1889. Un état du discours social

Chapitre 5. La division du travail discursif

Table des matières

Je suis parti d'une volonté d'aperception de la totalité, englobant dans une économie générale des discours ces domaines que l'on isole d'ordinaire : la politique, les lettres, la philosophie, les écrits scientifiques : tout ce qui ne peut subsister qu'en niant largement sa dépendance à la production « profane », en assurant sa compartimentation et en spécifiant ses enjeux. Il est essentiel de chercher à établir pourquoi – avec quelles justifications apparentes et quelles logiques profondes – ces compartimentations s'opèrent et comment leur maintien est assuré par les agents opérant dans un champ déterminé, quels que soient les antagonismes qui les opposent par ailleurs. Tout texte porte ainsi la couture et les reprises de « collages » de fragments erratiques du discours social, intégrés à un telos particulier. Le discours social est à voir comme une coexistence de genres et de champs aux langages fortement marqués et aux finalités établies et reconnues, où un trafic plus ou moins occulté fait circuler des formules et des thèmes dont les déplacements et les avatars renforcent l'effet global d'hégémonie.

Si nous avons surtout envisagé au chapitre 1 des faits de cohésion transdiscursive, de transintelligibilité, il faut maintenant aborder le revers de ce point de vue par les formes réglées de la dissimilation des discours, c'est‑à‑dire la division du travail discursif ou sa topologie1. Cette division est également un variable historique. Ici s'inscrit aussi le marquage axio‑sociologique des productions discursives en : distingué/trivial, majeur/mineur, lettré/populaire, etc. Toute la topologie et l'autonomie relative de chaque secteur sont renforcées par des « esprits de corps », « esprits de caste », « styles de la maison », « esprits de boutiques » et « climats d'idées » sectoriels.

Le discours social est divisé en champs et ces champs eux‑mêmes forment un système de genres, de discours et de « styles », le tout formant alors un système de systèmes, une topographie (Faye) ou un polysystème (Even‑Zohar). Chaque entité discursive peut se caractériser par une axiomatique propre, un champ où elle s'insère, un statut culturel, des attaches institutionnelles, une fonction dans la circulation des idéologèmes comme dispositif intertextuel particulier, une idéologie immanente lui conférant mandat et légitimation, une tradition propre sur laquelle cette idéologie brode, des intervenants attitrés avec leurs prestiges particuliers et leurs habiletés. Chaque champ discursif dispose d'enjeux communs et constitue une communauté qui exploite des thèmes et des stratégies, exige des droits d'entrée, procure une homologation des produits et maintient un certain cloisonnement destiné à conserver l'identité de la production. L'hégémonie est ici ce qui maintient la division en champs et en discours, qui arbitre entre eux et règle leur coexistence.

Champs discursifs

Les champs sont des réalités socio‑institutionnelles lesquelles regroupent en un sous‑système des genres et des discours. La logique de ces systèmes est totalement historique : rien n'est par nature d'ordre « littéraire » plutôt que d'un autre ordre. C'est l'arbitraire culturel de 1889 qui fait que « le Salon », la critique d'art est un genre littéraire de plein droit, de même qu'avec Édouard Drumont, le pamphlet antisémite appartient bel et bien au système littéraire. Ce concept de champ, nous l'empruntons à Pierre Bourdieu : un champ est un marché économico‑symbolique où des enjeux communs se proposent, où des pratiques vont s'échanger et des capitaux s'accumuler selon une fixation immanente des « prix ». Ces espaces structurés, avec leurs agents propres, où se déplace de l'énergie sociale et où agissent des forces d'un genre déterminé, se déploient autour d'appareils et d'institutions donnés. Nous pensons surtout à des champs de production discursive en nous souvenant toutefois que leur production est codéterminée par la demande des champs de consommation avec une dialectique opérante entre les goûts et les dispositions réceptives préexistantes et la concrétisation de ces goûts par le champ de production même.

Les champs ne sont pas des collectivités « harmonieuses », mais des espaces où des idées « se posent en s'opposant » (Fichte), où des pratiques se heurtent à d'autres pratiques2. Du point de vue de l'analyse des discours, le champ sera défini comme l'ensemble des éléments qui rendent institutionnellement possible la formation, le contrôle et la légitimation d'un sous‑système de discours, et confère un statut de reconnaissance aux agents qui y opèrent, formant un compagnonnage conflictuel autour des enjeux communs. Les discours regroupés dans les champs n'y sont pas regroupés aléatoirement : remplissant des fonctions connexes, ces discours ont entre eux des traits communs, pragmatiques, rhétoriques et thématiques ; ils ont aussi en commun une doctrine légitimante, une « idéologie de champ » qui attribue à celui‑ci son objet propre : l'Art, la Politique, l'Actualité, le Savoir... Légitimation interne à quoi correspond la fonction d'homologation des produits qui est un des grands enjeux du champ lui‑même. Vu de l'extérieur, tout champ est un dispositif de raréfaction et de censure : il fixe ce qui est nommable et innommable, idoine et étranger, « dans les formes » et hors des formes3. C'est au niveau des champs que se détermine aussi ce qui pourra passer des « influences étrangères » et comment celles‑ci (darwinisme, wagnérisme, roman russe, psychologie allemande de l'inconscient, théâtre ibsenien...) seront filtrées, nationalisées.

Conflits frontaliers

Pour prolonger l'image territoriale, on peut noter en certains lieux des points d'accrochage, parcourir des zones floues qui sont plus ou moins res nullius ou en condominium, par exemple entre la littérature et le journalisme (du côté de la chronique, de la satire) et assister à de véritables conflits intersectoriels. On verra par exemple l'âpre dispute entre philosophie (possédante) et médecine (prétendante) pour s'annexer le secteur de bon rapport de la psychologie, modernisée en « psychologie expérimentale ». On peut voir aussi des irruptions qui désorganisent complètement l'organisation d'un champ donné : au premier chef, l'invasion du boulangisme dans le champ politique (voir chapitre 23).

Grands secteurs de la topologie

Dans les sociétés du siècle passé (avant que la logique de la Kulturindustrie soit venue remanier tout cela), on identifie cinq grands champs : 1. le journalisme ou plus largement la publicistique, secteur de l'actualité, de la sphère publique, carrefour où éclosent souvent et se diffusent en tout cas les idéologies les plus dynamiques, où les énoncés venus des champs ésotériques connaissent la publicité et la trivialisation (voir chapitres 23-32) ; 2. le secteur politique en symbiose partielle avec le précédent (voir chapitres 33-34) ; 3. la littérature (voir chapitres 35-37) ; 4. la philosophie (dont une à une les sciences « positives » se sont séparées par un processus qui remonte à la Renaissance et qui semble presque accompli à la fin du siècle passé) (voir chapitre 38) ; 5. les sciences, avec toutes les subdivisions disciplinaires (voir chapitres 39‑40).

Ces secteurs, subdivisés en discours, écoles ou tendances, sont surdéterminés par la logique de l'ésotérique et du profane et par des stratégies de sophistication ou de banalisation, de même que, dans les différents champs, l'évolution des topiques et des rhétoriques est engendrée par le conflit permanent entre les « tenants » et les « entrants », les puissances établies et leurs jeunes challengers.

En marge du système central des grands secteurs canoniques, on inscrira les ghettos, entreprises de production infra‑canonique pour les trois grandes classes de culturellement faibles, auxquels on réserve des formes médiocres et édulcorées de la chose imprimée : production pour les femmes (de la revue de mode au roman sentimental), pour la jeunesse et pour les plèbes (presse à un sou, café‑concert, roman populaire, etc.). Ces ghettos transposent ad usum pauperi la structure des grands secteurs canoniques (voir chapitres 43‑47).

Un autre type de marginalité est constitué par les contre‑discours, groupuscules et dissidences, renfermés sur une logique de résistance et d'opposition à certains aspects de l'hégémonie. De ces dissidences, nous esquisserons plus loin les caractères et évaluerons les degrés d'autonomie (voir chapitres 41‑42).

Genres et discours

Rien de ce qui se dit dans une société ne peut se dire identiquement partout. Ce qu'écrit un philosophe, un essayiste, il ne pourrait le « traduire » en vaudevilles ou en élégies ! Cela est essentiel et c'est l'aspect de la production discursive le plus sous‑estimé par les théoriciens de l'« idéologie ».

Mandements épiscopaux, chroniques parisiennes, professions de foi électorales, chansonnettes grivoises, pamphlets antisémites, propagande républicaine, romans lettrés ou populaires, nouvelles à la main, traités de psychologie expérimentale, grammaires scolaires : les entités discursives identifiables forment un ensemble bariolé et d'une variété difficile à maîtriser. La tradition littéraire connaît des genres là où dans les secteurs politiques, scientifiques, publicistiques on parlera plutôt de discours. Les deux termes visent le même niveau systémique. Un genre/discours est un ensemble organisé de règles et un répertoire produisant des textes, une configuration stable et spécifique de procédés compositionnels, de thèmes et de formes avec une certaine dominante. Un discours sera identifié si un faisceau de traits récurrents semble rendre raison de différentes stratégies qui se déploient dans un corpus de textes concrets. Un discours est donc un idéaltype défini notamment par l'extrapolation de noyaux minimaux qu'on peut appeler micro‑récits, canevas, sociodrames, idéologèmes nucléaires. Chaque complexe discursif se donne un objet, mais cet objet (la conspiration juive, la « season » mondaine, le « Salon », la suggestion hypnotique, l'hystérie...) est immanent au discours, engendré par lui sous la régulation de l'hégémonie générale. Autour de cet objet propre, se déploie une inventio qui en fixe les règles de développement, et lui donne une « richesse », une « épaisseur ». Par rapport aux énoncés, aux textes, aux œuvres, le discours est un système modélisant déterminant un dicible local, de sorte que seules certaines thématisations peuvent s'y exprimer. Il n'est pas de Gattungspoetik qui puisse s'isoler d'une sociologie des discours.

Une forme discursive ne saurait être confondue avec une opinion, une vision du monde, mais les invariants du genre littéraire donné par exemple entrent cependant en résonnance avec certaines maximes élémentaires. L'épopée, le récit picaresque, le gothic novel, le roman réaliste, malgré la variabilité de leurs formes, correspondent à certaines thèses existentielles et certains paradigmes gnoséologiques.

La définition idéaltypique ci‑dessus doit se corriger cependant par deux spécifications.

1. Tout discours est une entité dynamique et labile, en constante réfection. Chaque texte nouveau qui est produit dans la logique d'un genre, actualise celui‑ci en modifiant légèrement sa formule et en réalisant par là sa spécificité.

Un texte n'est pas reproduction passive d'un système discursif mais « compréhension responsive » et réactivation dans une pertinence conjoncturelle propre.

2. Tout discours est un dispositif interdiscursif, perméable à la migration d'idéologèmes qu'il adapte à son telos propre et partageant des stratégies avec des discours contigus ou parents et, de proche en proche, avec le système hégémonique entier.

Ces précisions m'amènent à adhérer pleinement à la définition du « complexe discursif » chez Patrick Tort, laquelle s'oppose à la conception, trop systémique et autonomisante, de la « formation discursive » chez Foucault.

J'appelle complexe discursif un ensemble non clos d'énoncés susceptibles dans un premier temps d'être ramenés à la forme nucléaire d'une expression prédicative [par exemple : « Une société est un organisme »] et dont les déterminations sont de nature économique, politique, idéologique et scientifique, sans qu'on puisse a priori en reconnaître la hiérarchie réelle dans ce qu'avance le discours lui‑même4.

Un discours – Tort pense ici aux discours scientifiques, mais nous généralisons sans hésiter – est comme un « faisceau d'isoglosses » délimitant une configuration sans contour tranché ; c'est un « réseau ouvert de déterminations discursives et transdiscursives qui ne se laissent limiter dans leurs opérations » ni par les clôtures de la disciplinarité ni par celles des périodisations.

« Idéologie » : emploi qui sera fait de ce terme

On sait combien le mot passe‑partout d'« idéologie » est embarrassant dans son flou et sa polysémie. Tout d'abord dans des expressions comme l'« idéologie bourgeoise », l'« idéologie victorienne », etc., il peut en effet dénoter, de façon un peu indécise, ce que nous nommons le discours social global d'un état de société donné. Appelons cet emploi « idéologie 1 ». Il y a un autre usage fréquent du mot, celui qui parle non de l'« idéologie » d'une époque entière, mais d'une idéologie, comme d'une classe de textes et d'énoncés. Ces deux emplois, le global et le sectoriel, sont abondamment attestés et sont déjà sources de malentendus. Prenons donc « idéologie 2 », = une idéologie déterminée. Il convient alors de voir si ce terme d'« idéologie 2 », mis en face de « discours », « complexe discursif » conserve une valeur distinctive, c'est‑à‑dire s'il est à propos de parler des « discours antisémite, anticlérical » ou ad libitum des « idéologies antisémite, anticléricale » etc. Les deux termes pourraient être synonymes ; celui d'idéologie conservant une valeur de péjoration : saisie « sous‑dialectique » de la réalité (Gabel) ; discours engendrant une croyance qui dissimule ses intérêts et ses fins ; travail d'occultation du réel, travestissement intéressé (Vidal)... Nous croyons qu'avec cette nuance de péjoration par référence aux intérêts sociaux investis dans du discours, l'emploi concomitant de « discours » et d'« idéologie » ne distingue rien de précis et ne peut que conduire à des malentendus. L'analyse socio‑discursive pose en effet qu'il y a des intérêts sociaux, des rapports de force et des croyances historiquement déterminées dans tout secteur discursif. Le genre romanesque de littérature canonique, le discours de la chronique mondaine, le discours médical sur l'hystérie, le discours « scientifique » du darwinisme social ne sont pas moins pétris par des enjeux identifiables, par des manières de connaître et de textualiser le connu propres à une conjoncture historique donnée, que ne le sont les idéologies du radicalisme républicain, de l'antisémitisme ou du Règne du Sacré Cœur chez les catholiques. On pourrait suggérer que la « chronique mondaine » semble moins idéologique, de façon moins patente, moins virulente, moins éhontée que ne l'est le « pamphlet antisémite »... Mais il s'agirait d'une perspective naïve que l'analyse socio‑discursive est censée venir réélaborer et finalement contredire. En termes de saisie « sous‑dialectique » du réel, de construction du réel sous l'influence de contraintes propres à un état des rapports sociaux, il n'est pas certain que des slogans comme « la France aux Français » soient finalement « plus » idéologiques que « La Marquise sortit à cinq heures... » Certes, ces énoncés (et la logique discursive qui les englobe) ne sont pas de même nature, ils n'ont pas les mêmes « charmes », ni le même « style », ils ne s'adressent pas aux mêmes publics. Mais le fait de parler de plus ou de moins d'idéologie dans ces éléments discursifs n'a tout simplement pas beaucoup de sens.

Il nous faut donc, ne serait‑ce pour des motifs de clarté et de précision, renoncer à l'emploi d'« idéologie » au sens 1 comme quasi‑synonyme de « la totalité du discours de la société sur elle‑même » (Vidal), c'est‑à‑dire ce que nous nommons le discours social, et au sens 2, dénotant tel ou tel complexe discursif abordé sous les points de vue complémentaires de a) son inadéquation au « réel », b) des intérêts sociaux qu'il est censé recéler et dissimuler.

Si l'on réexamine une définition « classique » de l'idéologie, celle formulée par Louis Althusser, – définition que l'on trouve répétée partout –, on constate qu'elle a justement ce défaut de pouvoir s'appliquer, avec des différences qui restent latentes, à tout complexe discursif, de la chronique de mode à l'antisémitisme doctrinaire !

Une idéologie est un système (possédant sa logique et sa rigueur propres) de représentations (images, mythes, idées ou concepts selon les cas), doué d'une existence et d'un rôle historique au sein d'une société donnée5.

On sent que ce qu'Althusser cherche à identifier ce sont plutôt ces « doctrines », ces « systèmes », ces « visions du monde » directement liés à des enjeux de pouvoir, sans cependant qu'il eût voulu nier qu'il y a « de l'idéologie » dans la chronique de mode, dans le récit de voyage ou dans le roman d'aventure scientifique...

De la même façon, la définition d'Alain Badiou, – qui vise en contexte les « idéologies scientifiques », pour notre époque, le darwinisme social, ou la sociologie de Le Play, ou la neurologie de la Salpétrière) – pourrait mutatis mutandis, s'appliquer à tout complexe discursif, tout style générique ou même à des genres littéraires :

[L'idéologie est] un système de représentations dont la fonction est pratico‑sociale et qui s'auto‑désigne dans un ensemble de notions6.

Tout discours peut être vu comme un « système de représentations », lequel a sa « logique propre » et qui est doué d'un « rôle historique » – ou plutôt le problème réside dans l'appréciation de ce « rôle historique ». La grande chronique mondaine du Figaro remplit sans doute un modeste « rôle historique », mais les représentations qu'elle charrie sont chargées d'une « fonction sociale » inséparable des « images » et des « valeurs » qu'elle comporte, et cette fonction sociale est – combien visiblement ! – liée à des intérêts de classe. On sent pourtant que, dans le discours social, ce genre de journalisme distingué n'a ni la même nature ni la même fonction que « l'idéologie du Progrès » ou « l'idéologie antimaçonnique ». Ces réflexions amènent à conclure que le terme d'« idéologie » va demeurer pertinent et nécessaire, mais non pour les motifs implicites dans les définitions qui font autorité.

(À ce stade de la discussion, nous ne voyons pas non plus l'intérêt de regrouper, comme le fait Pierre Zima, sous le terme unique de « sociolectes » autant ce que les linguistes appellent de ce nom, – dialectes sociaux et « jargons » professionnels –, que les genres discursifs, oral et écrit, ou encore les idéologies‑doctrines.)

Il reste enfin à disposer d'une autre « définition », latente dans celles qui précèdent et qui se retrouve dans l'entrée particulièrement confuse, du dictionnaire Robert :

Ensemble des idées, des croyances et des doctrines propres à une époque, à une société ou à une classe.

L'énumération à trois termes de cet « ensemble » (=idéologie 1) n'est pas claire. Pour les deux premiers termes, il va de soi qu'il faut les comprendre comme concomitants, qu'il ne saurait y avoir des « idées » propres à une époque sans l'être à une société et vice‑versa ! Que dire du troisième terme ? Ou bien il faut le prendre comme allant en composition avec les deux premiers et – « les idées dominantes d'une époque étant les idées de la classe dominante » – dire qu'il s'agit de l'ensemble des idées etc., propre à une société, avec sa structure de classe et sa classe dominante, à une époque donnée de son développement. On peut supposer cependant que le Robert utilise un « ou » disjonctif : cette disjonction apparaît dans l'histoire de la réflexion marxiste : les idées dominantes d'une époque sont celles de la classe dominante, mais cependant chaque classe possèderait en propre ses « idées, croyances, doctrines », les classes dominées ayant leurs propres idées (dominées ?) et les classes intermédiaires ayant aussi leurs valeurs et manières de voir (« idéologie 3 »). On a souvent évoqué « l(es) idéologie(s) petite(s)‑bourgeoise(s) », et l'on rencontre parfois l'expression d'« idéologie ouvrière » (ou d'« idéologies paysannes » reflétant, elles, des « mentalités » ad hoc).

La perspective que nous développons dans ce livre ne nie certes pas l'existence de « manières de voir », attitudes et mentalités propres aux classes et groupes sociaux, mais elle rejette à coup sûr la thèse, prise littéralement, que le discours social dans son système hégémonique soit fait « des idées de la classe dominante » : le discours social est social en ceci justement qu'il s'adresse au groupe pris collectivement ; dire que les idées qui s'y imposent sont celles de la classe dominante n'est ni faux ni vrai, c'est de l'ordre du « même‑pas‑faux ». La culture d'une société de classes n'est aucunement constituée d'une stratification d'idéologies propres à chaque classe : idéologie bourgeoise, idéologie petite‑bourgeoise, idéologie prolétarienne, etc. Tout ce qui précède vise à rejeter une telle construction stratigraphique des faits culturels.

Au bout de cette réflexion, il me paraît avoir l'emploi du terme d'« idéologie » dans un quatrième sens, courant et finalement le seul précis, où il ne se confond pas avec « genre » ou « discours » mais se définit par rapport à ces notions. Nous appellerons idéologie, dans la division du discours social, une topique (un « sujet » et un cortège de prédicats) qui peut se systématiser dans un genre discursif ad hoc (« littératures » antisémite, antimaçonnique ; propagande du progrès républicain ; doctrine collectiviste...) mais qui a une diffusion plus large, qui broche sur plusieurs genres déterminés, qui vient s'inscrire en des versions successives dans la politique, le journalisme, la littérature, les sciences... Ainsi, de l'antisémitisme : à côté des pamphlets qui développent systématiquement la « philosophie sociale » antisémite, il y a une dispersion d'énoncés hostiles aux Juifs et formant un ensemble coïntelligible à travers tous les champs discursifs. Ainsi encore de la misogynie : il n'est pas besoin de publications doctrinaires en ce domaine ; la thèse de l'infériorité des femmes, la vision crépusculaire de la « fin d'un sexe » sont partout et, du boulevardier au médecin positiviste, les mêmes énoncés se repassent (voir chapitre 22). Nous appellerons « idéologies » ces dispositifs multigénériques qui organisent une nébuleuse prédicative autour d'un noyau‑thème7. Ces « idéologies » ont toutes une fonction quasi‑politique ; elles servent d'explication partielle ou totale de la conjoncture, elles représentent un enjeu de pouvoir et dès lors, elles sont en rapport direct avec la préservation ou la subversion des grands ordres et appareils de la société, l'État d'abord, mais aussi les institutions de la société civile. C'est en quoi on pourra aussi parler d'une idéologie, légitimatrice du groupe règnant, propre à chaque « champ » discursif : idéologie littéraire (identique à la doctrine esthétique dominante), idéologie scientifique (justifiant la précellence de la science et imposant une conception, appelée ordinairement en 1889 « positiviste », de ses règles), idéologie de l'enseignement, du journalisme et de l'opinion publique, ou encore idéologie du champ philosophique (à ne pas confondre avec les doctrines et écoles philosophiques mêmes). Cette idéologie est partagée par tous les agents inscrits dans un champ ; c'est comme pour les philosophes du Mariage forcé : ils sont en désaccord sur tout, sauf sur la haute valeur de la philosophie, « idéologie » qui les réconcilie en un instant.

Historiosophies

Certaines idéologies tournent à l'historiosophie et il importe de voir lesquelles et dans quelles conditions. « Historiosophie », le terme est jargonnesque, mais il vaut mieux que « philosophie de l'histoire » qui semble se référer à un corpus ou à une œuvre déterminée. Ce sont les idéologies que certaines forces sociales muent en un principe explicatif omnivalent, les complexes idéologiques qui sont censés répondre aux questions globales : qui sommes‑nous, d'où venons‑nous, que se passe‑t‑il, où allons‑nous ? Ils traversent les horizons du passé, du présent et de l'avenir, ils forment un mythe sociogonique, une herméneutique, une futurologie, une doctrine d'action tout à la fois. Pour tout dire, l'historiosophie est le « stade suprême » de l'idéologie. Tendant au monopole explicatif, elle fonctionne à l'instar des religions et opère en effet pour ses « convertis » une révélation totale. Ainsi de l'antisémitisme, mais aussi de l'idéologie républicaine du progrès et de la lutte anticléricale, des socialismes comme du catholicisme intégriste du Syllabus. Si différentes que soient les histoires de ces idéologies, elles ont atteint à un moment donné l'état de doctrine‑qui‑a‑réponse‑à‑tout, qui sert d'interprétant universel, de cosmologie et d'éthique. Chaque historiosophie engendre un espace imaginaire spécifique qui lui confère l'apparence de la cohérence et de l'aséité.

Relations des discours entre eux : interdiscursivité

Les sous‑systèmes que nous nommons genres, discours, idéologies sont autonomes, au sens étymologique de ce mot : ils disposent de règles propres qui, historiquement, s'appuyent sur une tradition particulière. L'hégémonie leur impose un grand interdit qui est celui « du mélange des genres » : ne pas politiser la littérature, ne pas faire de la politique une mystique, ne pas poétiser le discours philosophique ; à chacun son métier. Cependant, de subtiles transgressions de cette règle peuvent s'observer. Sans que les secteurs discursifs soient des vases communiquants, entre eux s'établissent des « capillarités », des vecteurs de perméabilité ; des « chicanes » contrôlent divers points de passage, des dispositifs de transposition interdiscursive opèrent.

On introduira ici le concept de migrations pour décrire la diffusion de certains idéologèmes, axiologèmes et traits rhétoriques d'un genre à l'autre, d'un champ à un autre, avec l'adaptation de ces entités migrantes à la logique du champ d'arrivée et à son héritage de formes propres. Ainsi, du « médical » se trouve intégré et adapté aux pratiques littéraires ; des formes rhétoriques littéraires se trouvent empruntées par le journalisme ou par l'écriture scientifique ; des sujets d'actualité en migrant du journalisme, subissent un avatar philosophique, ou artistique ou savant. Les formes et les thèmes ne restent pas en place, alors même que la division du travail discursif dissimile les genres et les discours. Bien plus, les idéologèmes migrent à travers les positionnements idéologiques et s'adaptent aux divers antagonismes, de sorte que les débats mêmes semblent en confirmer la pertinence en s'en disputant la portée. L'idéologème de « la lutte pour la vie » est un axiome dans les sciences naturelles (et encore, entendu de façons différentes par les diverses écoles post‑lamarckiennes) ; il est un micro‑récit pour les genres romanesques et dramatiques ; il est devenu un moyen d'exégèse de l'« actualité » pour le journaliste. Il a sa variante libérale et sa variante socialisante. Il est polyvalent, versatile, sous l'apparence de l'identité, mais il impose aussi une certaine logique, un dénominateur commun. Il n'est pas dépourvu de contenu minimal et possède des « atomes crochus », une virtualité de se connecter avec tel et tel autre idéologème disponible. Dès lors, parce qu'il n'est ni un simple instrument qui permettrait de « penser ce qu'on veut », ni une monade à libre combinaison, il incline celui qui en use à certaines connexions, à certaines mises en relation, il a dans une conjoncture donnée, une valence qui prédétermine en partie l'usage qu'on peut en faire. Joubert comparait « les pensées » à des monnaies qui circulent dans la société, passant de cerveau en cerveau. La valeur d'échange des images, des idées et des opinions prime à coup sûr dans le discours social sur leur valeur d'usage. L'ensemble de ces migrations d'idées, de valeurs, de clichés, de micro‑textes, c'est ce que plus haut nous avons défini comme intertextualité et interdiscursivité.

Synergies, sociogrammes

Dans le même ordre d'idées, on pourra relever des synergies : plusieurs secteurs, plusieurs styles de thématisation convergent dans leur efficace et ne produisent que par leur coopération une évidence hégémonique. Prenons le cas, le plus facile à esquisser en quelques lignes, de la misogynie : des galanteries mufles du libertinage boulevardier aux diatribes positivistes de la médicalisation de la femme, aux avertissements des gens graves sur l'absurdité d'une émancipation contre nature, à la « production » des petites filles par les manuels scolaires, un grand nombre de dispositifs hétérogènes engendrent un nœud gordien d'idéologèmes intriqués – en stricte logique contradictoires parfois – mais qui sont coopérants et produisent ce que nous nommerons un sociogramme global. Le discours social, nous l'avons dit, ne tend pas vers de l'homogène, mais produit des hétérogénéités réglées et efficaces où diverses positions trouvent à contribuer.

Dans des travaux encore inédits, Claude Duchet définit ce qu'il entend par sociogramme dans les termes suivants : « Ensemble flou, instable, conflictuel, de représentations partielles, centrées autour d'un noyau thématique, en interaction les unes avec les autres. » Claude Duchet voit bien que l'objet essentiel qui s'offre à l'analyste des discours n'est pas d'abord ces grandes constructions doctrinaires auxquelles on a attribué le nom d'idéologies, pas plus que l'unité opératoire ne peut être ramenée d'emblée à des propositions élémentaires – maximes, idéologèmes, slogans, images – qui s'isoleraient de façon autonome dans l'univers des représentations discursives. L'objet premier pour l'analyste, ce sont ces concrétions interdiscursives par lesquelles, dans l'hétérogénéité, dans l'antagonisme latent sinon la cacophonie, les différents discours et les différentes idéologies thématisent, figurent et interprètent simultanément certains aspects de la vie sociale. D'où ce modèle du sociogramme où, à partir d'un noyau thématique, divergent des vecteurs de représentations‑interprétations portés par la logique de différents discours, le tout formant un ensemble instable, ne cessant de se transformer par dynamique interne et en phagocytant des éléments empruntés à des thématisations contiguës ; ensemble dont les éléments sont porteurs d'enjeux et de débats ; ensemble dont enfin les limites sont floues, dont les « frontières » ne sont aucunement étanches, la logique des sociogrammes étant surdéterminée par celle de la division des discours et des appareils idéologiques spécialisés et par l'hégémonie propre à un état de société. Je crois nécessaire de généraliser un peu la conception de Claude Duchet en posant que, dans son extension la plus large, le sociogramme peut être défini comme l'ensemble des vecteurs discursifs qui, chacun à sa façon, thématisent un objet doxique.

Aux fins de l'analyse, on peut voir ces sociogrammes comme composés d'un jeu d'idéologèmes, « la plus petite proposition intelligible et essentiellement antagoniste », fonctionnelle dans le discours social (F. Jameson, The Political Unconscious). La théorie reste à préciser ici, car le sujet d'un sociogramme n'est pas produit par la simple « mêmeté » référentielle : ce sujet n'est pas un objet du monde. « La lune » chez le poète lyrique, l'astrologue et l'astronome ou le météorologiste ne forme pas les éléments d'un sociogramme, il me semble : ce sont trois objets produits dans des traditions isolés. Malgré l'identité référentielle de ces objets, il n'est pas certain que le « cocu » du vaudeville, le mari bafoué du drame moderne et le plaignant en matière d'adultère soient sociodiscursivement coïntelligibles. Ils coexistent dans des discours séparés par leur statut, leur pathos et leur fonction. La manière dont les contradictions du discours social forment un sociogramme interactif ou demeurent sans résultante en un faisceau de vecteurs thématiques divergents reste à examiner.

La structure des « grands » sociogrammes d'une culture est déterminée par le fait que les secteurs discursifs principaux, lettres, philosophie, sciences, journalisme, ont vocation holistique : ils ont mandat chacun à leur manière de parler de tout. Ainsi de la passion amoureuse : elle se thématise en roman, en poésie lyrique, mais aussi en savoirs positifs (psychologie expérimentale, neuropathologie), en « Traités des passions », en faits divers et en chroniques boulevardières. Avec un certain degré d'échange interdiscursif, chaque secteur établit sa légitimité et sa fonction sociale en produisant un complexe discursif qui est d'une certaine façon exclusif des thématisations instituées dans les autres secteurs.

L'interdiscursivité tient enfin à une nécessité primordiale de la mise en discours même : thématiser c'est mettre en connexion un objet doxique avec d'autres, déjà‑là, déjà parlés, jugés, évalués. C'est ce que j'ai essayé de montrer dans Le cru et le faisandé : on ne peut parler du sexe, – des aberrations sexuelles, des vénalités, des assouvissements et des ruts – qu'en le faisant travailler sur d'autres idéologèmes (la fin d'un monde, la lascivité juive, les monstres en soutane, l'imperfectibilité morale de la race noire, les stupres paysans, l'anonymat urbain, le « cash payment as the sole nexus between men », les décadences et les à vau‑l'eau). Ainsi « une » idéologie ne se renferme jamais sur elle‑même ; tout se tient, tout se connecte, les enchaînements idéologématiques, les configurations de sociogrammes suggèrent des parcours, invitent à explorer des secteurs doxologiques contigus, exigent la maîtrise subliminale du système thématique global du discours social.

Marges groupusculaires, dissidences, contre‑discours

Nous prenons « dissidence » au sens banal et large de ce terme : « état d'une personne ou d'un groupe de personnes qui, en raison de divergences doctrinales se sépare d'une communauté religieuse, politique, philosophique » (TLF). La périphérie du système discursif est occupée par toutes sortes de groupuscules qui opposent aux idées et aux valeurs dominantes leur science, leur historiosophie, leur herméneutique sociale et même (au moins de façon embryonnaire) leur esthétique, groupes dont l'axiome fondamental est de mettre de l'avant cette rupture radicale dont ils se flattent. Il y a en 1889 les fouriéristes, les adeptes de l'Apostolat positiviste, les spirites, les théosophes, les colinsistes ou « socialistes rationnels » ; il y a aussi les féministes, les partisans de l'« émancipation des femmes » dont les thèses et les propos paraissent d'une inénarrable cocasserie lorsqu'ils sont rapportés par les chroniqueurs établis des discours légitimes.

Les dissidences « groupusculaires » se savent en lutte contre l'emprise de l'hégémonie et dans la nécessité de mettre en place pour se maintenir une convivialité à toute épreuve, un enfermement sur leur propre logique, produisant à la fois un discours auto‑suffisant et imperméable aux influences du dehors. Les dissidences s'organisent donc toujours comme des résistances. C'est en voyant comment elles colmatent les brèches, exigent l'adhésion sans réserve de leurs zélateurs, travaillent à accentuer la spécificité de leur vision des choses, que l'on peut percevoir a contrario la pression de l'hégémonie contre laquelle elles opèrent. Tout groupe dissident doit disposer d'une sorte de palladium, d'un talisman qui le rende invulnérable aux « vérités » dominantes. Cependant, l'hégémonie pèse encore sur sa logique. Non seulement parce qu'il n'est pas aussi imperméable qu'il se flatte d'être, mais aussi parce que l'hégémonie possède un pouvoir d'agglomération, une force de gravité énorme qui produit à sa périphérie un éclatement groupusculaire, un fractionnement fatal. L'hégémonie semble fonctionner comme le fait Jupiter à l'égard des « petites planètes » ou astéroïdes transmartiens ! Son énorme masse rend impossible l'accrétion des entités périphériques. De façon mécanique, pourrait‑on dire, l'hégémonie favorise le fractionnement des périphéries et ce fractionnement multiple répond encore à la logique même de l'hégémonie. C'est ainsi qu'on peut expliquer, à titre d'hypothèse de départ, la dislocation des socialismes et des féminismes en « sectes » et « chapelles » innombrables qui, tout en reconnaissant leurs enjeux communs, épuisent une bonne part de leurs énergies en querelles et dénonciations et en divergences doctrinaires. Les partisans de l'émancipation des femmes sont tronçonnés en six ou sept groupes (et revues) incapables de compromis sur des degrés de radicalité dans la tactique, groupes où il est facile de percevoir comment la critique du « masculinisme » est en interférence avec le retour du refoulé sur le « rôle naturel » de la femme et, par réaction, avec sa dénégation volontariste. Les dissidences semblent alors fatalement poussées, étant secouées à hue et à dia, vers l'intolérance et le dogmatisme, moyen de résister qui ne fait qu'aggraver les fractionnements sectaires. Chez les socialistes, tous réclament d'une seule voix, l'unité, l'union, la « fin des querelles d'école », mais une sorte de dieu malin fait que le souci d'unité engendre à son tour des dénonciations fractionnistes et de nouvelles sécessions et hérésies. Chez les féministes, les partisanes de la tactique de « la brèche » contre celle de « l'assaut », les « modérées » contre la « Ligue des femmes socialistes » sont incapables de réconcilier leurs perspectives. À l'extrême‑gauche, les possibilistes, allemanistes, collectivistes (guesdistes), communalistes, blanquistes, anarchistes (et parmi eux, anarchistes individualistes et anarchistes collectivistes) s'affrontent dans la cacophonie. Ceux qui sont au plein centre de l'hégémonie peuvent se réclamer de la tolérance et du libéralisme ; ils n'y ont pas grand mérite. À la périphérie, la cohésion ne peut s'obtenir que par l'imposition « dogmatique » d'une contre‑violence symbolique. Il faudra montrer qu'alors même que ces querelles semblent avoir une histoire propre, elles se développent sous la dépendance directe (par infiltration) et indirecte (par l'effort de dissidence et de critique même) de l'hégémonie.

L'analyste du discours social ne se hâtera pas de conclure à une rupture profonde chaque fois qu'il est mis en face d'énoncés expressément dissidents ou protestataires. Il verra de quelle puissance d'attraction dispose le discours hégémonique pour restreindre l'autonomie critique de doctrinaires socialistes ou féministes comme l'indépendance spéculative ou imaginative du penseur et de l'artiste. Il verra comment les « pensées » subjectivement contestataires se développent dans la mouvance de l'hégémonie invisible contre laquelle elles cherchent à poser leur « Il n'en va pas nécessairement ainsi – it ain't necessarily so ! »

Le discours social mystifie, mais il « porte » aussi la pensée conforme, comme l'air porte l'avion (s'il est permis de s'exprimer ainsi !). C'est dans les lieux distingués et canoniques de la Revue des Deux Mondes que le penseur peut se montrer le plus subtil, le plus articulé, le mieux informé et même à certains égards, le plus lucide. Sur les marges, dans les feuilles socialistes ou féministes, que d'aveuglement, que de mauvais pathos, que de maladresses !... Cependant, c'est dans ces balbutiements et ces fausses issues que le chercheur discernera l'émergence occasionnelle du Novum, de la critique radicale qui, dans la topologie hégémonique, par définition, est u‑topique8.

Dans cette périphérie des dissidences, je nommerai contre‑discours tout système qui se présente comme contre‑partie totale aux discours canoniques, qui ne produit pas seulement une opinion, une doctrine schismatiques, sécessionnistes, mais cherche à se substituer globalement au discours social même, à sa vision du monde diffuse, à ses valeurs, ses thèmes et à ses « structures mentales », comme à ses rhétoriques et ses esthétiques. Il en résulte que ces contre‑discours offrent, dans les limites de leur productivité, une topologie complète substitutive : ils ont leur presse d'actualité, leur politique, leur littérature et même leurs sciences. À la fin du siècle passé, deux ensembles contrediscursifs s'isolent : le socialiste et le catholique‑clérical. Entre l'autonomie manifestée de ces systèmes à noyau doctrinal et la dépendance qu'ils conservent avec la conjoncture, bien des discordances pourraient se laisser mesurer. Il n'empêche : ils se présentent prima facie comme alternatives totales.

Le chercheur sera conduit ici à poser la question de la « non‑contemporanéité ». Si l'hégémonie tend à rendre coïntelligibles ou coacceptables les différents discours légitimes, il doit être possible cependant de repérer sur les « marges » des pratiques discursives qui, tout en étant de fait contemporaines, sont non seulement antagonistes mais plus encore « incompossibles », qui sont les produits de perspectives incompatibles, manifestant dans une coexistence illusoire la contemporanéité de discours non‑contemporains. Cette notion d'Ungleichzeitigkeit vient d'Ernst Bloch dans son ouvrage de 1935, Erbschaft dieser Zeit. Elle s'applique à ce qu'il percevait d'« anachronique », de pulsions pré‑capitalistes dans les idéologies et les « attitudes mentales » des Nazis.

Tous ne sont pas présents dans le même temps présent. Ils n'y sont qu'extérieurement [...] Ils portent avec eux un passé qui s'immisce [...] Des temps plus anciens que ceux d'aujourd'hui continuent à vivre dans des couches plus anciennes9.

Bloch montre bien que l'Ungleichzeitigkeit du national‑socialisme sert à transposer la contemporanéité tout à fait brûlante de la contradiction capitalisme/prolétariat. La notion définie par Bloch me semble tout à fait opératoire si l'on voit (comme il me semble, il le fait) que la non‑contemporanéité est un effet de discours et non quelque mystérieuse anisochronie dans le temps réel.

Le discours clérical catholique, enfermé dans la logique antimoderniste du Syllabus errorum de Pie IX, considérant comme peccamineuses la presse, la littérature, la science laïques, est un excellent exemple et probablement le modèle historique de l'Ungleichzeitigkeit. Le contre‑discours catholique, voulu bigot, réactionnaire, antirationnel, se faisant gloire d'une arriération mentale méticuleusement entretenue n'est pas non contemporain au sens où il serait une survivance (comme le sont certaines « mentalités » paysannes) ; il représente un « archaïsme de combat » dont la vision apocalyptique du monde moderne n'est pas sans interférer d'ailleurs avec les angoisses de la déstabilisation symbolique qui s'expriment un peu partout (chapitre 42).

Hégémonie vs idéologie dominante

Du point de vue où nous nous sommes placés, il semble aller de soi que dans un état de société n'opère qu'une hégémonie puisque la notion regroupe tous les facteurs de norme, de légitimation et de cohésion qui s'observent. L'hégémonie a pour fonction d'intégrer, de produire du consensus, d'entretenir une convivialité où chacun est censé « trouvé sa place à table ». Cependant, l'hégémonie est travaillée de facteurs centrifuges et, à sa périphérie, vont s'établir des « dissidences », non pas de nouveaux secteurs discursifs intégrables à l'ensemble ni des formes vulgarisées ad usum plebis des discours canoniques, mais des complexes discursifs qui rejettent un élément essentiel de la « vision du monde » hégémonique et se posent donc comme séparés et incompatibles.

Reste à voir si, dans le système "central" de l'hégémonie même, il n'y aurait pas lieu de faire ressortir certains ensembles dont la logique n'est pas celle qui régit l'hégémonie pas plus qu'elle ne serait celle de tendances émergentes formant un potentiel neuf (comme ce qu'autour du café‑concert, de la presse sportive et de certaine littérature de divertissement « populaire », on peut commencer à identifier comme la logique d'une Kulturindustrie, d'une culture de masse).

Il me semble nécessaire de distinguer un ensemble de pratiques idéologiques qui sont en porte‑à‑faux par rapport à la vision du monde charriée par l'hégémonie et que je distinguerai d'elle en les appelant l'idéologie dominante. Comme les deux notions ont toujours été confondues, cela demande quelque explication, avant de chercher à justifier ultérieurement ma distinction par l'analyse des données.

Si l'hégémonie est le « produit global » des discours, opinions et visions des choses qui émanent de la société civile, l'idéologie dominante est la doctrine, la représentation des valeurs nationales et le langage d'action qui émanent de l'appareil d'État ou plutôt de sa « classe régnante » (Fossaert), c'est‑à‑dire du groupe qui contrôle l'État et offre aux différents intérêts et aux classes sociales une doctrine de cohésion, « nationale » par nature, destinée à rallier le « Peuple souverain » dans sa diversité sociologique. S'il est vrai que l'hégémonie « civile » englobe et fait place à des idéologies antagonistes, cette idéologie d'État remplit donc une fonction tout à fait particulière. Les "charmes" de l'idéologie dominante doivent, dans un système politique parlementaire, opérer un regroupement étendu d'individus de cultures diverses. Cette idéologie dominante ne saurait dès lors être l'émanation de la vision du monde qui se diffuse dans les champs scientifique, littéraire, journalistique, politique même avec leurs fonctions propres.

Portée par les « appareils idéologiques d'État » au sens rigoureux – au premier chef l'école, la presse officieuse et l'administration publique – l'idéologie dominante remplit de tout autres fonctions que l'hégémonie des discours de la société civile ; c'est pour n'avoir pas fait cette distinction que toute observation impose, que beaucoup de gramscistes aboutissent à une représentation incohérente de ce qui domine dans un état de société. Entre ce qu'énonce vers 1889 l'idéologie républicaine de progrès démocratique et la vision du monde, les idées dominantes de la culture lettrée, l'écart se présente comme un véritable antagonisme. L'idéologie dominante remplit en effet une fonction d'intégration politique, d'alliance de la classe régnante avec divers secteurs des classes dominées tout en défendant ses propres intérêts de « locataire » de l'appareil d'État (voir chapitre 33 sur la propagande boulangiste affrontée à l'idéologie républicaine).

Notes

1  C'est aux travaux de J.-P. Faye que j'emprunte en l'adaptant et en la généralisant, cette notion de topologie ou de topographie des discours. Quant à la notion de « division du travail » pensée d'abord par Adam Smith, elle traverse l'histoire de la sociologie et sa transposition aux faits discursifs ne me semble pas poser de difficultés.

2  La tradition marxiste connaît la notion de « régions idéologiques », mais la théorie n'en a pas été pensée à un niveau très approfondi : « L'idéologie elle‑même est relativement divisée en diverses régions que l'on peut par exemple caractériser comme idéologie morale, juridique, politique, religieuse, économique, philosophique, esthétique, etc. » (Poulantzas, 1971, II, p. 31).

3  Cf. Bourdieu, 1980, p. 138 notamment.

4  Tort, 1983, p. 524 ; citation suivante, d°, p. 44.

5  Althusser, in Théorie d'ensemble, Paris, Seuil, 1968, p. 128‑129.

6 Le concept de modèle.

7  Ce qu'il importe alors d'analyser c'est la topologie idéologique : où dans le discours social, se produit‑il de l'antisémitisme, en rapport avec quels objets, à quel degré de concentration ? Voir mon ouvrage Ce que l'on dit des Juifs en 1889 (1989).

8  À la fin du XIXe siècle, les happy few montrent désormais un goût pervers pour les marges et les en‑dehors ; on aime les dissidences ostentatoires et les prophètes crépusculaires : Léon Bloy, Péladan, mais aussi Louise Michel ou encore Émile Pouget.

9  En français, Héritage de notre temps (Paris, 1977).

Pour citer ce document

, « Chapitre 5. La division du travail discursif», 1889. Un état du discours social, ouvrage de Marc Angenot Médias 19 [En ligne], Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/1889-un-etat-du-discours-social/chapitre-5-la-division-du-travail-discursif