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Guillaume Pinson

Présentation du dossier

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Texte intégral

1Médias 19 inaugure sa section « Dossiers » avec un collectif ambitieux constitué de vingt-cinq articles scientifiques. Fruit de trois journées de colloque qui se sont tenues à Québec en mai 2010 (on trouvera le programme complet du colloque ici), La lettre et la presse rassemble des contributions venues de divers horizons – Canada, France, Angleterre, Etats-Unis, Israël –, réunies désormais sur une plateforme numérique dont l’ambition est de fédérer et de diffuser la recherche sur la presse francophone du XIXe siècle. Le lecteur appréciera sans aucun doute l’intérêt scientifique de ce numéro d’ouverture, qui marque le coup d’envoi de ces rendez-vous immatériels que pourront se donner régulièrement les chercheurs en histoire littéraire de la presse.

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Affiche du colloque La lettre et la presse

2Rapprocher l’antique culture de la lettre à la nouvelle civilisation du journal qui triomphe au XIXe siècle, tel est donc l’enjeu de ce dossier. À première vue cette perspective pouvait paraître incongrue : qu’ont de commun la réalité moderne du journal, médiation écrasante par son ampleur, fondée sur la diffusion massive et accélérée du papier imprimé, et cette forme de communication artisanale qu’est le genre épistolaire, héritier de principes poétiques anciens et issu d’une civilisation à l’espace-temps radicalement différent ? La lettre et la presse a fait le pari de montrer toute la pertinence scientifique qu’il y avait à rapprocher ces deux objets ; un très grand profit peut en effet être retiré d’une comparaison entre l’expression de l’intime et la médiatisation du collectif. Interroger ce qui lie la lettre à la presse, c’est en effet se donner les moyens de mieux comprendre les grandes évolutions médiatiques qui se déroulent au XIXe siècle et que l’histoire culturelle et l’histoire littéraire sont en train de revisiter depuis quelques années1.

3Malgré d’immenses progrès effectués ces dernières années par la recherche, on peut toujours ressentir une certaine insatisfaction : beaucoup de sources sur le XIXe siècle médiatique sont encore largement inexploitées, à commencer par l’immense corpus de ceux que l’on pourrait appeler les « épistoliers-écrivains-journalistes » : il n’est guère d’autre manière de décrire convenablement ces hommes de lettres pour qui la lettre, la littérature et le journal sont l’horizon de l’écriture au quotidien. À ce jour, l’écrivain-journaliste commence à être assez bien connu2, l’écrivain-épistolier aussi3, mais que sait-on de cet être résolument protéïforme – mais pourtant bien réel – qui pratiquait sans complexe toutes ces écritures et ces supports ? En somme, bien peu de choses, lacune que voudrait combler le présent dossier, au moins partiellement, en proposant la (re)lecture de corpus épistolaires d’écrivains sous l’angle d’une attention portée à ce que ces lettres peuvent dire du journal.

4Entre les procédés de fictionnalisation du journalisme (romans, mémoires et souvenirs) d’un côté, et de l’autre les divers textes d’essais, d’enquêtes ou encore les premières historiographies, les correspondances sont peut-être un chaînon manquant. Un lieu où dans la diversité des interactions, des situations et des poétiques, s’élaborent des imaginaires aussi bien que s’appréhendent des pratiques. Il semblait dès lors essentiel de convier les chercheurs à réfléchir à cette chose potentiellement révélatrice qu’est la lettre du journaliste/au journaliste, où se donnent à lire, on peut l’espérer, des actions, des gestes posés très concrètement au cœur de la cuisine du journal – mais aussi bien souvent des imaginaires sociaux, une conception de l’espace public, de la politique et aussi une interprétation de la culture médiatique, que l’on peut appréhender à hauteur d’individu.

5Inévitablement, s’est imposée la nécessité d’ouvrir la réflexion à toutes les interactions entre la culture de l’intime et la culture médiatique. Elles sont, on le sait, indissolublement liées : l’histoire du sujet dans la modernité accompagne historiquement l’évolution et la massification des procédés de communication. Bien des éléments sont à prendre en compte et ce dossier ne pouvait prétendre les traiter exhaustivement. Sont abordées ici des questions comme celles de l’identité féminine dans la culture médiatique, comme celle de la construction de l’image et de la personnalité publique, comme celle encore de la conception que se font les lecteurs, anonymes, des journaux et des journalistes – fascinantes correspondances qui font écho à la lettre à l’écrivain : la lettre au journaliste, la lettre au reporter.

6Dire d’une société qu’elle est « médiatique » ne va pas de soi et se discute ; mais la naissance d’une « conscience médiatique » et du sentiment d’habiter un monde quadrillé par les médias, tel qu’il peut éventuellement se lire au cœur des correspondances, est d’un intérêt capital. À terme il est sans doute essentiel que l’histoire de la presse soit aussi une histoire de ses appropriations par les « anonymes » – pas simplement une histoire de la lecture par ailleurs déjà bien balisée –, mais aussi ce que l’on pourrait appeler une histoire de la sensibilité médiatique, laquelle ressemblerait quelque peu à cette enquête sur les « usages ordinaires » des médias comme l’a proposé tout récemment Vincent Goulet4. Pour une période reculée comme celle du XIXe siècle, la correspondance des journalistes et des lecteurs de tous les jours doit nécessairement être le point de départ d’une telle enquête.

7Au XIXe siècle, la lettre va donc s’imposer avec son héritage, ses codes et les pratiques qui en régissent la rédaction comme un outil formidablement malléable, adaptable aux nouvelles contraintes de l’objet périodique. Se produit ainsi une rencontre inattendue : l’expression de l’intime, relevant traditionnellement de la sphère féminine, s’impose au cœur de la sphère publique, traditionnellement masculine – même s’il faut prendre ces cloisonnements avec prudence. À partir de la matrice de l’intime en effet s’inventent des genres et des poétiques médiatiques, dont ce numéro traite abondamment : la lettre de lecteur, la lettre ouverte, bien sûr, mais aussi la causerie, la chronique, le premier-Paris ; s’inventent des rubriques : « le courrier des lecteurs », « le courrier des théâtres », par exemple. Tout cela s’accompagne de postures, inlassablement tissées et retissées dans le discours : le correspondant, le chroniqueur, bientôt l’éditorialiste, qui tous occupent un rôle-clef dans la scénographie du journal. Grâce à la lettre, s’inventent ainsi certaines modalités de l’interlocution médiatique et se dessine l’identité publique de l’écrivain-journaliste : celui-ci y puise des procédés poétiques et esthétiques de l’expression de soi, il dialogue avec ses lecteurs qu’il fait intervenir dans ses articles par la médiation épistolaire, ou encore il se tait un instant, pour céder la place à son lecteur et à sa lettre (parfois fictive, on le sait). Ce dossier permet donc de retrouver et de compléter, sous un angle nouveau et grâce à un corpus renouvelé, les acquis de la recherche sur les poétiques journalistiques5, notamment.

8Présentons maintenant brièvement les contributions du dossier. Les cinq premiers articles traitent de la lettre comme médiation médiatique, c’est-à-dire en tant que texte présent au cœur du journal, sous diverses formes, et faisant jonction entre le journal et ses lecteurs. Éric Wauters propose ainsi un panorama des usages de la lettre dans le journal, de la Révolution à la Restauration, panorama repris par Alain Vaillant pour les périodes ultérieures du XIXe siècle. Il en ressort des pratiques variées, avec des moments charnières (la fin du XVIIIe siècle ; les années 1830-1850). L’importance de la lettre vers le mitan du siècle est confirmée par les études de cas menées par Sarah Mombert, qui se penche sur la rubrique « Correspondance » du Mousquetaire d’Alexandre Dumas, ainsi que par Catherine Nesci, qui étudie les usages de la lettre dans certains journaux féminins saint-simoniens des années 1830. Yoan Vérilhac aborde pour sa part des enquêtes du Supplément littéraire du Figaro de l’année 1888, alors que la rédaction du journal, à l’occasion d’une série d’enquêtes, entre en interaction avec ses lecteurs par l’intermédiaire de la publication de correspondances.

9Les contributions suivantes (« 2. La lettre comme laboratoire ») permettent d’apprécier la manière dont l’écriture épistolaire est au cœur du journal, et ce à double titre : d’une part en tant que matrice de l’écriture journalistique, ce qui se vérifie de manière particulièrement nette chez Stendhal, comme le montre Brigitte Diaz, ainsi que chez George Sand dont la lettre est souvent un laboratoire pour l’article (Marie-Ève Thérenty). Chantal Savoie et Julie Roy arrivent à des conclusions relativement similaires mais pour un corpus fort différent, celui de la presse des couventines du Québec au tournant du XXe siècle : la poétique de la lettre a fortement contribué à façonner les écritures journalistiques au féminin, alors que les écrivaines commencent à faire leur place dans la production littéraire du temps. D’autre part, la lettre est un outil qui préside à la fabrique du journal et à son organisation ; sa lecture permet dès lors de mieux comprendre le fonctionnement des entreprises de presse. On l’appréciera dans la longue carrière d’Édouard Charton, fondateur du Magasin pittoresque en 1833, dont Marie-Laure Aurenche retrace les grands moments à travers une correspondance qu’elle a par ailleurs magistralement éditée6 ; Estelle Bertherau aborde de son côté la fabrique des journaux traditionnalistes à travers les lettres de Pierre-Sébastien Laurentie, rédacteur en chef de La Quotidienne. Au travers d’une correspondance prolifique – plus de 12 000 lettres – se révèlent un parcours et des réseaux catholiques qui utilisent la modernité médiatique afin d’affirmer leurs convictions. Suit la contribution de Frédéric Da Silva, portant sur la présence de Bonnetain au Supplément littéraire du Figaro : la correspondance permet ici d’apprécier les pratiques d’un secrétaire de rédaction, ses relations avec le rédacteur en chef (Antonin Périvier) et avec les écrivains qui collaborent au Supplément. Sylvie Brodziak lève pour sa part le voile sur un pan des activités journalistiques encore peu connues de Georges Clemenceau, soit ses activités de correspondant américain du Temps à la fin des années 1860.

10Par la suite (« 3. La lettre entre presse, politique et histoire »), quatre articles abordent l’horizon politique de diverses pratiques épistolaires médiatisées. Marie-Frédérique Desbiens revient sur l’épisode des Rébellions de 1837-1838 au Canada, alors que la correspondance du Chevalier de Lorimier, publiée dans la presse peu après sa pendaison en 1839, se transforme progressivement en monument de l’histoire littéraire. C’est aussi le contexte canadien qui retient l’attention de Mylène Bédard : l’étude de la correspondance de Julie Bruneau-Papineau, épouse de l’homme politique Louis-Joseph Papineau, permet de mettre en relief la présence capitale des journaux dans le propos de ces lettres – largement cités et commentés par l’épistolière – et de poser ainsi l’hypothèse de la formation d’un sujet politique féminin. Cette imbrication du privé et du politique est également au cœur de l’article suivant : Maurice Gasnier y présente la fortune d’une correspondance que la princesse lombarde Cristina Trivulzio di Belgiojoso a entretenu avec une amie parisienne, Caroline Jaubert, correspondance qui ne nous est parvenue que par sa publication, souhaitée par la princesse, par le National en 1850 : l’expression de l’intime trouvait alors une seconde vie, publique et politique, dont Gasnier retrace les échos médiatiques. Enfin, Éloïse Pontbriand analyse les « lettres de Bordeaux » que rédige Zola en 1871 et qu’il publie à La Cloche et au Sémaphore de Marseille : ces textes plongent au cœur d’une vie sociale que les événements bousculent profondément. Pour l’occasion Zola se fait chroniqueur politique, adaptant son propos au journal qui l’accueille.

11Les six contributions suivantes (« 4. La lettre de l’écrivain-journaliste ») nous amènent au cœur des lettres médiatiques d’écrivains-journalistes. Il a paru à propos de déroger quelque peu au mandat de Médias 19 et de faire remonter cette réflexion à l’Ancien Régime – tout en ayant conscience par ailleurs que les racines historiques de l’ensemble de ce dossier plongent bien avant le XIXe siècle. Mélinda Caron aborde ainsi la question de la présence du genre épistolaire dans certains périodiques littéraires des XVIIe et XVIIIe siècle. José-Luis Diaz poursuit la réflexion en synthétisant d’une part les pratiques épistolaires médiatiques telles qu’elles ont cours à partir du début du XIXe siècle, et d’autre part en prenant pour cas exemplaire celui, entre lettre et causerie, du « Courrier de Paris » que le vicomte de Launay – Delphine de Girardin – fait paraître dans La Presse à partir de 1836. Ce corpus est également abordé par Elisheva Rosen, mais dans la perspective d’un support modifié, entre parution en feuilleton et mise en recueil, lequel a contribué à façonner la réception de ces textes qui ont fait triompher la présence du modèle épistolaire dans la presse du XIXe siècle. Olivier Bara s’intéresse pour sa part à un corpus de lettres publiées par George Sand et dans lesquelles l’écrivaine opte pour la forme épistolaire afin de traiter des questions de création dramatique ; la lettre a été un outil de médiation importante pour Sand, qui construisait ainsi sa propre figure médiatique de femme de spectacle. Maxime Prévost nous ramène au cas d’Alexandre Dumas : sur le modèle épistolaire, Dumas a rédigé en 1864 des causeries pour Le Grand Journal, lettres-chroniques qui visaient, montre Prévost, à rappeler discrètement, sous la familiarité de ton et de propos, les ambitions politiques et messianiques généralement déçues de cet « écrivain-orchestrateur ». Corina Sandu enfin s’est proposé d’analyser les correspondances d’écrivains-journalistes impliqués dans certains scandales littéraires de la fin du siècle ; elle montre que ce discours de l’intime conserve les marques du discours public pamphlétaires dont usent par ailleurs les écrivains dans leurs débats médiatiques, autre preuve que poétiques épistolaire et journalistique sont intimement liées.

12La cinquième et dernière section du dossier (« La lettre au(x) journaliste(s) ») aborde les correspondances de lecteurs. Phénomène connexe de la lettre à l’écrivain, la lettre au journaliste paraît avoir connu très tôt une fortune appréciable. L’analyse d’un tel corpus, encore largement inédit et dont les contours nous sont mal connus, permet de ressaisir les appropriations de la culture médiatique par des lecteurs anonymes. Paul Rowe s’est intéressé aux lettres que les rédacteurs saint-simoniens du Globe recevaient de leurs lecteurs alors que ce journal souhaitait resserrer ses liens avec eux ; ce ne sont donc pas des lettres rédigées spontanément puisqu’elles répondent à un appel du Globe, mais elles montrent néanmoins la relation qui pouvait s’instaurer, par la médiation de la lettre, entre les journalistes et leurs lecteurs. Les deux derniers articles du dossier abordent plus précisément la question des lettres spontanées : celles que recevaient l’ultramontain québécois Jules-Paul Tardivel, directeur du journal La Vérité (Dominique Marquis), et celles que les lecteurs envoyaient au grand reporter Albert Londres, indéniablement l’une des plus grandes « stars » du journalisme du premier tiers du XXe siècle (Valériane Milloz).

13Tout en souhaitant au lecteur qu’il prenne plaisir à découvrir ainsi les multiples facettes d’une culture médiatique « épistolarisée », terminons cette introduction par quelques remerciements. Les journées de mai 2010 à Québec ont reçu le soutien financier et logistique de plusieurs personnes et institutions, à qui j’aimerais exprimer ma profonde gratitude, en commençant par Véronique Juneau, étudiante de doctorat, et Anne-Marie Bouchard, stagiaire postdoctorale. Merci à la Faculté des lettres et au Département des littératures de l’Université Laval pour leur soutien financier, de même qu’au Conseil de recherche en sciences humaines du Canada. Et que les participants de ce colloque soient remerciés pour l’ensemble de ces interventions qui ont permis de renouveler le regard que la recherche porte sur l’histoire de la culture médiatique.

14(Université Laval)

Notes

1  Voir Alain Vaillant et Dominique Kalifa, « Pour une histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle », Le Temps des Médias, n°2, 2004, p. 197-214.

2  Les travaux sont abondants ; bornons-nous à citer la synthèse de Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, L’Écrivain-journaliste au XIXe siècle, un mutant des lettres, Saint-Étienne, Éditions des Cahiers intempestifs, « Lieux littéraires », 2003 ; ou encore la récente livraison de la revue belge Textyle : Paul Aron (dir.), Les Écrivains-journalistes, no 39, 2010.

3  Ici aussi la bibliographie est imposante ; citons simplement la synthèse de Brigitte Diaz, L’Épistolaire ou la pensée nomade. Formes et fonctions de la correspondance dans quelques parcours d’écrivains au XIXe siècle, Paris, PUF, 2002 ; et encore, pour un aperçu plus global des pratiques épistolaires, le collectif dirigé par Roger Chartier, La correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, Paris, Fayard, 1991.

4  Voir Vincent Goulet, Médias et classes populaires. Les usages ordinaires des informations, Paris, INA, coll. « Médias essais », 2010.

5  Marie-Ève Thérenty, La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 2007.

6  Marie-Laure Aurenche, Correspondance générale d’Édouard Charton, 2 vol., Paris, Champion, 2008.

Pour citer ce document

Guillaume Pinson, «Présentation du dossier», Médias 19 [En ligne], Guillaume Pinson (dir.), La lettre et la presse : poétique de l’intime et culture médiatique, Publications, mis à jour le : 03/07/2012, URL : http://www.medias19.org/index.php?id=424.

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