Les ateliers de Clio. Écritures alternatives de l’histoire (1848-1871)

Annonce publiée le 12 mars 2016

Programme de recherche co-organisé par

le RIRRA 21 (université Paul-Valéry, Montpellier)

et l’UMR IHRIM (université Jean-Monnet, Saint-Étienne)

 

« J’ai pris souvent un petit fil biographique et dramatique, la vie d’une même femme pendant trois cents ans. »

Jules Michelet, La Sorcière, « Notes et éclaircissements ».

 

Le siècle de l’histoire a deux visages. Le premier, conquérant et novateur, est à l’image des élans intellectuels qui marquent la Restauration et la monarchie de Juillet : refondation de l’historiographie libérale puis romantique, triomphe du drame puis du roman historiques, foi sans limites dans le potentiel épistémologique et herméneutique de l’histoire. Le second porte les cicatrices des traumatismes de 1848 et 1851 : le sang de Juin et le coup d’État ruinent la confiance dans le progrès, l’intelligibilité du devenir, l’universalisme humaniste. Sous le second Empire, les grandes figures de l’historiographie romantique sont marginalisées, les lois sur la presse encadrent strictement toute forme de réflexion (fût-elle fictionnelle) sur l’histoire, cependant que le roman historique tend à s’industrialiser ou à se saturer de surexpositions esthétisantes.

Ce contexte politique et culturel désastreux, combiné à la crise idéologique qui marque la période, explique l’abandon ou la mutation des formes génériques et poétiques jusque-là dévolues à l’écriture de l’histoire. Point de démission ni d’aphasie pourtant, en une période où l’augmentation progressive du lectorat, l’expansion continue de la presse, l’essor des collections à bon marché offrent maintes possibilités inédites pour toucher un public élargi.

Écrivains et journalistes expérimentent sous le second Empire de nouvelles modes de saisie de l’histoire, en fonction des contraintes propres au support périodique, du caractère obsédant de certaines problématiques (notamment la violence révolutionnaire), mais aussi des interrogations nouvelles qui empoignent les contemporains : l’humanité est-elle actrice (au sens plein) de son propre devenir ? y a-t-il une réelle productivité de l’événement ? Dans la réflexion de Tocqueville, la Révolution se trouve effacée, tout entière contenue dans la centralisation progressive de l’État français dont elle n’est que l’aboutissement… Par ailleurs, la Seconde République a péri, comme sa sœur aînée, sous l’épée d’un Bonaparte, après la comédie politique des quarante-huitards réincarnant (en modèle réduit) « nos pères, ces géants » : à quoi bon chercher désormais les logiques d’une histoire indéfiniment circulaire et identiquement catastrophique ? En cause et en question : la possibilité même d’écrire une histoire dont le sens se dérobe (et qui elle-même échappe).

On s’intéressera aux formes alternatives d’écriture de l’histoire dans la période qui sépare l’apogée de l’historiographie romantique, et la fondation de l’école méthodique à la fin du XIXe siècle. D’un point de vue méthodologique et épistémologique, cet entre-deux ouvre un vaste champ d’expérimentations, aussi bien historiographiques que littéraires et / ou journalistiques – souvent sous le signe de l’hybridation voire de l’ambiguïté.

L’essor de la presse favorise une nouvelle sensibilité à la culture matérielle du quotidien, dont l’historiographie romantique avait souligné l’importance. De même que les chroniqueurs se veulent historiens du contemporain, le passé réclame une approche totalisante couplée à une perspective myope, intégrant tous les aspects de l’existence : il ne s’agit plus de « couleur locale », mais d’une méticulosité quasi-archéologique capable de restituer les aspects les plus concrets d’un rapport au monde spécifique à une période ou à un groupe social. L’essor du récit archéologique (Feydeau, Gautier, Flaubert…), mais aussi le XVIIIe siècle ressuscité par les Goncourt (histoire de la mode, histoire des femmes…) participent de cette nouvelle histoire du quotidien, du corps et des sensibilités.

Initiée par la vogue des Mémoires, l’écriture biographique trouve dans la « civilisation du journal » un écosystème extrêmement favorable. L’ère médiatique consacre l’âge de la célébrité ; parallèlement à la multiplication des biographies des contemporains, on s’intéresse à la trajectoire personnelle voire intime et privée des grandes figures du passé – qu’il s’agisse de récits consacrés entièrement à tel ou tel personnage (les Goncourt et Marie-Antoinette) ou d’insertions de séquences biographiques dans des ouvrages historiques (Michelet porte à l’extrême ces potentialités dans La Sorcière). Parallèlement à la culture de la célébrité, le journal et la fiction s’intéressent à ces vies minuscules qui font le substrat de l’histoire (les réfractaires de Vallès).

Histoire des sensibilités et histoire des individus questionnent le rapport de l’individuel et du collectif, de l’intime et de l’historique. D’où une nouvelle définition, historique et solidaire, de l’autobiographie : en faisant des Mémoires d’outre-tombe (publiées en feuilleton dans La Presse à partir de 1848) « l’épopée de [s]on temps », Chateaubriand redéfinit dans un sens collectif et générationnel l’exemplarité anthropologique alléguée par Rousseau ; l’Histoire de ma vie de George Sand, publiée dans La Presse, comme Mes mémoires d’Alexandre Dumas, parus également dans La Presse puis dans Le Mousquetaire, revendiquent cette perspective historique – et consacrent toute l’ouverture du récit à la trajectoire des parents, elle-même en constante interaction avec l’histoire de leur temps. Le fait que les trois œuvres autobiographiques majeures de la période paraissent en feuilleton induisent toutes sortes d’effets complexes dus au support : le présent de l’écriture et le passé du récit dialoguent avec l’actualité de la publication, en un système énonciatif riche de potentialités inédites.

Ces perspectives renouvelées interrogent l’articulation entre l’histoire vécue et le sens (signification et dynamique) qu’elle recèle ou qu’on lui prête. L’approche sensible, biographique ou autobiographique interdit, ou au moins contrarie, l’adoption d’une position surplombante favorable à l’herméneutique ou au dévoilement : ces points de vue rapprochés contribuent à la problématisation d’une écriture qui devient volontiers méta-historique.

Cette tension se radicalise lorsque l’écriture de l’histoire, parfois d’ailleurs sous la pression de la censure, se cherche dans le contournement ou l’éviction. Dans la première série de la Légende des siècles, on ne trouve aucun poème explicitement consacré à la « Révolution, mère des peuples » – malgré les promesses de la préface. Et Sainte-Beuve s’étonne du décentrement de l’intrigue pratiqué par Flaubert dans Salammbô : poétique et politique de l’écart…

Écart qui devient maximal lorsque la réflexion historique se fait allégorique, métaphorique ou symbolique. Les « petits livres » de Michelet – La Mer, La Montagne, L’Insecte, L’Oiseau – construisent des dispositifs de transposition et de projection ; ils construisent une autre forme d’imaginaire social, et de questionnent une histoire dont désormais le sujet fait défaut. Ces œuvres prennent acte de la fracture de 1848, et en enregistrent les conséquences symboliques et historiographiques – de même que les fables animalières ou naturalistes qui, dans la même période, s’inscrivent dans les récits fictionnels (L’Éducation sentimentale) ou les chroniques journalistiques (chez Zola et Vallès, par exemple).

Ce programme donnera lieu à des rencontres organisées à l’université Paul-Valéry (Montpellier) les 4 et 5 mai 2017, ainsi qu’à l’université Jean-Monnet (Saint-Étienne) dans le courant du printemps 2017.

Les contributions (40 000 signes au maximum, espaces et notes compris) sont à rendre au 31 mai 2017 au plus tard. La publication des travaux est prévue pour le second semestre 2017.

Les propositions de contributions sont à adresser avant le 1er décembre 2016 aux organisateurs de la manifestation.

Contacts :

jean.marie.roulin@univ-st-etienne.fr

corinne.saminadayar-perrin@univ-montp3.fr