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Christophoros Samartsidis

Les Mystères de Constantinople

Édition
Journaux cités

Phare du Bosphore (Le)

Texte commenté par Filippos Katsanos

Éléments biographiques

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Source : Βιβλιοθήκη ΙΝΕ/ΕΙΕ

1Né en 1843 et ayant vécu longtemps à Constantinople, Christophoros Samartsidis fit une carrière de professeur puis d’inspecteur des écoles grecques. Il était également journaliste et publiait dans divers journaux constantinopolitains dans les années 1860. En 1865, il est nommé rédacteur en chef pour le journal Anatolí d’Evangelinos Misaïlidis et en 1869, collabore dans le journal francophone Le Phare du Bosphore. Avant la parution des Mystères de Constantinople (1868), son premier roman, il publie des poèmes et des pièces de théâtre : O kálix í ai prótai odaí (1860), Armatolí kai Kléptai (1864),  Phaídon kai Astraía (1864), Gkioulnár (1866). Il a également été l’auteur de divers ouvrages sur l’éducation et d’un poème épico-lyrique pour la jeunesse, O Phótis (1891). Il meurt en 1900.

Résumé

2En 1842, Voïthidis, un riche commerçant grec de Bucarest, est assassiné et dépouillé de sa fortune par trois de ses employés : Paschalis, Angelis et Théophylaktos, aidés par Polykarpos, un complice résidant à Constantinople qui leur permet d’échapper à la police en leur procurant de nouvelles identités.

3Dix ans après, à Constantinople, Théophylaktos, devenu le riche et respectable Théodoros Trypanis, se dispose à épouser la jeune héritière Ianthi, fille du banquier Aristos. Mais en réalité Trypanis mène une double vie. Derrière l’homme respectable se cache le chef d’une société secrète d’assassins et de voleurs, les « trente-six », appelés aussi les « fils de la nuit »1. Le deuxième complice, Paschalis, a pris l’identité d’un exilé politique italien, du nom de Tonneras. Avec l’aide des « trente-six », fabrique de la fausse monnaie dans les souterrains d’une maison à Kadiköy. Quant à Polykarpos, il a réussi à réunir une abondante fortune en empoisonnant successivement ses trois épouses.

4Au moment où débute la narration, le fils de Voïthidis, Eustache, privé de son héritage paternel, travaille comme secrétaire chez Aristos. Il est éperdument amoureux de la fille de celui-ci, un sentiment qui se révèle réciproque. Après avoir appris que son père a été assassiné par un certain Théodoros Trypanis, il tue celui qui porte légitimement ce nom usurpé par Théophylaktos. Il est arrêté et condamné à mort.

5L’expiation commence alors pour Paschalis. Joachim, son fils unique qu’il adore, découvrant que son père est un assassin, se suicide. Paschalis, désespéré, fait réflechit sur sa vie passée et se résout à rendre ses biens et son honneur à la famille Voïthidis. Déguisé en prêtre et venu assister le condamné à ses derniers instants, il prend la place d’Eustache sur l’échafaud.

6La narration se focalise par la suite sur Ploumistos et Sotiris Mountzouris, deux jeunes bandits rusés de la bande de Trypanis, qui vont se retourner contre leur patron pour servir les intérêts de ses victimes. Mountzouris, avec l’aide de son ami, décide de jouer le rôle de la Providence en procédant à une plus juste répartition des richesses. Il vole des mendiants professionnels et donne leur argent à la fille de Voïthidis. Ayant découvert la culpabilité de Trypanis, il le force à se retirer des affaires et à faire de lui son héritier. Trypanis se cache alors dans des appartements souterrains en faisant croire qu’il est parti pour l’Amérique.

7Mountzouris, désormais très riche, a des projets de mariage. En enquêtant sur le mystère de ses origines familiales, il découvre qu’il est le fruit des amours illégitimes du riche bourgeois Chrysodaktylos et d’une de ses servantes. Son père refuse cependant de le reconnaître. Pendant ce temps, Ploumistos entre en possession du trésor de l’usurier Abraham qui rend l’âme dans une maison de tolérance. Mountzouris et Ploumistos deviennent les amis du Ministre de la Police ainsi que les protégés du sultan Abdul Hamit.

8Mais il y a bien d’autres injustices dans la société grecque de Constantinople que Mountzouris et Ploumistos, assistés de leurs nouveaux amis, s’emploient à réparer. Ils obligeront Isidore Chrysodaktylos à épouser la pauvre Alexandra, séduite et abandonnée avec son enfant. Ils obtiendront la grâce d’Eustache. Ils donneront un toit à l’enfant de John Figaro et de Magdalini, un couple d’amoureux cruellement séparés par le mariage du lord anglais. Ils arracheront les enfants de Philti à une Supérieure de couvent fanatique qui voulait les enlever pour les convertir de force au catholicisme.

9Tout se termine par les mariages d’Eustache avec Ianthi, de Ploumistos avec la sœur d’Eustache et de Mountzouris avec Ioulia, la fille de Philti. Mais les forces du mal semblent renaître. Trypanis, sorti de son souterrain, reprend la direction de sa bande qui affronte celle de Koulomanolis en plein Galata. S’ensuit une bataille de barricadesau cours de laquelle Ploumistos sauve successivement en les emportant, blessés sur ses épaules, Mountzouris et le Ministre ottoman de la justice2. Entre temps, la résurrection miraculeuse de Voïthidis, fait échouer en partie les projets criminels de Trypanis.

10Le dénouement se situe en 1855, lors de la guerre de Crimée, quand Mountzouris, devenu colonel ottoman, engage le combat contre Trypanis qui a transformé les « trente-six » en corps franc au service des Russes.

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Page de titre d’une réédition du premier fascicule

Samartsidis et les Mystères urbains 

11Les Mystères de Constantinople sont précédés d’une « Préface » de l’auteur dans laquelle celui-ci revient longuement sur son projet d’écriture ainsi que sur la place que son roman devra occuper dans la lignée des Mystères urbains inaugurée par le roman matriciel d’Eugène Sue.

12L’auteur commence son propos par la critique de toutes les évocations antérieures de Constantinople dans les œuvres d’écrivains et de voyageurs. Si ces évocations passées ont été si élogieuses, c’est que leurs auteurs se sont limités à la description de l’apparent, du superficiel, de ce qui s’offre directement à l’œil du spectateur, et cela sans chercher à dépasser cette première perception. Par la suite, là où on s’attendrait à une référence à l’œuvre de Sue et à sa poétique de la révélation qui viendrait précisément introduire une rupture dans la perception de la ville en contexte romanesque, nous sommes aussitôt transportés dans le domaine théâtral. Si certaines de ces évocations de Constantinople ont certes atteint un même degré de perfection artistique que les tragiques grecs au théâtre qui ont su rendre les passions du « monde extérieur » sur la scène avec une force inégalable, cela ne signifie en aucun cas qu’il devient impossible d’innover. En effet, l’horizon des tragiques grecs paraissait à la plupart indépassable jusqu’à l’arrivée du grand Shakespeare :

Mais soudain, un Anglais, Shakespeare, laisse le monde extérieur pour pénétrer au plus profond du cœur humain en quête de ses aspects les plus ténébreux, pour s’inspirer de l’horizon orageux du cœur alourdi par les terribles nuages noirs des passions et traversé de temps en temps par les foudres dorées de sentiments nobles. Et cet Anglais est devenu par là-même le Shakespeare dont tout le monde parle. Qui sait si nous aussi, en utilisant aujourd’hui la méthode de Shakespeare et en examinant l’âme, c’est-à-dire l’intérieur de Constantinople si belle en apparence, nous ne nous montrerons sinon supérieur, du moins non inférieur à ceux qui ont chanté de manière incomparable, ses beautés extérieures ? Parce que la forme extérieure est visible à tout le monde alors que l’intérieur est caché et connu en partie seulement de ceux qui s’appliquent à le connaître. Et c’est pourquoi il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on ait donné à ce livre (qui illustre de façon un peu faible peut-être quelle est la face cachée de la ville des Constantins si belle en apparence) le titre de Mystères de Constantinople3.

13Ainsi, dès cette introduction, l’auteur opère un choix conscient et stratégique. L’intertexte principal de son roman ne sera pas les Mystères de Paris mais l’œuvre dramaturgique de Shakespeare qui serait le premier, bien avant Sue, à adopter une poétique de la révélation. En arrachant son roman à la lignée des Mystères urbains et en le replaçant dans la lignée prestigieuse de Shakespeare, Samartsidis légitime son roman et le fait entrer dans un espace proprement « littéraire », tandis que la plupart de Mystères urbains sont rejetés dans les marges de la littérature et reçus avec la plus grande méfiance par une bourgeoisie préoccupée par les bienséances et les questions morales.

14 Plus loin dans cette « Préface », Samartsidis finit par évoquer les Mystères de Paris de Sue et Les Mystères de Londres de Féval, non pas pour reconnaître une quelconque dette à ces deux romanciers mais pour signaler leur double dépassement dans sa propre pratique d’écrivain. Samartsidis prétend d’abord qu’il aura recours beaucoup moins souvent à l’Art pour agrandir ou « colorer » les événements racontés comme le faisaient ses devanciers. A cette promesse d’un plus grand réalisme Samartsidis met en avant par la suite le caractère plus universel du récit qu’il s’apprête à commencer. L’aspect plus englobant de son roman serait, comme il l’explique, étroitement liée à la nature de son objet, la ville de Constantinople qui est selon lui particulière et unique :

La situation géographique de Constantinople est telle qu’elle transforme le Bosphore en un pont qui permet le mélange des peuples d’Orient et d’Occident. Constantinople est la tour de Babel. Quel peuple ne trouve-t-on pas là-bas ! Un nombre incalculable de populations y sont concentrées. Voici en bref la population de la capitale des Constantins : Ottomans, Grecs, Juifs, Français, Anglais, Arméniens, Maltais, Américains, Allemands, Espagnols, Arabes, Egyptiens, Tatares, Circassiens, Russes, tous les peuples y sont représentés et cohabitent. Cela n’arrive ni à Paris, ni à Londres, ni à aucune autre métropole [...] Ceux qui écrivent donc les Mystères de Paris ou de Londres ou de Pékin illustrent seulement les misères du peuple français, anglais ou chinois ; mais celui qui écrit les Mystères de Constantinople donne un modèle réduit des misères ou des privilèges de l’humanité toute entière4.

15Ainsi Samartsidis construit dans cette préface un rapport ambigu à ses prédécesseurs. Tout en essayant d’inscrire son œuvre dans une autre lignée que celle des « romanciers populaires » français en convoquant Shakespeare, il se montre malgré tout en émule de Féval et de Sue en signalant leur dépassement. Contrairement à ce que se devanciers ont fait, ce qu’il nous propose lui, ne serait pas un roman « national », mais plutôt un roman international, miroir de la ville polyethnique qu’il s’apprête à nous décrire.

La méthode Shakespearienne appliquée à la ville des Constantins

« Les Grecs sont convaincus que si l’on monte au sommet du Taygète le 1er juillet, on aperçoit Constantinople à l’horizon. Ces pauvres gens voient partout Constantinople. »

Edmond About, La Grèce contemporaine, Paris, 1854, p. 31.

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Carte grecque de Constantinople au XIXe siècle (1851)

16Comme dans tous les mystères urbains, la grande ville comme cadre de l’action joue dans ce roman un rôle primordial. A l’exception du premier chapitre qui relate le meurtre de Voïthidis à Bucarest et des derniers chapitres qui se déroulent en Crimée, l’action romanesque se situe à Constantinople et ses environs. Les localisations sont nombreuses et fréquentes, et le roman donne l’une des représentations les plus réalistes du cadre urbain constantinopolitain :

Des trois grands romans constantinopolitains des années 1860, les Mystères de Constantinople est incontestablement le plus précis du point de vue de la topographie. On y trouve des mentions de nombreux lieux de la ville et de ses environs. Ces lieux se situent surtout à Peran et sur la côte européenne du Bosphore. De Byzance, on mentionne seulement Bezesteni et de façon très allusive, le Ministère de la Police et le Palais. Dans la plus grande partie du roman l’action se déroule dans différents quartiers de Peran qui deviennent progressivement familiers au lecteur : Megali Odos, Mnimatakia, Place Taksim, rue de Tarlabasi, rue Kaliontzi Koulouk, le quartier pauvre Tataoulon, et près de la Corne d’Or, les quartiers de Taksim pacha et de Hasköy5.

17Grâce à ces indications topographiques, nous pouvons aisément suivre les parcours des personnages à l’aide d’ouvrages concernant la topographie de la ville au milieu du XIXe siècle, comme par exemple le livre de Skarlatos D. Vyzantios, Constantinople ou Description topographique, archéologique et historique de cette illustre métropole6. Ce type d’ouvrages est d’autant plus utile que le roman met en scène une « Constantinople des grecs », utilisant souvent des toponymes grecs qui ne correspondent pas toujours aux turcs que nous connaissons aujourd’hui. De fait, on se rend facilement compte à la lecture du roman, et cela malgré la mise en avant du caractère polyethnique de la ville par l’auteur, que le romancier a une nette préférence pour les lieux fréquentés par les Grecs, vouant la population turque de la ville à une quasi-invisibilité. En effet, on ne rencontre dans le roman que deux personnages turcs, le jouisseur Rifaat Bey qui est le type du turc européanisé (il parle même français) et le Sultan, évoqué de manière très élogieuse mais qui n’assume jamais un rôle central dans la narration.

18Malgré le fait le décor urbain a une certaine consistance, les localisations sont en réalité bien plus indicatives que descriptives. Rares sont les endroits où l’auteur développe longuement la description de l’extérieur de la ville, de ses quartiers, bâtiments ou monuments. Quand c’est le cas, cette description contribue plus à un effort de dramatisation qu’à un quelconque effet de réalité. Il en est ainsi par exemple concernant la description des quartiers pauvres de Constantinople, l’équivalent de la Cité des Mystères de Paris :

A l’époque des événements narrés dans ce livre, les rues de Galata auraient pu être qualifiées de tous les noms sauf celui de rues. Etroites, tristes, sales, pleines de boue et de chiens, elles pouvaient susciter le dégoût de tout étranger visitant pour la première fois la ville des Constantins. Si le lecteur veut bien s’imaginer la plus miteuse de ces rues, il aura une petite idée de la rue dans laquelle se trouvait le « Café du Modernisme7 ».

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Gravure de Constantinople (1850)

19Fidèle au projet exposé dans sa Préface, Samartsidis s’arrête rarement à la surface de la ville, mais veut en montrer l’âme à la manière de Shakespeare. Les monuments, les scènes des rues sommairement décrits, laissent souvent place aux longs développements de tableaux de genre dans des intérieurs de cafés misérables ou des scènes d’horreur dans des souterrains parsemés d’ossements humains. Ce qui retient l’intérêt de l’auteur c’est bien l’intérieur, invisible aux flâneurs, qu’il met toujours en tension avec un extérieur trompeur. Dans la maison somptueuse du bourgeois Chrysodaktylos se cachent l’adultère et le meurtre, tandis que dans la maison close la plus misérable de la ville se cachent sept filles innocentes, victimes de l’injustice sociale qui les a contraintes à la prostitution. De la même façon, la prison ne renferme pas, comme on pourrait le croire les criminels qui n’ont aucun mal à s’échapper mais plutôt les innocents : « Mais moi, je suis innocent, je ne peux m’enfuir ! Autrement, on me croira vraiment coupable8 ! », déclare Eustache Voïthidis quand des hommes de Trypanis qui se trouvent dans la même cellule, lui proposent de les suivre dans leur escapade. Cette dialectique entre l’intérieur et l’extérieur, entre la vérité et l’apparence, se cristallise dans les personnages des deux grands criminels du roman, Trypanis et Tonneras qui habitent tous les deux des maisons luxueuses dans les quartiers aristocratiques de Constantinople mais qui sont en réalité les meneurs de la bande des trente-six.

20Dans le chapitre IV par exemple, la narration épouse le regard de la foule et d’un policier soupçonneux qui observe la maison en pierre sur deux étages de Tonneras, une maison bourgeoise « dont l’aspect général dégageait un air de mystère9 ». Aussitôt l’impossibilité de pénétrer ce mystère pour le policier constatée, la focalisation change et devient interne à un autre personnage, celui de Mountzouris, membre de la bande des trente-six. Celui-ci pénètre dans la maison, parvient à ouvrir une trappe et descend dans un souterrain où se trouvaient les faux-monnayeurs de la bande des trente-six. La façade d’une maison bourgeoise d’un homme en vue, laisse ainsi place à sa véritable nature, enfouie dans les profondeurs de la terre, celle d’un antre de criminels. Le lecteur aura par ailleurs l’occasion de connaître au fil du roman ces espaces souterrains qui constituent une autre ville sous la ville, « une fosse de vérité » pour reprendre l’expression hugolienne des Misérables10, où l’on découvre la véritable nature des hommes.

Le personnel romanesque des Mystères de Constantinople

21Dans son ouvrage séminal sur la paralittérature, Marc Angenot soulignait le caractère foncièrement manichéen du roman populaire où toutes les valeurs se présentent toujours par paires absolument opposées et souvent reversibles : « Par un renversement radical, la haute société devient monstrueuse, tandis que les basses classes ne produisent plus que [...] des forçats innocents11 » écrit-il.

22Le personnel romanesque des Mystères de Constantinople vérifie cette analyse. On retrouve en effet concernant les quartiers de la ville, une opposition nette entre les riches maisons du Carrefour (Beyoglu), celles de Chrysodaktylos et de Tonneras où se cachent des criminels et se perpètrent des assassinats, et les maisons misérables de Tatavla ou de Galata où des pures jeunes filles sont victimes d’aristocrates lascifs et sans scrupules et où la plus grande misère n’empêche pas les actes d’entraide. De la même façon, Chrysodaktylos, son épouse et son fils sont présentés comme des mauvais riches, durs pour les pauvres qu’ils trompent et exploitent, tandis que Mountzouris et Ploumistos, voleurs par nécessité, sont décrits comme ayant un fond d’honnêteté qui fera d’eux, au fil du roman, les alliés de l’ordre établi. Par ces lignes de démarcations manichéennes entre riches et pauvres, le roman de Samartsidis, tout comme Les Mystères de Paris, est porteur de valeurs philanthropiques. Tout en condamnant l’injustice de la société et l’égoïsme des riches, il souligne que le crime naît très souvent d’une misère extrême que les classes aisées ne sont plus en droit d’ignorer.

23 Plus spécifiquement, dans la caractérisation des personnages de la pègre constantinopolitaine, les Mystères de Constantinople utilisent des ressorts semblables à ceux qu’on trouve dans les Mystères français. Samartsidis nous présente un personnel romanesque riche qui porte, comme chez Sue, des sobriquets imagés. Outre Mountzouris (Le barbouillé) et Ploumistos (Le beau), on peut également citer Klothogyras (Tournefile), Glystras (Glissant), Gourlomatis (Ecarquillé), Karakaxas (La Pie), Saliangas (Limace), Koulomanolis (Manolis-le-manchot), etc. Comme dans les romans français, la pègre utilise un langage crypté, l’argot que Samartsidis glose dans les notes de bas de page. Trypanis s’adressant ainsi à ses complices de la bande des trente-six dit :

-Préparez les Grégoires [pistolets] et les Moines [poignards dans des fourreaux noirs].

-C’est fait !

-Réveillez les loups [enclenchez les chiens des pistolets], et au besoin, vous vous en servez ! Sinon, que les muets [guêtres pleines de sable] fassent leur travail12.

24 Toutefois la différence la plus notable avec les Mystères français, différence qu’on constate aussi dans d’autres Mystères grecs, est l’absence du héros justicier tout puissant à l’image d’un Rodolphe. Si Mountzouris aurait pu occuper ce rôle, cette possibilité se trouve aussitôt écartée par le romancier comme remarqué par Henri Tonnet :

Lorsque cette sorte de Gavroche hérite de la fortune de Trypanis, qu’il s’habille en « gandin » et prétend trouver son identité bourgeoise de Sotiris Chrysodaktylos, il se rapproche beaucoup du personnage de l’aristocratie à la bienveillance multiple : il redistribue les « richesses d’iniquité » rend leur honneur aux victimes d’erreurs judiciaires et donne des maris aux filles séduites. Mais quand il est nommé colonel de l’armée ottomane, il n’en devient pas pour autant omnipotent et insaisissable sous de multiples déguisements ; ce n’est pas Rodolphe de Gerolstein, il reste un personnage familier et accessible, Moutzouris, le Barbouillé. Cela tient peut-être à la conception typiquement grecque du héros souffrant et/ou rusé, plus proche d’Ulysse ou de Karaghiozis que de Superman13.

Édition

25Vous pouvez consulter une version numérisée des six premiers volumes du roman en langue originale en cliquant sur le lien suivant : Les Mystères de Constantinople.

26(RIRRA21, Montpellier 3 – Université de Patras)

Bibliographie

Angenot, Marc (1975). Le Roman populaire. Recherches en paralittérature, Montréal, 1975.

Tonnet, Henri (1997). « Ο χώρος και η σημασία του στα Απόκρυφα Κωσνταντινουπόλεως (1868) του Χριστόφορου Σαμαρτσίδη », Αντί, 641, 01.08.1997, 26-31.

Tonnet, Henri (2002), « Les Mystères de Constantinople (1868) de Christophoros Samartsidis, un roman populaire grec à la française », Etudes sur la nouvelle et le roman grecs modernes, Athènes : Daedalus, 153-197.

Tsapanidou, Anastatsia (2012). Η Κωνσταντινούπολη στην ελληνική πεζογραφία 1830-1880, thèse de Doctorat, Université Aristote de Thessalonique, 378-424.

Voutouris, Pantelis (1995). Ως εις Καθρέπτην... Προτάσεις και υποθέσεις για την Ελληνική πεζογραφία του 19ου αιώνα, Αθήνα: Νεφέλη, 174-201.

Notes

1  Ce qui n’est pas sans rappeler les « gentilshommes de la nuit » du roman févalien Les Mystères de Londres.

2  Cette évocation des barricades n’est pas sans ressemblances avec la célèbre scène de la cinquième partie des Misérables.

3  Les Mystères de Constantinople, « Préface », vol. 1, p. 4 : « Αίφνης όμως είς Άγγλος, Ο Σακεσπήρος, αφίνει τον εξωτερικόν κόσμον, εισδύει εις τους κευθμώνας της ανθρωπίνης καρδίας αναδιφύν δε τας σκιερωτέρας πτυχάς αυτής, λαμβάνει τας εμπνεύυσεις αυτού από του σκοτεινού της καρδίας ορίζοντος, του βεβαρημένου υπό φοβερών και μελανών νεφών των παθών, διασχιζομένων από καιρού εις καιρόν υπό χρυσών αναστραπών ευγενών αισθημάτων, και καθίσταται ο περιβόητος Σακεσπήρος. Τις οίδεν αν και ημείς, την μέθοδον του Σακεσπήρου μεταχειριζόμενοι σήμερον, και την ωραίαν εξωτερικώς Κωνσταντινούπολιν εξετάζοντες ψυχικώς, τουτέστιν εσωτερικώς, δεν αναδειχθώμεν αν ούχι ανώτεροι τουλάχιστον ούχι κατώτεροι εκείνων όσοι έψαλλον απαραμίλλως τας εξωτερικάς αυτής καλλονάς; Επειδή δε η μεν εξωτερική μορφή τοις πάσιν είναι ορατή, το δε εσωτερικόν είναι απόκρυφον και μόνον τοις μετ’επιμονής επιδοθείσιν όπως το γνωρίσωσιν, εν μέρει γνωστόν, τούτου ένεκα ούχι ατόπως εδόθη εις το παρόν βιβλίον (το απεικονίζον, ασθενώς ίσως, το ποία η κεκρυμμένη μορφή της ωραίας εξωτερικώς πόλεως των Κωνσταντίνων) ο τίτλος Απόκρυφα Κωνσταντινουπόλεως ».

4  Les Mystères de Constantinople, « Préface », vol. 1, p. 5 : « Η θέσις της Κωνσταντινουπόλεως είναι τοιαύτη, ώστε σχεδόν καθιστά τον Βόσπορον γέφυραν επιμιξίας των Ανατολικών και των Δυτικών εθνών. Η Κωνσταντινούπολις είναι ο πύργος του Βαβέλ. Ποίου έθνους άνθρωπον θέλει τις και δεν τον ανευρίσκει εν Κωνσταντινουπόλει; Πανσπερμία συγκεντρωθείσα. Ιδού εν συντόμω ο πληθυσμός της πρωτευούσης των Κωνσταντίνων. Οθωνανοί, Έλληνες, Ιουδαίοι, Γάλλοι, Άγγλοι, Αρμένιοι, Μελιταίοι, Αμερικάνοι, Γερμανοί, Ισπανοί, Άραβες, Αιγύπτιοι, Τάταροι, Κιρκάσιοι, Ρώσσοι, και εν γένει άπαντα τα έθνη εν μικρογραφία συνοικούντα. Δεν συμβαίνει το αυτό εν Παρισίοις, ουδέ εν Λονδίνο, ούδ’εν άλλη τινι των επιλοίπων του κόσμου μεγαλοπόλεων […] Οι γράφοντες λοιπόν Απόκρυφα Παρισίων η Λονδίνου ή Πεκίνου σκιαγραφούσι τας αθλιότητας μόνον του Γαλλικού, του Αγγλικού ή του Σινικού λαού. Ο γράφων όμως τα Απόκρυφα Κωσνταντινουπόλεως σκιαγραφεί τας αθλιότητας ή τα προτερήματα της ανθρωπότητος όλης εν μικρογραφία ».

5 Henri Tonnet, « Ο χώρος και η σημασία του στα Απόκρυφα Κωνσταντινουπόλεως (1868) του Χριστόφορου Σαμαρτσίδη » in Αντί n. 641, 1er août 1997, p. 28.

6 Skarlatos D. Vyzantios, Η Κωνσταντινούπολις ή περιγραφή τοπογραφική, αρχαιολογική και ιστορική της περιονύμου ταύτης μεγαλοπόλεως, 3 vol., Athènes, 1851-1862.

7  Les Mystères de Constantinople, ch. XXVIII, vol. 3, p. 35 : « Αι οδοί του Γαλατά καθ’ην εποχήν διεδραματίζοντο τα εν τω παρόντι βιβλίω εξιστορούμενα παν άλλο ηδύναντο να ονομασθώσιν η οδοί. Στεναί, πληκτικαί, και ακάθαρτοι πλήρεις βορβόρου και κυνών ηδύναντο να κινήσωσι την αηδίαν πάντος ξένου κατα πρώτην φοράν επισκεπτόμενου την πόλιν των Κωνσταντίνων ».

8  Les Mystères de Constantinople, ch. XXIV, vol. 2, p. 22.

9  Les Mystères de Constantinople, ch. IV, vol. 1, p. 29.

10  Victor Hugo, Les Misérables, Partie V, Livre II, Chapitre 2.

11  Marc Angenot, Le Roman populaire. Recherches en paralittérature, Montréal, 1975, p. 43.

12  Les Mystères de Constantinople, vol. 1, p. 45 : « Ετοιμάσετε τους Γρηγορίους (1)και τους Καλογέρους (2).  Είναι έτοιμοι. Εξυπνήσατε τους λύκους (3). Και αν η ανάγκη το θελήση κτυπάτε, άν όμως όχι, οι βωβοί (4) ας κάμουν την δουλειά τους […]  (1) Πιστόλια (2) Τα εντός μαύρων θηκών εγχειρίδια (3) Υψώσατε τας σφύρας των πιστολίων (4) Περικνημίδες πλήρεις άμμου ».

13  Henri Tonnet, « Les Mystères de Constantinople (1868) de Christophoros Samartsidis, un roman populaire grec à la française » in Etudes sur la nouvelle et le roman grecs modernes, Daedalus, Athènes, 2002, p. 170.

Pour citer ce document

Christophoros Samartsidis, «Les Mystères de Constantinople», Commenté par Filippos Katsanos, Médias 19 [En ligne], Grèce, Anthologies, Les Mystères urbains, mis à jour le : 19/02/2015, URL : http://www.medias19.org/index.php?id=15587.

Pour en savoir plus sur les auteurs

Voir tous les textes de Christophoros Samartsidis sur Médias 19

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