Amélie Chabrier

« Mon métier ? Désopiler la rate du bourgeois ». Sociabilité des petits chroniqueurs des tribunaux

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1Quand on pense au métier de chroniqueur judiciaire, spontanément le décor de la cour d’assises – avec son lot de crimes atroces, d’individus sinistres et de péroraisons à la Démosthène – vient à l’esprit. À partir de 1825 avec la création de La Gazette des tribunaux, des rédacteurs judiciaires sont en charge quotidiennement du compte rendu des débats qui se déroulent devant les cours de justice, réalisant concrètement l’idéal révolutionnaire de publicité grâce à de longs articles, souvent de style sténographique. Depuis « la place singulière » qui leur est réservée par l’huissier, à « l’extrémité du banc des accusés1 », au premier rang, pour mieux entendre et voir, ils enregistrent fidèlement le déroulement des débats dont ils essaient de restituer sobrement l’atmosphère.

2Cependant à côté du grand compte rendu et dès ces mêmes années, on identifie une autre façon de rapporter l’actualité des tribunaux qui correspond à un autre « canevas » et à d’autres attentes du lectorat. En 1856, le recueil de jurisprudence Dalloz fait ainsi état du « style ironique et burlesque2 » de certains comptes rendus, en marge de la sténographie. L’accent est mis sur le traitement et les effets comiques de l’article – Dalloz parle encore de « fantaisie humoristique3 » –, ce qui diverge fortement du premier modèle évoqué. Or ces articles ne concernent pas exactement la même actualité judiciaire puisque ces procès n’ont pas lieu à la cour d’assises mais principalement en police correctionnelle ou en justice de paix, les 6e, 7e et 8e chambres, où l’on trouve les journalistes « plus mal installés encore, fourrés dans tous les coins, courbés dans toutes les postures, debout dans les embrasures des fenêtres, assis sur les marches du tribunal, grattant d’innombrables feuillets de papier, griffonnant du matin au soir, comme indifférents à ce qui se passe autour d’eux4. » Les délits traités, et non les crimes, semblent autoriser les journalistes à une certaine licence. La petite chronique est rapidement identifiée par les lecteurs de l’époque comme un espace laissant place à l’imagination, comme le signale cette citation de Charles Duverdy, directeur de La Gazette des tribunaux à la fin du siècle :

La police correctionnelle a toujours été une mine heureusement exploitée par les chroniqueurs. Même dans les affaires soumises à la justice et au milieu de la gravité des audiences, le Français aime à trouver une note gaie, et lorsqu’il la rencontre, son plaisir est de la mettre en relief et de la faire valoir par des variations de tout genre […] 5

3 Mon article se présente comme une étude socio-biographique spécifique de ces petits chroniqueurs. À la suite d’Horace Raisson dans son Code du littérateur,  j’ai tenté de « [suivre] les sténographes dans les tribunaux, là [où] ils n’ont point de place désignée, [et doivent], confondus avec le public, prendre leurs notes sur le genou et à l’aide de l’écritoire de poche6. » Cependant s’il était aisé de retrouver ces petites chroniques comiques7 dans la presse quotidienne générale (Le Constitutionnel, La Presse), littéraire (Le Figaro), la petite presse (Le Charivari), comme dans la presse spécialisée, malgré son apparence austère (La Gazette des tribunaux, Le Droit, L’Audience), en revanche la tâche s’est avérée plus ardue lorsqu’il s’est agi d’identifier les auteurs, car ces articles, – tout comme les grands comptes rendus –, sont anonymes. Qui sont donc ces « correctionnellistes8 » – on trouve ce néologisme sous la plume satirique de Gustave Bourdin dans Le Palais comique en 1855 ? Qui sont ceux qui savent si bien « désopiler la rate du bourgeois », selon la préface signée par Alexandre Dumas fils des Tribunaux comiques de Jules Moinaux en 1881 ? Dumas évoque ainsi « la tradition de la verte et saine gaieté de Sénecé, de Gérard Bontemps, de Verboquet le généreux et de Tabarin » et fait de l’auteur de ce recueil d’articles judiciaires un héritier de Laurence Sterne ou de Boccace, un digne contemporain de Gavarni, Duvert, Labiche, Cham ou encore Daumier.

4 Dans ma thèse9, j’avais déjà entrepris cette recherche de manière succincte. J’approfondirai ici mon analyse en tenant compte des effets de générations10. En effet, ceux-ci font apparaître des lieux et des liens de sociabilité qui peuvent expliquer la naissance du genre et du métier, ainsi que la filiation construite au fil du siècle entre les différents chroniqueurs. Si les dictionnaires biographiques ne disent rien sur la première génération de petits chroniqueurs, et particulièrement sur le créateur du genre, nommé Wollis11, la seconde génération, non seulement pérennise le genre mais encore s’en fait l’historiographe en rendant visibles à la fois ses caractéristiques génériques et ses auteurs. Wollis, inconnu de tous, retrouve ainsi une seconde vie, toute médiatique, grâce à ses successeurs. Ce travail s’appuiera donc essentiellement sur les informations éparses glanées dans la presse du XIXe siècle, en revenant tout d’abord sur le créateur présumé du genre et en postulant que son appartenance au barreau de Paris justifie le traitement comique de l’actualité des tribunaux. Qui était cette première génération de chroniqueurs (1830’), décrits par les seconds (1850’) comme des « viveurs », adeptes de la « société du tire-bouchon12 » ? Ce genre judiciaire, qui se démarque d’emblée par sa littérarité, se révèle peut-être aussi être un tremplin propice pour les littérateurs, et notamment pour les dramaturges, cherchant d’une part à vivre de leurs écrits et d’autre part à gagner en visibilité. Ce phénomène explique peut-être pourquoi très vite, le profil recherché pour tenir cette chronique semble être davantage celui de boulevardier que celui d’homme de justice.

Wollis (1797-1843), un enfant de « la basoche »

5En novembre 1825, Joseph Emmanuel François Wollis figure parmi les fondateurs du premier quotidien judiciaire, La Gazette des tribunaux, aux côtés de nombreux autres hommes venus du droit, magistrats et avocats. Il y est enregistré comme « rédacteur ». Pourquoi, quand on est jeune avocat, écrit-on dans la presse judiciaire naissante ? Une première réponse est apportée par Horace Raisson et plusieurs autres, qui se moquent des avocats débutants s’improvisant journalistes et profitant de l’anonymat des comptes rendus pour développer leur clientèle :

Leur double métier est un avantage pour eux. Toujours présents en robe à l’audience, ils plaident souvent d’office, et ne laissent pas échapper une occasion de glisser une observation. Aussitôt les journaux de se récrier, et de faire retentir leurs noms avec cet accompagnement obligé : « l’un de nos jeunes avocats les plus distingués du barreau de Paris ». Il se passe peu de jours sans que les avocats journalistes trouvent le moyen de faire parler d’eux, et les clients alléchés par leur renommée improvisée, accourent bientôt en foule à leur porte13.

6 Honoré Daumier dans Les Gens de justice en 1843 invite aussi à rire de « Maître Chapotard lisant dans un journal judiciaire l'éloge de lui-même par lui-même14 ». Cette gravure trouve un écho dans « Le Palais de justice vu par un vieux praticien », extrait du recueil panoramique, Le Diable à Paris, dans lequel un avocat de province est ravi de voir son nom figurer dans La Gazette des tribunaux grâce à l’article qu’il a lui-même envoyé. Dans ce même texte, un Président de séance prononce une phrase qui semble bien résumer les relations entre la presse judiciaire et le Palais de justice : « on ne la craint pas au Palais…la presse judiciaire est si bonne personne…qu’elle ne tire pas sur les siens15. »

7 La presse judiciaire permet donc selon ces observateurs critiques de lancer une carrière, de créer une réputation, comme le faisaient les mémoires judiciaires16 sous l’Ancien Régime. Mais derrière la satire se cache aussi une réalité socio-professionnelle qui explique l’extraordinaire développement de la presse judiciaire à partir de 1825. Comme le montre Hervé Leuwers dans L’Invention du barreau français17, le métier d’avocat connaît dans les années 1810-1830 de profondes évolutions. Avant 1810, une double activité était courante et autorisée. Or en 1814 puis en 1822, des décrets déclarent cette profession incompatible avec « toutes les places de l’ordre judiciaire, excepté celle de suppléant, avec les fonctions de préfet et sous-préfet, de greffier, notaire, avoué, d’emplois à gages et agent comptables, ainsi que toute espèce de négoce, ou métier d’agent d’affaires ». De plus, plusieurs mesures sont prises pour que les avocats ou futurs avocats fréquentent assidument le palais de justice : stage de trois ans pour obtenir une licence de droit, obligation de plaider pour être inscrit au barreau, obligation de résidence en ville, près de la cour ou du palais d’inscription. Un conseil d’ordre veille au respect de ces décrets, afin de ne pas compromettre l’image de l’avocature, alors en pleine reconstruction et en recherche de légitimité.

8Le métier se spécialise donc, entraînant parfois des problèmes de précarité et la presse devient l’un des rares moyens de compléter ses revenus. Pour un jeune avocat stagiaire, c’est l’occasion de remplir toutes les clauses citées, tout en ayant une rentrée d’argent régulière. Ce n’est donc pas un hasard si la presse judiciaire se développe exactement à cette même période, sous l’impulsion d’hommes venus du barreau. Outre ce facteur financier, La Gazette des tribunaux se révèle être une vitrine propice pour véhiculer l’image du nouvel avocat et réaffirmer ses valeurs. Les discours qui inaugurent chaque nouvelle année judiciaire sont reproduits fidèlement en ouverture du journal et permettent de dessiner l’image de l’avocat modèle et de ses idéaux : modération, indépendance, désintéressement, probité, défense de la veuve et de l’orphelin18... Après Darmaing, premier fondateur de ce journal, issu d’une famille de magistrats, les deux directeurs seront des avocats : Paillard de Villeneuve et Charles Duverdy.

9Wollis est enregistré au Tableau des avocats de la Cour royale de Paris au 22 mars 1820, soit à l’âge de 23 ans. « Plaidant peu, aussi pauvre que ses clients qu’il défend à la correctionnelle » selon Émile Colombey19, il devient donc un rédacteur régulier de la Gazette des tribunaux, dans laquelle il initie en 1826 un nouveau type d’article : la petite chronique.

10 Celle-ci prend le parti de raconter de façon comique, souvent sous la forme de petits dialogues, des affaires qui prêtent à rire. Or il n’est pas anodin que ce genre soit inventé par un ancien étudiant en droit. En effet, l’une des priorités du nouveau Barreau est de créer une sociabilité professionnelle, un véritable corps. Pour « entretenir l’esprit de confraternité, transmettre les valeurs du barreau, et l’apprentissage du droit et de l’éloquence20 », des conférences sont organisées de façon régulière, rassemblements qui permettent la transmission entre générations. De plus, parmi les communautés estudiantines, il existe des traditions dont certaines sont encore très vivaces. La basoche, qui regroupait autrefois les clercs de procureurs et s’organisait en un tribunal officieux pour régler les différends entre les clercs ou les défendre en cas d’attaque, n’existe plus au XIXe siècle, mais certains rites — le costume, l’intronisation — persistent, tout comme la pratique de « procès pour rire », encore appelés « causes grasses » :

La basoche, sévère par certains côtés de ses règlements, était loin d’ailleurs d’offrir la physionomie sérieuse des chambres de discipline qui en tiennent lieu dans le barreau moderne. La science gaie s’était mêlée à tout dans nos vieilles mœurs. Chaque année, le jeudi de la deuxième semaine du carnaval, il se plaidait à l’audience de la basoche ce qu’on appelait la cause grasse. La matière du procès y était, de fondation graveleuse ou burlesque. La basoche présidait aux divertissements publics et se montrait la digne héritière des écoliers de l’Université21.

11C’est cet esprit de carnaval que Wollis transfère des réunions étudiantes à la petite chronique quotidienne, venant servir de contrepoint comique aux grands comptes rendus sérieux. Le lectorat professionnel est familier de cette pratique carnavalesque tandis que le lectorat lambda est certainement soulagé de découvrir cette petite pause comique au milieu d’articles qui prêtent beaucoup moins à rire. Wollis connaît une certaine renommée de son vivant pour ses articles, comme le montre cet extrait d’un dictionnaire satirique des contemporains datant de 1842. Cela fait alors plus de quinze ans qu’il écrit dans le journal judiciaire :

WOLLIS

Trapu, gros, gras, chauve et de couleur garance.

Ceci vous représente le rédacteur de ces incroyables scènes drolatiques de la police correctionnelle, à l’aide desquelles la Gazette des tribunaux réjouit si fort ses lecteurs.

Maître Wollis n’est pas seulement un garçon d’esprit, c’est encore un bon enfant qui n’a jamais refusé le secours de son avocasserie au premier venu de la Souricière et de la Conciergerie. Tout le monde le connaît au Palais et chez la mère Saguet, débitante de veau à la barrière Montparnasse22.

12De cette pratique des « causes grasses » apparaît donc un genre journalistique rendu rapidement pérenne puisque d’autres rédacteurs et d’autres journaux l’adoptent immédiatement. On peut ici mentionner un certain Lefebvre, devenu avocat à trente ans en 1822 et également « vaudevilliste de la 6e et 7e chambre au Droit23 », selon les mots du Figaro, avant de devenir plus tard magistrat aux colonies dans les années 1850. Dans cette première génération, les journalistes judiciaires sont donc avant tout des hommes du monde du droit, venus chercher des revenus complémentaires dans la presse, dont la professionnalisation est bien plus tardive. Ainsi de nombreux avocats, ou encore un greffier, nommé Fournier, compose la rédaction de La Gazette des tribunaux.

13Or Wollis a plus d’une corde à son arc. En plus de son métier d’avocat et de petit chroniqueur, c’est comme « sténographe » qu’il travaille à La Gazette des tribunaux, mais aussi dans des journaux politiques (La Gazette de France, Le Constitutionnel), pour lesquels il enregistre les débats des Chambres. Parmi ses collègues, et né un an après lui, on retrouve Horace Raisson qui joue un rôle charnière dans la presse judiciaire.

Une génération de « viveurs »

14Horace Raisson (1798-1854) est lui aussi un sténographe parlementaire faisant partie de l’équipe fondatrice de La Gazette des tribunaux, dans laquelle il est présenté comme un « littérateur ». Collaborateur du jeune Balzac, œuvrant sous plusieurs pseudonymes et connu pour sa verve et son esprit, il écrit les articles « Variétés » de La Gazette des tribunaux, ces derniers pouvant aussi bien porter sur des questions historiques que se présenter sous la formes de feuilletons judiciaires. Il écrira ce même type d’articles pour Le Droit dont il est également fondateur aux côtés de Dutacq, et dans L’Audience en 1839 de Millaud, – où il signe de ses initiales H. R. –,ce qui montre la circulation aisée d’un journal judiciaire à un autre. La presse judiciaire devient un enjeu économique important puisque l’on constate que ces deux derniers journaux ne sont plus créés par des hommes de droit mais par des hommes d’affaires, qui ont flairé là le bon filon. Texier souligne dès 1841 que les actionnaires de La Gazette des tribunaux ont réalisé des bénéfices considérables avec les actions de ce journal. Horace Raisson n’est pas en reste : la même années que la création de La Gazette des tribunaux, profitant de l’intérêt porté à la chose judiciaire, il lance la série des « codes », préfigurant un peu ce que seront les physiologies quinze ans plus tard : Le Code gourmand, manuel complet de gastronomie, (1827) ; Le Code civil, manuel de la politesse ; Le Code conjugal, Le Code de la toilette (1928) ; Le Code du littérateur (1829)24…Ces ouvrages sont de facture collective, co-signés souvent par Auguste Romieu et un certain James Rousseau, qui n’apparaît pas sur les pages de titre mais dont les éditeurs signalent stratégiquement sur ses ouvrages personnels qu’il est également « rédacteur à la Gazette des tribunaux et auteur du Code civil ».

15On ne sait pas grand-chose de James Rousseau (pseudonyme de Pierre-Joseph Rousseau, 1797-1849), si ce n’est qu’il est un ami d’Auguste Romieu, et auteur comme lui de codes (civil, théâtral, 1828/1829), puis de physiologies (de la portière, de Robert Macaire, du viveur, 1841/1842). Entre temps, il a écrit des petites chroniques pour la Gazette des tribunaux avec Wollis. Deux scenarii sont alors envisageables pour expliquer la trajectoire de James Rousseau entre sa participation aux codes et sa collaboration à La Gazette des tribunaux : soit Horace Raisson le croise à la rédaction, alors qu’il est rédacteur anonyme de petites chroniques comiques, et lui propose de participer aux « codes » ; soit, – et ce scénario paraît plus vraisemblablement pour des raisons de chronologie –, c’est le trajet inverse qui se produit : Raisson, peut-être par l’intermédiaire d’Auguste Romieu, coopte Rousseau à la Gazette, pour ses talents de plume, où il rejoint Wollis. La voie de la presse judiciaire est ouverte aux hommes de lettres, à ces journalistes-écrivains qui font carrière dans la presse. Léo Lespès, futur Timothée Trimm, vedette du Petit Journal commence également dans cette presse spécialisée puisqu’il signe un grand nombre d’articles dans L’Audience de Millaud.

16Si ces éléments socio-professionnels nous renseignent sur l’origine réelle de ces journalistes, il semble également intéressant de prendre en compte la représentation symbolique que la génération suivante construit des pionniers de la petite chronique, en en faisant des « viveurs », des adeptes d’Épicure, dignes héritiers de Rabelais dans le style comique comme dans le modus vivendi25. Raisson, Wollis, Rousseau, sont décrits comme de joyeux comparses. La forme de l’article semble déteindre sur l’homme qui l’écrit, à moins que cela ne soit l’inverse. Ainsi Wollis n’est connu que sur le mode de l’anecdote pour rire, racontant tous les bons tours qu’il a pu jouer au palais, à la chambre, ou dans le lieu qu’il a l’air de fréquenter le plus souvent, le restaurant. Si ses talents oratoires sont parfois mentionnés, ce n’est que pour déconstruire un certain stéréotype de l’avocat rigoriste et pour faire ressortir sa vie décousue :

[Wollis] n’était pas un de ces avocats jaunes, roides, étiques, amaigris par les vieux rêves et le Digeste : il avait la panse ronde, les joues dodues et fleuries, la lèvre plein d’appétit, l’œil au champagne. 

[…]

On écoutait avec plaisir sa parole vive, spirituelle, fine…et fréquemment trempée de chambertin et d’aï, generoso pocula Baccho selon l’expression d’Horace. Comme orateur, Wollis se couronna de pampres encore plus que de lauriers.

Il excellait dans le compte rendu pathétique ou burlesque ; le drame, la comédie, la parade judiciaire avaient en lui un historiographe pittoresque qu’on remplacera difficilement. 

17L’anecdote déjà citée le met en scène au cabaret de la mère Saguet, « guinguette littéraire » selon Antoine Parménie, haut lieu de la bohême de la barrière Montparnasse, tandis que la suivante le montre dans un établissement gastronomique très à la mode de ces mêmes années 1830, non loin du Palais-Royal :

Il soupait chez Véfour avec d’autres viveurs qui vivent encore, eux. Il ouvre la fenêtre et aperçoit dans la rue une sentinelle qui se morfondait à la gelée d’une magnifique nuit de décembre.

—  Eh! S’écrie-t-il, t’amuses-tu là-bas?

Ma foi non, dit le piou-piou, il fait trop frisquet!

Veux-tu boire un coup de champagne pour te réchauffer?

Impossible de monter, vu le caporal, sans ça!...

Tends ta clarinette et mets la bouche au bassinet.

Et Wollis versa une bouteille, deux bouteilles de champagne dans le canon de fusil.

Quand on releva le factionnaire — releva est le mot, — il était mort-ivre.26

18En 1841, c’est sur le même mode qu’Edmond Texier raconte une mésaventure arrivée à James Rousseau et qui lui vaut le surnom de « Rousseau Lampion ». Presque un siècle plus tard, l’anecdote est reprise par Le Gaulois :

Ce James Rousseau avait un penchant forcené pour la boisson, à telles enseignes [sic] que, lorsqu'il avait outrageusement bu, ses camarades l'emportaient hors de la rédaction et le déposaient dans la rue avec une lanterne sur le ventre afin qu'il ne fût pas écrasé par les voitures. Un beau jour, la boisson lui fut cruelle, il eut une congestion, il mourut.27

19 Même issue fatale pour Wollis avec qui il a collaboré, selon Texier, aussi bien dans la rédaction des comptes rendu de police correctionnelle que dans la dégustation de bouteilles de champagne : six ans plus tôt, en 1843, lui aussi est décédé d’apoplexie à cause de ses excès de table, à l’âge de 47 ans28. Il est mort comme il a vécu, écrit L’Illustration en guise de conclusion à sa nécrologie, « entre un verre de vin et une cour d’assises29 ».

20Avec les exemples de Raisson ou Rousseau, on voit que la presse judiciaire accueille des journalistes-écrivains, qui font carrière essentiellement dans le journal et les écrits à la mode comme les codes ou les physiologies. Cette tendance se vérifie pour la seconde génération de petits chroniqueurs, qui n’est plus constituée d’hommes de droit mais d’hommes de lettres au sens large. Venus vivre de leur plume à Paris, la presse judiciaire peut alors étonnamment jouer le rôle de tremplin vers des carrières d’hommes de théâtre.

Les tribunaux comiques

21Ainsi le dramaturge Marc-Michel (1812-1868), venu à 22 ans faire carrière à Paris – où il mène des études de droit –, fait-il ses débuts au Droit puis à L’Audience entre 1836 et 1845, avant de connaître le succès sur le boulevard30. De son expérience dans cette presse spécialisée naissent plusieurs pièces à thématiques judiciaires qui marquent ses débuts au théâtre (L’Avocat Loubet, L’Article 960 ou La Donation, La Loi du Talion, 1838-3931). Surtout, il écrit la comédie en un acte, La Gazette des tribunaux, en 1844, dans laquelle le dramaturge se moque des tendances alarmistes du principal concurrent des journaux judiciaires pour lesquels il travaille. Dans cette comédie il met également en abyme sa propre pratique de petit chroniqueur, en montrant des personnages qui éclatent de rire en ouvrant les pages judiciaires. Le personnage de Nanette, la domestique, apporte le journal à son maître, M. Moulinot et s’exclame : « La Gazette des tribunaux! Ah ! C’est ça qui le faisait tant rire hier… il paraît qu’il y a des choses farces là-dedans ! ». De même, Alfred Desroziers (1807-1870), que l’on trouve comme collaborateur au journal Le Droit sous son pseudonyme de Léris, est un dramaturge et librettiste ayant commencé sa carrière de littérateur en étant « vaudevilliste » de la correctionnelle.

22Enfin le « prince » de la petite chronique, Joseph-Désiré Moineaux, dit Jules Moinaux, père de Georges Courteline, est connu au cours de la deuxième moitié du siècle pour ses opérettes et ses comédies. Né à Tours, fils d’un maître ébéniste, il vient à Paris où il débute comme petit employé dans la banque Louis Lebeuf. N’ayant pas reçu de formation littéraire, il s’inscrit à des cours publics et fréquente les bibliothèques. Surtout, il commence à fréquenter la société chantante du Caveau, où il est enregistré en 1842 comme visiteur, puis en 1845 comme membre permanent. Des chansons signées de son nom sont publiées dès ces années dans les recueils annuels du Caveau. Il y rencontre peut-être le compositeur bordelais Victor Parizot, – resté célèbre pour avoir réussi à faire appliquer les droit d’auteur à la chanson –, avec qui il collabore pour Clampin en Chine ou Le Célèbre Mufflardini, de grandes scènes comiques, jouées en 1849 et 185132. Coïncidence ou non, à la même époque le greffier Fournier sus nommé, rédacteur à La Gazette des tribunaux, est membre du Caveau où il publie également des chansons. Cette société a peut-être été un lieu de rencontre qui a permis à Joseph Désiré Moineaux, comme il signe alors, de postuler pour prendre la suite de James Rousseau à La Gazette des tribunaux en 1849. En effet, suite à la mort de ce dernier, Paillard de Villeneuve organise un concours que remporte Moinaux33.

23Comme Marc Michel et Alfred de Léris, l’écriture de la petite chronique dans la presse judiciaire accompagne donc ses débuts de carrière, mais à la différence des premiers, Moinaux reste fidèle au journal judiciaire même après avoir rencontré le succès sur scène à partir de 1855 avec son opérette des Deux aveugles qu’il écrit avec Jacques Offenbach. Il collabore à La Gazette des tribunaux encore pendant plus de quarante ans. Comme pour Marc Michel, sa pratique journalistique influence son œuvre dramatique puisqu’en 1861 il signe encore avec Victor Parizot L’Avocat à deux francs l’heure, sous-titré « types de correctionnelle ». Son succès l’amène à écrire aussi la petite chronique pour Le Journal illustré dirigé par Moïse Millaud, qui, lorsqu’il était directeur de L’Audience en 1839 a beaucoup misé sur la dimension comique des petits procès ; il écrit aussi dans Le Charivari de Pierre Véron dans les années 1860, où règne un esprit de carnaval. Enfin Moinaux publie en recueil ses Tribunaux comiques, qui connaissent plusieurs éditions entre 1881 et 1894. En 1915, la ville de Tours célèbre le centenaire de la mort de Jules Moinaux, et une rue de cette ville porte encore son nom. Loin du petit chroniqueur représenté sous les traits du viveur invétéré, c’est sûrement l’expression de « petit bourgeois » qui revient le plus souvent pour le décrire.

24Les Tribunaux comiques ne sont pas le premier recueil de petites chroniques. Déjà en 1847, un ancien rédacteur du Droit, également rédacteur à La Gazette des tribunaux, Charles Charbonnier, voit ses articles recueillis et publiés dans Les Petites Causes peu célèbres, à la librairie Périsse frères. Ces recueils rendent visible le genre. Surtout, les préfaces mettent enfin des noms sur les rédacteurs anonymes de la presse judiciaire et retracent une micro-histoire jusque-là souterraine. Enfin, comme nous l’écrivions plus tôt, ce sont aussi les journalistes de la seconde génération, en prenant pour objet leur pratique journalistique, qui rendent hommage aux anciens en en écrivant la généalogie.

25Gustave Bourdin, qui commence lui aussi sa carrière journalistique à La Gazette des tribunaux et au Droit comme petit chroniqueur, évolue dans sa carrière journalistique en travaillant ensuite au Journal pour rire et au Figaro, auxquels il propose des séries d’articles sur le thème judiciaire, « Figaro au Palais », et « le palais comique, physiologie pour rire » ; dans ces derniers il décrit le monde du palais, sans oublier son premier métier, ce genre particulier, et ses fondateurs. Ainsi en 1855 il vante l’esprit et la verve de tous ces chroniqueurs, en s’incluant modestement dans la nouvelle génération (Charbonnier, de Léris, Moinaux) en concluant la liste par des points de suspension34. Gustave Bourdin devient en 1856 rédacteur en chef du Figaro et fait carrière dans le journalisme. L’article judiciaire lui a ouvert les portes du journal.

26En introduisant la manière comique du compte rendu de petits procès dans le journal, Wollis, qui puise dans la tradition de la basoche, crée un genre et un métier, celui de petit chroniqueur des tribunaux. Alors que le grand compte rendu ne connaît une littérarisation que tardivement, d’emblée cette chronique comique met en jeu des outils littéraires ; de fait, de manière inattendue comme l’écrit Gustave Bourdin, le journal judiciaire devient un « conservatoire comique », de jeunes plumes venant s’aiguiser sur les bancs de la correctionnelle avant de voler de leurs propres ailes, que cela soit comme dramaturge ou comme journaliste.

27Mais cette profession n’est pas qu’un tremplin, ou qu’un complément, et certains se l’attacheront pour longtemps : Wollis, comme Moinaux, garderont jalousement cette place quotidienne à La Gazette des tribunaux, alors même que leur situation socio-professionnelle est établie ; c’est l’une des caractéristiques du métier de chroniqueur judiciaire tel qu’il se définit à la fin du siècle : littéraire, prestigieux, des grands noms feront toute leur carrière à cette place, tel Albert Bataille pour le Figaro dans les années 1880, Geo London pour Le Journal au début XXe siècle ou Jean-Marc Théolleyre, un siècle plus tard, au Monde.

28(Université de Nîmes – Rirra 21)

Notes

1  Horace Raisson, Le Code du littérateur et du journaliste, par un entrepreneur littéraire, chapitre XIV « les sténographes », Paris, L’Huillier, 1829, p. 164.

2  Répertoire de jurisprudence Dalloz,  article 994. Ce qu’il faut entendre par compte rendu, Bruxelles, Dalloz, 1856, p. 633.

3  Répertoire de jurisprudence Dalloz, arrêt de la Cour de cassation du 15 mai 1884, Dalloz, 1885.

4  Henri Vonoven, « la presse judiciaire », dans Le Palais de Justice de Paris : son monde et ses mœurs par la presse judiciaire, Paris, Librairies imprimées réunies, 1892, p. 361.

5  Charles Duverdy, Gazette des tribunaux, « Variétés », 20 juillet 1881. Je souligne.

6  Horace Raisson, Code du littérateur, op. cit., p. 163-4.

7  Voir aussi les travaux de Frédéric Chauvaud sur le sujet, dont « La petite délinquance et la Gazette des tribunaux : le fait divers entre la fable et la farce », dans Benoît Garnot, Normes juridiques et pratiques judiciaires du moyen âge à l’époque contemporaine, Dijon, Éditions universitaires, 2007, p. 275-284.

8  Gustave Bourdin , « Le Palais comique », physiologie pour rire, dessins de Marcelin, dans Le Journal pour rire, 1853.

9  Amélie Chabrier, Les Genres du prétoire, chronique judiciaire et littérature au XIXe siècle, novembre 2013, Montpellier 3, sous la direction de Marie-Ève Thérenty.

10  Sur les conseils avisés de Paul Aron : qu’il en soit ici remercié.

11  Qu’on trouve encore orthographié « Vollis » ou « Woollis »

12  Edmond Texier, notice Gazette des tribunaux dans Physiologie de la presse : biographie des journalistes et des journaux de Paris et de la province, Paris, Laisné-Aubert, 1841, p. 71.

13  Horace Raisson, « les journalistes avocats », op. cit., p. 163-165.

14  Honoré Daumier, Les Gens de justice, planche n° 18, 1843.

15  « Le Palais de justice par un vieux praticien », dans MM. de Balzac, E. Sue, G. Sand, et al., Le Diable à Paris: Paris et les parisiens : mœurs et coutumes, caractères et portraits des habitants de Paris, tableau complet de leur vie... ,séries de gravures avec légendes par Gavarni, vignettes par Bertall, 1845-1846, p. 282-293.

16  Sarah Maza, Vies privées, affaires publiques, les causes célèbres de la France prérévolutionnaire, Paris, fayard, 1997, 384 p.

17  Hervé Leuwers, L’invention du barreau français, 1660-1830, Paris, EHESS, 2006.

18  Voir par exemple le discours prononcé par l’avocat-général Jaubert intitulé « L’amour de la justice » pour la rentrée de 1825 de la Cour royale, dans la Gazette des tribunaux du 4 novembre (p. 1.) :

19  Émile Colombey, « Avant-propos », Causes gaies, Paris, hachette et compagnie, coll. « Hetzel », 1859, p. 8-9.

20  Hervé Leuwers, L’invention du barreau français, 1660-1830, p. 308.

21  Encyclopédie du XIXe siècle, édition de A. de Saint-Priest, p. 716.

22  Fortunatus, Le Rivarol de 1842, dictionnaire satirique des célébrités contemporaines, Paris, le bureau du feuilleton mensuel, p. 139.

23  Figaro, 22 avril 1855.

24  Ces ouvrage sont respectivement publiés chez J.P Roret, Auguste Wahlen, Grignon, L’Huillier.

25  Wollis est ainsi dépeint dans un article nécrologique de L’Illustration, 23 décembre 1843.   : « Ce gros, intéressant et joyeux philosophe. […] On aurait pu croire que c’était le dieu Bacchus ou le roi de Cocagne que la charte du paganisme ou l’établissement du système représentatif avaient obligé de se réfugier sous la toge, et de se faire inscrire au tableau des avocats près la Cour royale de Paris. […]Il était de la philosophie épicurienne. »

26  Figaro, 22 avril 1855.

27  Le Gaulois, 1er janvier 1921, article sur le centenaire de Jules Moinaux.

28  Charles Charbonnier, « Avertissement des éditeurs », Les Petites Causes peu célèbres, Paris, Librairie de Périsse frères, 1847.

29  Cet article nécrologique a pu inspirer la presse judiciaire dans ses portraits du créateur de la petite chronique : Wollis était « un homme intelligent, d’humeur originale et plaisante ; mais il avait poussé si loin la singularité et la verve folle, qu’il était arrivé par là à une véritable célébrité, du moins dans le monde où il vivait et dans le cercle de ses nombreux amis. […] Il excellait dans le compte rendu pathétique ou burlesque ; le drame, la comédie, la parade judiciaire avaient en lui un historiographe pittoresque qu’on remplacera difficilement. »

30  D’après Nadar on sait que Gustave Bourdin occupa cette même place, peut-être à la suite de Marc Michel, dans Le Droit. Voir Journal pour rire, 24 juillet 1852, p. 3.

31  Ces pièces sont écrites en collaboration avec Eugène Labiche et Auguste Lefranc, sous le pseudonyme collectif de Paul Dandré. Marc-Michel a rencontré ses deux acolytes lors de ses études de droit.

32  Clampin en Chine, paroles de J-D Moineaux, musique de V. Parizot, 1849.

33  Jules Noriac, Préface des Tribunaux comiques de Jules Moinaux. Paris, Chevalier-Marescq, 1881.

34  Figaro, 22 avril 1855, p. 7. « Aujourd’hui, citons Charbonnier, qui a souvent le côté philosophique et rêveur de Wollis ; de Léris, esprit délicat, élégant et toujours contenu ; Jules Moinaux, observateur vrai et essentiellement comique, qui est encore miniaturiste distingué et chansonnetier étourdissant ; et enfin, – un autre… »  

Pour citer ce document

Amélie Chabrier, «« Mon métier ? Désopiler la rate du bourgeois ». Sociabilité des petits chroniqueurs des tribunaux», Médias 19 [En ligne], Le rire médiatique, Guillaume Pinson et Marie-Ève Thérenty (dir.), Les journalistes : identités et modernités, Publications, mis à jour le : 09/02/2017, URL : http://www.medias19.org/index.php?id=23729.

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