Antoine Blais-Laroche

Entre francité et américanité : l’horizon annexionniste de Famille-Sans-Nom

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Texte intégral

Introduction

1Écrit en 1889, trois décennies environ après une reprise marquée des liens diplomatiques entre la France et son ancienne colonie canadienne1, Famille-Sans-Nom est imprégné d’un certain patriotisme français en même temps que d’une vive fascination pour les États-Unis et l’Amérique ; fascination que Verne relaie avec enthousiasme, après Tocqueville et plusieurs autres observateurs français, en investissant de plain-pied « ce continent de l’imaginaire2 » où prendront place les affrontements patriotes canadiens de 1837. Dans ce contexte, le récit insurrectionnel vernien porte la marque d’une double représentation du Canada, placée à la fois sous le signe d’une « francité » conservatrice reposant sur d’imprescriptibles liens de « sang », et d’une « américanité » libérale et civique. C’est ce brouillage identitaire sis au cœur de l’imaginaire canadien de Verne que nous nous proposons d’explorer ici en émettant l’hypothèse que le « continentalisme » et sa traduction politique, l’« annexionnisme » (c’est-à-dire, l’entrée du Canada dans la Confédération américaine), constituent l’horizon politique du récit. Multipliant les sympathies canado-américaines – justifiées par le contexte insurrectionnel dans lequel se situe le récit –, le regard européen de Verne semble aplanir l’ambivalence historique du Québec quant à sa continentalité3 et faire des Canadiens et des Américains, plus que des alliés naturels, des frères dont l’appartenance commune au Nouveau-Monde importerait, tout compte fait, plus que le sang. Pour bien dépeindre cette tension, nous procéderons en trois temps. D’abord, nous montrerons brièvement comment Verne, surtout dans ses passages à caractère didactique, inscrit le Canada dans l’imaginaire d’une France d’autrefois ayant conservé la pureté de son sang, ses instincts celtes et, pour ces raisons peut-être, une farouche anglophobie. Dans un deuxième temps, nous montrerons comment l’imaginaire d’une Amérique continentale se force pourtant un passage dans ce récit aux accents nationalistes, en particulier dans la représentation romanesque que fait Verne des personnages, des mœurs et des lieux canadiens, ce qui l’oblige à faire certains ajustements pour préserver la cohérence du récit. Tout cela confine, et c’est ce que nous montrerons en dernière partie, dans l’expression d’une sympathie franche pour la pensée annexionniste – marginale mais constante au Canada, des années 1830 à la fin du siècle –, moins peut-être par souci politique que par nécessité poétique, l’annexionnisme s’accordant remarquablement bien avec l’imaginaire du « Nord-Amérique » qui se déploie dans Famille-Sans-Nom, tout comme d’ailleurs, à des degrés divers, dans les autres romans canadiens de Verne4.

La « francité » canadienne

2Venons-en donc à notre premier point. « Sinon des Français, du moins ce qui est à peu près la même chose, des Canadiens »5, c’est en ces termes que Jasper Hobson, héros du Pays des fourrures, décrivait les Canadiens dans ce roman de 1873. Seize ans plus tard, dans Famille-Sans-Nom, les descriptions que fait Verne du Canada semblent réitérer, à plusieurs égards, cette identité de race entre Français et Canadiens. Le Canada incarne le mythe de la persistance d’une France d’autrefois, pittoresque, voire archaïque, « le Français d’il y a un siècle, conservé comme une momie pour l’instruction de la génération actuelle6 », disait Tocqueville avant Verne, qui reprend cette même idée d’un Canada exemplaire parce que resté authentiquement français. Comme s’ils avaient été épargnés des transformations induites par le transfert migratoire, les Canadiens, dans cette perspective, seraient restés attachés à leur ancienne métropole par les liens du « sang ». Citons, à cet effet, le passage de Famille-Sans-Nom le plus explicite : « il est vrai, dit Verne, que la race française s’est conservée très pure au Canada et sans mélange de sang étranger. »7 À s’en tenir à la lettre, il est facile d’appréhender ce que cette affirmation contient de problématique, le texte travaillant sans arrêt à déconstruire ce constat théorique préliminaire.

3Mais tout au long de son préambule historique, Verne insiste. Si les Français n’ont pu conserver « cette magnifique colonie américaine [...] sa population, [en revanche] en grande majorité, n’en est pas moins restée française, et, ajoute-t-il, elle se rattache à l’ancienne Gaule par ces liens du sang, cette identité de race, ces instincts naturels, que la politique internationale ne parvient jamais à briser » (2). C’est donc sur cette ancienne Gaule mythique que s’ancre l’identité canadienne, le sang gaulois étant le symbole d’une permanence, le garant de l’immuabilité du fait français au Canada en dépit de son implantation dans le « Nouveau Monde ». Et le rire du fermier Thomas Archer, « tout empreint d’une bonne gaité gauloise » (171), viendra plus loin appuyer cette affirmation. Donnant naissance à ce que Jean Chesnaux appelle une « solidarité interceltique8 », cette célébration des origines gauloises des Canadiens, véritable sceau d’authenticité de la francité canadienne, s’inscrit bien dans le discours historique de l’époque (on la retrouve notamment chez Francis Castelneau, chez Eugène Réveillaud et chez François-Xavier Garneau), avec des variantes importantes selon qu’on soit Français ou Canadien9.

4En ce qui concerne Verne, les instincts celtes des Canadiens seront surtout associés à une vive anglophobie de telle sorte que le conflit patriote canadien apparaitra à plusieurs endroits comme l’aboutissement d’un conflit séculaire opposant deux races, la française et l’anglo-saxonne : « La lutte, écrit Verne en évoquant les débats politiques bas-canadiens des années 1820, recommence encore entre les deux races, qui occupent le Canada de façon si inégale. » (7) Certes, Verne mentionne la portée libérale de ces débats, l’« héroïque Papineau » (7) réclamant une réforme du mode électoral, mais ces revendications sont placées sous le sceau d’une lutte contre le « sang anglais » (7). Ainsi, les quatre-vingt-douze résolutions, programme politique du parti canadien devenu parti patriote, sont-elles réduites par Verne à une énumération des « griefs de la race canadienne contre la race anglo-saxonne » (9). Si, ajoute-t-il, « le sang des deux races va couler sur le sol conquis autrefois par l’audace des découvreurs français » (10), c’est en vertu de « l’antagonisme d’origine des éléments français et anglais » (10). Les partisans de la « réforme », ajoute-t-il plus loin, ont « au cœur cette haine instinctive contre tout ce qui [est] de race anglo-saxonne, “ce qui sen[t] l’Anglais”, comme on disait alors en Canada » (104).

5On voit donc que, si l’on exclut le portrait élogieux que fait Verne de Lord Gosford, sans doute à cause de la « pointe de gaîté irlandaise » (12) qu’il lui attribue suivant Garneau, et qui le rattache à la race celte, le regard posé par le romancier sur la race anglaise est globalement très sombre. Le Verne didacticien présente un Canada enserré dans une francité essentialisée qui se laisse saisir dans le cadre d’une opposition ethnique contre l’Angleterre, portrait que la diégèse viendra nuancer.

« Américanité » du paysage insurrectionnel de 1837-38 dans Famille-Sans-Nom

6En effet, si Verne insiste dans les passages didactiques que nous avons brièvement examinés sur le fait que « la race française [se soit] conservée très pure au Canada, et sans mélange de sang étranger » (67), la diégèse semble offrir au lecteur une version alternative et complémentaire de l’histoire des rébellions patriotes. L’intrigue romanesque, les personnages de même que les lieux où se déroule l’action tendent à inscrire cette histoire dans une américanité qui devient explicative, le Nouveau Monde étant animé d’une sympathie et d’une solidarité qui ne peut que l’opposer à la tyrannie de l’Ancien Monde, symbolisée dans Famille-Sans-Nom par le colonialisme britannique.

7En effet, loin d’être « purs de sang étranger », les personnages canadiens sont chez Verne presque systématiquement issus d’une forme ou d’une autre de métissage – le plus souvent canado-américain – qui constitue une clé de lecture incontournable de Famille-Sans-Nom. En cela, ce roman ne peut être isolé des autres romans de Verne où sont figurés des personnages canadiens. Pensons, par exemple, au personnage de Ned Land (Vingt mille lieues sous les mers), figure prototypique du Canadien, qui montre à lui seul toute la richesse des représentations verniennes d’une canadianité métissée. Dans ce roman, comme dans Famille-Sans-Nom, les traits nationaux et particuliers sont brouillés au profit d’un type nord-américain qui transcenderait les frontières géopolitiques, présentées comme arbitraires. Possédant un fort esprit d’indépendance qui l’oppose à l’Européen et particulièrement à l’Anglais, ce type nord-américain semble traduire un certain déterminisme historique en vertu duquel l’Amérique tout entière marcherait vers une identité unifiée et vers une émancipation politique. Ainsi, « par la force des choses », nous dit Verne dans Famille-Sans-Nom, le Canada « recouvrera son autonomie » (373).

8Le contexte du conflit patriote de 1837-38 donne donc à Verne, dans Famille-Sans-Nom, l’occasion de représenter plus concrètement encore ce fantasme d’une Amérique du Nord unifiée et de mettre en scène des personnages dont l’identité est mobile, bigarrée et, contrairement au portrait plus théorique qu’il faisait des Canadiens un peu plus tôt, fondamentalement indépendante du sang. Si l’on exclut Monsieur de Vaudreuil, « véritable descendant de cette audacieuse noblesse qui traversa l’Atlantique au xviiie siècle » (68), mais qui, soulignons-le, ne donne pas de descendance,les personnages du roman, ceux du moins qui sont les plus ardents patriotes, sont tous porteurs de traits américains, que ce soit par leur origine, par leur nom, ou par leur ressemblance avec des personnages issus d’œuvres de romanciers américains. Deux principaux cas de figure se présentent : le personnage métis canado-américain – au sens propre et figuré – et le personnage américain qui rejoint les rangs des patriotes canadiens comme s’il était animé par la devise de James Munroe, cité par Verne : « l’Amérique aux Américains » (25).

9Approfondissons le premier de ces cas de figure. Il est en effet digne de mention que quatre des protagonistes du roman soient de « sang mêlé » : Maître Nick, le notaire, est d’ascendance huronne, Vincent Hodge est « de sang américain par son père » et « de sang français par sa mère » (70), enfin, les deux frères Sans-Nom, Jean et Joan, sont eux aussi issus d’un mariage mixte canado-américain. Ces quatre personnages, qui agiront à des moments clés de la lutte pour l’indépendance, sont chacun issus d’un métissage qui semble agir comme un opérateur d’unification de l’Amérique et qui témoigne de la porosité des frontières nationales du « Nord-Amérique » (11).

10Le portrait que l’on fait de Jean-Sans-Nom est à ce titre intéressant : « C’était, écrit Verne, un jeune homme de vingt-cinq ans à peine. Sa taille élancée, sa physionomie énergique, son corps vigoureux, son regard résolu, ses traits virils, son front haut, encadré de cheveux noirs, en faisaient un type accompli de la race franco-canadienne. » (54) Alors même que Jean est issu d’un métissage biologique, Verne fait de lui « un type accompli de la race franco-canadienne », ce qui nous éloigne radicalement du nationalisme purement ethnique dont nous avons relevé les échos en première partie. L’appartenance de Jean à la race franco-canadienne n’en est pas moins évidente ; elle est d’emblée reconnue, et Verne insiste, par quiconque aperçoit le jeune patriote. Étonnamment, les traits « canadiens » qui caractérisent le héros ne lui viennent pas de son ascendance paternelle canadienne-française, mais bien de sa mère Bridget, Américaine de souche. En effet, Verne dit de Jean et de son frère Joan qu’« en eux se retrouvaient les traits caractéristiques de leur mère » (143). Bridget, de qui l’on fait un portrait fort élogieux est tout compte fait plus « canadienne » que son défunt époux, Simon Morgaz, père de Jean et Joan, mais surtout traître parmi les traîtres qui sacrifia ignominieusement la cause nationale canadienne à sa propre cupidité. Bien qu’il soit « franco-canadien de naissance » (27), son nom, « Morgaz », évoque la « morgue », que Verne associe souvent, dans Les voyages extraordinaires, au type « anglais »10.On voit donc que l’appartenance raciale est très ambiguë au sein de cette famille d’exclus, vivant dans l’opprobre d’un acte de trahison dont ils sont les victimes innocentes. Soulignons au passage combien cette « famille errante » (36), victime d’une vindicte universelle, rappelle dans une certaine mesure la figure du juif apatride, traître à sa nation qui, en 1889, a une empreinte profonde dans le discours social français11. Nouvelle bigarrure donc du personnage canadien vernien, façonné à même un imaginaire diffus et livresque, qui convoque autant des éléments du discours social que de la littérature à proprement dit.  

11C’est d’ailleurs ce qui ressort avec éclat de la description que fait Verne du personnage de Clary, fille de Monsieur de Vaudreuil. L’Amérique s’invite autant dans son prénom aux tonalités anglophones que dans son maintien, inspiré des figures féminines de James Fenimore Cooper : « Son air un peu grave, écrit Verne la rendait peut-être plus belle que jolie, plus imposante qu’attirante, comme certaines héroïnes de Fenimore Cooper. » (68) Alors qu’elle descend directement par son père « de cette audacieuse noblesse qui traversa l’Atlantique au xviiie siècle » (68), Clary de Vaudreuil est comparée aux héroïnes de Cooper, comparaison qui dévoile une fois de plus comment, chez Verne, un imaginaire nord-américain, livresque ou médiatique, vient recouvrir les particularismes canadiens. On retrouve le même genre de jeux intertextuels dans la description que fait Verne du cultivateur Thomas Harcher qui, en dépit du fait qu’il constitue « le type parfait du cultivateur canadien » (165), est comparé à « Ismaël Busch, le vieux pionnier de Fenimore Cooper » (166). De même, Jean-Sans-Nom sera à ses heures comparé à Nathaniel Bumpoo du Dernier des Mohicans (396). Ces rapprochements intertextuels étonnent ; ils sont porteurs, d’un point de vue canadien, d’une certaine ironie. François-Xavier Garneau, Octave Crémazie, Hector Fabre, tous auraient voulu qu’un Canadien fasse pour le Canada ce que Cooper avait fait pour les États-Unis!12 Et voilà que Verne emprunte au romancier américain les matériaux dont il a besoin pour construire ses descriptions canadiennes !

12 Le métissage canado-américain ne se limite pas aux personnages de Famille-Sans-Nom et englobe, plus généralement, la représentation que fait Verne des lieux et des mœurs canadiens. Même si les espaces canadiens portent souvent la marque d’un conservatisme français profondément archaïque ou pittoresque – l’aspect de Chambly par exemple est « si français qu’[on] aurait pu se croire dans le chef-lieu d’un bailliage au dix-septième siècle » (137) –, même si la villa Montcalm, résidence seigneuriale de Monsieur de Vaudreuil, transpose le lecteur sur les bords de la Loire13, le paysage canadien dépeint par Verne, et en particulier celui qui est lié de près à l’aventure révolutionnaire des patriotes, est fortement marqué par l’idée que se fait l’auteur de la modernité américaine. Si, comme le soutient Jean Chesneaux, la ferme de Thomas Harcher est le « symbole de ce lien profond entre un peuple et sa terre, ses paysages [et] son environnement naturel14 », si c’est dans la paysannerie que se situe l’« assise et le ressort » de l’élan patriote15, il convient de signaler que le paysan-patriote décrit par Verne, tout en intégrant certains clichés proprement canadiens (le mythe de la surfécondité canadienne, le paiement de la dîme, etc.), est avant tout « habitant » des« campagnes du Nord-Amérique » (165) ; et non pas, soulignons-le, des campagnes canadiennes. La description de la ferme de Chipogan est emblématique de cet élargissement territorial.

13En effet, ce lieu a bien peu à voir avec l’exploitation agricole seigneuriale qui caractérise les campagnes canadiennes à l’époque des insurrections. La ferme de la famille Harcher semble au contraire inspirée du township anglo-américain, organisation territoriale importée au Canada par les loyalistes anglais à la suite de la Révolution américaine :

En avant de la ferme, du côté du rio, s’étendaient de vastes champs, un damier de prairies verdoyantes, entourées de ces haies à claire-voie, connues dans le Royaume-Uni sous le nom de « fewces ». C’était le triomphe du dessin régulier – saxon ou américain – dans toute sa rigueur géométrique. (160)

14On reconnaît dans cette description le culte américain de la linéarité et des angles droits évoqué avec dérision dans Le tour du monde en 80 jours16. Modèle d’exploitation agronomique, la ferme des Harcher est avant tout à l’image de l’« Amérique » et s’oppose à l’archaïsme de certains villages plus « pittoresques », Chambly au premier chef. On voit même poindre, dans la description de la ferme de Chipogan, la face plus sombre de l’imaginaire américain de Verne. L’auteur évoque avec prolixité et lyrisme les « massacres d’arbres » perpétrés en Amérique par d’« impitoyables dévastateurs » aux « pratiques vicieuses » (162), citant Cooper allègrement. Dans ce passage qui est sans doute, de tout le roman, le seul qui soit défavorable aux « Yankees » (414), Verne prend néanmoins soin d’exclure son héros Thomas Harcher du reproche qu’il vient d’énoncer, répétant que sa ferme passait pour un exemple à suivre, incarnant le meilleur de l’Amérique, l’esprit de progrès, d’indépendance et de liberté, sans les dévastations entraînées par la proie du gain. Dans cette perspective, le Canada, imprégné d’américanité, s’impose néanmoins comme « foyer modérateur de l’ensemble américain17 ».

15Cela n’empêche évidemment pas la maison des Harcher d’être coulée dans le moule américain : « garnie de meubles de fabrication américaine » (164), ses habitants, fort nombreux, peuvent compter, pour répondre à leurs besoins, sur une « escouade de Nègres » (211), écho au regard que pose Verne, de façon à peu près contemporaine, sur l’esclavagisme états-unien (Famille-Sans-Nom est écrit tout juste un an après Nord contre sud). Que dire par ailleurs du banquet gargantuesque offert par la famille Harcher lors des noces de Bernard et Rose Miquelon ? Si le rapprochement, même implicite, avec Rabelais est en lui-même hautement significatif s’agissant de l’imaginaire canadien de Verne (les Canadiens, Ned Land le premier, ne parlent-ils pas la « langue de Rabelais » ?), retenons surtout la bigarrure loufoque du menu. Aux côtés de mets essentiellement français et somme toute très peu « canadiens » (hormis peut-être les « relish » et les poissons du Saint-Laurent), on retrouve, fait étonnant, « ces deux merveilles de venaison par excellence [...] la langue de bison, si recherchée des chasseurs des Prairies, et la bosse dudit ruminant18» (210). De manière amusante, l’imaginaire d’une Amérique continentale s’invite donc à table et brouille, ici comme ailleurs, les frontières culturelles entre « canadiens » et « américains ». Un tel brouillage, une telle interférence de deux imaginaires livresques, canadien-français d’une part, et américain d’autre part, entraînent un positionnement politique original, qu’il nous reste à présent à explorer.

L’horizon « annexionniste » du récit vernien

16Héritiers d’une France d’autrefois en même temps qu’investis profondément par l’esprit américain, les Canadiens de Verne sont appelés à rejoindre un jour le colosse étatsunien, qui exerce sur l’auteur de Famille-Sans-Nom une fascination à peine entachée des appréhensions dont sa production plus tardive portera la marque. Seize ans après avoir fait dire à son héros du Pays des fourrures que « tôt ou tard […] l’Amérique sera américaine depuis le détroit de Magellan jusqu’au pôle Nord19 », mais quelques années avant L’île à hélice, où Verne conjecture, avec plus de cynisme, l’annexion du dominion du Canada à la confédération américaine, le roman Famille-Sans-Nom met en scène le « moment » historique où cette annexion aurait pu se concrétiser. Il est vrai que la « cause nationale » (15), ailleurs décrite comme une « cause sainte » (157), que met en scène le récit vernien ne confine pas toujours à l’annexionnisme, la perspective d’une indépendance canadienne, distincte de celle des États-Unis, étant également évoquée. Mais certains passages ne trompent pas :

Les Anglais, écrit Verne, sont dominés par une crainte : c’est que cette colonie leur échappe en entrant dans la grande fédération et se réfugie sous le pavillon étoilé que les Américains déploient à l’horizon. Mais il n’en fut rien – ce qu’il est permis de regretter dans l’intérêt des vrais patriotes. (7)

17La sympathie exprimée par Verne pour le projet annexionniste des « vrais patriotes » est ici on ne peut plus claire. Le croisement des imaginaires américains et canadiens y trouve une actualisation politique qui est étayée tout au long du récit par une série d’allusions à la fusion du Canada et des États-Unis. Ainsi, Vincent Hodge, pour qui les Canadiens et les Américains sont « frères », conjecture-t-il, devant un Monsieur de Vaudreuil qui se laisse aller à un dernier élan d’espoir, qu’un jour le Canada fera partie de la Confédération américaine (375). Ce même Vincent Hodge demandera à Clary de Vaudreuil, si elle ne voudrait pas finir sa vie « dans cette Amérique, qui est presque [son] pays » (378), elle qui est pourtant issue d’une famille de souche canadienne.

18 Tout cela entre en résonnance avec le projet des « vrais patriotes » dont Verne parlait plus tôt. L’auteur se fait moins inventeur que relayeur de tout un discours sur l’annexion aux États-Unis, marginal il faut le dire20, mais constant, qui sous la tutelle de Louis-Joseph Papineau, culminera en 1849 dans la rédaction et la signature du Manifeste annexionniste ; puis en 1850-1851, dans un cycle de conférences sur l’annexionnisme prononcées par Louis-Antoine Dessaules à l’Institut canadien de Montréal21, dont Verne a peut-être eu des échos, la fin de son récit, placée sous l’égide d’Euclide Roy président de l’Institut, indiquant sa connaissance, au moins partielle, des travaux de cette importante institution libérale. Du reste, Verne a bien-sûr pu trouver chez Eugène Réveillaud, l’une de ses grandes influences, l’enthousiasme annexionniste dont son récit portera les marques22. Il se situe ainsi à rebours d’un François-Xavier Garneau, pour qui l’intérêt bien entendu du Canada réside dans le maintien d’un lien avec l’Angleterre, le républicanisme américain risquant de compromettre la nationalité canadienne23.

Conclusion

19Si nous mentionnons cette dernière opposition, c’est pour souligner le fait que l’on retrouve peu de traces dans Famille-Sans-Nom de la crainte que pouvait représenter, au milieu de « l’hiver de la survivance » canadien-français, une Amérique anglo-protestante décriée par l’élite clérico-nationaliste comme une menace à la conservation de la nationalité canadienne-française. Dans Famille-Sans-Nom, la menace est toute anglaise. Au moment où, au Canada, « la mémoire des origines se substitua[i]t à l’exaltation du rêve nord-américain24 », Verne propose un récit qui, tout en évoquant les origines françaises des Canadiens, laisse beaucoup de place à leur insertion dans une Amérique continentale. Les rapports Amérique-Canada qui y sont figurés tendent à minorer l’altérité et à exalter l’identité d’intérêts entre Canadiens et Américains, ce qui entre en tension avec le discours dominant de l’époque, celui des élites canadiennes du moins. Vingt-cinq ans plus tard, Louis Hémon saisira différemment que Verne l’inquiétude ou l’hésitation canadienne vis-à-vis de l’Amérique, la « voix du Québec » retenant Maria de suivre Lorenzo Surprenant aux États-Unis, refusant ainsi l’appel du continent au profit d’une réaffirmation forte de la particularité nationale.

20Antoine Blais-Laroche

21Université Laval

Bibliographie

22AYALA, Aurélio et Françoise LE JEUNE, Les rébellions canadiennes de 1837 et 1838 vues de Paris, Québec, Presses de l’Université Laval, 2011, 211 p.

23BOUCHARD, Gérard et Yvan LAMONDE (dir.), Québécois et Américains. La culture québécoise au xixe et xxe siècles, Montréal, Fides, 1995, 421 p.

24CHESNEAUX, Jean, Jules Verne : un regard sur le monde, Paris, Bayard Éditions, 2001, 297 p.

25CRÉMAZIE, Octave, Œuvres complètes, Montréal, Beauchemin, 1882, 543 p.

26FABRE, Gérard, Les fables canadiennes de Jules Verne. Discorde et concorde dans une autre Amérique, Ottawa, Les presses de l’Université d’Ottawa, 2018, 201 p.

27GARNEAU, François-Xavier, Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours, quatrième édition, t. III, Montréal, C. O. Beauchemin & fils, 1882, 407 p.

28GARNEAU, François-Xavier, Voyage en Angleterre et en France dans les années 1831, 1832 et 1833, texte établi et annoté par Paul Wyczynski, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1968.

29RÉVEILLAUD, Eugène, Histoire du Canada et des Canadiens français. De la découverte jusqu’à nos jours [1884], Paris, Grassart, 551 p.

30TOCQUEVILLE, Alexis de, Tocqueville au Bas-Canada, Jacques Vallée (éd.),Montréal, Éditions du Jour, 1973, 187 p.

31VERNES, Jules, Le tour du monde en 80 jours, Paris, Librairie générale française, coll. « Le livre de poche », 2014, 316 p.

32VERNE, Jules, Vingt mille lieues sous les mers, Paris, Librairie générale française, coll. « Le livre de poche », 2014, 606 p.

33VERNE, Jules, Le pays des fourrures première partie, 2e édition, Paris, Bibliothèque d’éducation et de récréation, 190[9], 330 p.

34VERNE, Jules, Famille-Sans-Nom, Paris, Hetzel, 1889, 422 p.

35VERNE, Jules, Claudius Bombarnac, Paris, Collection Hetzel, 1911, [en ligne], http://gallica.bnf.fr.

Notes

1  Au sujet de l’évolution des relations canado-françaises au XIXe siècle, voir l’ouvrage d’Aurélio Ayala et Françoise Le Jeune, Les rébellions canadiennes de 1837 et 1838 vues de Paris, Québec, Presses de l’Université Laval, 2011, chap. 1.

2  L’expression est de René Rémond, cité par Jean Chesnaux, Jules Verne. Un regard sur le monde, Paris, Bayard, 2001, p. 201.

3  Concernant cette ambivalence, voir le livre de Gérard Bouchard et d’Yvan Lamonde (dir.), Québécois et Américains. La culture québécoise au xixe et xxe siècles, Montréal, Fides, 1995.

4  Ainsi, alors que Le pays des fourrures (1872-1873) et Famille-Sans-Nom (1889)dépeignent une Amérique aux frontières très poreuses, le Volcan d’or (1905), dernier des romans canadiens de Verne, met plutôt en scène la finalisation de la frontière entre les deux pays. L’américanophilie des deux premiers romans cède la place à une méfiance croissante à l’égard des Yankees dans le dernier des romans de Verne. Bien que la représentation vernienne du Canada évolue d’un roman à l’autre, il n’en demeure pas moins que le référent américain conserve une place importante dans son rapport au Canada. Au sujet de l’évolution des représentations canadiennes de Verne, voir l’ouvrage de Gérard Fabre, Les fables canadiennes de Jules Verne. Discorde et concorde dans une autre Amérique, Ottawa, Les presses de l’Université d’Ottawa, 2018.

5  Jules Verne, Le pays des fourrures première partie, 2e édition, Paris, Bibliothèque d’éducation et de récréation, 190[9], p.149.

6  Jacques Vallée, « Lettre de Tocqueville à son père, sur le lac Huron, 14 août 1831 », dans Tocqueville au Bas-Canada, Montréal, Éditions du Jour, 1973, p. 81.

7  Jules Verne, Famille-Sans-Nom, Paris, Hetzel, 1889, p. 67 (nous soulignons). Toutes les références à Famille-Sans-Nom seront tirées de cette édition et seront désormais indiquées entre parenthèses dans le corps du texte.

8  Jean Chesnaux, op. cit., p. 189.

9  Ainsi, en 1842, Francis de Castelneau écrivait, dans Vues et souvenirs de l’Amérique du Nord, que « le sang gaulois s’est ici [au Canada] conservé pur et isolé, au milieu de cette mer anglo-américaine, semblable à l’oasis dans le désert » (cité par A. Ayala et F. Le Jeune, Les rébellions canadiennes, op. cit., p. 34). Eugène Réveillaud, influence importante pour Verne, écrivait quant à lui, dans son Histoire du Canada et des Canadiens français de la découverte jusqu’à nos jours, parue en 1884, ce passage que Verne citera dans Famille-Sans-Nom : « [Le Canada], c’est le champ d’asile de l’ancien régime. C’est une Bretagne ou une Vendée d’il y a soixante ans, qui se prolonge au delà de l’Océan. » (Famille-Sans-Nom, op. cit., p. 67) Du côté canadien, François-Xavier Garneau fait du référent celte une façon d’inscrire les Canadiens dans la continuité des deux nations fondatrices que sont la France et l’Angleterre, la figure de Guillaume le Conquérant venant unifier l’identité canadienne, partagée entre deux héritages : « Au reste, écrit-il, ils [les Canadiens] n’auraient pu être autrement [dignes, graves et persévérants] sans démentir leur origine. Normands, Bretons, Tourangeaux, Poitevins, ils descendent de cette forte race qui marchait à la suite de Guillaume le Conquérant, et dont l’esprit, enraciné ensuite en Angleterre, a fait des habitants de cette petite île une des premières nations du monde. » (François-Xavier Garneau, Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours, quatrième édition, t. III, Montréal, C. O. Beauchemin & fils, 1882, p. 396) Il y a donc chez Garneau, à travers l’évocation du référent celte, une volonté de dépasser la dichotomie France-Angleterre, en recherchant d’éventuels points de passages entre ces deux héritages.

10  On pourrait évoquer la morgue des enfants britanniques naufragés dans l’île Chatham (Deux ans de vacances), mais plus explicitement encore, la description, dans Claudius Bombarnac, du voyageur britannique Francis Trevellyan, à qui Verne associe, comme trait de personnalité, la « morgue » : « La caractéristique de sa physionomie, c’est la morgue, ou plutôt ce dédain, composé à dose égale de l’amour de tout ce qui est anglais et du mépris de tout ce qui ne l’est pas. » (Jules Verne, Claudius Bombarnac, Paris, Collection Hetzel, 1911, p. 53, [en ligne], http://gallica.bnf.fr, page consultée le 2018-09-23)

11  Voir Marc Angenot, Ce que l’on dit des Juifs en 1889 : antisémitisme et discours social, Vincennes, Presses universitaires de Vincennes, 1989, 190 p.

12  Pour F.-X. Garneau, l’idée est de peindre l’Amérique en suivant la voie ouverte par Chateaubriand et perfectionnée par Cooper : « Un jour, sans doute, l’imagination des Français marchant sur les traces de Chateaubriand dans son beau poème d’Atala, s’emparera de ce nouveau champ, comme a déjà commencé à le faire le romancier américain Cooper avec tant de succès. Ce champ nous appartient bien plus légitimement qu’à nos voisins. » (François-Xavier Garneau, Voyage en Angleterre et en France dans les années 1831, 1832 et 1833, texte établi et annoté par Paul Wyczynski, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1968, p. 121.) Si Hector Fabre rêve lui aussi d’un Fenimore Cooper canadien, Octave Crémazie regrettera que cet écrivain hypothétique, s’il devait advenir un jour, arriverait de toute façon trop tard : « Le Canada aurait pu conquérir sa place au milieu des littératures du vieux monde, si parmi ses enfants, il s’était trouvé un écrivain capable d’initier, avant Fenimore Cooper, l’Europe à la grandiose nature de nos forêts, aux exploits légendaires de nos trappeurs et de nos voyageurs. Aujourd’hui quand bien même un talent aussi puissant que celui de l’auteur du Dernier des Mohicans se révélerait parmi nous, ses œuvres ne produiraient aucune sensation en Europe, car il aurait l’irréparable tort d’arriver le second, c’est-à-dire trop tard. » (Octave Crémazie, Œuvres complètes, Montréal, Beauchemin, 1882, p. 40-41) Sur l’importance de Fenimore Cooper chez les écrivains canadiens au xixe siècle, voir Gérard Bouchard et Yvan Lamonde (dir.), op. cit., Montréal, Fides, 1995.

13  « Par sa disposition architecturale comme par les détails de son ornementation, elle [la villa Montcalm] contrastait avec cette mode anglo-saxonne du pseudo-gothique, si en honneur dans la Grande-Bretagne. Le goût français y dominait, et, n’eût été le cours rapide et tumultueux du Saint-Laurent qui grondait à ses pieds, on aurait pu penser que la villa Montcalm – ainsi s’appelait-elle – s’élevait sur les bords de la Loire, dans le voisinage de Chenonceau ou d’Amboise. » (66)

14  Jean Chesneaux, Jules Verne. Un regard sur le monde, op. cit., p. 90.

15  Id.

16  Verne y disait que Salt Lake City était « bâtie sur le patron de toutes les villes de l’Union, vastes échiquiers à longues lignes froides, avec “la tristesse lugubre des angles droits” » (Jules Vernes, Le tour du monde en 80 jours, Paris, Librairie générale française, coll. « Le livre de poche », 2014, p. 219).

17  Gérard Fabre, Les fables canadiennes de Jules Verne, op. cit., p. 13.

18  Notons que James Fenimore Cooper parle abondamment des vertus alimentaires de la bosse de bison au chapitre X de son roman La prairie.

19  Jules Verne, Le pays des fourrures, op. cit., p. 218.

20  Comme le font remarquer Gérard Bouchard et Yvan Lamonde, l’annexion aux États-Unis ne constitue pas, pour la plupart des Canadiens, un véritable choix : « Pour les Canadiens français dont les patronymes représentent 176 des 1016 signataires (17%) du Manifeste annexionniste de décembre 1849 (selon Thomas Chapais), l’annexion ne s’avère point un véritable premier choix ; c’est plutôt un pis-aller, une logique du désespoir face à l’échec de leur plan d’abrogation du régime de l’Union. » (Gérard Bouchard et Yvan Lamonde, op. cit., p. 66) On voit ici toute l’ironie de l’alliance momentanée des libéraux de tendance républicaine (dont Papineau est le plus illustre représentant) avec les tories anglo-canadiens. Surtout, ces chiffres nous font constater la relative marginalité de la position annexionniste chez les Canadiens-français.

21  Louis-Antoine Dessaules, Six lectures sur l’annexion du Canada aux États-Unis, [en ligne], http://books.google.com, consulté le 30 octobre 2017.

22  Réveillaud insistera sur l’opportunité, pour les Canadiens, de réunifier la francophonie américaine dispersée de part et d’autre de la frontière :« [C]omme un très grand nombre de Canadiens français ont émigré et se sont établis aux États-Unis, notamment dans les États du Nord et de l’Ouest, il arrive que la frontière, une frontière assez arbitraire en somme, partage en deux tronçons, appelés à vivre sous deux drapeaux différents, une nationalité qui est une par l’origine, par les mœurs et par les aspirations. L’entrée du Canada dans l’Union ferait cesser cette séparation regrettable et fortifierait l’élément canadien-français en réunissant au faisceau primitif des branches aujourd’hui dispersées et qui ne sont rejointes que par le lien plus ou moins artificiel et relâché de la Société de Saint-Jean-Baptiste, le patron des Canadiens. » (Eugène Réveillaud, Histoire du Canada et des Canadiens français. De la découverte jusqu’à nos jours [1884], Paris, Grassart, p. 503 sqq.)

23  « Le premier vœu des Canadiens, écrit F.-X. Garneau au sujet des insurrections de 1837-1838, était de conserver leurs usages et leur nationalité ; ils ne pouvaient désirer l’annexion aux États-Unis, car l’annexion était le sacrifice de ces deux choses qui leur sont si chères ; et ce fut la conviction que l’Angleterre travaillait à les leur faire perdre, qui poussa un grand nombre d’insurgés à prendre les armes. » (François-Xavier Garneau, Histoire du Canada, op. cit., t. III, p. 335)

24  Voir Gérard Bouchard et Yvan Lamonde, op. cit., p. 15-16 : « Il faut souligner en particulier l’existence, parmi les élites socio-culturelles, d’un courant très important qui, du milieu du xixe siècle au milieu du siècle suivant, a opposé une sorte de refus à l’expérience continentale, en particulier aux figures qu’elle prenait chez les populations voisines : chez ces élites, la fidélité à un passé largement imaginaire servit alors de programme pour les générations futures, la mémoire des origines se substituant à l’exaltation du rêve américain. » (Nous soulignons.)

Pour citer ce document

Antoine Blais-Laroche, «Entre francité et américanité : l’horizon annexionniste de Famille-Sans-Nom», Médias 19 [En ligne], Publications, Jules Verne : représentations médiatiques et imaginaire social, L'imaginaire nord-américain de Jules Verne. Colloque d'Ottawa (juin 2018), mis à jour le : 22/05/2019, URL : http://www.medias19.org/index.php?id=24321.

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