tous les hebdomadaires, jusqu'au drolatique Chat noir et au gaudriolesque Courrier français, offrent un « Bulletin financier » affermé à une maison de bourse. Le plus grand quotidien économique est le Messager de Paris ; il tire à 100 000 environ. Une abondante presse hebdomadaire « recommande » des valeurs sûres, pousse à la hausse ou à la baisse, fait campagne pour ou contre certaines banques. Cette presse mange aussi à différents rateliers politiques : elle est pour ou contre Boulanger, avec de fréquents et soudains revirements. Souvent, elle cherche à accrocher le lecteur avec quelque chronique satirique, une caricature ou des « variétés » parisiennes5. Il y a cependant un ton inimitable du discours financier, une rigueur analytique où la fantaisie n'est pas de mise :

L'amortissable, coté il y a deux semaines 90.70 a reculé à 90.55. Le 4 1/2 a été porté de 105.67 à 105.85 par quelques achats de l'épargne...6

Dans le même secteur, mentionnons la presse commerciale, industrielle, agricole, maritime et coloniale. Les protectionnistes y polémiquent avec les libéraux, et différents lobbies y poussent leurs intérêts dont le « parti colonial » est la coalition la plus puissante7.

La revue politique et littéraire

L'expression, communément admise, désigne une catégorie spécifique de publication périodique, dans laquelle le mot « littéraire » doit être pris au sens large. Il s'agit du genre – intellectuellement le plus distingué – de la revue de grands débats et de questions actuelles, revue s'adressant aux individus les plus riches en capitaux sociaux et culturels, les plus à même d'apprécier le haut style, la profondeur de la réflexion, l'abondance de l'information prise à bonne source, « l'impartialité » et la pondération. La RPL s'adresse à quiconque a l'obligation de se « tenir au courant du grand mouvement intellectuel » de l'époque. Elle est généralement bimensuelle.

Le modèle en est la Revue des Deux Mondes (1829), la plus prestigieuse institution intellectuelle française, après l'Institut et l'Académie où elle va chercher la plupart de ses collaborateurs. Elle a 26 000 abonnés. Les articles politiques, économiques, historiques, géographiques, littéraires font souverainement le point sur chaque question et consacrent les opinions relevées. Républicaine par souci d'ordre, conservatrice en politique, libérale en économie, ennemie des innovations dans les arts et les lettres, la Revue des Deux Mondes, dirigée par Charles Buloz, offre les analyses de P. et A. Leroy‑Beaulieu, de Charles de Mazade (à la chronique politique), d'E.‑M. de Vogue, du Duc de Noailles, de Brunetière et Faguet, en critique littéraire et dramatique. Elle n'aborde que des thèmes graves et s'adresse aux publicistes les mieux qualifiés pour en débattre : la Triple Alliance, la réforme administrative, la souhaitable union des modérés au‑delà du dogme républicain, « nos Remontes militaires », « l'Égypte et l'occupation anglaise »... La Revue des Deux Mondes est le temple doxique où le monde est discerné, pesé, évalué dans un esprit pondéré, responsable, conservateur mais serein, jamais troublé par le désordre ou les malheurs des temps, qu'elle juge de très haut. La Revue a de rigoureuses exigences de style et de réputation : n'y collabore pas qui veut car y collaborer consacre et ouvre la voie vers l'Académie française. Elle se distingue moins par un style que par un ethos où forment bloc le choix du sujet, l'ordonnance des données, les présupposés, la justesse de l'épithète, l'atticisme du langage. La Revue déploie une rhétorique totale qui a son inventio autant que son elocutio et son ornatus agréablement ennuyeux (art de l'antonomase, de la périphrase, de l'épithétisme, du parallélisme et du contraste). La Revue juge très sévèrement la « crise » où les opportunistes et les radicaux ont plongé le pays, mais elle ne se laisse pas gagner par le vitupérations ni les récriminations. Le « ton » qui convient, – toujours le même, – est celui plein de morgue et de finesse d'un modérantisme qui s'étend jusqu'à la coquetterie de graphies archaïques (« ...expédiens ») :

Ce qu'il y a de plus clair encore, c'est que, s'il reste quelque moyen de sortir de cet état aigu, où l'on sent que tout est devenu possible, il n'y en a qu'un. Quel est‑il donc ? Ce n'est point apparemment de pousser à outrance cette désorganisation radicale à laquelle préside M. Floquet, avec une vanité satisfaite, en homme qui ne doute de rien et ne voit rien, si ce n'est son propre personnage ; ce n'est certes pas non plus de prétendre continuer la même politique avec de médiocres palliatifs ou de petits expédiens pour essayer de retrouver quelques morceaux d'un pouvoir qu'on a perdu. Le seul moyen, s'il peut être encore efficace, serait de se placer résolument en face d'une situation si étrangement compromise, d'oser avouer qu'on s'est trompé, de compter avec l'opinion désabusée et irritée, d'accepter sans faiblesse les conditions d'un gouvernement sensé, libéral et conservateur, rassurant pour les consciences comme pour l'ordre financier, pour tous les intérêts du pays. C'est le seul moyen digne d'être tenté, et c'est justement ce qui fait l'autorité du langage que M. Challemel‑Lacour a tenu il y a quelques jours devant le Sénat, dans un discours qui est un acte de politique clairvoyant en même temps qu'une œuvre de forte et saisissante éloquence8.

La Revue des Deux Mondes condamne avec mesure les « excès » les plus choquants : le dogmatisme des radicaux, les outrances du naturalisme, la démagogie boulangiste, et les « récriminations » des meneurs socialistes. Paul Leroy‑Beaulieu prend très au sérieux la « question sociale », il examine les problèmes du moment avec sollicitude, mais il montre les graves objections que suscitent l'idée de bouleverser l'état des choses. Il invite les classes dirigeantes à faire preuve d'audace réfléchie et de prudence à la fois. Monsieur de Norpois est la figure éponyme de la Revue des Deux Mondes, jusque dans 1'intérêt attendri que Proust lui prête pour les « fluctuations de la Rente et du 3 1/2 % ».

D'autres revues moulées sur la même formule concurrencent la Revue de Buloz, avec diverses nuances d'orientation. La Grande Revue de Paris et de Saint‑Pétersbourg est plus « bohème », plus littératrice, plus spirituelle, moins pondérée. Alphonse Karr, A. Houssaye, A. Silvestre, J. Lorrain n'ont pas la surface sociale ni les espoirs de carrière des collaborateurs de Buloz9. La Revue générale de Ch. De Larivière est plus à droite, plus provinciale, moins « intelligemment » libérale. Les catholiques ont leurs RPL propres : le Correspondant tempère pour ses lecteurs mondains les gronderies du « Syllabus ». Les Études des Pères jésuites ont, chez les catholiques, le prestige de gravité encyclopédique de la Revue des Deux Mondes10. La classe dirigeante républicaine (qui ne se confond pas avec « les classes dirigeantes ») est regroupée autour de la gambettiste et patriotique Nouvelle Revue de Madame Juliette Adam et de la Revue bleue, pondérée et collet‑monté, mais engagée dans la défense de la République parlementaire et soucieuse des intérêts de la classe régnante. D'autres RPL visent certains milieux intellectuels déterminés : les professeurs de lycées et de facultés se voient destiner par exemple la Revue des Sciences et des Lettres11.

Selon la règle, on peut identifier des avatars « vulgaires » qui transposent pour le petit bourgeois les prestiges de haute canonicité de la RPL. Les Annales politiques et littéraires, forme bâtarde proche du magazine illustré, s'adressent aux strates inférieures de la classe lettrée. Le feuilleton y est tenu par Francisque Sarcey, lequel procure hebdomadairement une tartine de bon sens. On y trouve aussi chronique politique, échos de Paris, mouvement scientifique, livres et revues, « Figures d'hier », des comédies, des monologues, de la musique de salon12.

Trois catégories de périodiques peuvent être rapprochées de la RPL : 1) la « Revue de Cours et Conférences », – formule plus austère encore, destinée au grand public avide d'érudition ; 2) la Revue biographique où les « célébrités contemporaines » se voient consacrer chacune un numéro ; 3) les périodiques de haute vulgarisation scientifique13. La Revue rose de C. Richet est le modèle de la revue scientifique pour public cultivé. Elle le tient au courant des progrès de toutes les disciplines, sciences exactes, naturelles et appliquées et aussi agronomie, ethnographie, médecine, sciences militaires, explorations. La haute culture française est orientée vers les lettres ; une certaine diffusion vulgarisée des sciences et des techniques est cependant venue s'adjoindre aux savoirs lettrés nécessaires à l'homme moderne. La science mise à la portée des classes cultivées reste un secteur à part, cantonné dans des périodiques spéciaux. La Revue rose (ou Revue scientifique) est le plus prestigieux de ces périodiques. Elle a aussi ses concurrents pour lecteurs moins exigeants14.

Les hebdomadaires illustrés

Le modèle en est l'Illustration (1843‑1944) qui a pour principal concurrent le Monde illustré : une livraison hebdomadaire de 16 à 20 pages avec de nombreuses gravures et photographies, mais aussi beaucoup de textes et variés. Un prix d'abonnement modique pour le bourgeois (très élevé pour l'ouvrier) : 36 francs pour le premier, 24 francs l'an pour le second journal.

La formule de l'illustré est celle, purement commerciale, de l'innocuité doxique et de la neutralité absolue. L'illustré doit être rigoureusement apolitique, conformiste, euphorisant, civique et banal : il couvre l'actualité, il la met en images mais évite à tout prix les objets de controverse, les conflits, les thèmes délicats, les événements choquants (les « grandes catastrophes » ne sont pas choquantes, si on peut les enrober d'affliction et de philanthropie). Patriote, progressiste, l'illustré est respectueux des religions, mais vaguement républicain éclectique. Il ne vise pas un lecteur déterminé, mais le marché du grand public : il est intéressant à feuilleter pour l'homme du monde sans être trop loin du petit bourgeois provincial ; il plaît aux messieurs comme aux dames et on peut le mettre « entre les mains des jeunes filles ». Il réduit l'actualité à un papillottement d'images et d'informations innocentes et cependant il est, à sa façon, encyclopédique. En effet tout y passe et se met en images : l'élection de Boulanger à Paris (réduite au commentaire amusé sur le « déluge d'affiches »), la catastrophe de Groenedael (locomotive éventrée, wagons déraillés, badauds hilares), le drame de Meyerling (joli portrait de Mary von Vetsera... et on gaze sur le pacte de suicide), l'abdication de Milan de Serbie, la réception d'E. de Vogue à l'Académie, l'inauguration de la Tour Eiffel ! La formule est celle, déjà venue à la perfection, de l'industrie culturelle : tout ce qui sort du « commun dénominateur » des intérêts indifférents et du poncif est éliminé sans effort, et cependant les apparences, le simulacre d'un monde complexe sont là : la France profonde et le lointain Japon, le théâtre, la musique et les arts, les grands de ce monde et le petit peuple. L'illustré a deux prédilections : les catastrophes naturelles et les événements de pur apparat officiel (voyages du Président de la République, séjour du Shah de Perse) : dans les deux cas, l'espace confus et controversé des « questions » politiques et sociales est scotomisé. On y trouve de l'érudition aimable, un conte de tout repos, une « causerie » scientifique, (les « inventions » se prêtent à créer cet intérêt sans passion ni parti pris), des charades et des passe‑temps.

Les deux grands illustrés ont des concurrents : l'Univers illustré, l'Européenne illustrée à Bruxelles et Paris‑illustré qui occupe le créneau de la plus haute distinction, avec ses portraits de grandes dames, ses mondanités et ses reproductions de peintures académiques. Au créneau populaire au contraire, on a le Journal illustré à 15 centimes, tout aussi neutre politiquement, mais vulgaire avec ses illustrations bariolées et raccrocheuses, beaucoup moins de chronique mondaine, plus de crimes et d'accidents spectaculaires.

La revue de famille

Il s'agit d'une catégorie de publication qui se modèle sur le « magazine » anglais : un périodique qui tient à la fois du journal illustré, de la revue à chroniques, du recueil littéraire et qui, sous la surveillance du pater familias, convient à tous, étant à la fois « amusant » et « instructif ». Chaque numéro contient une nouvelle, un conte, quelque poème signé d'académiciens. S'il se peut, des articles « sérieux », – études historiques, impressions de voyage, causeries littéraires « attrayantes ». Le magazine de famille ne suit pas l'actualité ou il ne le fait que de très loin. L'Exposition universelle, sujet de tout repos s'il en est, lui fournit pas mal de copie. Pour le reste, le magazine cherche à instruire agréablement : l'industrie des allumettes, l'origine des œufs de Pâques, les insectes nuisibles, les chasseurs alpins, une anecdote sous le Directoire, les pêcheurs bretons, l'art japonais, la vie de Gutenberg : on ne sort pas de ce répertoire de thèmes incontroversés. La revue de famille a apporté un revenu abondant aux écrivains fades et délicats. Pierre Loti en toute première place, et Daudet, Theuriet, Cherbuliez, Claretie, Coppée, Sully‑Prudhomme. Certains titres sont présents depuis longtemps sur le marché : le Musée des familles (1833‑1900) et le Magasin pittoresque (1833‑...). Une poussée soudaine en 1888‑1889, avec le lancement de huit titres nouveaux, signale un développement accentué de la demande pour ce genre de publications honnêtes et rassurantes qui diffusent dans les classes moyennes un viatique minimum de « bonne » littérature, de connaissances simplettes et de valeurs culturelles. La revue de famille joue son rôle dans l'acculturation des classes intermédiaires de plus en plus scolarisées et avides de s'assimiler les idées et les styles canoniques15.

Le magasin littéraire

Ce type de périodique –  hebdomadaire ou bimensuel – publie presque exclusivement de la littérature : un ou plusieurs romans en feuilleton, des nouvelles, des poèmes, des récits de voyage, des essais et chroniques, avec des signatures connues. Une fois de plus, l'éventail des titres offerts déploie les degrés de la distinction culturelle de La Lecture qui s'assure la collaboration de Zola, Loti, Herédia, Theuriet – choix équilibré pour bourgeois libéral – aux « lectures populaires » et morales de La Veillée des Chaumières16.

Les Suppléments littéraires de certains quotidiens parisiens offrent aussi de la littérature de grande diffusion bourgeoise, depuis le raffiné et éclectique Supplément du Figaro jusqu'au très vulgaire Supplément de La Lanterne, avec ses gaudrioles, ses histoires de cocottes et ses aventures du Boulevard.

Presse catégorielle

La presse professionnelle est généralement d'apparition récente. Typographes, coiffeurs pour messieurs, modistes, cuisiniers, couturiers, sapeurs‑pompiers, cordonniers, voyageurs de commerce, artistes forains, facteurs des postes ont tous un (ou plusieurs) mensuels ou hebdomadaires où les « intérêts » de la profession sont vivement défendus (que ces professions soient ou non protégées par des syndicats organisés) et où les nouvelles du milieu, les innovations techniques, les réunions d'amicales, circulent dans un petit réseau social autonome. Un sentiment d'appartenance s'y exprime, mais la doxa publique et les formes plus ou moins prestigieuses de la chronique, de la littérature, le comique des « nouvelles à la main » pénètrent ces publications catégorielles. Le Franc‑parleur parisien, organe des cordonniers, dédaigne le vieil adage ne sutor ultra crepidam pour parler spectacles et littérature et publier un feuilleton. Les fonctionnaires lisent l'Avenir administratif ou le Journal des fonctionnaires : ils y trouvent des actes officiels, les décisions préfectorales, des notices sur les traitements, les nominations et promotions, mais aussi (car pour être fonctionnaire on n'en est pas moins homme de culture) des « variétés », de la chronique parisienne et des poèmes. Les instituteurs commencent à avoir une presse de défense de leurs intérêts, distincte de la presse pédagogique semi‑ officielle17.

Les petits commerçants ont un bimensuel de combat, la Crise commerciale, qui défend le boutiquier « écrasé par la concurrence », contre les « grand magasins accapareurs ». Il faut faire imposer lourdement « le Louvre », « le Bon marché », « le Printemps » ! Le journal prétend peu à peu se faire le « porte parole de tous les contribuables opprimés et écrasés par l'inégalité des charges »18.

Deux catégories de périodiques professionnels existent depuis l'aube du siècle : la presse militaire et la presse pour le clergé. Les militaires ont deux quotidiens, la France militaire et le Moniteur de l'armée. Le premier, très patriote et hostile aux « divisions » du pays, n'évite pas certaines attaques antiparlementaires19. Les ecclésiastiques consultent les Questions actuelles et l'Ami du clergé, à quoi s'ajoutent les revues de religieux réguliers. La jeunesse étudiante a ses revuettes corporatives où sont censés fleurir le conte drôlatique et la fumisterie.

Une autre presse de solidarité catégorielle est celle des « colonies » provinciales et étrangères à Paris. Les Alsaciens‑Lorrains, Auvergnats, Belges et Italiens ont leur journaux, « traits d'union » entre émigrés nostalgiques.

Enfin il se développe déjà une presse de « hobbies », de passe‑temps : philatélie, photographie, échecs. La presse des sports hippiques, du turf, des équipages et de la chasse relève des intérêts de la classe de loisir.

La presse judiciaire

On rangerait la « presse judiciaire » dans la classe des presses professionnelles, n'était le statut spécial, dans la culture du siècle passé, de l'intérêt pour les tribunaux, les débats judiciaires et spécialement les affaires criminelles. Louis Chevalier a montré dans un ouvrage fameux combien l'intérêt pour le crime et les « classes dangereuses » fait partie de la culture populaire urbaine. Il faudrait élargir cette thèse : montrer que la classe bourgeoise aussi a investi dans les grandes affaires du jour une passion soutenue, quasi‑littéraire – comme si les énigmes policières, les sensations des audiences, les reconstitutions des circonstances du crime étaient éprouvées comme un retour dans le réel du « dramatique » et du « romanesque » auxquels la culture littéraire confère tant d'attrait.

Il en résulte que la presse judiciaire échappe au seul milieu professionnel du Palais. La Revue des grands procès contemporains est fort répandue dans les classes aisées, alors que dans le peuple Rouge et noir met au point la formule du « sang à la une ». La Gazette des Tribunaux a été lue (ce serait à confirmer par une enquête systématique) par les Balzac, les Goncourt, les Zola aussi bien que par les avocats, avoués et juges. Les grands journaux d'actualité judiciaire, Gazette du Palais, le Droit, la Loi intéressent un public plus large que les seuls professionnels de la chicane. On ne pourrait dire ceci des autres presses professionnelles, – pour le clergé ou pour les militaires, – lesquelles sont strictement « ciblées ». Au reste, la « Chronique judiciaire » occupe dans les journaux quotidiens une place démesurée. Autant que la « chronique parisienne », le rapport d'audience est l'occasion pour le journaliste de faire « de la littérature ». Il ne s'en prive pas, croquant les plaignants et les témoins, spéculant sur des « psychologies » pittoresques, rapportant les « mots » de président qui se veulent hommes d'esprit. Tous les ethos littéraires, du roman noir au vaudeville, de la scène paysanne au drame naturaliste, se retrouvent dans le judiciaire. Je ne puis qu'esquisser ici une réflexion qui se trouve éclairée par mon hypothèse de la « gnoséologie romanesque » (voir chapitre 8). L'étude de l'imaginaire social bourgeois autour du fait judiciaire appelle une recherche systématique.

La presse frivole : La presse satirique

La presse satirique, généralement hebdomadaire, contraste avec le sérieux des grandes revues et l'apolitisme bénin et « tout public » des illustrés et des magazines. C'est le secteur où la concurrence des formules et des orientations politiques est la plus vive. Philippe Jones a étudié avec beaucoup d'érudition cette Presse satirique illustrée entre 1860 et 189020 et cependant plusieurs omissions peuvent se signaler. Ce secteur complète l'ethos ambivalent de la culture bourgeoise, prise entre la nécessaire respectabilité, le bon ton, le conformisme social, la censure des passions d'une part, et la dérision, la « blague » à outrance, la charge, la caricature, l'outrage polémique, le libertinage, la gauloiserie. Cette polarisation « éthique » est essentielle : d'une part, on a une production qui s'adresse à un surmoi des classes dirigeantes, éclairées et lettrées (trois caractères qui s'appellent réciproquement ; on pourrait ajouter, selon l'expression de 1830, des classes « morales ») ; d'autre part, une presse tintamarresque de moquerie scabreuse, de « je m'enfoutisme », d'abréaction gaudriolesque, de laisser‑aller dans les haines politiques sans frein, où tous les interdits sont transgressés : mépris affiché de l'Autre, des classes dominées, des femmes, des étrangers ; antisémitisme ; diffamation politique ; abandon à la calembredaine, à la méchanceté gratuite, goût du débraillé, complicités grivoises de la chronique demi‑mondaine. Toutes ces composantes sont présentes à la fois, avec des variations dans les ingrédients selon les publics‑cibles.

Les différents titres satiriques de 1889 se classent en un tableau qui fait apparaître les critères de division :

De culture bourgeoise

Républicains

1. Le Charivari (Le dernier et le seul quotidien satirique, fondé par Charles Philipon en 1832 ; d'esprit républicain avancé et anticlérical ; hostile à Boulanger mais avec peu de sympathie pour Floquet et son gouvernement ; comporte une caricature en pleine page, p. 3, ou une suite de croquis ; s'ouvre sur un « Bulletin politique » censé spirituel mais assez pâle, signé Véron ou un autre ; Théâtres, Paris à la petite semaine, Parlementaires, Chronique du jour, contes ou chroniques en feuilleton. Fait preuve d'un esprit bon enfant un peu vieillot.
2. Don Quichotte (1874‑1893).
3. L'Éclipse (1868-1919 ; avec André Gill).
4. Le Grelot (1871-1906).
5. Le Grincheux (1888-1889).
6. Le Nain jaune (1863-... ; dirigé par Émile Mendel).
7. La Nouvelle Lune (1880-...).
8. La Silhouette (1880-1914) [partiellement feuille financière].
9. Le Tintamarre (1842-1920).

Réactionnaires

10. Jeune Garde, bonapartiste (1882-1905 ?).
11. Le Triboulet, monarchiste (1878-1925).
[Pas de feuille satirique catholique. Mais on verra à Bruxelles le Tirailleur, vigoureusement antidémocratique et antisémite.]

Boulangistes

12. La Bombe (1889-1890).
13. La Charge (1888-1889).
14. La Diane (1888-1891).
15. Le Fouet national (1888-1889).
16. Le Pilori, de Blass (1886-1898), le plus violent, national‑populiste, avec des sympathies plébiscitaires‑bonapartistes.
17. Le Tour de Paris (1887-1889 ?).
[* Y adjoindre l'éphémère La Comédie politique.]

Sans allégeance politique marquée

a. Satiriques-et-financiers

18. Comic-Finance (1868-...).
19. La Coulisse (1879-1903).
20. La Finance pour rire (1879-1921).
21. Nouvelle chronique parisienne (1888-1898).

b. Feuilles volontairement apolitiques (elles pratiquent un comique bon‑enfant, moins vitriolique et s'adressent souvent au lecteur provincial, peu soucieux de la « surchauffe » polémique parisienne).

22. Le Journal amusant (1856-1926) de Pierre Véron.
23. Le Monde comique (1869-1898) où collabore Robida.
24. Le Petit Journal pour rire (1856-1904), version réduite de #22.

c. Satiriques‑grivois de style « boulevardier »

25. Le Courrier français de Jules Roques (1884-1913), la plus fréquemment poursuivie pour « outrage aux mœurs » des feuilles artistiques et libertines.
26. La Vie parisienne (1863-1939), institution des classes « mondaines », littérature légère, snobisme et esprit parisien distingué.

d. Les feuilles « artistiques ». (Sans doute, les arts moyens de chronique spirituelle, du conte et de la caricature fleurissent dans toute cette presse. Cependant quelques feuilles, – souvent des one-man show, – sont perçues comme relevant du champ artistique, d'une certaine avant‑garde esthétique novatrice quoique d'esprit « gaulois », sans « lourdeur » ni obscurité.)

27. L'Année dans un fauteuil de Jules de Marthold (1889).
28. La Caricature, de Robida (1880-1904).
29. Le Fifre, de Forain (1889).
30. Paris‑Croquis, dirigé par H. Boutet (1888-1889).
31. Le Pierrot, de Willette (1888-1891). (Très « artistique », plein de pierrots bergamasques et de Mimi Pinson, ...mais aussi éperdument antisémite.)
* On pourrait joindre à cette section les deux publications des cabarets montmartrois, le Chat noir de Salis, et le Mirliton de Bruant21.

Feuilles populaires

32. Le Journal comique (1885 ?-1889), grosses blagues pour commis voyageurs, boutiquiers et ouvriers.
33. Le Journal des abrutis (1876-1891), singulière entreprise de fumisteries et de calembours.
34. La Lanterne de Boquillon (1868-1926), entièrement rédigé en pataquès, fautes d'orthographe et calembredaines.
* On pourrait adjoindre ici le récent Almanach Vermot (1886-...).

Comique pour troupiers

35. La Baïonnette (1887-1889).
36. La Lanterne du troupier (1889-...).
37. Le Petit Pioupiou (1887-1889).
38. Le Troupier (1887-1892).
* Autre périodique de facéties militaires : Les Aventures du Colonel Ronchonnot (1884-1939).

Nous avons voulu - par exception - dresser un relevé complet de cette catégorie de presse. Il illustre nos remarques générales sur la surproduction et la concurrence de l'imprimé. La presse satirique occupe un territoire frontière entre les secteurs publicistique, politique, littéraire et artistique. Elle est pénétrée par l'industrie semi‑clandestine de la gaudriole, de ce que l'époque qualifie de « pornographie », particulièrement connotée d'audace dans les feuilles artistiques. Elle réunit en faisceau, sous couvert d'« art » et d'esprit, toutes les grandes catégories de transgression des interdits : haines politiques, dérision des valeurs instituées, racisme, misogynie, libertinage, unis dans l'ethos du rire, du comique.

De quoi une société rit‑elle ? Et comment la catégorie ambivalente du rire unifie‑t‑elle l'épigramme contre les gens en place, le calembour et les jeux de langage, le mot d'esprit, la raillerie et la blague « nihiliste », la parodie insolente des idées sacrées et nobles, le dénigrement des puissants, les potins méchants, la baliverne grivoise, la transgression des tabous sexuels, la complicité obscène, le mépris assumé au grand jour du grotesque des classes inférieures, la « rosserie », la galante muflerie à l'égard des femmes et les rires d'exclusion qui accueillent les idées nouvelles, les non‑conformismes, les idéaux chimériques, les mœurs étrangères ; enfin l'outrage spirituellement cynique à l'égard du malheur des autres, des misères conjugales, sociales, des ignorances et des barbaries ? Dans toute société, le risible forme un tout compact ; il n'est pas à propos d'y distinguer des jeux langagiers innocemment subtils et des thèmes agressivement suspects. La finesse, l'« esprit », la cocasserie des rapprochements, les acrobaties de la plume servent de passez‑muscade pour rendre acceptable une agressivité (pétrie d'angoisse et de dénégation) omniprésente. En même temps, le comique, qui a ses conventions invisibles, s'arrête toujours, par quelque sûr instinct, à temps : avant ce point où la drôlerie hors de contrôle ouvrirait une brèche incolmatable dans l'ordre symbolique. Du cynisme « hénaurme » à l'allusion nonchalamment perfide, on peut prendre tous les tons en sachant ne pas aller trop loin. La culture française prise par exemple le calembour : il est d'autant plus apprécié qu'il est scabreux ou polémique. Pour le scabreux, le public mondain n'est pas exigeant :

— Savez-vous ce qui prouve qu'une sœur de charité est une vierge ?
— C'est bien simple ; c'est une vierge, puisqu'elle est en cornette22.

Les républicains n'ont pas manqué tous les calembours anti‑boulangistes concevables. Il ne faut pas de Boulanger... « car il nous foutrait dans le pétrin ». « On ne fait pas mieux que lui comme général de division ». Et la bosse d'Alfred Naquet ne cesse d'amuser la galerie :

Boulanger se pose en redresseur de torts. Pourquoi ne commence‑t‑il pas par Naquet ?23.

L'esprit, le sens de la répartie, le bon mot sont des talents sociaux fort prisés. Les gens du monde s'esclaffent à la réplique si spirituelle du Général Galiffet :

On me reproche d'avoir tué trop de communards en 1871 [...] Eh bien ! aujourd'hui je voudrais fusiller le général Boulanger... cela ferait une moyenne24.

Que d'esprit ! Parmi les publicistes les plus spirituels, tout le monde s'accorde à donner le premier rang au critique Jules Lemaître25. Son mot sur les alliances des aristocrates français avec la « Haute banque » a fait se pâmer :

L'Almanach de Gotha fréquentant familièrement chez l'Almanach de Golgotha, c'est là un grand signe...26.

Les vieux thèmes éternels réservent pour qui aime sans complication la vieille gaieté gauloise : les cocus, les maris battus, les vieux marcheurs, les paysans niais, les nègres, les cocottes cyniques, les colonels Ronchonnot, les tourlourous ahuris, les lampistes des « Tribunaux comiques »... Les mots rosses à l'égard des dames forment un genre en soi ‑ ici aussi le lecteur est bon public :

Une des dernières inventions d'Edison est, dit‑on, une poupée qui parle...
À quoi bon ? N'y a‑t‑il pas assez de femmes qui sont des poupées parlantes ?27.

Somme toute, le genre satirique, tout en cultivant le scabreux, le cynisme, la gouaille méchante, tout en blasphémant les valeurs et en ironisant sur les grandes idées, assume aussi le rôle très roboratif de confirmer tous les préjugés, d'euphoriser la sottise collective. Dans le système de l'hégémonie, on peut y voir à la fois la « face cachée » de l'esprit de sérieux qui étale ses formules empesées à la Revue des Deux Mondes, et un dispositif habile d'occultation, un écran de fumée qui offusque les misères et les contradictions sociales. La « blague » parisienne crée une aura complice qui donne au sujet bourgeois qu'elle abrite, le double bénéfice du sentiment de supériorité moqueuse et des plaisirs de la dissidence.

Journaux des spectacles

Cinq quotidiens concurrents se veulent les guides du public à travers « le Paris des spectacles et des plaisirs ». Vendus à l'entrée des théâtres et des concerts, ils donnent la distribution des pièces à l'affiche, quelques comptes rendus invariablement favorables, des échos pleins de réclame adulatrice, quelques potins mondains, des « variétés » et souvent de la musique de salon. Chaque grande ville de province, à l'instar de Paris, a quelques feuilles « mondaines, littéraires et théâtrales »28. La Revue d'art dramatique est la publication la mieux établie du milieu. Francisque Sarcey y pontifie : l'idéal de la pièce « bien ficelée » y est défendu avec fougue et toute innovation scénique suscite une vive défiance.

La presse de la classe de loisir : journaux mondains

« Classe de loisir » : c'est autant un appareil identitaire qu'une réalité socio‑économique. L'appartenance au monde du loisir, au « grand monde » (qui n'est pas tout à fait la « bonne société ») ou à son avatar inférieur, le « boulevard », passe par une presse de mondanités et de parisianismes qui monte en épingle, euphoriquement, les valeurs de la « conspicuous consumption ». Cette presse se polarise, d'une manière que l'on dit très française, entre une presse mondaine, aristocratique, et une presse demi‑mondaine où l'apothéose de la Cocotte va de pair avec la chronique de la « noce » et des « viveurs ».

La presse aristocratique – Gazette du High‑Life, L'Armoriai français, le Courrier mondain et autres « organes des Cours, des Ambassades, des Cercles et des Salons » – s'adresse au « gratin », à un « public d'élite » à qui elle procure la chronique des « solennités mondaines », glose inlassablement les décrets du « code des salons », offrant en bouche‑trou des « œuvres littéraires dignes d'intérêts ». L'Année mondaine de Septfontaines, récapitule les grands mariages, raouts, bals, fêtes de charité, tandis que le Livre d'or des Salons de Bander dresse la liste ne varietur, des dames, princesses, marquises, vicomtesses, baronesses, qui ont leur « jour » et reçoivent, rue de Grenelle ou Faubourg Saint‑Honoré. Elles ne sont pas moins de dix mille29.

Le Gaulois est le journal de l'aristocratie. Discrètement monarchiste, il est surtout « classant » : par lui on pénètre dans la « société », on est entre gens « nés », avec la « fine fleur » de Paris et de l'Europe. Tout ce qui relève de l'« élégance » y est détaillé, tout ce qui est « pschütt », les riens charmants, les luxes de la Parisienne de haut vol, les événements de la « Season », les modes « select », les « nec plus ultra ». Le Figaro est plus spirituel et « parisien », rédigé à la blague et au potin. Les maîtres de la chronique, – Fouquier, Wolff, Bergerat, – y collaborent. Une haute bienveillance complice s'étend à ce qui relève de l'« affluent society » (c'est évidemment entre Veblen et Proust que nous situons notre analyse) : ambassades et chancelleries, grands mariages et gros scandales, beaux gestes, délicatesses de pensée et de sensation, réparties spirituelles, règles du bon ton, indiscrétions révérentieuses sur les altesses et les princes. La Vie parisienne est le pendant du Gaulois et du Figaro dans la presse hebdomadaire. Son sous‑titre dit tout son programme : « Mœurs élégantes, choses du jour – Fantaisies, voyages, théâtres – Musique – Modes ». La Vie parisienne, fondée par E. Planat en 1863, est une institution. La frivolité, la vie de plaisir, la glose des distinctions « suprêmes » forment sa grammaire de reconnaissance. La revue ajoute indéfiniment de petites touches en brillant tableau d'un monde autarcique, persistant dans sa transcendance ; elle y met un luxe infini de nuances, de taxinomies, de subtilités. On peut y admirer le travail interminable du snobisme : un bric‑à‑brac de savoirs « classants », d'élans poétiques, de ragots et d'« indiscrétions », de dédains délicats, de législations souveraines sur les modes, les oukazes du « high‑life ». La Vie parisienne se définit aussi par ce dont elle ne parle pas : de la politique, des revendications ouvrières, des techniques, des sciences, des « idées avancées », des gens qui ne sont d'aucun monde. « ...Arrêtons‑nous, nous touchons à la question sociale ! »30. En marge de cette presse aristocratique, on relève la presse sportive, – le turf, le steeple, les équipages, la chasse, la vénerie – et, pour les dames, les titres les plus élégants des revues de mode31. La classe de loisir produit son actualité propre, univers total construit autour du « Carnet mondain » : les gens de la haute société, s'ils donnent une petite fête « intime », se doivent de faire connaître cet événement aux lecteurs du Gaulois : « Très brillante soirée de contrat, avant‑hier à l'hôtel de Noailles... » Le chroniqueur transcrit fidèlement la liste des invités de marque : « dans l'assistance élégante qui se pressait à la fête de X, nous citerons :... » Ou la formule : « Reconnus dans l'assistance :... » Soirées et bals se succèdent. Duels aussi, dont le procès‑verbal est rigoureusement publié ; sans compter les « déplacements et villégiatures » qui forment une chronique permanente. Il y a un style mondain, fatigant à la lecture par ses hyperboles tarabiscotées :

Tout le mouvement est à l'Exposition, ce sont des avalanches humaines qui débordent chaque jour dans ce palais des mille merveilles de toutes les créations, inventions, imaginations... Chacun tient à venir apporter son admiration et son obole à ce grand steeple-chase de toutes les sublimes perfections32.

La presse mondaine a la tâche obsédante de gloser ce qui s'impose, jour après jour, comme « le dernier mot du raffinement » : « ...rien de plus intéressant ni de plus sélect que d'aller à la Gran Plaza de Toros »33. Elle dit ce qui est, les toilettes qui se portent, les villégiatures qui classent, les choses qu'il faut savoir :

Les five-o'clock sont de véritables réceptions où la tasse de thé légendaire est agrémentée de ce que la gastronomie a de plus élégant et de plus raffiné34.

Elle fait la chronique de la Société sous le titre simple et englobant de « Ce qui se passe » : chroniques des Cours, échos des cercles, fiançailles et mariages, la Mode, la Charité ! Les « Échos » de la première page du Gaulois ne sont faits que de ces événements‑là : « ...le Roi de Grèce est attendu aujourd'hui à Aix‑les‑Bains ». « S.A. le Prince Murat, général de brigade en disponibilité, épousera dans quelques jours Mlle Caldwell, une jeune Américaine catholique. » Ce sont en effet les mariages princiers qui tiennent surtout la vedette : qui épouse qui, quelles familles s'allient, quels témoins, qui assistera ? Tout un paradigme d'indices, interprétés avec avidité et pour nous illisibles. Autres thèmes courants, les cercles : le Jockey, le Cercle agricole, le Volney, l'Épatant, avec les présentations, les ballotages, les blackboulés. Enfin les Fêtes et les grandes affaires rituelles de la Saison : le Bazar de la Charité en mars, le Salon en avril, le Grand Prix en juin... La connaissance du Monde est un travail typologique et taxinomique. Proust a bien relevé ici un topos omniprésent, celui de la grande‑simplicité‑des‑princes.

[Du grand‑duc Alexis :]
On sent que c'est là l'homme le meilleur du monde et le plus simple en même temps, jusqu'à la mesure qu'il ne faut pas dépasser...35.

Un autre topos récurrent où l'adulation le dispute à l'apitoiement est celui du malheur-insoupçonné-des-altesses :

[Sur l'Impératrice d'Autriche après le drame de Meyerling :]
L'impératrice Elisabeth, qui ne peut se remettre du coup qui l'a frappé si cruellement au commencement de cette année, vit dans la plus profonde retraite.
Détail caractéristique : l'impératrice Elisabeth qui, avec ses deux sœurs, la reine de Naples et la duchesse d'Alençon, comptait parmi les plus intrépides amazones de l'Europe, a pris le cheval en horreur36.

On verse une larme aristocratique sur « les Pauvres reines », aussi à plaindre peut‑être que les drôlesses peintes par Zola !

Pauvres reines, pauvres femmes victimes de la raison d'État et qui cependant auraient droit au bonheur, comme toutes les femmes, à la liberté de vivre, de penser, d'aimer....

Dans ce discours complice, euphorique, « protégé », on entend cependant quelques sons discordants. Le « Problème des Domestiques » a toujours été une question délicate et l'évolution des mœurs n'est pas sans inquiéter : « ... dans notre démocratie, le mot même de domestique est devenu blessant », constate le Gaulois avec une ironie un peu crispée. Bien des choses se démocratisent en effet : « la voiture se démocratise comme le reste »37. La calèche à huit ressorts est un luxe dont les femmes du monde veulent à peine, « tant on a abusé dans le demi‑monde ». Mais c'est le grand monde lui‑même, 1'« aristocratie du sang » qui trahit et dégénère. Les gens de bonne naissance n'hésitent plus à s'allier à l'« aristocratie de l'argent » et ce signe des temps fait l'objet d'une dénégation dédaigneuse. Le gratin se compromet avec des parvenus. Ce « drame » appelle une amère ironie :

Il est difficile de contempler un plus complet aplatissement du beau monde et des situations sociales les mieux assises sur la naissance, l'honorabilité et l'élégance devant des flibustiers dorés sur tranche. [...] Soyez donc un homme d'esprit, bien né, agréable et séduisant, correct et irréprochable, mais ayant peu de fortune et vivant à l'avenant et essayez de faire votre trou à travers cette muraille de la Chine qui entoure le temple de l'idole. Vous m'en direz des nouvelles38.

D'un côté les sentiments délicats, le ton de bonne compagnie ; de l'autre, les millions. Peut‑on ne pas se commettre ? Hélas il y a des « présentations qui deviennent indispensables »...

La presse boulevardière

Presse de la « leisure society », la presse boulevardière est située plusieurs crans plus bas : le monde y voisine fâcheusement avec le demi‑monde. C'est une presse de coulissiers, de parvenus, de « petits crevés » et de vieux marcheurs où l'apologie de la noce l'emporte sur le catéchisme des raffinements.

Les commentateurs ne s'accordent pas sur le genre journalistique dans lequel il faut classer le Gil‑Blas, cette institution si révélatrice de la IIIe République. « Quotidien littéraire », disent les uns : c'est exact puisque ce qu'il publie et en première page, ce sont des contes, des nouvelles, des poèmes dus à des signatures connues. « Quotidien boulevardier » ou simplement « parisien », la désignation est également juste puisque une vision du monde, – s'il est permis d'employer ce terme, – issue de l'esprit du Boulevard en constitue la dominante idéologique. « Quotidien demi‑mondain », rien de plus vrai : la prostitution, ses délices et ses attraits, en sont le thème, le sujet de tous les échos, nouvelles à la main et chroniques. « Quotidien grivois ou pornographique », dénoncent les esprits sérieux : il est certain que le succès de cette feuille est dû à l'exploitation jour après jour de ce que la doxa puérile et honnête considère comme indécent, avec toutes les nuances, du « leste » à l'« infâme »39.

Le Gil‑Blas est un dispositif de consommation ostentatoire de littérature parisienne, de potins faisandés et de casuistique de la vie de noce. De proche en proche, on descend ainsi vers l'hebdomadaire artistique et grivois (aucun rapport avec la bonne tenue de la Vie parisienne) : le Courrier français dirigé par un personnage picaresque, Jules Roques, qui est aussi – par quel avatar policier ? – le directeur du quotidien socialiste révolutionnaire l'Égalité. Tout le Courrier français est pornographique : chroniques, dessins quatrains, élégies, échos, caricatures, tout parle d'horizontales et d'entretenues. On y trouve une « gazette rimée » de Raoul Ponchon. On y voit des nouvelles légères, transposant Fragonard ou Watteau ; des gazettes parisiennes avec chute de philosophie « indulgente » ; des caricatures dont les motifs résurgents sont : l'entretenue et le vieux marcheur, le gommeux et la jeune cocotte, etc..., toujours connotées du cynisme inconscient de l'Éternel féminin.

La presse boulevardière a horreur du prêchi‑prêcha des gens moraux, du sérieux des questions politiques et sociales qu'elle passe à la moulinette de la « blague ». Elle a la passion du frivole, du cynisme élégant, de l'esprit grivois. Le discours boulevardier est centré sur un univers étroit, avatar décalé et interlope de la haute société, qui est « le tout‑Paris qui s'amuse ». Univers que nous nommons boulevardier en raison de la géographie mythique qui l'instaure et le délimite : l'Univers, c'est Paris et « Paris, c'est le boulevard Montmartre, la rue Drouot, le Boulevard des Italiens et ce, entre quatre et sept heures du soir »40. Le boulevardier se connaît comme « un Parisien de pure race » à la « fine philosophie pratique » dont la recherche blasée des plaisirs et le panégyrique des « petites femmes » constituent l'alpha et l'oméga. Le boulevardier sait qu'il est des esprits chagrins qui voient le monde d'autre façon. Un coup de chapeau dédaigneux aux valeurs qu'on doit admirer sans les pratiquer suffit à s'acquitter : « Certes, nous serons toujours dévoués à la cause sacrée du père de famille ; mais puisque nous sommes obligés d'examiner les choses du point de vue parisien... »41. Ce n'est donc pas la « bonne société » qui se réflète dans le Gil‑Blas et ses acolytes, mais la « Haute gomme » et l'objet de valeur de cette classe est Paris, « la Mecque des fanatiques du plaisir »42. Paris et ses « petites femmes » qui font les frais d'inlassables commérages :

Encore un ménage du demi‑monde qui craque !
À vrai dire presque tous finissent de la sorte...

Les histoires de cocus ne cessent d'alimenter cette chronique de la Parisienne, écervelée, perverse et adorable :

Pauvre baron de X... ! Encore une paire de gants que la baronne vient de lui octroyer. Vous savez ces gants dont parle Musset.
Hier c'était un capitaine de cuirassiers ; aujourd'hui, c'est un fruit plus vert, un jeune saint‑cyrien. Après Clavaroche, Fortunio, c'est dans l'ordre.
Pauvre Baron de X !...43.

J'ai analysé dans un autre ouvrage44 la presse et la littérature boulevardières, secteur dont la prospérité suspecte mais éclatante sous la Troisième République contribue à expliquer les tactiques de cloisonnement et d'« aristocratisme » auxquelles les avant-gardes ont recours pour en éviter le contact dégradant.

Notes

1  F. Lollier, Nos gens de lettres, (1887), p. 304.

2  Voir chapitres 44-47.

3  Voir chapitre 42.

4  La littérature, Janus qui relève à la fois de l'Art, de la Pensée et du déclassement, même un peu de l'encanaillement, se trouve portée sur les deux tableaux du sérieux et du frivole.

5  On verra notamment les Nouvelles de Paris de G. Hugelmann, principal propriétaire de feuilles financières, le Moniteur de Paris, le Corsaire, républicain, l'Éclat de rire (aucunement satirique, malgré son titre), la Semaine spéculative, « propriétaire du syndicat sur les fonds d'État »...

6  Revue des Deux-Mondes, 96 : p. 238.

7  Pour la presse industrielle et commerciale, l'Industrie progressive, le Travail national, le Génie moderne, Le Progrès universel. Pour la presse coloniale, la Petite revue maritime, la Revue française de l'étranger et des colonies, les Tablettes coloniales.

8  Revue des Deux-Mondes, 91 : p. 227.

9  Dans le même secteur, on a l'Écho de la Semaine, qui ouvre ses pages à Arène, Zola, Maupassant, France, Lemaître.

10  Autres RPL catholiques : Annales catholiques, Revue du monde catholique, l'Université catholique, l'Avenir scientifique et littéraire (Lyon), la Revue de Lille, La Quinzaine littéraire et politique, très réactionnaire, dirigée par J. Berge. On relève aussi quelques hebdomadaires catholiques de formule proche, Gazette du dimanche, Samedi‑Revue, La Vérité.

11  Dirigée par M. de Thierry, laïque et très occupée de pédagogie. D'autres RPL, secondaires, sont la Revue britannique, très ouverte sur l'étranger, la Revue‑magasin, « défense de la politique sage et des intérêts conservateurs », la Revue contemporaine qui fusionne avec la Revue rose de Paris, le Nouveau Monde, orienté vers les Amériques, l'Ère nouvelle et la Petite Revue maritime de Marseille. La France illustrée, catholique, est à mi‑chemin entre la RPL et l'illustrée grand‑public. Signalons en Suisse la Bibliothèque universelle et Revue suisse, en Belgique la Revue générale, la Revue de Belgique, le Magasin littéraire et scientifique.

12  Les Annales dirigées par Ad. Brisson, sont républicaines et anticléricales. Sarcey, Coppée, Bergerat, Theuriet, Pailleron, Aug. Vacquerie y collaborent.

13  Pour les revues de cours : l'Indépendant littéraire et l'Instruction publique. Pour les revues biographiques, la Célébrité contemporaine, la Galerie des contemporains et, à l'avant‑garde, les Hommes du jour de Vanier.

14  La Science pour tous (1885-1899 ?), l'Encyclopédie contemporaine illustrée (1887-1914), Le Chercheur (1885-1891) et les deux annuaires, l'Année scientifique de Figuier et l'Année industrielle de Nansouty.

15  Les nouvelles revues sont : l'Universel illustré, l'Illustré moderne, la Revue universelle illustrée, la Revue pour tous, la Revue de famille de Jules Simon, le Magazine illustré de la famille, la Revue de France et, à Bruxelles, le Foyer national illustré. Il y a aussi un secteur catholique : La Famille, la Semaine des Familles, l'Illustré pour tous et le protestant l'Ami chrétien des familles.

16  La Lecture (1887-1896) et la Revue Illustrée publie les hommes de lettres de plus haute légitimité, mêlant des écrivains « audacieux » de Zola à Maupassant et Porto-Riche à des romanciers plus académiques comme Malot et Theuriet. La Revue de la littérature moderne, la Vie moderne, le Voleur illustré correspondent à la littérature facile et convenable : Coppée, Daudet, Courteline, Ohnet. Le Bon buveur, la Revue des journaux et des livres opèrent un cran plus bas. Le prix baisse aussi à 15 et 20 centimes respectivement. La Vie populaire appartient au groupe du Petit Parisien : elle mêle des écrivains reconnus et des feuilletonnistes populaires. La Petite Revue cherche aussi à faire l'éducation culturelle d'un public frustre.

17  Voir l'École primaire, organe indépendant des instituteurs et institutrices de France (1887-...).

18  1.8 : p. 1.

19  Voir aussi l'Année militaire et l'Armée territoriale.

20  Paris : Institut français de Presse, 1956 (vol. 8). Voir aussi Paul Ducatel, Histoire de la IIIe République vue à travers l'imagerie populaire et la presse satirique (Paris : Grassin, 1975), vol. 2.

21  Nous ne poussons pas jusqu'au relevé des satiriques provinciaux. Nous avons vu le Rabelais de Nice et la Trique d'Oran.

22  Tintamarre, 18.8 : p. 1.

23  Silhouette, 17.2 : p. 2.

24  Gil-Blas, 27.3.

25  « J. Lemaître, pétri et pétillant d'esprit [...], l'esprit lui sort de tous côtés » (Les Études, m : p. 408).

26  Figaro, 21.11 : p. 1.

27  Gil-Blas, 17.10 : p. 2.

28  À Marseille par exemple, on recense, la Sirène, Méphisto, et le Troubadour. Pour le théâtre lyrique, on verra la Musique populaire. Pour le caf'conc', la Revue des Concerts et la Chanson illustrée.

29  On verra aussi les grands chroniqueurs du monde : L. de Larmandie, Du Faubourg Saint‑Germain et Parisis, La Vie parisienne 1889.

30  Vie parisienne, p. 441.

31  Pour la presse sportive aristocratique, Le Sport, la Revue des Sports, la Revue du Turf.

32  L'Art et la Mode, 7.9 : p. 481.

33  Ibid., 28.9 : p. 517.

34  Le Sport, n.s., p. 75.

35  Gaulois, 3.11 : p. 1 (M. Gérard).

36  Gaulois, 26.11 : p. 1.

37  11.10 : p. 1 et 2.10 : p. 1.

38  Vie parisienne, p. 29. « L'auteur poursuit : Il y a encore l'honnête bourgeois, qui a un nom ridicule, une intelligence nulle, des façons communes, mais une fortune énorme, et qui est arrivé, on n'a jamais pu savoir ni pourquoi ni comment, à compter dans la société et à s'y faire une position » (p. 31).

39  Le Gil-Blas a des concurents : l'Écho de Paris, républicain frondeur et moins obsessionnellement libertin, l'Événement et le Parisien.

40  Paris-Croquis, 19.1 : p. 2.

41  Gaulois, 13.11 : p. 1.

42  Blavet/Parisis, Vie Parisienne 1889, p. 119.

43  Gil-Blas, 22.4 : p. 1 et 24.10 : p. 1.

44  Voir M. Angenot, Le Cru et le Faisandé, Bruxelles : Labor, 1986.

Pour citer ce document

, « Chapitre 26. Typologie de la presse périodique», 1889. Un état du discours social, ouvrage de Marc Angenot Médias 19 [En ligne], Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/1889-un-etat-du-discours-social/chapitre-26-typologie-de-la-presse-periodique