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Giovanna Bellati

Introduction et accès au texte

Article
Texte intégral

Présentation de la pièce

Un aperçu sur l’auteur

1Pratiquement oublié aujourd’hui, Alexandre de La Ville (ou : Delaville) de Mirmont est un auteur dramatique qui a obtenu quelque succès sous la Restauration, particulièrement au cours de la décennie 1820. Commencée à Bordeaux en 1810, quand il était âgé de 27 ans, sa carrière théâtrale se poursuit à Paris à partir de 1816 et connaît quelques moments heureux, malgré des brouilles assez fréquentes avec la Comédie-Française, qui avait le tort de ne pas représenter ses pièces autant qu’il l’aurait voulu, ou de les représenter avec trop de retard par rapport au moment de la réception de la part du Comité. Ses premières années sont presque complètement consacrées à la tragédie, avec Artaxerce, Childéric Ier, Scipion Émilien, Charles VI, dont quelques-unes lui valurent une certaine renommée ; mais c’est surtout en tant qu’auteur comique qu’il tenait à s’affirmer, et l’ensemble de sa production comporte une dizaine de comédies dont la composition se concentre surtout dans les années 18201.

2Tenant de la tradition classique, Delaville admet ne pas se sentir à l’aise dans le drame, dont il écrira un seul exemple, L’Intrigue et l’Amour, représenté en 1826, qui est une adaptation de Kabale und Liebe de Schiller. Il semble d’ailleurs que l’avènement du drame ait eu un effet fatal sur sa carrière au théâtre, qui s’interrompt au début des années 18302 par une rupture assez traumatique avec la Comédie-Française, déjà plusieurs fois annoncée et documentée par sa correspondance. Après 1830 et jusqu’à sa mort, il continuera néanmoins à écrire – et parfois à faire publier – des pièces qui n’étaient pas destinées à la représentation, et qui témoignent presque toutes d’une plus grande liberté de conception de sa part, tant au point de vue formel que dans la façon de traiter les sujets abordés.

3Delaville se consacre surtout à la comédie de mœurs, pour laquelle son modèle incontesté est Molière, mais il montre un intérêt marqué pour le développement de thématiques et de situations de la vie publique, dont il peut parler en connaisseur, car il poursuit autant que possible une carrière à la fois littéraire et politique. D’abord élève au Ministère des Affaires étrangères, il fut ensuite diplomate, puis chef de division au ministère grâce à l’appui de Lainé – avec qui il était lié par des rapports d’amitié – et, à partir de 1817, inspecteur général des maisons de détention ; au moment de la représentation du Folliculaire, il est chef de cabinet du duc de Richelieu, à l’occasion du deuxième mandat de ce ministre.

4Le Folliculaire est la première « grande comédie » de Delaville, et l’œuvre qui détermine son choix définitif pour un genre de théâtre qu’il pratiquera suivant le modèle moliéresque : dans ce genre dramatique il verra toujours, essentiellement, un moyen de décrire la société de son temps et d’en dénoncer les défauts et les travers :

5la véritable comédie doit être la représentation des mœurs, des passions, des ridicules de la société3.

6Corruption des politiques, favoritismes et chantages, brouilles électorales d’un côté, malheurs de la vie conjugale et familiale, infidélités, difficultés financières d’un autre côté : Delaville affronte quelques-unes des grandes questions de la vie publique et privée de l’époque. D’un point de vue formel, il suivra fidèlement le modèle de la comédie classique, en cinq ou en trois actes versifiés. Si certaines de ses dernières compositions ne respectent pas les caractères usuels d’une ampleur plus ou moins codifiée et de la division en actes, le vers restera toujours pour lui le mode d’expression le plus naturel, à tel point qu’il s’avoue lui-même incapable d’écrire d’une autre manière :

7Il vient un âge où le talent, comme les étoffes, a pris un pli difficile à effacer ; mon pli, à moi, c’est le dialogue en vers ; je n’ai jamais fait, je n’ai jamais su faire autre chose4.

8Le Folliculaire, représenté pour la première fois à la Comédie-Française le 6 juin 1820, calque le modèle de Tartuffe pour dénoncer la toute-puissance et la vénalité du monde de la presse : sorte de Tartuffe moderne, le journaliste Valcour exploite la crédulité et l’engouement pour les journaux de Dubuisson, riche négociant à la retraite et nouvel Orgon, qui l’a accueilli chez lui, le couvrant d’éloges et d’attentions, et le proposant en exemple à ses enfants. La pièce, qui s’attira – comme il était prévisible – les foudres de quelques journalistes parisiens, reçut toutefois des appréciations et resta à l’affiche pour une vingtaine de représentations ; elle fut ensuite reprise sporadiquement jusqu’en 1828, pour un total de 25 représentations dans le premier théâtre parisien. Même si d’autres pièces, considérées singulièrement, ont eu peut-être plus de succès5, Le Folliculaire marque probablement le moment de plus grande notoriété pour Delaville, car l’Odéon monta peu de temps après, au mois de juillet, sa tragédie d’Artaxerce6: bien qu’assez brièvement, Delaville eut donc la chance d’être présent en même temps sur le premier et le second des théâtres parisiens7.

Corpus des pièces de Delaville de Mirmont

Titre

Genre

Année de composition

Mise en scène

Notes

Artaxerce

Tragédie en 5 actes et en vers

1810 environ

Bordeaux 1810

Paris, Odéon, 24 juillet 1820

Imitée de Métastase

La Saint-Georges, ou l’Intérieur d’une famille bordelaise

Vaudeville en un acte, en prose

1814

(Bordeaux 1814?)

En collaboration avec Martignac; publié à Bordeaux, chez Lawalle jeune, en 1814; omis dans le recueil des Œuvres dramatiques

Childéric 1er

Tragédie en 3 actes  et en vers

1815

Bordeaux, 28 août 1815

Omise dans le recueil des Œuvres dramatiques

Scipion Émilien

Tragédie en 5 actes et en vers

Terminée en 1816

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Reçue à la Comédie-Française en octobre 1816

Alexandre et Apelle

Comédie héroïque en un acte en vers libres

1816

Comédie-Française, 29 avril 1816

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Le Folliculaire

Comédie en 5 actes et en vers

1820

Comédie-Française, 6 juin 1820

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Charles VI

Tragédie en 5 actes et en vers

1820-21

Comédie-Française, 6 mars 1826

Dernière création de Talma

Une journée d’élection

Comédie en 3 actes et en en vers

1822

Comédie-Française, 22 mai 1829

Reçue le 25 février 1823

L’Intrigue et l’Amour

Drame en 5 actes et en vers

1823-24

Comédie-Française, 1er avril 1826

Imité de Schiller

Le Roman

Comédie en 5 actes et en vers

1824-25

Comédie-Française, 22 juin 1825

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Les Intrigants

Comédie en 5 actes et en vers

1825

Comédie-Française, 10 mars 1831

Reçue en 1826

La Favorite

Comédie en 5 actes et en vers

1827

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Reçue à la Comédie-Française le 14 novembre 1829

Le Vieux Mari

Comédie en 3 actes et en vers

1828-29

Odéon, 24 mai 1830

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L’Émeute de village

Comédie en 3 actes et en vers

1831

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Le Libéré

Tableau dramatique en 5 parties et en vers

1833-34

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Publié en 1835 chez Dufart, Paris

Le Cabinet d’un ministre

Revue en 3 actes en vers

1829-35

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L’an dix-neuf-cent-vingt-huit

Scènes en vers (4 parties)

(1841?)

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Publiées en 1841 chez A. Allouard, Paris

Le Moyen de parvenir

Comédie en 5 actes et en vers

(entre 1842 et 1844)

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Le Folliculaire, genèse de l’œuvre

9C’est avec Le Folliculaire, en 1820, que Delaville se tourne résolument vers le genre qui sera désormais le sien pendant la plupart des années à suivre – la comédie de mœurs ou de caractère. Selon ses propres affirmations, Delaville passe deux ans, à partir du mois d’avril 1817, à remplir les devoirs de sa nouvelle fonction d’inspecteur général des maisons de détention8 ; il occupe son temps libre à « se répandre dans le monde » pour y observer les mœurs de son temps, car il projette d’écrire une comédie. Au bout de deux ans, il se sent prêt à reprendre la plume pour donner une nouvelle impulsion à sa carrière d’écrivain : le résultat de cette période de réflexion et de préparation sera Le Folliculaire9, sa première « grande comédie » sur le modèle classique. Il déclare avoir mis moins de cinq mois pour écrire la pièce, qui a pu donc être terminée avant la fin de 1819: en tout cas, au moment de la première représentation du Folliculaire, le 6 juin 1820, Delaville avait repris des responsabilités dans le gouvernement, car il avait été nommé chef de cabinet du duc de Richelieu10.

10Après avoir célébré le bonheur d’une liberté acquise au prix de l’acceptation d’une situation assez modeste, mais qui lui laissait le temps de se consacrer à la littérature11, Delaville se croit obligé de justifier ce nouveau choix d’une place plus prestigieuse, qui semble en contradiction avec ses convictions précédentes. Écartant avec fierté les soupçons de « cupidité » et d’ « ambition » que ce revirement pouvait engendrer – selon lui – dans l’esprit de son lecteur, il s’empresse de souligner qu’il n’a accepté cette charge qu’après plusieurs refus et surtout par crainte de paraître excessivement inopportun envers les « hommes honorables » qui avaient mis en lui leur confiance. Il aura d’ailleurs l’occasion de se réjouir d’avoir cédé à cette « espèce de violence », car le cabinet et les salons du Premier ministre devaient s’avérer un champ d’observation incomparable pour un auteur de comédies12. De plus, il n’occupera sa place de secrétaire que pendant un temps limité : après la démission du duc en décembre 1822, Delaville reprendra ses fonctions d’inspecteur des prisons. Ce que la Notice du Folliculaire laisse comprendre, en tout cas, c’est que la pièce est bien terminée au moment où l’on prie l’écrivain d’accepter cet emploi auprès du ministre, car il se sert du passé pour parler de sa rédaction : « J’avais pris un plaisir si vrai à composer une comédie ! »13. Plutôt qu’une introduction à la pièce, cette Notice apparaît comme un panégyrique du duc de Richelieu et de sa politique : quatre ou cinq pages seulement sont effectivement consacrées à présenter la comédie. Dans ces quelques pages, Delaville se défend encore des attaques que la presse avait livrées au Folliculaire après sa création, jusqu’au point, selon lui, de déterminer l’arrêt des représentations14 : il argumente, assez faiblement d’ailleurs, en s’appuyant sur son intention de frapper uniquement les journalistes indignes, ceux qui se servaient de la calomnie pour déshonorer les honnêtes gens, tout en protestant son respect pour l’état de journaliste « quand il est exercé avec noblesse, talent et loyauté ».

11Ce plaidoyer de Delaville en sa propre défense sent la naïveté ou la mauvaise foi, ou relève d’une réinterprétation personnelle et assez arbitraire de la comédie de mœurs, dont la satire, par définition, ne vise pas des individus, mais des types ou des catégories sociales. Montrer un journaliste malhonnête, ou l’immoralité d’un journal sur scène, revient à condamner de manière générale la presse, non un seul journaliste – comme le voudrait l’auteur – qui en ferait mauvais usage. Le personnage du folliculaire, dans la pièce, n’est d’ailleurs pas contrebalancé par un hypothétique journaliste « noble », ce qu’il aurait été convenable de faire si Delaville avait voulu traiter le sujet avec équanimité, montrant qu’il existait aussi un journalisme respectable.

12Dans les pages qu’il consacre au Folliculaire, Louis Allard15 taxe la pièce d’invraisemblance : « où eût-on découvert une maison bourgeoise comme celle de M. Dubuisson, aussi complètement hypnotisée par un journaliste ? »16 ; qu’on accepte ou non l’observation, ainsi que les points de vue d’autres critiques sur les qualités et les défauts de la pièce, l’essentiel est peut-être d’envisager d’une manière différente la genèse du Folliculaire. L’ouvrage est manifestement redevable au Tartuffe de Molière de sa situation générale, du rôle de ses personnages et de la thématique de fond : Valcour, le journaliste de Delaville, serait un Tartuffe moderne qui, à l’instar de son prédécesseur, s’installe dans une famille de la bourgeoisie aisée grâce à l’ascendant qu’il exerce sur le père ridicule, lequel subvient à tous ses besoins, se laisse soutirer son argent et voudrait même lui donner sa fille en mariage. Les caractéristiques du texte et une lecture attentive de la Notice nous font penser que le Folliculaire ne trouve pas sa véritable origine dans une observation directe de la société à laquelle Delaville aurait ensuite appliqué un modèle dramatique – en l’occurrence celui de Tartuffe –, mais qu’il dérive plutôt d’un procédé inverse : Delaville a adhéré à un modèle littéraire dont il reconnaît la perfection et qu’il veut essayer de réutiliser, cherchant dans la société contemporaine un sujet qui puisse lui convenir. Le début de la Notice, retraçant la situation dans laquelle l’écrivain se trouve à partir du mois d’avril 1817, est assez transparent à ce propos : Delaville vient de changer sa place au Ministère de l’Intérieur pour celle d’inspecteur des maisons de détention, qui va lui assurer un revenu tout en lui laissant du temps libre pour se consacrer au théâtre. À ce moment, il se donne deux objectifs précis : le premier est d’acquérir les connaissances et les capacités demandées par sa nouvelle fonction professionnelle, le second est l’observation de la société dans un but littéraire : « je devais voir et étudier la société, car c’était une comédie que je voulais essayer de faire ».

13Le plan est donc arrêté : son objectif le plus ambitieux, auquel il n’a pas encore osé se vouer jusqu’à ce moment, est de devenir auteur de comédies, et c’est dans ce but qu’il entreprend le travail d’observation qu’il poursuivra pendant deux ans, avant de commencer la rédaction du Folliculaire. C’est donc une opération toute littéraire qu’il va accomplir, dans laquelle la réalisation d’une pièce théâtrale – et plus spécialement d’une comédie – n’apparaît pas comme un moyen de dénonciation d’un mal qui afflige la société (ce qu’elle peut devenir, éventuellement, dans un deuxième temps), mais plutôt comme un objectif à atteindre à travers l’analyse d’un cas social : au bout de cette recherche, Delaville a cru identifier dans le journaliste cet exemple d’hypocrisie de l’âge contemporain qui pouvait lui permettre de reprendre la comédie classique dans son exemple le plus célèbre et consacré, celui de Tartuffe. La structure et le système des personnages du chef-d’œuvre moliéresque se reconnaissent facilement : le milieu de la famille bourgeoise, le père de famille, les enfants, l’amoureux de la fille de la maison, la servante, le beau-frère « raisonneur », et, naturellement, l’hypocrite, sont directement repris de Tartuffe par Delaville, qui apporte peu de modifications au cadre typique de la comédie de mœurs, et en particulier à celui de son modèle. Un changement de quelque importance se voit dans le personnage du raisonneur, paradigme de l’honnête homme qui chez Molière est toujours l’exemple de la sagesse naturelle et de la « vertu traitable » qui s’opposent aux excès et à la folie du protagoniste. Toutes proportions faites, le Cléante de Molière et le Dormeuil de Delaville partagent le même bon sens, la participation chaleureuse aux affaires de la famille, une bonté naturelle qui n’est jamais de la naïveté ; leur rôle est de prêcher le père « embobeliné » par l’escroc, de lui reprocher ses ridicules et ses erreurs envers ses enfants. Le « raisonneur » – comme sa définition courante l’indique d’ailleurs –, Cléante en particulier, est donc un personnage qui se construit essentiellement sur le discours, l’acte de persuader, juger, sermonner ; son honnêteté va de pair avec sa fiabilité et son autorité morale, mais il est dépourvu d’autorité décisionnelle, ce pouvoir ne revenant qu’à un père de famille rendu dangereux par sa folie, et qui mène son entourage au bord du précipice. Dans Le Folliculaire, cependant, ce rôle est plus étoffé, car il dépasse les limites du raisonnement et de la discursivité pour se charger du développement de l’action : bien que dépourvu d’une autorité officielle, Dormeuil prend des décisions qui s’avèrent essentielles pour le dénouement.

14La même remarque peut se faire à propos du personnage de la soubrette, Justine, qui ne se limite pas à soutenir sa maîtresse et à se mêler au dialogue pour pester contre l’hypocrite, mais tâche d’intervenir concrètement dans l’action, inventant des stratagèmes pour aider les amoureux. Delaville opère d’ailleurs un dédoublement dans ce rôle, mettant en scène aussi un valet, Marcel, qui est au service du journaliste mais qui ne tardera pas à passer du côté de ses victimes, contribuant à démasquer l’hypocrite. La scène des retrouvailles entre Belval, l’amoureux, et Marcel, n’est pas sans rappeler la scène analogue entre Figaro et Almaviva dans le Barbier de Séville : les deux personnages ont en commun un passé de mauvais sujet, l’un dans l’escroquerie, l’autre dans le libertinage. L’héritage de Beaumarchais est assez évident dans cette relation qui calque celle, classique, entre le maître et le valet ; le dynamisme plus accentué, qui est associé aux rôles des serviteurs, peut également être emprunté au personnage de Figaro.

15Delaville se démarque encore de son modèle par l’élimination d’un personnage qui était central chez Molière : il s’agit d’Elmire, la femme du père ridicule17, grâce à laquelle se révèle la fausseté de Tartuffe. Le prénom est cependant réutilisé dans Le Folliculaire, pour mettre en scène le personnage de la cantatrice – jadis courtisée par Belval – discréditée par le journaliste, qui participera aussi à la vengeance finale. Malgré leurs différences psychologiques et sociales, les deux Elmire ont en commun la séduction qui émane d’elles, ainsi que le sens de l’honneur qui les caractérise : absolu chez l’Elmire de Molière, ce sentiment prend le dessus, à la fin de la pièce, même chez son homonyme, quoique toujours mêlé au dépit de ne pas avoir vu publier l’article élogieux promis par le folliculaire.

16Au-delà de ces quelques dissemblances dans les caractères et les rôles de certains personnages, on notera une divergence assez sensible dans la structure générale de la pièce en relation à l’agencement et à la physionomie de l’intrigue : en comparaison du Tartuffe, dont – exception faite pour le dénouement – la trame est pauvre en événements et se fonde essentiellement sur les développements psychologiques et les contrastes entre les personnages, la comédie de Delaville présente une intrigue plus complexe et chargée de péripéties, ponctuée de coïncidences, qui cependant manque parfois de souffle et se ressent d’une certaine faiblesse dans l’étude des caractères.

Valcour, le journaliste-Tartuffe

17Comme dans Tartuffe, l’entrée en scène de l’hypocrite est retardée, et sa présentation se fait, dans un premier moment, par l’intermédiaire de personnages qui ont un rôle primaire dans l’exposition : il s’agit surtout de la servante, chargée d’une description initiale de la situation de la maison, dans laquelle on montre surtout les transformations subies par le chef de la famille dans son caractère et ses habitudes. Le discours de Justine est structuré de manière similaire à celui de Dorine dans Tartuffe, et quelques vers sont presque des citations de Molière :

18Enfin il en est fou : c’est son tout, son héros ;

19Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;

20Ses moindres actions lui semblent des miracles,

21Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles18.

22C’est à Valcour d’abord qu’il faut tâcher de plaire ;

23Il règle tout céans, on l’aime, on le révère,

24C’est notre oracle19, […].

25Dans LeFolliculaire en tout cas, beaucoup plus que dans Tartuffe, la véritable présentation de l’hypocrite a lieu de manière directe : c’est au moment de son entrée en scène, à l’acte II, et à travers ses discours et ses actions qu’on connaît effectivement Valcour, plutôt que par les paroles des autres personnages. Toutes les actions du journaliste sont dictées par l’intérêt : il reçoit des cadeaux en échange des comptes rendus qu’il publie, mesurant sur leur valeur les éloges qu’il décerne aux auteurs et aux comédiens ; il promet un article favorable pour obtenir d’une actrice des lettres dont il se servira contre un rival ; il se retourne contre un ami qui l’avait secouru au moment où il n’a plus besoin de lui ; il écrit un pamphlet qui déshonore un honnête homme pour servir un allié aussi corrompu que lui. Plus tard (scène X), il exploitera habilement la sottise de Dubuisson pour lui extorquer de l’argent.

26En général, Valcour apparaît comme un personnage calqué sur Tartuffe, mais plus complexe que lui : si l’anti-héros de Molière est dominé par quelques passions élémentaires et très matérielles – l’avidité, la gloutonnerie, la sensualité –, Valcour poursuit des objectifs plus différenciés et semble plus calculateur et cérébral. Moins concentré que Tartuffe, il se bat sur plusieurs fronts et toutes ses convoitises – le pouvoir par la presse, les amitiés politiques, l’appropriation des biens d’autrui, le mariage d’intérêt – convergent vers un but plus général et à la fois composite, qu’il appelle – avec un terme classique qui semble presque dérisoire dans sa bouche – sa « gloire » :

27Enfin je touche au but où tendaient tous mes vœux !

28Obstacles à ma gloire, enfin je vous surmonte !

29Assez de n'être rien j'ai dévoré la honte;

30Assez pour parvenir j'ai courbé mon orgueil :

31Du temple des honneurs je vais franchir le seuil20 !

32La vulnérabilité du personnage se situe également à un niveau différent : si c’est le désir charnel qui perd Tartuffe, dévoilant à Orgon sa vraie nature, chez Valcour ce genre de passion est inexistant, et c’est plutôt – paradoxalement – par naïveté que le folliculaire commence à perdre pied, car sa trop grande confiance dans son valet, qu’il met au courant de toutes ses machinations, place ce dernier dans une position de pouvoir très dangereuse pour lui.

33Une caractéristique significative de la structure dramatique de la pièce crée aussi un clivage important entre le personnage de Valcour et son modèle classique : il s’agit de l’utilisation assez fréquente du monologue et de l’aparté, qui, fonctionnant comme une sorte de focalisation interne intermittente, permettent au spectateur d’être constamment informé des projets, des pensées, des vrais sentiments de l’hypocrite. Totalement absent chez Tartuffe, ce procédé fait du folliculaire un personnage plus transparent et bien moins inquiétant que son prédécesseur : la fréquence des monologues et des apartés crée un contact direct avec le public qui perçoit Valcour comme un imposteur sans mystère, alors que Tartuffe, enfermé en lui-même et ne montrant rien de son intériorité, ne cesse d’apparaître comme une quintessence de la fourberie et de la dépravation absolues.

Le journalisme dans l’œuvre de Delaville

34Si Le Folliculaire est l’œuvre totalement consacrée à la satire de la presse, et bâtie autour de la « tartufferie » du feuilletoniste-pamphlétaire qu’est Valcour, le journalisme occupera encore une place plus ou moins importante dans d’autres pièces de Delaville. Dans quelques comédies successives au Folliculaire, mais chronologiquement assez rapprochées de cette pièce pionnière, la satire des journaux anime de courtes scènes ou de simples gags relativement étrangers aux sujets de fond, tandis que le rôle social de la presse et le personnage du journaliste reprennent des positions nettement plus centrales et significatives dans les dernières pièces de la production de Delaville, celles qui ne seront pas écrites pour la scène.

35Une journée d’élection. Composée en 1822 et reçue le 25 février 1823, cette comédie en trois actes ne fut jouée à la Comédie-Française que le 22 mai 1829 ; interdite pendant six ans par la censure, elle traitait d’un sujet politique assez brûlant, les manœuvres électorales et les manipulations liées au système des candidatures officielles dans un arrondissement de province.

36La satire des journaux ne fait qu’une apparition très rapide dans la pièce, mais qui se trouve située dans la scène centrale, la plus brillante et mouvementée, et peut-être la mieux réussie de la comédie. Il s’agit de la scène IX du deuxième acte, dans laquelle, pendant une réunion mondaine, deux personnages qui discutent des nouvelles du jour lisent deux journaux qui rapportent des informations diamétralement opposées sur le même sujet :

37FRIMONT, s'approchant de Brocheton et de Corbineau.

38Eh bien, messieurs, quelles nouvelles?

39BROCHETON.

40Mais que les Turcs aux Grecs en ont fait voir de belles.

41CORBINEAU.

42Vous vous trompez; ce sont au contraire les Grecs....

43BROCHETON.

44Eh! non. J’ai des garants qui ne sont pas suspects:

45Les journaux.

46CORBINEAU.

47Les journaux ?

48BROCHETON.

49Oui.

50CORBINEAU.

51Lisez donc.

52BROCHETON.

53Sans crainte.

54(Il lit.)

55«On s'est battu le dix, sous les murs de Corinthe.»

56CORBINEAU, qui suit sur un autre journal.

57Bien.

58BROCHETON, il lit.

59« Et les Grecs d'abord vaincus et dispersés.... »

60CORBINEAU.

61(Il lit.)

62Non pas ; voyez : « les Turcs ont été repoussés. »

63BROCHETON, il lit.

64« Des chrétiens à trois mille on fait monter la perte.»

65CORBINEAU, il lit.

66« Des cadavres des Turcs la campagne est couverte.»

67BROCHETON, il lit.

68« Le croissant pour jamais a recouvré ses droits. »

69CORBINEAU, il lit.

70« Le succès suit partout l’étendard de la croix.»

71BROCHETON.

72Que veut dire ceci?

73CORBINEAU.

74Voilà d'étranges choses21.

75La caricature de la presse ne va pas plus loin dans cette pièce, qui n’exploite pas encore le motif de la complicité entre la politique et les journaux.

76Les Intrigants. Cette comédie en cinq actes, qui prend à partie les abus de la Congrégation, subit un destin analogue à celui d’Une journée d’élection : composée en 1825 et reçue en 1826 par le comité du Français, elle ne put être représentée que le 10 mars 1831, marquant aussi l’adieu de son auteur à la scène.

77Dans la scène IV du deuxième acte s’affrontent les deux personnages principaux, Verteuil et Rougeval : le premier est l’énième exemple d’honnête homme naïf trompé par celui qu’il croit un ami fidèle et un homme vertueux ; l’autre est le chef de la Congrégation, qui cache sous des faux-semblants d’honnêteté la convoitise du pouvoir la plus effrénée. Le discours du premier est un éloge de la liberté de la presse et de la révocation de la censure, un thème qui d’ailleurs occupe aussi toute la place réservée à la Notice de cette pièce, montrant l’exaspération rétrospective de Delaville, qui estimait la censure responsable de son succès théâtral assez limité. Dans l’ensemble, cette scène ne laisse pas paraître une critique générale contre la presse, mais elle semble plutôt indiquer un effort d’équanimité de la part de l’auteur – qui admet l’existence d’une bonne et d’une mauvaise presse – ou même son désir de s’attirer la bienveillance des feuilletonistes :

78ROUGEVAL.

79La vérité me presse :

80Le fléau de la France aujourd'hui c'est la presse.

81C'est un glaive sur nous par un fil suspendu ;

82Enfin sans la censure un État est perdu.

83M. DE VERTEUIL.

84Y pensez-vous, ô ciel ! qui? vous, un tel langage!

85Quoi ! de nos libertés vous réprouvez le gage ?

86Quoi! le prince au hasard prodiguerait ses soins,

87Sans connaître nos vœux, nos douleurs, nos besoins ?

88Vous voulez, le privant d’un bonheur plein de charmes,

89De ceux qu'il consolait lui dérober les larmes?

90À tous les opprimés enlever son appui ?

91Placer un mur d'airain entre le peuple et lui?...

92Non, non, la vérité ne sera point proscrite !

93Qu'importent les clameurs des hommes qu'elle irrite?

94Respectons le flambeau qui brille dans ses mains,

95Et du trône à jamais ouvrons-lui les chemins.

96ROUGEVAI.

97[…]

98De cette liberté vous vantez les bienfaits !

99Mais qui peut calculer ses funestes effets?

100Chaque jour vingt pamphlets prêchent l’indépendance.

101Nîrez-vous des journaux la coupable tendance?

102Leurs sophismes brillants et leurs malins brocards

103D'une jeunesse ardente excitent les écarts.

104Que dis-je? la satire, entassant ses outrages,

105Attaque impunément les plus saints personnages!

106[…]

107La liberté d'écrire a causé tous ces maux.

108M. DE VERTEUIL.

109Toujours auprès du bien quelques abus se glissent :

110On en reproche même aux arts qui nous polissent ;

111Mais contre les excès des pamphlets, des journaux,

112Les lois nous ont donné l’appui des tribunaux22.

113Dans les dernières pièces de Delaville, écrites approximativement entre le début des années 1830 et le début des années 1840, le discours sur la presse revient avec force, et le personnage du journaliste est remis en scène, sinon dans le rôle de protagoniste, du moins avec une fonction de premier plan dans l’action et dans la peinture de la société. Si en tant que personnage le journaliste peut être représenté sous des couleurs différentes, tantôt plus noires tantôt plus neutres, s’il peut apparaître tour à tour comme ridicule ou dangereux, comme un personnage de farce ou de comédie sérieuse frôlant même le tragique, un élément en particulier réunit ces derniers représentants de la presse sous un aspect commun : dans toutes ces pièces Delaville a pris soin de décrire, dans des cadres et des situations hétérogènes, le pouvoir exorbitant gagné par la presse, que rien ne semble plus limiter ni enrayer, à tel point que c’est un propriétaire de journal, dans L’An dix-neuf cent vingt-huit, qui parvient à se faire proclamer dictateur dans une société future imaginée par l’auteur.

114Au moment de rédiger la Notice du Folliculaire – Notice qui n’est pas, nous le rappelons, contemporaine à la composition de la pièce, mais qui fut écrite une vingtaine d’années plus tard, pour la publication des œuvres complètes – Delaville dénonce une fois de plus ce pouvoir incoercible de la presse, désormais supérieur à celui qu’elle avait à l’époque du Folliculaire, qui semble presque un âge d’innocence aux yeux de l’auteur tourné vers son passé :

115Heureux temps cependant! car aujourd'hui, je le demande, les comédiens oseraient-ils recevoir, oseraient-ils représenter un pareil ouvrage ? Ne serais-je pas traité de fou, si je m'avisais maintenant de paraître, le Folliculaire à la main, devant un comité de lecture? Pourquoi cette différence, à une distance de vingt ans ? C'est que, depuis vingt ans, les journaux ont acquis une force et une puissance auxquelles rien ne résiste, et que l’on est contraint de reconnaître et de subir. Leur pouvoir est immense, il est le premier et le moins contestable de tous ; et ce pouvoir, il faut bien le dire, ils le tiennent de notre vanité, de notre cupidité, de notre bassesse. Maintenant, dans tous les rangs, dans toutes les conditions, on veut à tout prix des approbations et des éloges, parce qu'ils facilitent la voie aux honneurs ou à la fortune ; aussi chacun caresse et courtise les journaux, on craint d'encourir leur disgrâce, et, depuis le danseur jusqu'au Ministre, tout le monde tremble et s'humilie devant eux.

116Le Cabinet d’un ministre. La composition de cette « revue », entremêlée par celle d’autres pièces, fut assez laborieuse et se poursuivit pendant six ans, de 1829 à 1835 ; Delaville précise toutefois, dans la Notice23, qu’elle était déjà assez avancée, en 1832, pour lui permettre de publier chez Ladvocat, dans Le Livre des cent-et-un, l’une des scènes principales24. Bien que le protagoniste soit un ministre – que l’auteur présente comme un fonctionnaire dont l’intégrité est à toute épreuve, réfractaire à toute forme de corruption, de favoritisme ou de chantage –, la presse jouera un rôle de premier plan dans cet ouvrage, particulièrement aux deuxième et troisième actes, dans lesquels on verra en scène le journaliste Brécour.

117C’est d’ailleurs sur une lecture de journaux que la pièce s’ouvre : au lever du rideau, le huissier Simoneau lit un journal, dans lequel il découvre que le ministre, en charge depuis huit jours seulement, est déjà attaqué par la presse, sans aucune justification raisonnable :

118GASPARD.

119Pourquoi le blâme-t-on ?

120SIMONEAU.

121Pourquoi ?

122Parce qu'il est en place.

123GASPARD.

124Allons donc.

125SIMONEAU.

126Oui, ma foi.

127Eût-il tous les talents, les vertus les plus pures,

128Dès qu'un homme est ministre on lui dit des injures.

129C'est la règle.

130Cette peinture assez générique du caractère nuisible de la presse se précise dans une scène suivante, quand le ministre reçoit, au moyen d’une lettre, des menaces de voir publier dans un journal des « faiblesses » de sa vie passée, des frasques de jeune homme qu’on pouvait cependant considérer comme assez innocentes. On lui propose en même temps d’acheter le silence du rédacteur par une subvention mensuelle ou par l’achat d’abonnements ; le ministre refuse sans hésitation le chantage, prévoyant même la possibilité de retourner la menace contre l’accusateur.

131Après ces quelques allusions marginales au monde de la presse, dans le deuxième acte Delaville met un journaliste au centre de l’action. Dans la foule des solliciteurs qui attendent le ministre – parmi lesquels se signalent un sous-préfet de province honnête, mais naïf et ignare de tout, un dramaturge qui se plaint de la censure, et les semainiers du Théâtre-Français qui espèrent obtenir un appui du ministre – domine la figure de Brécour, le journaliste, qui s’enorgueillit de la toute-puissance émanant de sa situation. La presse exerce un pouvoir auquel tous les groupes sociaux sont obligés de se soumettre, des fonctionnaires aux gens de spectacle et jusqu’aux hommes politiques qui détiennent les plus hautes charges de l’état :

132BRECOUR.

133Pauvre sot !

134La Chambre !... Mais c’est nous qui lui donnons le mot.

135Aux journaux influents tout député veut plaire;

136Tous briguent à l’envi notre appui tutélaire;

137Nous créons, nous brisons les réputations.

138Et nos arrêts font loi lors des élections.

139Un député prudent nous flatte et nous courtise.

140Quant aux Ministres !... va, s’il faut que je le dise,

141De tous nos serviteurs ce sont les plus soumis.

142Ils savent que leur sort en nos mains est remis;

143Que nous sommes, nous seuls, l’opinion publique!...

144[…]

145Un gérant de journal ne peut rester modeste.

146Si tu voyais, mon cher, ce que l'on fait pour nous !

147Les hommes de tous rangs courbés à nos genoux ;

148Le savant, l'écrivain, le magistrat, l'artiste

149De nos humbles flatteurs venant grossir la liste ;

150Ces égards, ces respects partout où nous allons25 !

151La scène IX de cet acte représente une espèce d’apothéose du journaliste : entouré, flatté de tous, conscient de sa position, il se permet de narguer et de traiter avec suffisance ceux qui recherchent son appui. Delaville ne le présente ni favorablement ni négativement : jusqu’à ce moment c’est un personnage assez neutre moralement, dont on ne demande même pas le soutien, mais uniquement l’attention – ce qui apparaît clairement dans le dialogue avec l’auteur de théâtre. Dans une société vouée au paraître, l’essentiel est la réclame ; être nommé dans les journaux, n’importe à quel titre ou pour quelle raison, est ce qu’il faut pour avoir sur soi les yeux du public et obtenir la notoriété :

152BRÉCOUR.

153Je suis franc, et ne peux trahir mon caractère:

154Il eût fallu blâmer, j'ai mieux aimé me taire.

155L’AUTEUR.

156Eh! tant pis! Si l'ouvrage est mauvais de tous points,

157Dites-en du mal, soit.... mais parlez-en du moins !

158Exercez sans pitié votre verve caustique :

159Le silence nous tue, et non pas la critique26.

160Brécour apparaîtra encore à la fin de la pièce, au moment de son entrevue avec le ministre : on ne saura jamais ce qu’il venait lui demander ou lui proposer, même si on devine qu’il voulait faire valoir l’importance de la protection de son journal pour le ministre. L’entretien est interrompu par un huissier qui vient communiquer au ministre qu’il est attendu chez le roi séance tenante : le ministre sort, se demandant si son mandat va déjà être révoqué27, et c’est sur cette scène en suspens que la « revue » se termine.

161L’An dix-neuf cent vingt-huit. Ces « scènes en vers », publiées à Paris, chez Allouard, en 1841, sont l’exemple le plus frappant de la liberté de composition que Delaville s’était accordée après sa rupture avec les sociétaires du Théâtre-Français et son choix d’une écriture dramatique faite uniquement pour la lecture. Œuvre démesurément longue – elle occupe à elle seule 390 pages des 580 du quatrième tome des Œuvres dramatiques –, qui abandonne la structure de la comédie classique, débordant les limites spatio-temporelles traditionnelles, elle met en scène une soixantaine de personnages et un nombre incalculable de comparses dans une intrigue complexe et chargée. Deux des personnages principaux – Couturier et Ducroisy – sont respectivement un journaliste et un propriétaire de journal ; pour le second en particulier, l’implication dans l’action est comparable à celle du protagoniste absolu, Victor Grichard, qui est un jeune intellectuel issu du peuple, ambitieux mais en même temps idéaliste, passionné, désireux de servir loyalement la patrie. La satire de la presse reprend une place centrale dans ces tableaux dramatiques, et jamais Delaville n’a représenté sous un jour plus ténébreux le sinistre pouvoir des journaux dans un Paris futur, dont la description n’a rien, cependant, d’une œuvre de science-fiction.

162Couturier et Ducroisy représentent deux visages de la presse, également méprisables mais incomparables du point de vue du danger qu’ils représentent pour la société. Le premier n’est qu’un exemple de journaliste qui vend sa plume à tous les clients possibles ; sans opinion, il refuse tout engagement et ne se rattache à aucun parti, n’ayant comme objectif dans la vie que de satisfaire son besoin de plaisirs. Dans la scène II de la première partie, on le voit accepter de l’argent d’un ministre en échange d’un article flatteur, mais on découvre, un instant plus tard, qu’il écrit aussi pour l’opposition, faisant de sa duplicité un principe de vie « commercial » dont il soutient sans vergogne la légitimité :

163J'écris tout ce qu'on veut, il ne m'importe guère;

164Moi, je fais le commerce, et ne fais point la guerre;

165Ma plume est ma fortune, elle est mon gagne-pain :

166Tantôt ami des Rois, tantôt républicain,

167Aucune opinion ne m'émeut, ne m'effraye,

168Et je suis de l'avis de celui qui me paye28.

169Couturier est l’énième exemple, dans la comédie de mœurs de l’époque, de l’arriviste qui a fait de l’argent sa religion et son seul intérêt dans la vie (« L'argent seul est réel, et je veux en gagner »29), mais qui, malgré sa bassesse morale, ne constitue pas un grave danger pour la société et se range plutôt parmi les personnages ridicules. Refusant même la place de député que Ducroisy lui offre, pour ne pas renoncer à une vie « douce et confortable » dans sa médiocrité, il sera finalement écrasé par son ancien protecteur, qui l’asservira totalement à son pouvoir, au moyen de la terreur plus que des récompenses.

170Véritable incarnation du mal, le personnage de Ducroisy est de tout autre envergure, et joue le rôle de principal antagoniste du héros. Il est bâti sur le patron du « traître », surtout pour la noirceur absolue qui le caractérise, mais sans le simplisme du mélodrame ; il représente le politicien sans scrupule, qui dans son chemin vers une conquête brutale du pouvoir absolu, anéantit sans la moindre hésitation aussi bien les adversaires que les amis dont il ne veut ou ne peut plus se servir. Doué d’une parfaite habileté de dissimulation, il attire les jeunes idéalistes comme Victor, jouant l’ami du peuple et le serviteur de la patrie, quitte à montrer son vrai visage de tyran au moment où son despotisme est assuré. Il est singulier que, dans cette peinture d’un crime politique, Delaville ait choisi comme protagoniste et responsable un propriétaire de journal, qui, sous le masque du défenseur de la cause républicaine, non seulement prépare un complot qui aura comme résultat la destitution d’un hypothétique roi Philibert II, mais arrive à se faire nommer président, ensuite magistrat doué de pleins pouvoirs, et finalement dictateur. L’image de la révolution de 1789 est évoquée par Ducroisy même, non seulement pour montrer l’analogie des situations, mais pour envisager une radicalisation du régime de la terreur capable de tout balayer :

171En révolution, pas de pitié; le glaive

172Doit s'étendre à l'instant sur tout ce qui s'élève :

173Le scrupule est un crime30

174Dans la dernière partie, après le coup d’état, l’ancien gérant devenu dictateur s’assure le soutien de la presse par des menaces de poursuites contre les journalistes :

175Sous moi, vous n'avez pas à craindre la censure ;

176Point d'entraves; ici chacun peut librement

177Attaquer ma personne et mon gouvernement.

178Mais, comme il faut aussi pourvoir à ma défense,

179Je fais saisir d'abord l'insolent qui m'offense,

180Je le fais disparaître.... et de ma trahison

181Il se plaindra, s'il veut, aux murs de sa prison31.

182Les dernières scènes montrent l’ultime affrontement entre Ducroisy, qui a neutralisé l’un après l’autre tous ses adversaires par les menaces ou les sollicitations, et Victor, qui est resté seul à s’opposer au régime, et subit la vengeance du tyran après avoir refusé ses propositions de réconciliation. Le jeune homme escompte son ancienne confiance dans le journaliste par une incarcération qui va être – on le comprend – une disparition définitive ; la dernière réplique lapidaire du traître narguant le héros, ne manque pas d’une grandeur démoniaque et inquiétante :

183VICTOR

184[…]

185Mais vous, esprit fatal de vengeance et de haine,

186Vous ne jouirez pas de vos affreux succès ;

187Vous n'avez pas longtemps à tromper les Français.

188Le peuple, revenu de l'erreur qui l'emporte,

189Se vengera sur vous de l'amour qu'il vous porte.

190Et, croyez-moi, ce jour....

191DUCROISY.

192Qu'on entraîne leurs pas.

193VICTOR.

194Ce jour luira bientôt.

195DUCROISY.

196Vous ne le verrez pas.32

197Le Moyen de parvenir. Dernière œuvre de Delaville, ajoutée in extremis à l’édition définitive des Œuvres dramatiques, cette pièce reprend la structure traditionnelle de la comédie classique en cinq actes et en vers ; le milieu est à nouveau celui de la haute bourgeoisie de la finance et des ministères, dans lequel les ambitions et les soucis de la vie publique se mêlent aux espoirs et aux inquiétudes de la vie privée, de la famille, des sentiments. Deux jeunes gens sont en relations d’amitié et de rivalité à la fois, car ils aspirent à la même place au ministère et à la main de la même jeune fille : l’un, Morisset, est sérieusement amoureux, a un caractère doux et sincère quoique peu courageux, l’autre, Flavigny, est ambitieux et habile, et, surtout, il dispose de l’appui de différents amis, dont le journaliste Martineau. Par l’intermédiaire de ce personnage Delaville montre le pouvoir que les journaux peuvent exercer simultanément sur les personnalités publiques – le ministre tient à les ménager pour ne pas s’attirer leurs attaques – et sur la vie privée des individus : l’intrigue principale se complique, en effet, d’une histoire de lettres compromettantes, autrefois écrites par Madame de Goderville, sœur du ministre et femme du banquier, qui sont publiées dans un journal.

198Dans cette pièce de la maturité on entrevoit l’effort de Delaville pour créer des personnages psychologiquement plus nuancés et vraisemblables, bien que le dramaturge n’arrive que partiellement à peindre la diversité et la complexité de la nature humaine : le ministre et Madame de Goderville sont des créations réussies à ce point de vue, alors que d’autres personnages – dont Flavigny lui-même – se ressentent encore des contradictions et des inconséquences qui ont souvent gâté les ouvrages de notre auteur.

199Le thème du pouvoir de la presse est exploité tout au long de la pièce, mais c’est dans la conclusion qu’il atteint son apogée : dans la scène IX du dernier acte, les manœuvres du journaliste Martineau – cynique et imposteur, mais lié à Flavigny par une amitié réelle – sont appuyées par une autorité invisible et d’autant plus inquiétante qu’elle n’apparaît que sous la forme d’une lettre, écrite par le rédacteur-gérant au ministre pour l’obliger à se prononcer en faveur de Flavigny. C’est Martineau qui la lui remet, lui montrant en même temps les articles diffamatoires que son journal se prépare à publier :

200MARTINEAU.

201Notre premier article est déjà rédigé.

202II vous traite un peu mal.

203LE MINISTRE.

204Moi?

205MARTINEAU.

206J'en suis affligé;

207Mais vous l'aurez voulu. Tenez, prenez lecture...

208LE MINISTRE, parcourant l'article.

209Ô ciel!

210MARTINEAU.

211Vous le voyez, c'est bien une rupture.

212LE MINISTRE.

213Cet article est affreux.

214MARTINEAU.

215Mais non, vous avez tort :

216Celui d'après-demain doit être encor plus fort.

217[…]

218Voilà ce que l'on gagne à lutter contre nous;

219Mais nommez Flavigny, le journal est à vous33.

220Le thème de l’influence et du pouvoir de la presse dans la société contemporaine ne représente donc pas un intérêt éphémère dans l’œuvre de Delaville, mais c’est un sujet présent dans un nombre important de ses pièces, bien que de manière discontinue : après la grande pièce du Folliculaire, totalement consacrée au journalisme, dans les œuvres des années « glorieuses » la presse n’est traitée que deux fois, de façon presque accidentelle, quoique significative ; dix ou quinze ans plus tard, en revanche, elle fait l’objet d’un grand regain d’intérêt de la part de l’auteur, qui lui donne un rôle central dans ses trois derniers textes.

221L’évolution dans la représentation de la presse suit en partie les modifications d’ordre général qu’on observe dans les œuvres de Delaville : si dans Le Folliculaire l’auteur reprend exactement un genre et un cadre dramatiques dans lesquels agit un personnage bâti sur le modèle moliéresque, dans les années suivantes la comédie classique continue d’être adoptée dans sa conception et dans sa structure sans qu’il y ait l’imitation d’une pièce particulière ; on constate en même temps la progression vers des modèles dramatiques différents, qui se démarquent de plus en plus de la tradition classique.

222L’image proposée du journalisme suit également une évolution, dont le tournant se reconnaît à l’époque où Delaville quitte le théâtre et commence à écrire uniquement pour la publication ou pour des lectures privées. Dans les pièces jouées après Le Folliculaire, on a l’impression que l’auteur s’efforce de ménager les journaux, les évoquant avec une ironie plus gaie que mordante (Une journée d’élection) ou se tenant sur des positions assez prudentes (Les Intrigants) ; dans ces pièces, d’ailleurs, la présence de la presse n’est que marginale. Après sa retraite de la scène, et surtout dans ses dernières œuvres, Delaville donne libre cours à une satire de la presse qui se fait de plus en plus venimeuse : si dans Le Cabinet d’un ministre la représentation du journaliste est somme toute assez neutre, dans les pièces suivantes – et notamment dans L’An dix-neuf cent vingt-huit, avec le personnage de Ducroisy – la presse est montrée comme un véritable fléau social, et le journaliste comme l’exemple d’une noirceur morale absolue. De surcroît, dans ces œuvres qui prennent aussi quelques caractères du drame, le journaliste n’est plus neutralisé par les forces du bien, comme dans Le Folliculaire, mais il triomphe partiellement ou totalement sur les personnages qui représentent des valeurs morales positives, cet aspect ajoutant à son image de véritable personnification du mal. Tout en créant des personnages de journalistes assez différents entre eux – Brécour, Couturier, Ducroisy, Martineau ne sont pas des copies d’un même type – Delaville aborde finalement avec une liberté absolue la question du pouvoir du journalisme dans la société contemporaine : désormais à l’abri de toute critique, il exprime une vision très sévère du monde de la presse – qui n’était peut-être pas exempte d’une certaine rancune personnelle –, dont on peut penser, cependant, qu’elle était destinée à rester inoffensive en tant que leçon morale, en raison de la diffusion limitée de ses ouvrages.

Mise en scène et réception du Folliculaire

223La rédaction du Folliculaire, d’après les précisions données par l’auteur lui-même, se fait en quelques mois seulement, vraisemblablement dans la deuxième moitié de 1819. Une lettre de l’auteur au Comité de la Comédie-Française, datée du 6 novembre 1819, demande de fixer une date pour la lecture d’une comédie ; bien que le titre ne soit pas précisé, il ne peut être question que du Folliculaire à cette époque :

224Paris, le 6 novembre 1819

225Messieurs,

226je vous prie de vouloir bien m’indiquer un jour pour la lecture d’un ouvrage en cinq actes (comédie). Inscrit depuis longtemps à votre secrétariat, je pense que mon tour doit etre arrivé, et que la lecture que j’ai l’honneur de vous demander ne peut rencontrer aucun obstacle34.

227Dans la correspondance échangée entre l’auteur et le théâtre quelques mois plus tard, on apprend que le Folliculaire a été reçu le 10 décembre 1819 ; en mars 1820 Delaville demande un tour de faveur pour sa comédie, qui lui est accordé35.

228La presse théâtrale suit36 d’assez près la préparation de la mise en scène et rend compte à plusieurs reprises de l’état d’avancement des répétitions : LeCamp volant du 27 mars annonce que le « premier Théâtre-Français […] donnera une comédie en cinq actes et en vers, intitulée Le Folliculaire », et ce même journal – qui à partir du 3 avril prend le nom de Journal des théâtres, de la littérature et des arts – donnera toutes les semaines des nouvelles sur la création de la pièce, jusqu’à la première représentation, qui eut lieu le mardi 6 juin. La distribution des rôles avait été confiée à des acteurs de premier plan, ou qui jouissaient en tout cas d’une réputation consolidée auprès du public dans les emplois respectifs : Devigny et Baptiste aîné jouaient le père ridicule et l’oncle raisonneur, Firmin et Armand le fils et l’amoureux, Thénard et MlleDemerson le valet et la soubrette ; quant aux autres rôles féminins, Mlle Dupuis était chargée de celui de l’ingénue, et Mlle Leverd de celui de la coquette. Valcour était interprété par Damas, que le Journal des théâtres estima « au-dessous de son talent » dans ce rôle, pour des raisons morales plus que littéraires ou dramatiques : « on dirait que sa probité répugne à l’expression de tant de lâches sentiments »37.

229La création du Folliculaire suscite effectivement une vague de récriminations dans les journaux, particulièrement dans la presse théâtrale, dont les feuilletonistes pouvaient se sentir spécialement visés. La présentation et la critique les plus détaillées se trouvent dans le Journal des théâtres, qui consacre trois articles différents à la pièce, publiés dans les numéros du 7, 8 et 9 juin. Tous les trois sont dus à Charles Maurice, qui se livre à une violente attaque contre Delaville, sans pouvoir cacher des sentiments qui semblent de colère et d’étonnement à la fois, et qui font penser qu’une telle satire contre les journalistes était peut-être inattendue de la part d’un auteur comme Delaville. Bien qu’il reconnaisse quelque agrément à la comédie, Maurice l’accuse d’absence d’originalité et d’organisation dramatique, de grossièreté et de déloyauté, car l’auteur lui apparaît comme quelqu’un qui n’a rien à craindre à cause de sa position : « c’est l’ouvrage d’un homme d’esprit bien certain de pouvoir tout hasarder, même son avenir littéraire »38.

230Des quotidiens moins spécialisés ne montrent pas autant de rancune envers Delaville et jugent Le Folliculaire avec un plus grand équilibre : Évariste Dumoulin, dans Le Constitutionnel, tout en admettant que le sujet de la pièce est mince et que la peinture du journaliste est trop noire, reconnaît à l’auteur de l’habileté dans le développement des détails, et surtout un style brillant et plein d’élégance. Il fait aussi l’éloge de Damas, auquel « le rôle du Folliculaire fait beaucoup d’honneur » et de Firmin, qui a joué « à merveille » ; les autres acteurs sont nommés sans être l’objet de considérations particulières. Le compte rendu le plus intéressant et le plus curieux à lire est peut-être celui qu’un jeune Hugo écrit pour LeConservateur littéraire39: il s’agit d’un jugement tout à fait littéraire, car Hugo affirme ne rien connaître aux mœurs des journalistes et ne pouvoir évaluer la portée accusatrice de la pièce. Il reconnaît la dette envers Molière, toutefois la pièce lui semble amusante, riche en expédients dramatiques ingénieux, et il admire l’esprit et le naturel des dialogues.

231Bien des années plus tard, dans la nécrologie consacrée à Delaville, Jules Janin écrira un vif éloge posthume du Folliculaire, d’ailleurs nuancé par la certitude que le dramaturge n’entendait pas frapper dans sa totalité la catégorie des journalistes, et qu’il était intimement convaincu que « cet abominable folliculaire n’existait qu’à l’état d’exception »40. Pour Janin, la comédie de Delaville constitue un véritable titre de gloire pour son auteur, et serait suffisante à elle seule à tirer son nom de l’oubli.c un peu plus

La Suite du Folliculaire

232Deux mois et deux jours après la création du Folliculaire, le 8 août 1820, une comédie-vaudeville est mise en scène au Théâtre du Vaudeville, dont le titre est La Suite du Folliculaire. Le Constitutionnel du 10 août, tout en évoquant l’Artaxerce de Delaville, qui procure de bonnes recettes à l’Odéon, mentionne celle qu’il considère comme « une prétendue Suite du Folliculaire, qui se compose de quelques saillies satiriques en vaudevilles, par MM. Théaulon et Dartois ». Bien que publiée anonymement41, la pièce avait eu Eugène Scribe comme auteur principal, comme l’atteste aussi Victor Moulin :

233M. Scribe se cacha sous le nom de Ramond. Aussi quelques bibliophiles doutèrent de sa collaboration à cette parodie ingénieuse du Folliculaire, comédie de Delaville de Mirmont42.

234Elle a également été incluse par Jean-Claude Yon dans le tableau général des pièces de l’auteur43.

235Cette comédie-vaudeville44 ne constitue pas vraiment une parodie du Folliculaire de Delaville ; il s’agit plutôt d’une œuvre qui s’inscrit, pour toutes ses caractéristiques, dans la lignée de la satire théâtrale du journalisme, se présentant comme une espèce de somme des motifs et des clichés normalement exploités par ce sous-genre dramatique. En un seul acte, elle se compose de vingt scènes, dont quelques-unes seulement ont une certaine consistance au point de vue de l’ampleur et du développement de l’intrigue et des caractères ; un certain nombre – il s’agit de petites scènes très courtes, parfois de quelques lignes seulement – n’ont qu’une fonction de transition entre les entrées et les sorties des personnages, d’autres sont de simples prétextes pour l’exécution de vaudevilles45. Les personnages sont au nombre de cinq : le Folliculaire – qui n’est jamais indiqué par un nom propre –, sa femme de ménage Catau, un couple d’acteurs débutants – Blinval et Julie – et leur oncle Lefranc ; la scène est à Paris, dans le cabinet de travail du journaliste.

236L’intrigue est presque inexistante : à l’insu de leur oncle, Blinval et Julie se sont rendus à Paris pour faire leurs débuts à la Comédie-Française, mais, éreintés par un article du folliculaire, ils méditent une vengeance et emploient tous les moyens pour l’empêcher de publier un deuxième article, qui serait fatal à leur future carrière. Cependant, le projet de vengeance ne se concrétise pas dans la mise à exécution d’un plan véritable, mais les deux acteurs en herbe se limitent à interrompre, par des entrées réitérées sous des déguisements différents, la rédaction du deuxième article diffamatoire.

237Scribe exploite plusieurs clichés du genre, qu’on trouve dans un certain nombre de pièces ayant le même sujet : entre autres, le « lever » du journaliste, qui, dès son entrée en scène, s’enquiert du courrier et des cadeaux tout juste remis, lit les lettres – de remerciements, de plaintes, de menaces –, dénombre et évalue les présents qu’il vient de recevoir pour décider, sur leur importance, du style de ses prochains articles. La vengeance contre le journaliste, la recherche d’un « gérant responsable », le « défilé des fâcheux », le motif de la critique publiée dans l’ignorance totale de la pièce mise en scène, sont autant de topoï de la « comédie journalistique » qui avaient déjà été exploités dans des pièces précédentes, ou qui le seront dans des pièces successives46. Un personnage typique se retrouve aussi : celui du brave bourgeois, naïf, bien-pensant et peu lettré, qui croit aveuglément à tout ce que publient les journaux ; présent dans le Folliculaire de Delaville, il est repris ici dans le personnage de Lefranc, l’oncle négociant qui s’oppose aux velléités artistiques de son neveu et de sa nièce, et sera encore remis en scène par Scribe dans Le Charlatanisme, en 1825.

238Les liens de cette « suite » avec son antécédent sont plutôt minces : le journaliste n’est jamais appelé par son nom, mais uniquement par l’appellatif de « Folliculaire », et aucun autre personnage ne renvoie à la comédie de Delaville ; quelques références internes sont des allusions évidentes au Folliculaire originaire, mais elles ont une consistance assez faible : il s’agit du nom du journal – le Phoenix, nommé à la scène IV –, qui était celui de Valcour, et d’une allusion à Dubuisson, dans la scène VII :

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239Scribe réutilise cependant l’une des trouvailles les plus osées du Folliculaire, contenue dans le portrait du rédacteur ambulant : il s’agit du personnage de la « modiste à l’air prude », qui rentre chez elle le matin « les yeux baissés, et son busc à la main » (acte II, scène II), et qui réapparaît dans la Suite sous les traits de la marchande de mode interprétée par Julie :

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240Le vaudeville de Scribe ne présente pas d’autres liens avec la comédie de Delaville, et apparaît plutôt comme une satire autonome du journalisme, qui met pourtant à contribution toute une série de motifs et de clichés assez typiques du genre ; l’idée de proposer une « suite » du Folliculaire avait peut-être été inspirée par la conclusion même de la pièce de Delaville, dans laquelle Valcour, au moment de sortir de la maison de Dubuisson, proférait des menaces qui le montraient toujours comme un individu potentiellement dangereux à cause de sa profession.

Principes d’édition

241Le texte du Folliculaire a connu deux éditions principales, la première en 1820, publiée à Paris chez Ladvocat :

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242La première édition est rééditée la même année, sans changements, chez Barba :

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243Plus tard, la pièce fut recueillie dans les Œuvres dramatiques en 4 volumes, publiées chez Amyot en 1846 ; dans cette édition presque complète des œuvres théâtrales de Delaville, LeFolliculaire occupe les p. 243-402 du premier volume :

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244Cette édition ne présente pas de changements substantiels par rapport à la première : on remarquera des modernisations graphiques, notamment pour les terminaisons des pluriels en –ans et en –ens (comme dans cliens, enfans, talens, importans),qui sont désormais orthographiées –ants et –ents, ainsi que la correction de quelques fautes.

245Nous avons choisi comme édition de base celle de 1846, revue par l’auteur, mais nous avons indiqué dans les notes les variantes qui nous ont paru de quelque intérêt. En un seul cas nous avons rétabli une leçon de l’édition 1820, car celle de 1846 était manifestement incorrecte. Nous avons achevé la modernisation orthographique en ôtant le tiret entre « très » et l’adjectif.

246Il existe aussi un manuscrit de souffleur du Folliculaire, conservé à la Bibliothèque de la Comédie-Française (Ms 539) ; ce document montre que Delaville a apporté un certain nombre de modifications à la première rédaction de la pièce, avant sa publication. Tous les changements apportés à l’archétype ne sont pas visibles, car dans plusieurs cas un feuillet contenant la version corrigée a été directement collé sur le passage modifié, ce qui rend impossible l’accès à la version précédente. Nous avons commenté dans les notes, quand cela était possible, les variantes les plus consistantes et les plus intéressantes que nous avons pu relever grâce au manuscrit du souffleur.

247Giovanna Bellati (Université de Modène)

Notes

1  Il avait déjà composé et fait représenter une comédie – Alexandre et Apelle – en 1816, mais cette petite pièce en un acte n’appartient pas à l’ensemble des comédies de mœurs, que Delaville considérait comme ses seules vraies comédies.

2  Sa dernière pièce créée à la Comédie-Française est Les Intrigants, en 1831, mais en 1833 il y eut encore des représentations du Roman.

3  Œuvres dramatiques de M. de La Ville de Mirmont, Paris, Amyot, 1846 ; Préface, tome I, p. xiii.

4  Œuvres dramatiques, éd. citée, Notice sur Le Libéré, tome III, p. 245.

5  Le Roman, comédie en cinq actes représentée pour la première fois le 22 juin 1825, eut 55 représentations au total, de 1825 à 1833 ; Une journée d’élection, comédie en trois actes créée le 22 mai 1829, eut 30 représentations entre 1829 et 1830.

6  Première œuvre de Delaville, Artaxerce  avait été créé à Bordeaux en 1810, mais la pièce était représentée à Paris pour la première fois.

7  Pour une présentation plus développée de la carrière et de la conception dramatique de Delaville, on pourra se reporter à l’annexe n° 1.

8  C’est dans la Notice du Folliculaire que Delaville donne ces renseignements. Voir l’édition de la pièce ci-après.

9  Le terme « folliculaire » est attesté pour la première fois (Trésor de la langue française, Dictionnaire de l’Académie 9e édition) dans Candide, au chapitre 22, où le folliculaire est défini comme «un faiseur de feuilles, un Fréron».

10  Après l’assassinat du duc de Berry, le 13 février 1820, Armand-Emmanuel de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu (1766-1822) est chargé de son deuxième mandat ministériel, qui marque un tournant vers une politique plus répressive et une restriction des libertés individuelles ; entre autres, la censure sur les journaux politiques sera rétablie par la loi du 31 mars 1820.

11  Dans la Notice sur Scipion Émilien (Œuvres dramatiques, éd. citée, tome I, p. 99-100), Delaville se réjouissait d’avoir choisi une situation – celle d’inspecteur des maisons de détention – qui, bien que peu rémunératrice, lui permettait d’employer beaucoup de temps à écrire.

12  Le personnage du ministre sera représenté plusieurs fois dans ses pièces, et dans des variantes diverses ; en particulier, le « bon ministre » incarné par le duc de Richelieu, a pu être le modèle d’une de ses dernières œuvres, intitulée justement Le Cabinet d’un ministre.

13  D’après la correspondance entre  Delaville et la Comédie-Française, il résulte d’ailleurs que LeFolliculaire avait été reçu le 10 décembre 1819.

14  Il évoque, en particulier, les effets de ces critiques sur l’acteur qui jouait le rôle du folliculaire, Damas, lequel aurait subi des menaces de la part de certains journalistes qui se sentaient personnellement visés.

15  Louis Allard, La Comédie de mœurs en France au XIXe siècle, Cambridge, Imprimerie de l’université de Harvard, 1923, t. I, p. 315-324.

16 Ibid., p. 318.

17  La mère d’Orgon, Madame Pernelle, est également éliminée, mais c’était un personnage secondaire, qui n’avait pas un rôle précis dans l’intrigue.

18  Tartuffe, acte I, scène II.

19  Le Folliculaire, acte I, scène I.

20  Le Folliculaire, acte II, scène IV.

21  Œuvres dramatiques, éd. citée, tome I, p. 587-588.

22  Ibid., tome II, p. 360-362.

23  Ibid., tome III, p. 523-532.

24  Il s’agit de la scène II du troisième acte.

25  Œuvres dramatiques, éd. citée, tome III, p. 567-568.

26  Ibid., p. 574.

27  La brièveté des ministères est l’un des objets de la satire dans les scènes initiales.

28  Œuvres dramatiques, éd. citée, tome IV, p. 52.

29  Ibid.

30  Ibid., p. 98.

31  Ibid., p. 356-357.

32  Ibid., p. 389-390.

33  Ibid., p. 561-562.

34  La correspondance entre Delaville et le Comité est conservée aux Archives de la Comédie-Française.

35  Lettres du 8 et du 10 mars 1820.

36  Pour la réception de la pièce, voir l’annexe n° 2.

37  Journal des théâtres du 9 juin1820

38  Journal des théâtres du 8 juin 1820.

39  Le Conservateur littéraire. 1819-1821, édition critique publiée par Jules Marsan, tome II, deuxième partie, Paris, Droz, 1938, p. 21-27.

40  Feuilleton du Journal des débats du 6 octobre 1845.

41  La Suite du Folliculaire ou l’Article en suspens, comédie-vaudeville, en un acte, par MM. ****. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 8 août 1820. Paris, Martinet, 1820. Dans l’édition numérisée publiée par books.google.fr, à côté des astérisques sont ajoutés, à la main, les noms de « Artois, Armand, Théaulon » (voir l’Annexe n. 3). La même année, une autre édition, qui ne diffère pas de la précédente, est publiée chez Mme Huet.

42 Victor Moulin, Scribe et son théâtre, Paris, Tresse, 1826, p. 26. Le Journal de Lyon et du Midi du 17 septembre 1821 mentionne une représentation de la Suite du Folliculaire l’attribuant à Scribe (et à Delestre Poirson), ce qui montre que le dramaturge ne dissimulait pas toujours la paternité de cette pièce.

43  Jean-Claude Yon, Eugène Scribe. La fortune et la liberté, Nizet, Saint-Genouph, 2000, p. 337 seqq.

44  Voir annexe n° 3.

45  Il y a une erreur dans la numérotation des scènes : on a omis le n° XIX, passant directement de la scène XVIII à la scène XX ; le nombre total est donc de vingt, et non de vingt-et-une, comme il est indiqué dans le texte.

46  On peut citer, à titre d’exemple, Le Journaliste ou les Menées du feuilleton, de Prosper Frédéric, Le Journaliste ou la Fête à l’impromptu, de Louis Tolmer-Vallier , ou encore L’École des journalistes de Delphine Gay de Girardin et Jeannic le Breton d’Alexandre Dumas et Eugène Bourgeois (ces deux dernières pièces sont publiées en ligne dans la présente anthologie), ainsi que Le Folliculaire lui-même. Nous avons parlé de quelques-uns de ces clichés dans « Le journalisme sur la scène, entre comédie de mœurs et vaudeville », actes du colloque Presse et Scène au 19e siècle, sous la dir. d’Olivier Bara et Marie-Ève Thérenty.

Pour citer ce document

Giovanna Bellati, «Introduction et accès au texte», Médias 19 [En ligne], La presse en scène, Anthologies, Alexandre de la Ville de Mirmont, Le Folliculaire (1820), mis à jour le : 04/06/2015, URL : http://www.medias19.org/index.php?id=22001.

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