1889. Un état du discours social

Chapitre 40. Migrations d'un idéologème : « La Lutte pour la vie »

Table des matières

« La lutte pour la vie » est un de ces clichés, de ces « lieux communs » qui, à la fin du siècle passé, ont la plus large diffusion, sont réassertés dans les contextes les plus inattendus, ont un succès doxique qui attire l'attention de l'analyste. Je vais essayer de faire apparaître la migration de cet idéologème, ses usages et ses charmes en différents contextes, dans des idéologies parfois contradictoires et à travers tous les champs discursifs. Je chercherai par la même occasion à repréciser la notion d'idéologème abordée au chapitre 1.

On pourrait faire d'emblée à ce projet d'analyse une objection de type positiviste, rappeler que « la lutte pour la vie », c'est à l'origine le struggle for life du transformisme darwinien ; qu'il s'agit là d'un concept dont le sens est déterminé dans une doctrine scientifique en rapport avec les notions de sélection naturelle, de spéciation, de variation intraspécifique, de concurrence vitale, de survival of the fittest et dans le cadre d'un transformisme biologique libéré de l'hypothèse finaliste, dépassement des théories antérieures de Lamarck notamment. Hors de ce contexte, dans le jargon banal du journaliste qui vient déclarer avec un cynisme boulevardier qu'il ne veut pas jeter la pierre aux cocottes et aux horizontales car « dans cette société matérialiste, chacun lutte pour la vie », le concept darwinien s'est littéralement dissout en une dérive aberrante, entre l'usage scientifiquement réglé et son avatar journalistique, il n'y a pas de commune mesure cognitive1. Si le sens de l'expression semble ainsi soumis à une évolution (!) aléatoire, le signifiant lui‑même n'est pas stable ; j'ai recueilli dans des contextes hétérogènes non seulement « lutte pour la vie », mais aussi – en anglais dans le texte – « struggle for life », « concurrence vitale », « lutte pour l'existence », « la grande bataille de la vie », « un lutteur »2, un « struggleforlifeur » (expression à grand succès de mode en 1889)3. C'est justement cette migration interdiscursive et ces contaminations et variations sémantiques dont je voudrais m'emparer ; l'objet de la critique des discours sociaux est ici, tout autant que dans l'examen de doctrines relativement stables et closes – antisémitisme, anticléricalisme, idéologie démocratique du progrès, socialisme guesdiste ou catholicisme intégriste du Syllabus. Le débat que je viens d'esquisser amorce une définition de l'idéologème : ce n'est pas nécessairement une locution unique, mais un complexe de variations phraséologiques, une petite nébuleuse de syntagmes plus ou moins interchangeables. Et dans un état du discours social, l'idéologème n'est pas monosémique ou monovalent ; il est malléable, dialogique et polyphonique. Son sens et son acceptabilité résultent de ses migrations à travers les formations discursives et idéologiques qui se différencient et qui s'affrontent, il se réalise dans les innombrables décontextualisations et recontextualisations auxquelles il est soumis. L'idéologème, au contraire de la pierre qui roule, amasse une mousse idéologique. Sa valeur sociodiscursive ne résulte ni d'un pur renvoi à l'« origine » scientifique, c'est‑à‑dire d'une allusion à l'ensemble du paradigme darwinien, ni d'un assemblage en un contexte donné dépourvu de mémoire migratoire. Sa signification résulte de l'organisation globale du discours social et c'est dans un état du discours social qu'il se voit conférer une acceptabilité et des fonctions significatives. Ainsi on peut poser que l'expression « la lutte pour la vie » rencontrée dans un contexte de 1990 ne peut recevoir aucune des significations et aucun des effets persuasifs que lui confèrent des textes de 1889. Ce sont ces hypothèses que je vais chercher à illustrer.

J'ai jusqu'ici laissé prendre pour acquis que « la lutte pour la vie » trouve son origine et dès lors son seul usage cognitif légitime dans Origin of Species de Darwin4. Je crois que c'est là une illusion ; il y trouve pour l'époque une composante de son acceptabilité, de sa légitimation imaginaire. L'origine prétendue darwinienne de l'expression est elle‑même idéologique, elle fait partie de l'idéologème en tant qu'il s'attribue une origine, laquelle est partie prenante de sa signification writ large.

Nous avons rappelé au chapitre précédent que l'idéologie évolutionniste – qui reçoit un surcroît d'autorité des théories heuristiques dans diverses sciences humaines – naît et s'impose bien avant Darwin, avec Hobbes, Condillac, Malthus, Comte et Marx pour s'établir comme théorie de l'histoire et de la société avec Spencer et autres soi‑disant « darwiniens sociaux ». C'est au milieu et à la faveur des enjeux portés par ces doctrines et ces hypothèses parascientifiques que des lambeaux de formules vont se mettre à migrer dans tous les secteurs du discours social5.

*

Nous pouvons maintenant aborder la diffusion de la « lutte pour la vie » dans le discours social de 1889, année où Alphonse Daudet fait créer une pièce de théâtre, La lutte pour la vie dont le succès immense est inversement proportionnel à l'oubli total ultérieur.

Quelques exemples, en partant du plus banal. Les élections partielles de janvier 1889 à Paris (le général Boulanger contre le candidat républicain) :

Deux partis sont aux prises. Chacun lutte pour la vie6.

Un article du Figaro sur la Suisse qui ne pourra rester éternellement neutre en Europe :

Elle aura à lutter pour l'existence7.

Dans ces premiers exemples, la « lutte pour la vie » se pose dans un contexte politique où la vie nationale, dans un cas, la scène internationale dans l'autre, sont perçues comme des « paniers de crabes » où chaque pays, chaque parti ne peut compter que sur ses propres forces dans une amoralité du « chacun pour soi » universel. Loin de se placer dans une perspective d'évolution réglée, où la concurrence vitale assurerait le progrès des espèces, on pense à la survie d'entités individuelles. Prenons une autre occurrence. Le siècle, quotidien opportuniste, déclare qu'en raison de « la lutte pour la vie » de plus en plus âpre, l'émigration du surplus de la population ouvrière aux colonies « serait un soulagement universel »8. Ici, le contexte est de type malthusien, on cherche un exutoire à une surpopulation prétendue et on cherche aussi un alibi à l'émigration souhaitée de la plèbe, en suggérant que cette émigration serait un correctif philanthropique apporté à une situation sur laquelle le pouvoir n'a pas de contrôle. S'il y a référence mythique au darwinisme, c'est en tant qu'il énoncerait une loi incontournable de fatalité biologique devant laquelle l'observateur social ne peut que s'incliner.

Passons à une occurrence où, cette fois, la référence à Darwin est explicite. Il s'agit de la glose dont un journaliste accompagne la nouvelle de l'ouverture de l'Oklahoma (ci‑devant Indian Territory) à la colonisation européenne :

C'est le triomphe de l'épouvantable loi de Darwin, de la lutte pour l'existence, l'impitoyable struggle for life et c'est pour les Indiens la menace de la disparition imminente d'une race. Parmi les Américains, pas un seul ne croit faire une œuvre contraire à la morale, à la civilisation, à la religion [...] Ainsi dans le monde moderne, le rêve de M. Bismarck se réalise : la force prime le droit. [Ne pouvons‑nous pas craindre pour la France :] nous pouvons nous demander si un jour nous ne serons pas traités en Peaux‑rouges9.

L'autorité de Darwin est évoquée pour le rendre coupable d'une loi applicable essentiellement aux sociétés humaines, ou plutôt d'une doctrine immorale et barbare mise en œuvre par ses congénères anglo–saxons ; la duplication de la formule en anglais suggère que cette loi « épouvantable » est conforme aux aspirations brutales de la « race » anglaise et en harmonie avec la brutalité de l'autre ennemi héréditaire, l'Allemagne de Bismarck. Par une dénégation cocardière, Darwin est devenu l'idéologue des races matérialistes et des puissances de proie, la France menacée représentant une civilisation antidarwinienne. Mon propos n'est pas de dire que tout ceci est fort loin de l'hypothèse transformiste, mais de montrer la malléabilité de l'idéologème « lutte pour la vie » auquel on parvient à rattacher par affinités un complexe d'idées et d'images varié, régulé par la grande hypothèse fin‑de‑siècle de la Déterritorialisation avec sa séquelle de motifs anxiogènes. On va voir en effet que la « lutte pour la vie » loin d'être prise pour une loi universelle, valable dans tous les temps, est donnée comme une loi (?) d'application particulière à la société moderne, à cette fin‑de‑siècle, « détraquée », « décadente », « dégénérescente » qu'Edouard Drumont identifie comme « la Fin d'un monde ». La « lutte pour la vie » stygmatise la brutalité croissante de la société moderne et sert de contre‑image à l'idéologie optimiste du Progrès. Le progrès technique est perçu comme inversement proportionnel au progrès ou à l'harmonie des moeurs. Le télégraphe et le chemin de fer

ont créé encore plus de besoins qu'ils n'en ont satisfait ; par conséquent, ils ont rendu la lutte pour la vie encore plus acharnée et plus âpre, ils ont exaspéré la concurrence vitale jusqu’à la fureur. Il faut donc y préparer les combattants. Il faut soumettre quiconque affronte cette bataille – et c'est tout le monde aujourd'hui – à un entraînement nouveau ; il faut nous armer à la moderne d'une épée et d'un bouclier qui n'aient pas encore servi. Soit ! J'y souscris. Soyons modernes, et voyons ce que va être la jeunesse moderne des deux sexes10 !

Dans des contextes apparemment plus rigoureux, on trouve des médecins comme le Docteur Paul Garnier (éminement spécialiste des « aberrations » de l'instinct génésique) qui affirme que « la lutte pour l'existence » est un trait morbide de la société moderne, engendrant ce que plus tard on appellera le « stress » et que Garnier décrit comme la « folie urbaine »11.

Généralisant la loi prétendument darwinienne de la « Lutte », un journaliste républicain peut en venir à faire de Darwin un allié antireligieux : « Le monde n'a jamais donné que le spectacle d'un immense combat » où « la victoire reste à l'individu le plus privilégié », écrit un chroniqueur du Petit Parisien qui précise : « C'est là le fond de la doctrine de Darwin » et cette loi reçoit son approbation car « elle détruisait les explications religieuses »12. Inversement, la presse catholique voit un lien bien puissant entre l'anticréationnisme et l'antifinalisme des « darwiniens » et les maximes cyniques et immorales de la « lutte » sociale : séparé de l'enseignement de l'Église, Darwin, un anglican, est devenu, à la fois, le chef de file du matérialisme capitaliste et du socialisme sans Dieu !

Cependant, le cliché de la « Lutte pour la vie » est toujours détaché d'une évolution vraiment transformiste, même dans la métaphore sociologique. La « lutte » est surtout dans les contextes où elle est évoquée, une lutte pour le statu quo, où l'espèce sociale semble chercher à persévérer dans son « essence ». « La société lutte pour la vie », écrit un essayiste par un lapsus révélateur ; il ajoute : « conséquence logique et inévitable des lois naturelles »13. La valeur dominante acquise par l'idéologème « lutte pour la vie » devient ainsi de dénoter un caractère d'une société moderne, moralement décadente, régulée par le seul axiome immoral du « chacun pour soi » et du « malheur aux faibles », Jules Simon qui réclame une aide pour les affamés se fait répliquer en une prosopopée sarcastique : « Nous sommes une société de gens éclairés, laïcisés, des gens positifs. Chacun pour soi ! La bataille pour la vie ! »14.

La loi, prétendument bio‑sociologique, de la « lutte pour la vie » et son rôle moteur d'une évolution sociale « naturelle » (et bien tempérée) servent et serviront à des idéologues républicains et positivistes, portés à la défense du système capitaliste, pour réfuter l'impossibilité d'une égalité sociale, laquelle serait la mort de tout progrès, et pour démontrer que, l'évolution des sociétés ne connaissant ni saut ni accélération, toute révolution apporterait le chaos.

La connaissance de la lutte pour la vie explique pourquoi tous les systèmes sociaux égalitaires négligeant l'initiative individuelle ont été jusqu'ici voués à des échecs constants15.

F. Bernard démontre ainsi qu'un « système socialiste » ne serait guère praticable. La loi sociologique de la Lutte montre la fatalité des tendances inégalitaires, tendances heureuses, progressistes en fin de compte et conforme à la nature des choses, au stade évolutif atteint :

La lutte pour l'existence a évidemment pour effet de donner la suprématie aux individus qui ont su se procurer le plus de bien‑être. Une société qui ne lutterait pas serait donc vouée à une disparition certaine.

Ici, l'idéologème rencontre une autre formation doxique anxiogène, celle du mauvais disciple, de la contamination sociale où on voit une théorie, apparemment grave et abstraite, tomber dans l'esprit détraqué et fruste d'individus qui se chargent d'en tirer les conséquences pratiques implicites. Le roman de Paul Bourget Le Disciple montrait comment les thèses positivistes du philosophe Adrien Sixte (=Hippolyte Taine) avaient germé dans le cerveau d'un jeune immoraliste déclassé, Robert Greslou, le conduisant à déshonorer une jeune fille de la meilleure société et à la pousser au suicide ! Ainsi, l'opinion latente dans le discours social est que, mises en pratique, les idées darwinistes conduisent à la perversion sexuelle, à la folie morale et au chaos social. Un vulgaire assassin d'épicière, Lebiez, en 1888, avait déclaré au tribunal vouloir justifier son crime crapuleux par le fait qu'il était un adepte de la « lutte pour la vie » – déclaration cynique qui avait frappé les contemporains comme un grand mystère d'horreur sociale16. Si Taine est, – dans cette société d'irresponsables, – responsable de Paul Bourget, qui est responsable de Chambige, qui est responsable de Rodolphe de Habsbourg, si la contagion de l'immoralisme se propage, alors Darwin est responsable de Lebiez (et peut‑être aussi tant qu'on y est de Jack the Ripper, Jacques l'Éventreur !). « Il est certain que Troppmann [...] que Lebiez [...] avaient la notion vague » des théories darwiniennes et de la « lutte pour la vie », ne craint pas d'affirmer Henri Fouquier, le célèbre chroniqueur du Figaro. Ainsi dans une société décadente, ajoutait‑il, « les plus hautes doctrines et les plus bas instincts font route ensemble »17.

Les deux grands succès littéraires de la fin de l'année vont proposer de ce faisceau idéologique une mise en images chargée du pathos propre à cet état du Zeitgeist : ce sont La bête humaine d'Émile Zola18 – roman du crime atavique dans une société marchant vers le Progrès. Et c'est La lutte pour la vie, grand succès dramatique d'Alphonse Daudet lequel s'efforce de créer un théâtre d'idées contre la platitude de la comédie de boulevard19. Dans cette pièce à thèse, sentimentale et confuse, nostalgique d'une société « morale » disparue, Daudet campe un « struggleforlifeur » (c'est son mot, et il paraît que ce néologisme ridicule était opportun car son succès sera immense : pendant trois mois, toute la presse en disserte, divisée en puristes et en modernistes). Son héros est donc un « struglifeur » (Petit Marseillais, 3, XI) un de ces « gaillards peu scrupuleux qui considèrent la vie comme une bataille »20. Paul Astier pour transposer en termes sartriens, c'est le Salaud ; il a poussé une jeune fille au suicide, il essaie de se débarrasser de sa femme, il est député (ce qui mauvais signe), il veut épouser une Juive belle et ambitieuse, Esther : on voit par ces traits qu'il est un disciple accompli de Darwin. À la fin, il est abattu d'un coup de revolver par un antidarwinien vengeur et exaspéré : « Vaillant– Le fort mange le faible ! [Il arme et en tirant :] Alors je te supprime, bandit ! » Ce mélodrame qui passe pour la grande œuvre dramatique de l'année, intertextualise le Darwin doxique, l'Affaire Lebiez, la propagande antiparlementaire, le thème de l'enjuivement de la classe régnante et, last but not least, le thème du « Droit au crime » raskolnikovien, car nous sommes dans la pleine vogue du roman russe. (Daudet en préface, toujours roublard, prétend qu'il n'« avait pas lu » Crime et châtiment.) De ce mixage doxique, Daudet a la prudence de disculper dans sa préface « le grand Darwin » mis à mal par « les hypocrites bandits qui l'invoquent » et proclame avec un tremolo moralisateur : « Rien de grand sans bonté, sans pitié, sans solidarité humaine » (p. 1). Mais la formule de la lutte pour la vie est martelée par tous ses personnages pour que le public comprenne bien : « Chemineau – Dame mon cher, la lutte pour la vie ... Struggle for life ... Je lutte moi aussi... » Daudet ne manque pas d'évoquer « le crime de Lebiez et Barré, l'assassinat scientifique basé sur les théories darwiniennes de la lutte pour la vie » (p. iii). C'est avoir un joli flair doxique, la littérature à la mode n'étant souvent qu'un cocktail habile de topoï régulés par une protestation crépusculaire et confusionniste.

Je ne trouve qu'une seule objection contre cet assemblage à succès ; celle du Dr Subtil qui dans le Journal de médecine de Paris croit utile de dire à Daudet et tous autres que la « lutte pour la vie » n'est aucunement une règle ou une maxime immorale, qu'elle est simplement un « fait naturel »21. Zola s'efforce à son tour de « réfuter » la théorie du « droit au meurtre » en y substituant la théorie de la « folie homicide », atavique chez la « Bête humaine » – théorie elle aussi empruntée, avec un sensationnalisme peu critique, à la criminologie biologique de Cesare Lombroso. La littérature romanesque et dramatique trouve donc dans la thèse de Darwin l'équivalent d'un motif novateur de type littéraire. Les romans du pauvre Georges Ohnet ne portent‑ils pas pour surtitre « les Batailles de la vie » ? La première partie du roman moderne d'Albert Delpit Comme dans la vie s'appelle « Struggle for life ». Le littérateur trouve ici un sujet et une motivation qui sont adéquats au renouvellement du stock des thèmes des belles lettres. Le pauvre Daudet sera accablé d'ailleurs de protestations de collègues dramaturges qui vont lui dire : vous m'avez volé mon thème, la « lutte pour la vie » c'est moi qui l'ai inventée, dramatiquement parlant22. Le littérateur se borne à donner une impulsion nouvelle à une formule doxique à grand rendement. Le Temps constate en novembre que « tout ce qui se pique de suivre la mode [...] s'étudie à prononcer struggle for life »23.

Dérives et banalisation

On pourrait suivre la dissolution sémantique et la dérive de l'idéologème jusqu'en ses ultimes conséquences. Entendre parler de « la lutte pour la vie » chez la femme vieillissante qui recherche toujours les suffrages masculins.24 Voir expliquer la lutte entre « la petite boutique » qui se meurt et le « grand commerce » en termes de « transformisme industriel et commercial »25. Se faire dire que les candidatures d'Émile Zola et autres à l'Académie française s'expliquent par la « lutte pour l'habit »26. Sourire, si on le peut, à la réplique d'une cocotte à un juge : « Je truqueforlife »27. Apprendre que le très moral écrivain pour la jeunesse, F. Calmettes a donné pour titre protestataire et éthique à ses petits romans La lutte pour le devoir, etc.

Il faut couper court. J'ai négligé, faute de pouvoir me livrer à d'assez longs développements, le darwino‑marxisme combinant le Klassenkampf et le Struggle for life. J'ai négligé aussi les doctrines du catholicisme social (Albert de Mun, La Tour du Pin) qui prétend substituer « l'entente pour la vie en place de la lutte pour la vie ». J'ai négligé enfin tout ce qui, à l'extrême‑gauche, voit dans le slogan l'aveu cynique de l'individualisme bourgeois et l'alibi de l'exploitation ouvrière28. En 1888, Kropotkine a commencé à écrire Mutual Aid qui se présente comme une réfutation non seulement des darwinistes sociaux mais aussi des extrapolations de T.H. Huxley dans son « Struggle for Existence : A Programme » publié dans The Nineteenth Century de Londres29. De même Tchernichewsky, mort en 1889, avait publié un essai distinguant la « fatalité zoologique » de la lutte pour l'existence de toute loi ou règle sociale extrapolée30.

La notion d'idéologème

Je me bornerai en conclusion à revenir au problème méthodologique : celui d'une définition de l'idéologème. Le mot d'idéologème est apparu sous la plume de critiques littéraires soviétiques dans les années vingt et trente de ce siècle. Il a servi notamment à Mikhaïl Bakhtine, Pavel Medvedev et Valentin Volovsinov dans leurs ouvrages polémiques contre la méthode formaliste, contre le fonctionnalisme linguistique et contre le freudisme31. Il a été introduit en français par divers articles de Julia Kristeva repris dans Sêmeiotikê (1969) ; puis l'expression a migré chez divers chercheurs d'orientations différentes, mais il ne semble pas que la notion ait été beaucoup travaillée32. Elle reste quelque chose de banal et faussement évident, en une analogie non dominée avec le vocabulaire linguistique : l'idéologème serait la plus petite unité indécomposable d'un système idéologique de même que le phonème est l'unité d'un paradigme phonologique, et le monème la plus petite unité à double face d'un code linguistique.

Une autre définition, bakhtinienne, nous rapprocherait de ma présente problématique : l'idéologème serait le point de rencontre d'une surface textuelle et d'un vecteur intertextuel, l'actualisation dans un contexte donné d'un préconstruit à distribution interdiscursive. Autrement dit l'idéologème – si l'on peut faire un rapprochement avec la Topique d'Aristote – est à la fois un topos et son enthymème, à la fois une base logique de la dialectique du probable et ses dérivations argumentatives, sous forme d'énoncés inscrits dans une stratégie persuasive particulière.

L'idéologème est un énoncé propositionnel, un élément‑clé d'un sociogramme établi dans un état de culture, doté d'une acceptabilité diffuse dans l'interdiscursivité et remplissant des fonctions persuasives et micro‑narratives. L'idéologème est analogue au topos koïnos d'Aristote et aux enthymèmes qui en dérivent à la réserve près – mais déterminante ! – de son caractère historiquement relatif, inséparable de la doxa où il opère et des intérêts sociaux qui l'investissent. L'idéologème n'est pas un slogan monosémique propre à une doctrine déterminée. C'est un dispositif sémantique polysémique et polémique, doté de capacité de migration à travers différents champs discursifs et différentes positions idéologiques existantes. S'il semble provenir comme ici d'un énoncé scientifique, il subit une opération de réduction/extension analogique « dont la structure même est celle de l'abus de langage »33. La signification de l'idéologème est inséparable des migrations qu'il subit, des (dé/re)sémantisations successives qui lui confèrent tour à tour une marge de variations dans des discours particuliers. Pour « darwiniser » mon propos, je dirais qu'il est l'objet d'une lutte entre des entités idéologiques en conflit, lutte régulée par l'hégémonie transdiscursive qui promeut une validité dominante pour certaines interprétations et qui maintient des présupposés ou impensés universels lesquels s'opposent dans une large mesure à la mise en question critique de son acceptabilité.

Notes

1  C'est en raison des besoins de « la lutte pour la vie » que le publiciste Noël Kolback publie un essai de philosophie boulevardière pimentée, Lettres à une horizontale, conseils cyniques donnés à une jeune fille qui embrasse la carrière de cocotte. L'expression « la lutte pour l'existence » revient constamment dans la biographie triomphale d'un autre type de lutteurs, Les Vanderbilt d'Auguste Glardon.

2  « ... La lutte [...] un lutteur [...] la grande bataille de la vie... » dans un article du Cri du peuple, 2.2 : p. 2. « Zola... un type de lutteur moderne », Gaulois, 2.11 : p. 2.

3  « Struggleforlifeur... le mot du jour, le barbarisme à la mode », Gaulois, 14.11 : p. 1.

4  Le titre exact de Darwin mérite d'être rappelé : On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life (Londres : Murray, 1859).

5  Voir par exemple l'article d'A. Houssaye, Grande Revue, IV, p. 440.

6  Courrier français, 20.1 : p. 20.

7  Figaro, 22.7 : p. 1.

8  Cité par L'Univers, catholique, 2.8 : p. 1, qui s'en indigne.

9  La Lanterne, 25.4 : p. 1.

10  Claveau, Pile ou face, p. 354.

11  Congrès de médecine mentale... 1889, p. 310 et p. 311.

12  Petit Parisien, 4.11 : p. 1.

13  Nouvelle Revue, I, p. 122.

14  Le Matin, 1.5 : p. 1.

15  F. Bernard, Nouvelle Revue, 1 : p. 123 et citation suivante : I, p. 129.

16  « La société somme toute n'a fait que détourner contre eux [avec la peine de mort] l'axiome fameux d'un des leurs ! « La lutte pour la vie ! » disait Lebiez (Gaulois, 20.11 : p. 1).

17  Figaro, 20.7 : p. 1.

18  En feuilleton à partir d'octobre, dans La Vie populaire.

19  La Lutte pour la vie, pièce en cinq actes, Gymnase-Dramatique, 30 octobre 1889. Faire du théâtre d'idée, c'est ce dont se targue Daudet qui prétend aller contre la prévention du public parisien, hostile à la « pensée » – car Daudet avec son sentimentalisme confus croit penser ! Goncourt approuve son effort (Journal, 26.10). La pièce aura 80 représentations ; elle n'ira pas à la 100e en raison de l'épidémie d'influenza. Toute la grande presse fait de La Lutte pour la vie l'événement de l'automne (voir couverture de l'Univers illustré, 9.11). La critique admire chez Daudet une « pénétrante sensibilité » (Indépendance belge, 7.11 : p. 3) ; voir aussi critique, réticente quant à la thèse, dans la Grande Revue, IV, p. 313 et 314 notamment

20  Pour « struggleforlifeur », voir Figaro, 3.10 : p. 1 ; Gil-Blas (E. Bergerat), 10.11 : p. 1 qui préfère « les combats-pour-la-vistes » ; Petit Moniteur universel, 11.11 : p. 1 ; Gaulois, 14.11 : p. 1 (« le barbarisme à la mode » – on propose en contrepartie « la lutte pour la beauté » chez les femmes !) ; Gaulois, 12.11 (Renée) (« chaque métier à ses struggle... ») ; Gaulois, 9.11 (Capus) (sur M. Joseph Reinach comme « struggleforlifeur ») ; Revue de littérature moderne, p. 16 (« expression barbare ») ; Ginisty, Année littéraire, p. 296 (« un struggforlifeur » sic) ; Gil-Blas, 6.11 : p. 1 (« un strugforlifeur » sic) ; Gaulois,10.11 : p. 1 (« un strugglifeur » sic).

21  P. 663.

22  Protestation d'Arsène Houssaye qui veut la priorité, in Grande Revue, IV, p. 433 et sqq. Protestation de C. Le Senne (journaux de novembre) qui a publié Train rapide sur le même thème. Noble réponse de Daudet : « mon amour de la restitution fidèle de la vie » me disculpe !

23  Temps, 6.11 : p. 1.

24  « C'est le struggle for life intime entre soi et le temps destructeur. Et comme le lierre s'attache aux mines, la femme se cramponne à sa dernière jeunesse... » (J. Régnier, Le Gaulois, 11.11).

25  Le Progrès universel, 17.8 : p. 3.

26  Gil-Blas, 18.11.

27  Gil-Blas, 7.11 : p. 1.

28  « L'individualisme a tout envahi : l'homme marche dans la vie écrasant les faibles en les méprisant » (A. Hamon, L'agonie d'une société, III).

29  Vol. 23, février 1888, p. 161 et p. 180.

30  Essais publiés dans Ruskaïa Misl. Cf. article de B. Malon, in Intransigeant, 16.12 : p. 2. On peut trouver également chez des penseurs « bourgeois » des protestations qui semblent prêter aussi à Darwin la thèse de la Lutte comme axiome de la vie sociale : « Cette lutte où Darwin a cru voir la chose vitale par excellence, c'est en réalité le contraire de la vie et de la société. Sans ce grand combat anti-vital pour la vie, anti-social pour la société, tout être vivant serait bon... » (G. Tarde, Archives Anthropologiques et Criminelles, p. 264). On verra, une quinzaine d'années plus tard, le darwinisme corrigé par G. le Dantec, Les influences ancestrales (1906), Ex. p. 282 : « La véritable lutte, la lutte directe, c'est la vie ; elle se manifeste de la même manière chez les vers de terre, les oursins et les salades. Les hommes s'unissant pour lutter contre le milieu et contre les autres espèces vivantes se sont peu à peu assuré la domination du monde. »

31  Voir V. N. Volovsinov, Freidizm (Moscou, 1927), P. Medvedev, Formal'nyi metod v literaturo-vedenii (Leningrad, 1928) et V.N. Volovsinov, Marksizm i filosofiia iazyka.

32  On verra cependant la longue étude monographique récente de Michel Van Schendel, « L'idéologème est un quasi-argument », Texte, p. 5 et p. 6 : 1986.

33  Tort, 1983, p. 546.

Pour citer ce document

, « Chapitre 40. Migrations d'un idéologème : « La Lutte pour la vie »», 1889. Un état du discours social, ouvrage de Marc Angenot Médias 19 [En ligne], Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/1889-un-etat-du-discours-social/chapitre-40-migrations-dun-ideologeme-la-lutte-pour-la-vie