Chloé Pouliot

La chronique judiciaire selon Colette : déchiffrer l’homme du monstre

Article
Journaux cités

Journal (Le), Paris-Soir

Texte intégral

Croquis d’Eugen Weidmann, Paris-Soir, 19 mars 1939

1Le 17 juin 1939, Eugen Weidmann passe à l’histoire : il est le dernier condamné à subir la peine capitale sur la place publique en France. Accusé de kidnappings, puis d’avoir commis six meurtres dans la villa « La Voulzie » en banlieue de Paris et à la « Caverne des Brigands » dans la forêt de Fontainebleau, Weidmann s’inscrit en filiation avec d’autres célèbres tueurs en série tels que Patrick Herbert Mahon et Henri Désiré Landru. C’est bien ce que Colette relate, d’abord, dans un résumé de l’affaire Weidmann publié dans Le Journal du 19 décembre 1937. Elle assiste ensuite à son procès et livre ses impressions des audiences dans Paris-Soir du 11 mars 1939 jusqu’au 2 avril 1939.

2Après avoir couvert l’affaire Guillotin, le procès de la bande à Bonnot et celui de Landru, Colette a su développer sa notoriété en matière d’affaires judiciaires, son nom inscrit en Une des journaux sait attirer les lecteurs. Dès la première livraison du 11 mars 1939, Paris-Soir use d’un dispositif graphique qui retient l’attention : les photographies des complices et des victimes de l’affaire « Weidmann et Cie » figurent en Une du journal et un plan de la villa « La Voulzie » reconstruit la scène des crimes. Les livraisons suivantes sont illustrées par des croquis de Weidmann, mais aussi de ses complices, des jurés et autres intervenants durant le procès. Les comptes rendus de Colette cohabitent, pour la plupart, avec ceux de son collègue Roger Vailland dissimulé derrière le pseudonyme de Robert François.

« L’Affaire Weidmann », Paris-Soir, 11 mars 1939

3L’originalité du regard que Colette porte sur le procès transparaît : les faits et les incidents du tribunal l’indiffèrent, elle cherche à percevoir ce qui échappe aux autres observateurs. Avec un ton démystificateur traversé de commentaires à teneur humoristique, la reporter dresse un premier portrait du meurtrier qualifié de naïf et de paresseux qui, en raison d’un manque d’ingéniosité, a laissé des traces derrière lui. Mais Colette ne s’arrête pas là, elle veut voir au-delà de cette image, dépasser la monstruosité première de l’assassin. Surnommé le « tueur au regard de velours », Weidmann apparaît à la fois séducteur et persuasif, somnolent et calme, incroyablement ordinaire. Colette remarque cette effroyable ressemblance de l’assassin avec les êtres humains ordinaires, dès lors qu’un seul geste peut faire basculer l’homme vers le monstre. Elle fait preuve d’empathie envers Weidmann une fois sa part de cruauté humanisée sous la force de ses aveux.

4Sous la plume de Colette, le tribunal prend des allures de théâtre. Ses affiliations avec les arts de la scène en tant qu’actrice et critique de théâtre en sont à l’évidence la cause. Elle se place comme l’analyste de ce spectacle où le déploiement des voix est commenté et où les silences prennent un sens évocateur, où les individus sont représentés comme des acteurs, voire de grands « tragédiens », où les actions mises en scène font réagir le public. Les visages deviennent des masques à déchiffrer, les yeux là où la vérité se dévoile et par où elle peut être observée. Il est vrai que Weidmann ne joue décidément pas le rôle qui lui était attribué. De ses paupières abaissées, à son œil lilas et vide vers l’ambiguïté de son œil avive, les jeux de regards suivent la déconstruction du mythe de l’assassin. Le spectacle se poursuit jusqu’à cette mort publique photographiée, et même filmée.

5Colette se montre plus critique envers le complice de Weidmann, Roger Million, qui clâme, après le verdict tombé, son innocence, elle méprise l’audience « en mal d’émotions » qui voit dans les tribunaux la réponse à sa quête de sensationnel. En opposition avec l’agitation que soulève le verdict final, il y a un Weidmann résigné et soulagé par la certitude que la mort l’attend1.

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7Bibliographie

8BONAL, Gérard et Frédéric MAGET [dir.], Colette journaliste. Chroniques et reportages, 1893-1955, Texte établi, présenté et annoté, Paris, Éditions du Seuil, 2010.

9CHABRIER, Amélie, "The Appearance of a Court Column : Colette and the Famous Murder Trial of the Early Twentieth Century", dans Literary Journalism Studies, vol. VIII, n2 (2016), p. 15-23.

10COLETTE, Contes des mille et un matins, Paris, Éditions Flammarion (Coll. Librio), 2013.

11COLETTE, « Le procès de Landru », dans Le Matin, 8 novembre 1921, [En ligne]. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k573781t.item.

12COLETTE, Œuvres, Paris, Gallimard (Coll. La Pléiade), 1984-2001.

13GILET, Élisabeth, « Colette, chroniqueuse judiciaire (1912-1939) », dans Société des Amis de Colette, Cahiers Colette no 23, Paris, Flammarion, 2001, p. 131-153.

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15Le procès Weidmann

16« Assassin », dans Le Journal, 19 décembre 1937. Dans cette seule livraison de Colette pour Le Journal, la reporter interroge l’archétype du meurtrier à travers le cas « Weidmann et Cie ». Du personnage fier et coquet, il ne reste qu’un assassin qui n’a pas réussi, par manque de génie ou par simple malchance, à dissimuler les traces de ses crimes.

17 « Le "Monstre" », dans Paris-Soir, 11 mars 1939. Première journée du procès de Weidmann et de ses complices à Versailles : Colette appréhende l’arrivée d’Eugen Weidmann qui vit derrière les barreaux depuis quinze mois. Elle critique la législation française qui, en imposant des mois d’enfermement, ne présente aux assises que des criminels affaiblis, privés de leur instinct meurtrier. Elle s’attend à voir un Weidman rongé par l’ennui, devenu banal et froid.

18« Le procès du fantôme du docteur Caligari a commencé en sourdine », dans Paris-Soir, 12 mars 1939.  Une journée plate, annonce Colette dès les premières lignes de sa chronique, durant laquelle l’assistance fait bien plus de bruit que les acteurs du procès à l’exception de l’avocat de Weidmann, Vincent de Moro-Giafferri, qui offre une performance remarquable. Ce dernier soulève la possibilité d’un autre complice jusqu’à maintenant invisible que Colette surnomme le « fantôme ». La reporter continue sa propre enquête, s’évertue à repérer sur le corps de Weidmann une marque physique de sa monstruosité.

19« "Encore 18 jours!" a soupiré Eugène Weidmann », dans Paris Soir, 13 mars 1939. Les témoignages s’enfilent au tribunal. Certains témoins affirment avoir aperçu un complice qui aurait participé au meurtre de certaines victimes. L’hypothèse semble devenir de plus en plus  plausible même si Weidmann continue à la rejeter en déclarant être le seul coupable.

20« Enfin Weidmann s’est éveillé », dans Paris Soir, 15 mars 1939. Colette découvre en Weidmann un habile orateur qui sait persuader, précise-t-elle, sans égard à la vérité. Il réaffirme sa culpabilité en évitant d’élaborer sur l’exécution des crimes en eux-mêmes. Pourtant, une querelle entre Weidmann et Roger Million éclate durant l’audience. Colette Tricot, une complice dans l’affaire « Weidmann et Cie », surmonte sa timidité et finit par accuser Million d’être le présumé « fantôme ».

21« La véritable évasion de Weidmann », dans Paris Soir, 19 mars 1939. C’est avec précautions que Colette rend compte des événements du vendredi au tribunal alors que les aveux de Weidmann le rapprochent autant de sa mise à mort que de son humanité. L’audience est bouleversée, convaincue par les confessions que Weidmann fait la voix tremblante : il est l’auteur de tous les meurtres sauf de celui de Roger Leblond. C’est bien Million qui en est le responsable.

22« Le dernier jour, Weidmann a souri à la mort », dans Paris Soir, 2 avril 1939. Le verdict est tombé le 31 mars 1939. Colette dépeint un Weidmann soulagé par sa condamnation alors que Million, lui, crie son innocence. Elle tente de décrire le malaise que suscite un criminel tel que Weidmann qui a su conserver sa dignité jusqu’à la fin, qui ressemble davantage à un homme qu’à un monstre, et ce, malgré les actes horribles qu’il a posés.

Notes

1  Le reportage de Colette a été réédité, avec présentation et notes, par Gérald Bonal et Frédéric Maget (2010), voir bibliographie.

Pour citer ce document

Chloé Pouliot, «La chronique judiciaire selon Colette : déchiffrer l’homme du monstre», Médias 19 [En ligne], Anthologies, Guillaume Pinson (dir.), Reportages, Colette, "Le procès Weidmann" (1937 et 1939), mis à jour le : 21/03/2019, URL : http://www.medias19.org/index.php?id=24346.

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