Le naturalisme en réseaux

Correspondances et réseaux chez les auteurs états-uniens dits « naturalistes » : une nouvelle image de l'Autre ?

Table des matières

ÉLISE CANTIRAN

« Je est un autre », disait le jeune Rimbaud. La « crise du moi », évoquée notamment par Delphine Jayot1, remet en question les concepts d'identité et d'altérité au XIXe siècle. Ce contexte voit naître le mouvement du naturalisme, porté par son chef de file, Zola. Les travaux fictionnels, notamment les célèbres Soirées de Médan, proclament l'avènement d'une affirmation du groupe, et non plus du seul moi. Cette expression du collectif, bien que souvent fragmentée voire rompue par les divers conflits émaillant l'histoire du mouvement, parvient néanmoins à transcender les frontières, propulsant le courant littéraire à l'international. Selon Yves Chevrel, le naturalisme se diffuse aux États-Unis tardivement, entre 1891 et 18952, avec une quarantaine d’auteurs liés aux mouvements réaliste et naturaliste3. Donald Pizer explique que le courant littéraire serait « plus irrigué par le contexte social que par Zola », et la plupart des chercheurs s'entendent à dire qu'il n'a pas existé de réseau comparable au cercle naturaliste français. Dans son introduction au dictionnaire, il explique que sa large sélection d'écrivains s'est appuyée sur les déclarations desdits écrivains, mais surtout sur les consensus de la critique au moment où il écrit, même si ces derniers sont régulièrement remis en cause aujourd'hui. Tous ces romanciers ont eu à un moment de leur carrière connaissance des travaux de Zola et ont vécu à la même époque que lui : voilà le point important pour assurer nos rapprochements et analyses.

 Notre réflexion entend interroger cette notion de réseau à travers l'étude comparée de la correspondance du réseau naturaliste français d’une part, et de celle des auteurs états-uniens de la fin du XIXsiècle perçus comme naturalistes d’autre part. S'intéresser à l'épistolaire plutôt qu'au roman permet d'étudier une écriture du moi qui s’exprime non plus à travers le prisme d'une narration fictionnelle, ou dans une dimension intime, comme un journal personnel, mais dans une représentation volontaire de l'auteur face à ses relations, ses potentielles collaborations, professionnelles ou personnelles, en un mot, l'image de lui-même qu'il entend transmettre, qu'il veut transmettre, ou qu'il pense devoir transmettre. Ces différentes injonctions, réelles ou imaginées, entrent en résonance avec des concepts antiques que le XIXe siècle bouleverse.

En effet, les enjeux de l’épistolarité viennent d’une notion venue de l’ancienne rhétorique, la notion « d’ethos » (ἦθος). Ce concept a été développé dans la Rhétorique d’Aristote, où il est présenté, au même titre que le pathos et le logos, comme l’une des clés du discours efficace ; l’ethos, selon Aristote, est une image de soi que produit l’orateur pour persuader son auditoire de sa probité et son honnêteté. C'est la raison pour laquelle une partie conséquente des études épistolaires s'intéressent à une relation duelle : notons par exemple le travail de Frédéric Calas4 concernant la relation de Madame de Sévigné et Madame de Grignan notamment à travers les épidictiques.

Placé dans le domaine des études littéraires et culturelles, le champ de l’épistolaire a été assidûment étudié pendant les trois dernières décennies, dans des publications, des colloques et des travaux d’associations internationales. Envisagé par les théoriciens comme acte de communication et pratique interactive, le genre épistolaire se définit tout d’abord comme un protocole d’écriture caractérisé par le discours centré sur le soi, et donc fortement imprégné de l’écriture intime, qui oblige à considérer l’attitude du sujet écrivant. En ce sens, il faut mentionner aussi les recherches visant à la fois l’autoreprésentation dans la lettre, l’autoréflexivité par l’écriture épistolaire, mais aussi la « stéréophonie5 » impliquée par la correspondance en réseau. Regardée comme échange qui oblige à ne plus focaliser le sujet mais la relation des correspondants, la pratique de la correspondance fait intervenir le concept de communication interactive, qui invite les notions de cercle ou de réseau épistolaire telles que définies notamment par Jovicic : « D'une part, le réseau épistolaire constitue une forme particulière du lien social; d'autre part, le réseau épistolaire s'entrecroise avec les réseaux entourant d'autres activités auxquelles participent les correspondants (dîners, rencontres, cénacles)6 ».

Ces études envisagent les lettres des écrivains naturalistes en tant que documents de référence pour la génétique ou pour la réception de leurs œuvres : « Le dispositif épistolaire, extrêmement variable, dépend du rôle que l'écrivain reconnaît à chacun de ses proches et de ses correspondants7 ».  Le texte, à la fois document et révélateur de moments de l’histoire littéraire ainsi que des relations interpersonnelles au sein du réseau naturaliste, met en lumière la solidarité qui unit ses membres8. Le champ des études sur la correspondance des naturalistes peut encore être complété par l’analyse des traits du discours épistolaire tenu dans ces lettres qui circulent en réseau. En prenant en compte ce contexte et les modalisations du moi en fonction de la cible et en incluant divers types de correspondances, de l'intime à la lettre professionnelle, cet article entend apporter une dimension internationale dans les stratégies mises en place par les auteurs de part et d’autre de l'Atlantique. 

L'étude de la poétique du moi se situe dans le sillage des études concernant le « tournant éthique9 », lesquelles proposent de s'intéresser aux cadres moraux implicitement formulés par les écrivains. La question de l’altérité et de sa poétique s’appuie directement sur les recherches concernant les liens entre éthique et littérature. L'interrogation sur l'identité conduit à renouveler l'ancienne dialectique du Même et de l'Autre, puisque l'Autre se dit de multiples façons et que le soi peut être considéré en tant qu'autre : « l'idée de moi-même apparaît profondément transformée du seul fait de la reconnaissance de cet Autre qui cause la présence en moi de ma propre représentation10 ». Dans notre projet, il s’agira d’appliquer cette théorie en s’interrogeant sur le positionnement de Zola dans sa correspondance, et sur une possible similarité dans les échanges épistolaires d'auteurs états-uniens tels que Theodore Dreiser, Stephen Crane et Hamlin Garland. En quoi les lettres de ces trois auteurs témoignent-elles d'une forme de réseau d'écrivains implanté en Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle rappelant celle des naturalistes français et développant une nouvelle poétique de l'altérité ? Afin de répondre à cette interrogation, nous entendons dans un premier temps étudier l'expression de l'identité dans le cercle naturaliste français, puis dans le cercle états-unien, avant de questionner leurs potentiels points de rencontre comme un dépassement de la notion traditionnelle du moi et de l'autre.

Le cercle naturaliste originel : une poétique du moi et de l'autre fragmentée et collective

La correspondance de Zola commence avec ses premiers pas chez Hachette, où il intègre d'autres destinataires et expéditeurs dans ses lettres. Ainsi, il prend la parole au nom, notamment, de son directeur : « M. Hachette me charge de vous remercier de l’article que vous avez eu l’obligeance d’écrire sur le Dictionnaire de la vie pratique11 ». Cette habitude devient rapidement sa marque de fabrique, transformant ses échanges épistolaires en de véritables trilogues, notion définie notamment par Kerbrat-Orecchioni12. Nathalie Colin Freidel souligne : « Car avec le trilogue, nous sommes confrontés à une formule fluctuante, qui brouille les frontières et conduit à renégocier continuellement les termes de l’échange. La diversification du format de réception, le jeu des alliances provisoires, le rythme décalé du commerce triangulaire sont autant de voies dérobées par lesquelles la connivence épistolaire redéfinit les relations au sein du groupe en question13 ». Ces nouveaux jeux d'alliances se font et se défont au gré des échanges, donnant ainsi naissance à de nouvelles formes de connivence et de complicité.

Cette observation, d'abord formulée à propos de la correspondance de Madame de Sévigné, trouve une résonance particulière dans les lettres de Zola, qui multiplie les destinataires tout en mêlant parfois les voix des autres, rendant la frontière entre le moi et l'autre perceptible par la notion de réseau. Dans le cercle des naturalistes, où se côtoient des écrivains comme Flaubert et Maupassant, les missives de l'un sont parfois lues aux oreilles des autres, comme en témoigne cette requête : « Si vous receviez la lettre de Flaubert, pourriez-vous venir en causer avec moi avant de la donner au Gaulois ?14 ». La même lettre évoque encore une quatrième personne, alors qu'il cherche des recommandations chez Hachette en 1897 : « Mais pourquoi ne chargez-vous pas M. Giovannacci, votre ami, de m’apporter ou de me faire remettre cette somme, dès mon retour à Paris ? J’y serai dès le 2 octobre ». Malgré cette approche collective, les lettres de Zola ne manquent pas de marques affectives. Dans la correspondance avec Maupassant les indicateurs d'émotions, qu'il s'agisse d'un sentiment interne ou dirigé vers l'autre, sont récurrents : « Je crains toutes sortes de choses que je vous expliquerai », conclut-il affectueusement. Il y a dans ces échanges une retenue du moi, une pudeur qui laisse deviner des émotions indicibles, ajoutant ainsi une profondeur supplémentaire à leurs échanges.

En outre, les marques de l'expression du moi dans la correspondance de Zola sont souvent émotionnelles, effaçant parfois les pronoms de première personne. Cela renforce l'idée d'une poétique du moi et de l'altérité collective. Par exemple, considérons celle à un destinataire inconnu du 18 juin 1897 : « Hélas ! Il a coulé des flots d’encre à propos de Lourdes. Des brochures et même des livres de réfutations ont paru. Ce serait toute une petite bibliothèque15 ». Zola utilise des formules impersonnelles telles que « il a coulé » ou des tournures passives telles que « des brochures […] ont paru ». Le destinateur semble prendre de la distance avec ses propres émotions, tout en soulignant leur importance par d'autres biais. En effet, malgré l'absence de marque énonciative du destinateur, les marques affectives sont évidentes, notamment avec le phatique « Hélas ! » qui confère un ton de déception et une certaine ironie dans l'expression « petite bibliothèque ». 

La correspondance de Zola témoigne donc d'une singularité dans sa poétique du moi, laissant transparaître ses sentiments tout en procédant à une forme d'effacement du « je » singulier. Parallèlement, lorsque le destinateur exprime son éthos, le pronom « nous » est régulièrement mentionné, parfois immédiatement après le « je ». 

Zola utilise le « nous » de manière variée. Catherine Kerbrat-Orecchioni explique l'ambivalence de ce pronom dans le schéma énonciatif, précisant qu'il peut être inclusif, intégrant le destinataire dans le collectif, ou exclusif, lorsqu'il parle au nom d'un groupe16. Dès ses premières années chez Hachette, Zola se sert de ces deux fonctions du « nous » comme argument pour obtenir de la publicité, comme le montre sa lettre à Philippe Dauriac : « Nous avons été collaborateurs au Petit Journal et nous le sommes encore, je crois, au Salut public17 ». Le « nous » apparaît aussi fréquemment lorsque le jeune journaliste propose une association avec le groupe qu'il représente, Hachette. Malgré quelques refus, le soutien de ce grand journal lui a permis de se faire un nom dans la littérature, modélisant le « nous » comme une forme forte du « moi », facilitant l'accès du journaliste à une plus grande notoriété sur la scène littéraire française, puis internationale. 

Zola reproduit ce mécanisme à l'apogée de sa carrière, à la fin des années 1870 et au-delà. Par exemple, lorsqu'il écrit à l'anglais Charles Reade, il utilise un « nous » exclusif en parlant des Français en général : « Le mécanisme que vous m’expliquez est en effet un peu compliqué. Nous n’avons rien de pareil en France18 ». Cette lettre, exprimant un doute quant à une proposition, utilise le collectif pour atténuer le refus. Le ton reste professionnel. L'usage du « nous » est particulièrement intéressant lorsqu'il s'inclut dans le cercle naturaliste. En écrivant à Céard, son « nous » ne marque plus seulement un trilogue mais une véritable conversation de réseau épistolaire : « Oui, c’est cela, à dimanche, avec Huysmans et Hennique, auxquels j’écris. Étiévant est arrivé ce matin tout ému. Nous les tenons19 ». Ici, le « nous » de Zola est inclusif, englobant d'autres personnes extérieures à la lettre, illustrant une véritable identité de groupe. 

Le « nous » fonctionne alors comme un appel au collectif, protégeant l'identité individuelle tout en élargissant ses limites, floutant les contours entre le moi et l'altérité. Si ce procédé était déjà utilisé par Madame de Sévigné au XVIIesiècle, Zola le généralise à un groupe d'écrivains, rendant l'écriture plus collective. Il se pose ainsi à l’avant-garde d'une forme moderne de création, où l'affirmation du « je » est assurée par le « nous », englobant toute une communauté bien au-delà d'une simple relation duelle.

Le cercle « naturaliste » états-unien : affirmation d'un moi dans le collectif

L'analyse énonciative des lettres côté francophone démontre ainsi des connivences entre membres et l'affirmation de soi-même dans le cadre de l'espace collectif. Dans cette partie, nous souhaitons pousser l'analyse afin de détecter des processus similaires chez les écrivains états-uniens considérés comme faisant partie de la troisième vague selon Yves Chevrel20. L'avènement du naturalisme aux États-Unis correspondait également à « une opportunité rentable de documenter les nouveaux contextes sociaux – milieux urbains plus qu'ouvriers – et la façon dont les États-unis s'adaptaient aux chaînes de montage et aux diligences, aux lumières électriques et aux immeubles d'habitation21 ». Des ouvrages comme The beginnings of naturalism in American Fictions : A study of the Works of Hamlin Garland, Stephen Crane and Frank Norris with special reference to some European Influences, 1891-190322 incluent également les auteurs mentionnés : « Les chercheurs conviennent généralement que le naturalisme aux États-Unis a atteint son apogée lors des publications romanesques de Theodore Dreiser, dont le premier roman Sister Carrie (1900) est une œuvre typique du mouvement23 ». Salvan analyse ainsi les traits saillants soulignés par la critique contemporaine : 

Dès 1888, des revues signalent la présence de ce naturalisme. Elles en attribuent l'origine à des influences européennes. Les traits principaux de ce mouvement sont : l'objectivité, la franchise, l'absence apparente de préjugés, la conscience de la qualité conventionnelle de la morale. Une philosophie déterministe ou fataliste est à la base de l’œuvre des naturalistes24.

Il évoque l'exportation d'un modèle européen, tandis que de nombreux autres chercheurs remettent en cause cette relation d'influence. En ce qui concerne la notion de réseau naturaliste, elle est souvent discutée, même si les membres de ce réseau se connaissent, et entretiennent a minima des relations professionnelles. Dans l'ensemble, leurs situations rappellent celle de Zola vingt ans plus tôt, lorsqu'il cherchait à attirer l'attention sur sa fiction. Un des enjeux majeurs pour eux est la publication et d’avoir de bonnes relations avec des intermédiaires. Dans les deux corpus de correspondance, nous assistons donc à des trilogues. La question de l'exploration des liens possibles entre les deux réseaux épistolaires se pose donc. Dans cette partie, il s'agira d'explorer les similarités de langage et les voies d'expression du moi et de l'altérité dans les deux corpus, après avoir identifié des relations comparables.

Du côté français, Charpentier est connu pour être l'un des plus intimes amis de Zola et avoir édité notamment Flaubert et Maupassant. À ce titre, il est régulièrement évoqué dans les lettres zoliennes25 : « À mon retour des bains de mer, Charpentier m’a raconté votre belle expédition chez Dalloz26 » ; « J’en ai laissé un exemplaire pour vous aux bons soins de Charpentier »27. Ces occurrences soulignent le lien affectif par des données subjectives de type déictique28. La mention de « belle » ou « bons soins », ainsi que la présence de pronoms de première et deuxième personne « mon », « m'a » « votre », « j' » « vous » marque la confiance ainsi qu'un lieu d'amitié entre les deux hommes, tout comme la référence à la « belle expédition », occurrence qui témoigne d’une fonction cryptique du langage29.

Du côté états-unien, Howells, aussi écrivain, publie des travaux de James, Crane et Garland. Crane évoque Howells quelques mois plus tard : « have just completed a New York book that leaves Maggie at the post. It is my best thing. Since you are not here, I am going to see if Mr. Howells will not read it30 ». L'exemple démontre une subjectivité discrète, ainsi qu'une connivence entre les deux correspondants par le biais d'une dimension cryptique, puisque « at the post » et « best thing » sont des mots qu'eux seuls peuvent définir dans la situation d'énonciation. Crane utilise le pronom de première personne et explique le recours à Howells par le bref « since you are not here ». Bien que la situation de Zola d'une part et de Garland et Crane d'autre part soit comparable en cela que les trois auteurs sont encore au début de leurs carrières respectives, les mots des états-uniens témoignent d'une idée du collectif probablement plus fragile, malgré un retour à la dimension cryptique du langage plus évident. 

Le tableau suivant permet une comparaison plus exacte des liens entre les pronoms : 

De part et d'autre de l'Atlantique, les écrivains incluent la troisième personne, Charpentier et Mc Clure, comme un référent commun qui permet à la relation duelle de fonctionner, comme si l'identité de réseau devenait essentielle, et surpassait la relation duelle. En outre, le réseau d'écrivains outre-Atlantique témoigne également d'une tentative collective à travers le Lantern Club, dont Mc Clure, également en lien avec les écrivains états-uniens dits naturalistes, était un membre référent.

Ce club est mentionné dans la correspondance de Crane dès 1894, et vraisemblablement fondé en 1893. Il était établi à New York City, et était le lieu d’échanges littéraires, qui peuvent s'apparenter aux dîners qu'offrait Zola à Médan. C'est Hamlin Garland qui l'introduit en le recommandant à Mc Clure « Dear Mr. Mc Clure, I send here by Mr Crane the mss. you let me read. They are good and nothing like what I looked for. If you have any work for Mr. Crane, talk thing over with him and for mercy's sake ! Don't keep him standing31 for an hour as he did before out in your pen for culprits32 ». Le réseau est lisible dans l'entrelacement des pronoms, bien que ces quelques lignes témoignent de toute sa fragilité. Garland fait apparemment référence à un épisode où Mc Clure s'est montré méprisant, et explique l'attitude de protection de l'aîné envers le benjamin. Moins d'une année plus tard, Garland sait que Crane cherche un éditeur, et a probablement tenté de l'aider auprès de Mc Clure : Ce dernier évoque son rôle dans la publication de The Red Badge of courage en écrivant à Crane : « Did McClures finally take that war story for serial rights ? Write me all the news. I shall be here until June 1st probably33 ». The Red Badge of courage ne sera finalement pas édité par Mc Clure mais par Appleton. La correspondance révèle un manque d'intérêt, voire une hostilité de l'éditeur envers le jeune écrivain, malgré la protection de Garland. Cette relation entre les deux auteurs peut rappeler l'attitude de Zola dans les années 1880 envers ses amis naturalistes, notamment Maupassant : « Je suis désolé. Magnard refuse de laisser passer mon article sur vous et Alexis. Je reviendrai à la charge, mais il faut y renoncer pour le moment34. ». Les deux lettres témoignent d'une identité de réseau, tout en pointant des incompatibilités au sein du groupe, qui peuvent également rappeler le destin connu par le cénacle naturaliste français au cours des années 1890. 

Ces observations soulèvent des questions sur l'identité de réseau outre-Atlantique. Le collectif états-unien, bien que cherchant à s'affirmer, semble moins stable et plus vulnérable aux tensions internes que son homologue français. Toutefois, cette dynamique montre comment les écrivains naturalistes, des deux côtés de l'Atlantique, naviguent entre individualité et collectivité, cherchant à se faire une place dans un monde littéraire en évolution. 

Chez Zola, le « nous » peut constituer un retour au collectif pour affirmer sa propre volonté. C'est un procédé également récurrent dans le réseau des écrivains états-uniens, notamment Theodore Dreiser lors de son conflit avec Doubleday and Page, qui souhaitait se retirer de l'engagement pris de publier Sister Carrie

Dans une lettre à son ami Arthur Henry, Dreiser commente son attitude face à la décision prise par l'éditeur, tout en joignant une lettre pour celui-ci. Il utilise un « we » qui semble supposer que la lettre pourrait également être lue par Page : « Will notify them that they must hold it until the matter has been adjudicated – that is until we have had an opportunity to discuss the matter personally35 ». Ici, le « we » est inclusif et exclusif : il s'agit à la fois de Henry et de l'éditeur Page, permettant ainsi à Dreiser d'affirmer son appartenance à un réseau. Cette affirmation renforce la position de Dreiser de la même façon que le « nous » zolien, dans le contexte professionnel, peut lui permettre de démontrer une position plus importante à travers le collectif.

Dans une autre lettre destinée à Page, il mentionne également Mc Clure et d'autres éditeurs connus, qui connaissent son travail : « There is not an editor in New York or Boston but has in one way and another heard very flatteringly of my work36 ». D'une façon générale, les échanges épistolaires des auteurs états-uniens considérés comme naturalistes par Pizer n'hésitent pas à faire appel à d'autres membres du réseau, du moins jusque dans le début des années 1900, date à laquelle deux membres, à savoir Crane et Norris, meurent prématurément. L'affirmation de ce collectif dépasse néanmoins, comme chez Zola, la simple expression dans une situation de conflit, puisqu'elle se remarque dans les échanges épistolaires entre Garland et Crane lorsqu'ils évoquent ensemble leur difficulté à trouver des publications possibles : « I don't think we can ever send it to the Arena37 ». Ce « nous » est inclusif, sans impliquer un véritable trilogue, Crane reconnaît le rôle de protecteur de Garland envers lui. La présence du Lantern Club laisse supposer une véritable solidarité entre membres. Il semble que de part et d'autre de l'Atlantique, l'identité de réseau naisse d'un besoin de renforcement du moi par le collectif, et repose finalement sur les épaules de certains membres très actifs. Les lettres de Dreiser à Henry et à d'autres membres du réseau montrent non seulement une stratégie de solidarité, mais aussi une façon de construire une identité littéraire collective. Ce réseau n'est pas seulement un soutien émotionnel ou professionnel, mais aussi un lieu de formation et de reconnaissance mutuelle. En France, Zola et ses contemporains utilisaient leurs correspondances pour négocier des publications, défendre des œuvres controversées et partager des conseils littéraires. De même, aux États-Unis, ces échanges épistolaires servent à renforcer la cohésion du groupe et à créer un front uni face aux éditeurs et critiques. 

Le cas de Dreiser est particulièrement révélateur. En plus de ses lettres à Henry et Page, sa correspondance avec d'autres écrivains et éditeurs montre comment il s'appuie sur le collectif pour affirmer sa position. Par exemple, lorsqu'il évoque ses difficultés avec Sister Carrie, il ne se contente pas de présenter son cas de manière isolée, mais il le situe dans un contexte plus large, impliquant d'autres figures littéraires. Cette stratégie de réseau permet à Dreiser de renforcer sa position en montrant qu'il fait partie d'un mouvement plus large et reconnu. 

L'analyse des échanges entre Garland et Crane illustre également cette dynamique. Garland, plus établi, utilise son influence pour aider Crane, encore en début de carrière. Ce soutien se manifeste non seulement par des recommandations aux éditeurs, mais aussi par des conseils pratiques et un encouragement constant. Les lettres montrent une relation de mentorat qui dépasse la simple aide professionnelle pour devenir une véritable amitié littéraire. Ce type de relation personnelle contribue à renforcer le sentiment d'appartenance à un groupe et à définir une identité collective. En outre, la mention du Lantern Club dans les correspondances de Crane et Garland souligne l'importance des espaces physiques de rencontre pour la constitution de ces réseaux littéraires. Comme les dîners de Médan organisés par Zola, ces réunions permettent aux écrivains de se rencontrer, d'échanger des idées et de renforcer leurs liens. Ces espaces deviennent des lieux de création collective potentielle, où se développent des projets communs et où les auteurs peuvent discuter de leurs œuvres et de leurs stratégies littéraires.

La correspondance des auteurs états-uniens considérés comme naturalistes, bien que limitée dans le temps, témoigne d'enjeux d'altérité similaires à ceux du réseau français. Un véritable lien existait entre McClure, Howells, Garland, Dreiser et Crane, qui se connaissaient, et dont certains s'étaient fréquentés au Lantern Club. La dynamique de réseau présente dans la correspondance de Zola et de ses homologues états-uniens démontre une volonté d'affirmer un rapport de plus en plus ténu entre l'expression de l'identité individuelle et celle de l'Autre, témoignant d'une nouvelle poétique de l'altérité. L'altération de l'altérité dans le collectif, que ce soit dans le cénacle naturaliste français ou dans le collectif étatunien, reflète une volonté de protection mutuelle et de solidarité. Ces échanges épistolaires dépassent souvent les simples limites de l'intérêt personnel pour s'immiscer dans les rapports amicaux et professionnels, renforçant ainsi la cohésion du groupe. Les correspondances révèlent une complexité dans les relations interpersonnelles et les stratégies littéraires des auteurs. Zola utilise le « nous » pour inclure ses correspondants dans un collectif plus large, créant ainsi un sentiment d'appartenance et de solidarité. De même, Dreiser et ses contemporains américains recourent à des stratégies similaires pour affirmer leur place dans le monde littéraire. Ces dynamiques montrent que l'affirmation de l'identité passe par l'inclusion dans un réseau, où le moi et l'autre se construisent mutuellement.

Les lettres de Zola montrent également comment le collectif peut servir de rôle protecteur dans des moments de conflit ou de négociation. Lorsqu'il faisait face à des critiques ou à des refus de publication, Zola mobilisait son réseau pour obtenir du soutien et renforcer sa position. De manière similaire, Dreiser, confronté à des difficultés avec son éditeur, s'appuyait sur ses amis et collègues pour répondre à ces défis. Bien que les contextes d’énonciation diffèrent, ces correspondances mettent en évidence le caractère transnational des stratégies de solidarité et de soutien mutuel mises en œuvre par les écrivains. L’analyse des échanges entre Garland et Crane montre que les relations de mentorat et d’amitié constituent des vecteurs déterminants dans la construction et l’évolution des trajectoires littéraires. En examinant les échanges entre Garland et Crane, on voit comment les relations de mentorat et d'amitié jouent un rôle crucial dans la carrière des écrivains. Garland, plus établi, aide Crane à trouver des opportunités de publication et à surmonter les obstacles professionnels. Ces relations de mentorat sont essentielles pour comprendre comment les écrivains émergents trouvent leur place dans le monde littéraire. Les correspondances montrent que ces relations ne sont pas seulement professionnelles, mais aussi profondément personnelles, renforçant ainsi le sentiment d'appartenance à un collectif.

Cependant, malgré cette apparente solidarité, les réseaux littéraires ne sont pas exempts de tensions et de conflits. Les correspondances révèlent parfois des désaccords et des rivalités, que ce soit pour des questions de reconnaissance, de style littéraire ou de stratégie éditoriale. Ces tensions sont probablement source de fragilité pour le réseau, qui, au moins aux États-Unis, peine à se renouveler et à s'étendre, destin qui semble aussi s'être réalisé en France. L'analyse de ces correspondances permet de mieux comprendre comment les écrivains de la fin du XIXe siècle construisent leur identité littéraire à travers le collectif. En s'appuyant sur leurs réseaux, ces auteurs parviennent à affirmer leur individualité tout en se situant dans un mouvement plus large. Cette dynamique est particulièrement intéressante dans le contexte d'une société en pleine transformation, où les frontières entre le moi et l'autre deviennent de plus en plus floues.

Enfin, cette étude des correspondances des écrivains naturalistes français et américains nous invite à repenser la notion de mouvement littéraire international. Les échanges épistolaires montrent que les idées circulent au-delà des frontières nationales, créant un espace littéraire globalisé. Cette perspective rejoint les analyses actuelles concernant le naturalisme monde et ouvre de nouvelles pistes de recherche sur l'interconnexion des réseaux littéraires à travers le temps et l'espace.


Notes

1Delphine Jayot, « Le je, le moi et l'autre : Une crise du Moi dans la seconde moitié du XIXe siècle », Dossier « La Poétique de l'altérité, : quelle place pour le langage de l'Autre », sous la direction d'Élise Cantiran, Revue d'Études Françaises, n° 26, 2022.

2 Yves Chevrel, Le naturalisme, étude d'un mouvement littéraire international, PUF, 1982, Paris. Voir notamment p. 40.

3 Voir notamment Donald Pizer et Earl N. Harbert, Dictionnary of literary biography, vol. 12: American Realists and Naturalists Détroit, Gale 1982.

4 Frédéric Calas, « Les mots pour se dire : étude de l’ethos discursif de Mme de Sévigné dans sa correspondance (année 1671) », Connivences épistolaires. Autour de Mme de Sévigné (Lettres de l’année 1671), actes de la journée d’agrégation du 1er décembre 2012, éd. M. Bombart, Publications en ligne du GADGES (mis en ligne le 5 février 2013), URL : https://facdeshumanites.univ-lyon3.fr/les-mots-pour-se-dire-etude-de-l-ethos-discursif-de-mme-de-sevigne-dans-sa-correspondance-annee-1671. . 

5 Voir Brigitte Diaz, « Correspondances d’écrivains au XIXe siècle : la valeur critique ajoutée », Valeurs et correspondances, sous la direction d’Alain Tassel, CIRCPLES, L’Harmattan, 2010.

6 Jelena Jovicic, « Les réseaux épistolaires (1850-1900): un espace virtuel ». L’Esprit Créateur, 40(4), 2000, p. 74. http://www.jstor.org/stable/26288332

7 Alain Pagès et Françoise Leriche, « Avant-propos », Genèse et correspondances, Paris, Item / Éditions des archives contemporaines, 2007, p. 7.

8 Voir le dossier « Naturalismes du monde, les voix de l'étranger », Les Cahiers Naturalistes, n° 94, 2020, dossier coordonné par Olivier Lumbroso et Jean-Sébastien Macke.

9 Voir Liesbeth K. Altes, « Le tournant éthique dans la théorie littéraire : impasse ou ouverture ? » Études littéraires, volume 31, numéro 3, été 1999, p. 39–56. https://doi.org/10.7202/501244ar

10 Voir Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1990.

11 Lettre d'Émile Zola à Jean Aicard, 21 novembre 1863, Paris, Émile Zola, Émile Zola, correspondance, t. XI, Owen Morgan et Dorothy E. Speirs (éd.), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2010, https://books.openedition.org/pum/7503.

12 Voir notamment Catherine Kerbrat-Orecchioni, « Note sur le fonctionnement du Trilogue », Littérature, n°93, 1994, p. 48-51.

13 Colin Freidel Nathalie, « Connivences épistolaires : le commerce triangulaire des Sévigné », Cahiers du GADGES n°13, 2015, p. 113.

14 Lettre d'Émile Zola à Guy de Maupassant, 18 février 1880, Paris, op cit.

15 Lettre d'Émile Zola à un destinataire inconnu, 18 juin 1897, Paris, op cit.

16 Voir Catherine Kerbrat-Orecchioni, L’Énonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, quatrième édition, 2014 (première édition : 1980), p. 45-50.

17 Lettre d'Émile Zola à Philippe Dauriac, 14 novembre 1865, Paris, op cit.

18 Lettre d'Émile Zola à Charles Réade, 21 août 1879, Paris, op cit.

19 Lettre d'Émile Zola à Henry Céard, 20 mai 1879, Paris, op cit.

20 L’Angleterre serait restée un temps à l’écart, et aurait profité en même temps que les États-Unis de la dernière vague de diffusion du naturalisme, entre 1891 et 1895. Yves Chevrel, Le naturalisme, étude d'un mouvement littéraire international, Paris, PUF, 1982.

21 Donald Pizer, The Cambridge Companion to American Realism and Naturalism : Howells to London, Cambridge, The Cambridge University Press, 1995, p. 33. Editors saw an urgent need as well as profitable opportunity to document the new social contexts - the city more than the factory - and the way that Americans were adapting to assembly lines and horsecars, electric lights and apartment houses.

22 Lars Ahnebrink, The beginnings of naturalism in American Fictions : A study of the Works of Hamlin Garland, Stephen Crane and Frank Norris with special reference to some European Influences, 1891-1903 [1950], New York Russel & Russel, 1961..

23 Ibid, p. V, préface. Scholars generally agree that naturalism in the United States came of age in the writing of Theodore Dreiser, whose first novel Sister Carrie (1900) is a fairy typical work of the movement.

24 Albert J. Salvan, Zola aux États-Unis, vol. VIII, Providence, Rhode Island, Brown University Studies, 1943, p. 153.

25 Afin de rendre la lecture plus fluide et plus claire, nous utiliserons un code pour souligner les pronoms de première personne et leurs référents (italique) ; deuxième personne et leurs référents (souligné) ; et troisième personne et leurs référents (gras).

26 Lettre de Zola à Alphonse Daudet datée du 1er novembre 1875, Paris, dans Émile Zola, Émile Zola, correspondance, t. XI : Lettres retrouvées [en ligne], Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2010 (généré le 26 octobre 2023). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pum/7515>. ISBN : 9791036501012.

27 Lettre de Zola à Philippe Gille datée du 26 octobre 1881,Médan, op. cit.

28 Voir Catherine Kerbrat-Orecchioni, L’Énonciation. De la subjectivité dans le langage, op. cit., p. 76.

29 Voir Anne Decrosse, « La fonction cryptique du langage », dans Langage et société, n°28, fascicule 2, 1984, p. 151-158.

30 Stephen Crane à Hamlin Garland, 15 novembre 1894, NYC, Stephen Crane Letters, édité par R. W. Stallman et Lillian Gilkes, New York, New York University Press, 1960, p. 41. Je viens de terminer un livre new-yorkais qui laisse Maggie derrière. C'est mon meilleur ouvrage. Puisque vous n'êtes pas là, je vais voir si M. Howells ne pourrait pas le lire (ma traduction).

31 Souligné par Hamlin Garland lui-même.

32 Hamlin Garland à Stephen Crane, 2 janvier 1894, NYC, op. cit. Cher M. Mc Clure, je vous envoie par M. Crane les textes que vous m'avez fait lire. Ils sont bons mais ne ressemblent en rien à ce que je cherchais. Si vous avez du travail pour M. Crane, parlez-en avec lui et, pour l'amour du ciel ! Ne le laissez pas attendre pendant une heure, comme il l'a fait auparavant, dans votre enclos pour les coupables (ma traduction). Les mots « standing » et « culprits » sont soulignés par Garland lui-même dans le texte.

33 Hamlin Garland à Stephen Crane, 8 mai 1894, op. cit, p. 36. Mc Clure a-t-il finalement pris cette histoire de guerre pour les droits de feuilleton ? Écrivez-moi toutes les nouvelles. Je serai probablement ici jusqu'au 1er juin. (ma traduction).

34 Émile Zola à Guy de Maupassant, 30 avril 1881, Médan, op. cit.

35 Theodore Dreiser à Arthur Henry, 23 juillet 1900, Letters of Theodore Dreiser, a selection, edited with preface and notes by Robert H. Elias, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1959, vol. 1, p. 56. Nous les informerons qu'ils doivent le conserver jusqu'à ce que l'affaire ait été jugée, c'est-à-dire jusqu'à ce que nous ayons eu l'occasion de discuter personnellement de l'affaire. (ma traduction).

36 Theodore Dreiser à Walter H. Page, 23 juillet 1900, Montgomery City, Letters of Theodore Dreiser, a selection, op. cit., p. 56. Il n'y a pas un éditeur à New York ou à Boston qui n'ait, d'une manière ou d'une autre, entendu parler de mon travail de manière très flatteuse. (ma traduction).

37 Stephen Crane à Hamlin Garland, 9 mai 1894, Chicago, University of Southern California Libraries. Je ne pense pas que nous pourrons jamais l'envoyer à l'Aréna. (ma traduction). En ligne : https://digitallibrary.usc.edu/CS.aspx?VP3=DamView&VBID=2A3BXZ8L2IIOO&PN=1&WS=SearchResults&FR_=1&W=1536&H=827#/DamView&VBID=2A3BXZ7X19GE7&PN=1&WS=SearchResults

Pour citer ce document

Élise Cantiran, « Correspondances et réseaux chez les auteurs états-uniens dits « naturalistes » : une nouvelle image de l'Autre ?», Le naturalisme en réseaux, sous la direction de Marie-Astrid Charlier Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/le-naturalisme-en-reseaux/correspondances-et-reseaux-chez-les-auteurs-etats-uniens-dits-naturalistes-une-nouvelle-image-de-lautre