Identité de groupe, stratégies de promotion et héritage naturaliste : l’Académie Goncourt
Table des matières
LOÏC LE SAYEC
Affirmer l’ascendance naturaliste de l’Académie Goncourt n’a rien de surprenant. Dès avant sa naissance, elle était déjà désignée dans les journaux comme une « académie naturaliste » et, lorsqu’elle a effectivement vu le jour, sa composition n’a pas démenti cette affirmation ; on peut même évoquer une filiation naturaliste chez les lauréats du prix jusqu’à aujourd’hui, autant d’éléments récemment démontrés par Marie-Astrid Charlier1. Sans retracer les origines2de l’Académie, on peut rappeler que les membres qui la composent en 1903 sont issus de différents groupes malgré le rattachement évident de la majorité d’entre eux au Grenier. Hennique et Huysmans sont aussi d’anciens Médaniens ; Rosny aîné, Descaves et Margueritte, plus jeunes, furent signataires du « Manifeste des Cinq ». Mirbeau était du dîner Trapp et Léon Daudet, qui a fréquenté le Grenier, reprend la place de son père3. Seul Bourges semble détonner dans ce groupe. Si l’on peut donc situer la plupart de ces écrivains dans un champ de forces naturaliste à trois pôles qui seraient Zola, Goncourt et Daudet, on peut s’interroger sur leurs interactions à partir de 1903, quand plus aucun des maîtres n’est en vie et que ces écrivains ont suivi des trajectoires individuelles particulières. En l’absence d’attraction par les pôles, on est amené à reconsidérer la place de chacun dans ce nouveau réseau qui se crée avec l’Académie.
Il n’est plus grand monde pour revendiquer l’étiquette naturaliste en 19034, et, si l’Académie Goncourt apparaît comme une victoire du naturalisme face à la tradition incarnée par l’Académie française, on peut s’interroger sur le devenir de cette nouvelle institution composée en partie d’écrivains âgés. On peut rappeler à ce propos la formule de Jules Renard alors qu’il n’en était pas encore membre : « L’Académie Goncourt me paraît malade : ça a l’air d’une maison de retraite pour vieux amis. La littérature s’en désintéressera5 ». Force est de constater, comme en témoigne la pérennité du prix Goncourt, que la littérature ne s’en est pas tout à fait désintéressée. On peut donc se pencher sur les particularités de ce réseau d’écrivains naturalistes qui ont pour certains siégé jusque dans les années 1940 et sur la manière dont ils envisageaient leur activité ou dont leur activité a été perçue par les autres auteurs ou par la presse de l’époque. Ce faisant, on croisera différents journaux, mémoires et correspondances d’écrivains ainsi que des histoires littéraires contemporaines des premières décennies de l’Académie pour étudier l’évolution de sa composition, puis on s’intéressera aux prix qu’elle décerne pendant cette période avant d’évoquer quelques phénomènes pouvant attester de la construction d’une identité de groupe autour de ce réseau.
L’étude de journaux et mémoires d’écrivains, rédigés parfois bien après les faits décrits, doit certes inciter à une certaine prudence quant aux faits relatés mais n’en sera pas moins une source essentielle pour tenter de caractériser le fonctionnement de ce réseau. Si les journaux littéraires sont « un observatoire privilégié du champ littéraire, de ses lieux de convivialité, de ses réseaux, de ses mutations et de ses transformations6 », leur « neutralité affichée cache mal parfois une réelle volonté de pouvoir symbolique7 ». Le journal peut en effet constituer un
instrument d’autorité sur le petit monde littéraire ; il observe, structure, régente et conforte la position du diariste qui joue à la fois de la séduction et de la menace et place véritablement sous surveillance la vie littéraire. […] Le journal, hanté par le désir de survivre et de dominer, apparaît comme une vaste fantasmagorie, qui fait voir le passé par la « lorgnette » d’un diariste tout puissant8.
1er couvert | Léon Daudet (1900-1944) |
2e couvert | J.-K. Huysmans (1900-1907) – Jules Renard (1907-1910) – Judith Gautier (1910-1917) – Henry Céard (1918-1924) – Pol Neveux (1924-1939) – Sacha Guitry (1939-1948) |
3e couvert | Octave Mirbeau (1900-1917) – Jean Ajalbert (1917-1947) |
4e couvert | J.-H. Rosny aîné (1900-1940) – Pierre Champion (1940-1942) – André Billy (1943-1971) |
5e couvert | J.-H. Rosny jeune (1900-1948) |
6e couvert | Léon Hennique (1900-1935) – Léo Larguier (1936-1950) |
7e couvert | Paul Margueritte (1900-1918) – Émile Bergerat (1919-1923) – Raoul Ponchon (1924-1937) – René Benjamin (1938-1948) – Philippe Hériat (1949-1971) |
8e couvert | Gustave Geffroy (1900-1926) – Georges Courteline (1926-1929) Roland Dorgelès (1929-1973) |
9e couvert | Élémir Bourges (1900-1925) – Gaston Chérau (1926-1937) – Francis Carco (1937-1958) |
10e couvert | Lucien Descaves (1900-1949) |
(Dés)affiliations naturalistes
La fidélité à Goncourt et l’admiration pour leurs œuvres est le premier critère avancé pour justifier le choix des membres. Cette fidélité joue un rôle majeur dans l’ordre d’appel des élus jusqu’à la fin des années 1930, c’est-à-dire tant qu’il reste des survivants ayant peu ou prou fréquenté Edmond ou ayant été distingués par lui. La priorité n’est pas forcément donnée à l’âge, même si les premiers appelés sont plus anciens. Le cas de Paul Alexis est notable. Quoiqu’il ait fréquenté le Grenier et qu’il appréciât Daudet père, il n’est pas question de l’élire en 1900 quand restent trois sièges. Sans doute était-il trop associé à Zola, renié par une partie de l’assemblée. Rosny évoque le souhait d’Alexis de faire partie de l’Académie et affirme que les conditions n’étaient pas réunies pour cela, sans toutefois préciser pourquoi. Alexis aurait déclaré « D… on dit que D… sera élu. Eh bien ! non… ça ne serait pas juste !... Je ne vaux pas beaucoup, mais je vaux autant… et je suis d’une promotion plus ancienne9 ». Sans doute faut-il lire Descaves derrière cette initiale ; l’effet de « promotion10 » n’a donc pas été respecté pour Alexis. Léon Daudet déclare dans ses Souvenirs que Goncourt aurait approuvé tous les choix des Académiciens car ils se sont toujours demandé quel aurait été son avis avant d’admettre un nouveau membre11. De même, lorsqu’il envisage sa candidature, Jules Renard s’inquiète d’un article vieux de dix ans où il n’a pas été tendre avec le vieux maître12. Dans L’Académie Goncourt en dix couverts, paru en 1943, le journaliste littéraire Georges Ravon évoque lui aussi la question de la filiation goncourtienne au moment où il écrit. Dans cette page où l’on trouve significativement l’intertitre « Naturalisme est mort, bien mort », qui détourne la fameuse formule de Paul Alexis, Ravon écrit :
On peut se demander si l’Académie ainsi constituée serait agréé par M. de Goncourt. Il n’y retrouverait plus qu’un seul survivant des huit hommes qu’il avait choisis, M. Justin Rosny et deux familiers de son grenier, MM. Jean Ajalbert et Lucien Descaves. Encore ceux-ci sont-ils depuis longtemps éloignés du naturalisme, mais s’il n’y fallait appeler que des écrivains naturalistes, il n’y aurait pas grand monde aux réunions de l’Académie13.
Le groupe étant composé d’écrivains pour certains déjà âgés ou malades, la question de la succession des premiers membres est essentielle du point de vue du réseau. La concurrence est rude, et elle l’était déjà à la fondation de l’Académie lorsqu’il avait fallu pourvoir les deux sièges vacants. Jean Ajalbert était déjà candidat mais fut écarté, de même que d’autres visiteurs du Grenier14.
Un certain nombre de successeurs de la première assemblée sont ainsi des naturalistes de pure ascendance quoique leur admission fasse débat. De ce fait, Henry Céard n’y entre que tardivement, en 1918, après Jules Renard et Judith Gautier, car beaucoup se souviennent qu’il s’était disputé avec Goncourt même si ses défenseurs évoquent une réconciliation ou un malentendu15. Son admission apparaît cependant comme une évidence, tous rappelant qu’il fut ou était un naturaliste de premier ordre et qu’Une belle journée (1881) est un chef-d’œuvre du genre16. Si Descaves soutenait Georges Courteline, il n’est pas fâché de l’admission de Céard, qui a pour parrains Geffroy et Daudet et qu’il qualifie de « pur lettré, naturaliste de la première heure17 ». C’est même l’occasion pour eux de faire la paix après une brouille qui remonte à l’époque de la préface de Charlot s’amuse de Bonnetain, que Céard avait retirée in extremis par peur d’être poursuivi. C’est donc une part du réseau naturaliste d’antan qui se reforme. Rappelons que Descaves était signataire du « Manifeste des Cinq » avec Bonnetain. Léon Deffoux écrit quant à lui :
Au surplus, nul mieux que Céard n’était dans la tradition Goncourt.
Sans parler de son talent et de l’amour désintéressé qu’il portait à la littérature, son caractère […], son goût des potins et des histoires ténébreuses, son pessimisme jalousement cultivé, le désignaient admirablement pour le petit cénacle si représentatif, à la date de 1918, des qualités et des défauts de l’ancienne école naturaliste18.
En 1917, si l’élection d’Ajalbert est loin d’être jouée, on fait valoir qu’il a adapté Goncourt au théâtre, qu’il a fait des vers naturalistes19 dans sa jeunesse et qu’il fallait quelqu’un qui soit à la fois célèbre et goûté des lettrés pour remplacer Mirbeau20. Les plus réfractaires au naturalisme tentent bien d’introduire des auteurs de cercles plus lointains voire ennemis21, comme Judith Gautier, qui propose Joséphin Péladan, mais, du moins sous la présidence de Léon Hennique, qu’Ajalbert qualifie de « gardien inflexible de la tradition et de la charte d’Auteuil22 », les entrants sont sévèrement contrôlés23. Les élections sont sources de tensions et de dissensions durables24. Si le cercle commence à s’élargir avec les admissions d’Émile Bergerat25, Raoul Ponchon, Georges Courteline26 et Pol Neveux, celle de Gaston Chérau, en 1926, peut passer comme une tentative de perpétuer un esprit et un réseau naturalistes au-delà des cercles originels. Léon Deffoux voit en lui un « pur descendant des naturalistes27 » et André Billy, futur académicien Goncourt, écrit bien plus tard que Chérau est un « écrivain de grand talent dans un genre dont Bourges avait une horreur particulière : le réalisme à la Maupassant28 » avant d’ajouter :
Le cas de Gaston Chérau est un des plus propres à faire réfléchir sur l’importance de la date dans la littérature moderne. Parus trente ans plus tôt, les romans de Chérau compteraient parmi les réussites les plus belles de l’esthétique réaliste. Parus après le symbolisme, à l’époque de Gide, Valéry, de Claudel, ils ne furent comptés à peu près pour rien par la critique régnante29.
L’élection de Chérau est d’autant plus ironique qu’il succède à Élémir Bourges, le plus antinaturaliste des Académiciens. Pour autant, nombre de membres de l’assemblée sont dédaigneux à l’égard du terme de naturalisme et ils ne seraient sûrement pas ravis si l’on qualifiait celle-ci de réseau naturaliste.
C’est sûrement Léon Daudet qui est le plus dur à ce sujet dans ses Souvenirs. Sa position quant au naturalisme de l’Académie mérite bien sûr d’être prise avec précaution tant il a tendance à s’acharner personnellement contre Zola et à lui octroyer de nombreux torts. Il ne perd ainsi pas une occasion de conspuer le naturalisme et d’exercer sa verve pamphlétaire contre Zola, accusé d’avoir entraîné la littérature dans une pente ordurière et de s’être octroyé le rôle de chef d’école au détriment d’écrivains plus talentueux dont Daudet père. « Période d’incroyable aveuglement30 », l’ère naturaliste relève pour lui du passé. Évoquant un après-midi à Médan où sont Huysmans, Hennique, Céard, Alexis ainsi que Goncourt et Daudet, il écrit : « à voir ces écrivains en pleine renommée ou montant à la renommée, si allègres, confiants et naturels, courbés sur leurs avirons, devisant et chantant, nul ne supposerait qu’un rapide avenir creusera entre eux de tels fossés, les rendra étrangers, sinon hostiles, les uns aux autres31 ». Léon Daudet rappelle plus loin « la dislocation […] de l’école de Médan32 ». Il dénonce en Zola un chef d’école autoproclamé, un ogre qui veut étendre son empire sur toute la littérature contemporaine33.
Pour Daudet, la majorité des membres de l’Académie Goncourt se serait désolidarisée de Zola. La plupart excèderaient largement le naturalisme, tel Rosny aîné, signataire du « Manifeste des Cinq » qui, bien que travaillant « dans le vif du socialisme révolutionnaire, de la faim et de la gésine "sur les faubourgs brumeux", […] s’éloignait du naturalisme par sa curiosité universelle et l’optimisme de l’effort34 ». Il rappelle que Rosny fréquentait assidûment son père, de même qu’il revient plus tard à Hennique pour souligner combien il était apprécié à la fois de Daudet père et de Goncourt avant de conclure : « Je pense qu’il était dépaysé dans le milieu des soirées de Médan et que la tendance naturaliste n’était nullement la sienne35 ». On constate donc combien Léon Daudet cherche à « dézolaïser » l’Académie Goncourt et à la séparer du qualificatif de « naturaliste ». Cet acharnement n’est pas du goût de tous. Si Renard n’a pas lu les Souvenirs de Daudet, il a en revanche pris connaissance de son article intitulé « Le Grand fécal » qu’il a trouvé odieux, à tel point qu’il a hésité à quitter l’Académie36.
On ne s’étonnera pas non plus de voir Rosny aîné prendre ses distances avec le naturalisme. S’il déclare, dans Torches et lumignons, regretter le « Manifeste des Cinq », qui se serait retourné contre ses signataires en les faisant passer pour des disciples ingrats, et qu’il reconnaît une certaine puissance à Zola, il ajoute :
Au reste, même au sens le plus élevé, j’ai toujours considéré le réalisme comme un aspect fragmentaire de la littérature ; dès mes premières œuvres on trouvera plus d’essais fantastiques, idéalistes ou mixtes, que d’essais réalistes […]. Par suite, la qualification de naturaliste, appliquée à ma personne, me semblait une injure et presque une calomnie. Je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même. Sans ce baroque manifeste, même l’ignorante critique parisienne n’aurait pas classé dans une catégorie aussi étroite un écrivain qui s’intéressait à tout l’univers, à tous les temps, à tous les rêves37.
Si le naturalisme est trop étroit pour Rosny, il le serait aussi pour certains de ses collègues comme Hennique, victime selon lui d’amalgames : « Hennique est compliqué – comme son œuvre. Parce qu’il était des "Cinq de Médan" et qu’il composait alors des récits d’un réalisme forcené, on l’a cru naturaliste. Il a toujours gardé une entière indépendance d’esprit et de méthode. […] Son talent est net et dense, vivant et coloré38 ». L’œuvre de Céard serait quant à elle trop mal connue alors qu’« Une belle journée, c’est le fin du fin de la tranche de vie, ergo le mot ultime du réalisme. Je dis du réalisme et non du naturalisme, bien que Céard se classât lui-même naturaliste39 ». Rosny prend bien la peine d’insister, contre Céard lui-même, afin de le désaffilier. Au contraire, lorsqu’il s’agit de savoir si l’œuvre de Mirbeau résistera à la postérité, Rosny doute, sauf de ce qui pourra nuire à celle-ci : « Le talent m’en paraît incontestable, encore que l’écrivain suive trop fidèlement la voie des naturalistes : son originalité est certaine40 ». L’Académie est donc à la fois naturaliste par l’origine de ses membres et en partie antinaturaliste par certains de leurs discours. On peut se demander si les choses sont plus claires lorsqu’on s’intéresse aux prix décernés, à la manière dont ils l’ont été et à ce qu’en disent les jurés.
Le Prix Goncourt est-il une extension et/ou une consécration des réseaux naturalistes ?
Le choix des lauréats intéresse la notion de réseau au premier chef. On peut envisager ce rapport de deux manières : la récompense de membres déjà peu ou prou rattachés à un groupe préexistant ou l’agrégation de nouveaux membres à un réseau naturaliste à la recherche de jeunes plumes. Dans l’un comme dans l’autre cas, comme pour tout ce qui concerne l’Académie Goncourt, chaque décision est susceptible de provoquer une polémique au sein de ses membres, chez les autres littérateurs et/ou dans la presse.
Des proches des membres de l’Académie sont ainsi récompensés, comme en 1909 le tandem Marius-Ary Leblond, familier de Rosny aîné41. Mirbeau tente de faire primer Jules Huret en 1905 mais on lui rétorque qu’il est trop célèbre. C’est finalement Claude Farrère qui gagne cette année-là avec Les Civilisés, ce que regretteront plus tard un certain nombre de votants. Il aurait d’ailleurs bénéficié d’intercessions appuyées de la part d’un certain nombre d’écrivains étrangers à l’Académie42. Il y a donc des influences exogènes qui s’ajoutent aux luttes de pouvoir au sein de l’Académie ; ces influences s’appuient souvent sur les divergences, notamment idéologiques, qui règnent entre les jurés. Barrès aurait ainsi pesé largement dans le couronnement des frères Tharaud, ses protégés, en 1906, ainsi que d’Émile Moselly43, son compatriote lorrain, en 1907. Notons que les frères Tharaud gagnent entre autres contre André Suarès, Gaston Chérau – futur académicien Goncourt –, mais aussi contre Charles-Louis Philippe et Eugène Montfort, qui font paraître dans le Gil Blas une fameuse tribune mettant en doute l’intégrité de l’Académie44.
Les membres du jury et commentateurs de l’époque mentionnent souvent la filiation naturaliste des vainqueurs ou des prétendants au prix. On évoque ainsi la manière dont La Maternelle de Léon Frapié, qualifiée « d’étude45 », repose sur la méthode documentaire afin d’atteindre à une plus grande vérité. Quand on débat à plusieurs reprises au sujet de Charles-Louis Philippe, c’est moins pour récompenser Marie Donadieu et Croquignole, parus en 1904 et 1906 que pour distinguer l’auteur du très naturaliste Bubu de Montparnasse paru en 190146. Plus tard, par son style comme par ses choix de représentation, Le Feu, primé en 1916, peut être assimilé à l’esthétique naturaliste et tranche par rapport à une partie de la littérature de guerre de la période47. Mais la conformité à l’esthétique et aux thématiques naturalistes ne suffit pas toujours, malgré le soutien fervent de certains jurés, comme le montre le cas de Paul Léautaud, jamais primé. Si Descaves et Mirbeau goûtent beaucoup Le Petit Ami et qu’ils souhaitent le récompenser en 1903, ils se heurtent à la frilosité ou à l’animosité du reste du jury face à ce livre où Léautaud évoque son adolescence au milieu des prostituées48. En cette première année d’exercice de la jeune Académie, on refuse de prêter le flanc aux critiques en immoralité qui renverraient aux grandes batailles naturalistes49. À cette difficulté s’ajoute l’antinaturalisme d’Élémir Bourges qui lutte de tout son poids pour tenter de faire élire des œuvres opposées à cette esthétique, comme en 1908 où il parvient à faire gagner Écrit sur de l’eau de Francis de Miomandre50, qui était à égalité avec M. le principal de Jean Viollis, romancier d’inspiration réaliste. C’est le président Hennique qui les départagea.
À l’aile gauche de l’Académie, on semble considérer pleinement sa capacité à perpétuer un réseau tout autant qu’une geste naturalistes, et ce particulièrement chez Descaves, pour qui le prix, au dire de Léautaud, doit avoir un caractère « subversif, révolutionnaire51 ». Ce fait est frappant en 1932 lorsque concourt Voyage au bout de la nuit, pour lequel Descaves a fait campagne en étant persuadé qu’il l’emporterait aisément. Avant même de conter cet épisode dans ses souvenirs, il donne le ton : « J’avais à peine repris ma place au déjeuner Goncourt que je fus contraint de m’en aller. Pour une fois, les circonstances conspirèrent contre un vieux naturaliste comme moi52 ». Descaves est conscient que l’œuvre a de quoi effrayer, mais c’est une occasion idéale de montrer que l’Académie Goncourt n’est pas l’Académie française. Se méfiant, il profite d’une entrevue particulière avec Hennique pour s’assurer de son appui :
Vous avez été un des premiers et des plus fidèles disciples de Zola, fis-je. Ce que vous devez au naturalisme n’est certainement pas effacé de votre mémoire. Quel âge aviez-vous quand Zola publie L’Assommoir ?... Ving-cinq ans. Pour vous comme pour moi, ce fut le coup de foudre. J’avais alors dix-sept ans. J’étais des vôtres. L’occasion se présente aujourd’hui de nous retrouver du même côté de la barricade. Si ce Voyage au bout de la nuit n’est pas un chef-d’œuvre, convenez qu’il mérite qu’on s’y intéresse ! Il révèle un fameux tempérament. Notre devoir vis-à-vis des Goncourt est, je vous le rappelle, d’encourager les tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. Sous ce rapport, nous ne trouverons pas mieux. De plus, admettez que je suis reconnaissant à Céline d’avoir réveillé notre jeunesse lointaine le temps où je découvrais L’Assommoir53…
La jeunesse naturaliste est loin et Hennique ne semble pas sensible aux arguments de Descaves qui se sent trahi le lendemain quand Les Loups de Guy Mazeline l’emporte au premier tour. Il n’empêche que Descaves restera en contact amical avec Céline, et que l’auteur du Voyage lui lira en avant-première le discours qu’il prononcera au pèlerinage annuel de Médan. Il y a bien en ce sens un réseau naturaliste ou post-naturaliste autour de l’Académie Goncourt, qui se traduit ici par un retour à Zola. On peut rappeler d’ailleurs qu’Henri Barbusse y a aussi prononcé un discours en 1919.
Pour Descaves, le rapprochement avec des candidats ou des lauréats constitue un élargissement des réseaux naturalistes, comme le montre un second exemple qui l’amène aussi à en référer à un glorieux passé de lutte littéraire. En 1937, il décide de soutenir la candidature de Charles Plisnier et de ses Faux passeports. Pressentant qu’on lui opposera la nationalité belge de l’auteur, il prend les devants en allant trouver Rosny aîné, qui pourra ensuite convaincre son frère et d’autres. Il en appelle à la coopération avec la Belgique littéraire et au souvenir des services rendus par Kistemaeckers, son premier éditeur et celui d’autres naturalistes54.
L’étape ultime de constitution d’un réseau par le prix est l’admission des lauréats au sein de l’Académie Goncourt. Si Gaston Chérau a manqué le prix, cela ne l’empêche pas d’être élu en 1926. René Benjamin prix Goncourt 1915 est élu en 1938 et Philippe Hériat, lauréat 1939, l’est en 1949. L’idée d’un recrutement parmi les lauréats a été formulée explicitement par Jean Ajalbert qui s’inquiétait du devenir de l’Académie. Constatant que beaucoup de membres du Grenier avaient rejoint l’Académie française, tels que Lavedan, Hervieu, Bourget, Barrès et Loti, et que certains membres de l’Académie Goncourt n’avaient pas connu Edmond, il concluait que, pour servir efficacement la mémoire et l’œuvre de ce dernier, il fallait donc recruter d’anciens vainqueurs du prix avant qu’ils ne soient récupérés par l’Académie française55. L’Académie Goncourt est donc un réseau qui s’autoalimente. Certains de ses membres – pas aussi optimistes que Descaves56 – décrient d’ailleurs le développement d’un réseau qui se ferait sous un signe autre que celui de l’excellence littéraire. Regrettant que Charles-Louis Philippe n’ait jamais obtenu le prix et qu’il n’ait pas été reconnu de son vivant, Mirbeau déclare : « Il était trop pur, et il avait trop de génie pour être aimé d’une assemblée de médiocres, qui ne cherchent jamais, dans leur choix, qu’à couronner des écrivains inférieurs à eux-mêmes57 ». De même, lorsqu’il commente a posteriori le prix 1929, où Marcel Arland l’a emporté contre Valery Larbaud, André Billy doute qu’il subsiste un esprit Goncourt ; l’Académie semblerait selon lui préférer des personnes inconnues et habitant loin, c’est-à-dire des écrivains ne faisant pas d’ombre à ses membres58. Il reste à se demander si ce réseau d’écrivains issus du naturalisme ou prolongeant sa tradition travaille à la constitution d’une identité de groupe qui lui soit propre.
Esprit de corps et construction d’une identité littéraire
Malgré les tensions qui traversent l’Académie et les oppositions politiques, sociales et esthétiques entre ses membres, on peut tenter de la penser comme un réseau qui travaille à construire sa propre identité de groupe. S’il est sans concession sur les errements naturalistes de jadis, Léon Daudet vante à longueur de page l’unité de l’Académie, de même que Rosny aîné dans ses mémoires. Pour tous deux, elle serait une sorte d’utopie littéraire, une société choisie d’écrivains sachant mettre de côté leurs dissensions pour récompenser des œuvres originales. Aux yeux de Daudet, l’Académie garderait une forme de permanence malgré l’évolution de sa composition59.
Au-delà de l’autocélébration, on peut tenter d’accepter en partie l’idée d’une identité de corps propre au réseau Goncourt et se demander comment elle serait promue dans les médias et les publications littéraires de l’époque. On peut noter que la mention « de l’Académie Goncourt » apparaît sur tout livre publié ou préfacé par l’un ses auteurs à partir des années 192060, sans que l’on puisse pour autant en déduire quoi que ce soit sur leur volonté de faire figurer celle-ci61. Les membres de l’Académie envisagent aussi de superviser des publications. On sait qu’ils sont responsables de celles des œuvres des Goncourt et du Journal, mais ils étaient tous également d’accord pour lancer une collection intitulée « Éditions de l’Académie Goncourt », qui aurait notamment publié en volume des inédits de Vallès62. C’est défendre un auteur naturaliste au sens large. L’Académie peut donc être aussi une entreprise éditoriale, une marque à faire valoir. Il a aussi été question que tous présentent ensemble leur meilleur livre au prix Nobel de littérature, pour faire pendant à l’Académie française qui présente ses candidats63. Là encore le groupe fonctionne à la fois comme une étiquette et comme un réseau cohérent. Si cela ne dit rien de son naturalisme, on ne saurait trop se défaire de celui-ci comme le montre une autre entreprise collective : la parution chez deux éditeurs différents de deux collections de l’Académie des Goncourt.
Le principe est simple, il s’agit de publier un texte de chacun des membres du groupe ainsi qu’une œuvre des frères ou d’Edmond en tête de collection. Quoiqu’on manque d’informations sur la manière dont ont été créées ces collections et qu’on ne puisse donc pas expliquer l’ensemble des choix qui ont été effectués, la constitution même d’une collection témoigne d’une volonté d’afficher une certaine cohérence ou d’affirmer l’existence d’un groupe distinct. Presque vingt ans séparent les deux séries. Paraît d’abord une collection à tirage limité chez Romagnol à partir de 1904, qui s’intitule la « Collection de l’Académie des Goncourt64 ». Elle comprend onze volumes qui s’échelonnent jusqu’à 1907 ; elle regroupe des textes brefs richement illustrés en couleur. Ce ne sont pas les textes les plus connus de ces auteurs. Même si ce sont sans doute les critères de brièveté et d’originalité65 qui ont prévalu dans leur choix, on peut noter que tous ne sont pas récents, même parmi ceux des auteurs encore vivants. Texte éminemment naturaliste, Benjamin Rozes [1880] d’Hennique ramène ainsi à la période d’apogée de cette esthétique.
« Librairie de la Collection des Dix », A. Romagnol, sous-collection « Collection de l’Académie des Goncourt »
- 1904 Edmond & Jules de Goncourt, Les Aventures du jeune baron de Knifausen, illustrations et gravures de Louis Morin ; [portrait par L. de Malteste]
- 1905 Alphonse Daudet, La Comtesse Irma [1874], nouvelle tirée de Femmes d’artistes, illustrations et gravures en couleurs de Pierre Vidal
- 1905 Octave Mirbeau, Dans l’antichambre (histoire d’une minute) [1889], illustrations et gravures d’Edgar Chahine
- 1905 Élémir Bourges, L’Enfant qui revient, illustré par Louis Malteste
- 1905 J. K. Huysmans, Le Quartier Notre-Dame, illustrations et gravures de Ch. Jouas
- 1905 Gustave Geffroy, La Servante, illustrations de Geo-Dupuis
- 1906 Paul Margueritte, À la mer, illustrations de Henri-A. Zo ; gravées sur bois par Gaspé, Piselli, etc.
- 1906 J.-H. Rosny, Bérénice de Judée, illustrations de Léonce de Joncières gravées à l’eau-forte [par Busière, Massard, Pennequin et Thèvenin]
- 1906 Léon Hennique, Benjamin Rozes [1880]
- 1907 Lucien Descaves, Flingot, illustrations et gravures de Georges Jeanniot
- 1907 Léon Daudet, Un sauvetage, illustrations de Ch. Fouqueray ; reproduites en couleurs par Fortier Marotte
L’éditeur Georges Crès lance plus tard sa « Bibliothèque de l’Académie Goncourt » qui apparaît davantage comme une sanctification du naturalisme de l’Académie66. La plupart des œuvres y sont significativement précédées par un portrait de leur auteur. Cette collection fait office de vitrine et participe tout à la fois d’une stratégie promotionnelle et d’une certaine patrimonialisation de l’Académie. C’est Germinie Lacerteux qui est choisie pour représenter l’œuvre des Goncourt et qui occupe le n°1 de cette série Contrairement à la collection de Romagnol, celle de Crès est placée sous le signe d’une œuvre emblématique et fondatrice du naturalisme. Publiant des romans et non des nouvelles, cette collection, plus encore que la première, fait la part belle à des œuvres « anciennes » et/ou fameuses. Tout à la fois représentatif du naturalisme et d’une tentative de dépassement de celui-ci, À rebours, ici publié avec sa fameuse préface écrite vingt ans après l’écriture du roman, est le texte le plus connu de Huysmans, de même que L’Écornifleur, qui est le premier véritable roman de Jules Renard et un de ses grands succès. Le choix du Calvaire pour représenter Mirbeau, qui publie jusqu’en 1917, renvoie à la période où il fréquentait au plus près les cercles de Goncourt et Zola. Ce roman du collage et de la femme fatale est sans doute un de ceux qui se rattachent le plus clairement à l’esthétique naturaliste dans sa production, marquée par un éloignement progressif des conventions romanesques réalistes. C’est en revanche un texte plus récent de Descaves (Philémon, vieux de la Vieille, 1913) qui est choisi, et non le sulfureux Sous-Offs ou encore Le Calvaire d'Héloïse Pajadou. L’éditeur n’a pas uniquement cherché à créer une collection à partir des premiers textes de chaque auteur. Il n’en reste pas moins que cette bibliothèque constitue une certaine vitrine de l’esthétique naturaliste et qu’elle participe d’une unification du groupe des académiciens Goncourt.
Collection « Bibliothèque de l’Académie Goncourt », Paris, Georges Crès, 1921-1926
- 1921 N°1 Edmond de Goncourt, Germinie Lacerteux [1865], préface de Gustave Geffroy
- 1921 N°2 Élémir Bourges, Les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent [1893]
- 1922 N°3 Joris-Karl Huysmans, À rebours [1884], avec une préface de l’auteur écrite vingt ans après le roman et une bibliographie complète de l’œuvre de J.-K. Huysmans
- 1922 N°5 Lucien Descaves, Philémon, vieux de la Vieille [1913], avec un portrait gravé par P.-E. Vibert
- 1922 N°4 Jean Ajalbert, Sao Van Di [1905], avec un portrait par Eugène Carrière
- 1923 N°6 Léon Hennique, Un caractère [1889], avec un portrait d’après Jeanniot
- 1923 N°8 Jules Renard, L’Écornifleur [1892], avec un portrait gravé sur bois par Paul Bornet
- 1923 N°7 Alphonse Daudet , L’Évangéliste [1883], avec un portrait gravé sur bois par P. E. Vibert
- 1924 N°9 Léon Daudet, Le Voyage de Shakespeare : roman d’histoire et d’aventures [1896], portrait gravé à l’eau-forte par Alfred Varadi.
- 1925 N°10 Octave Mirbeau, Le Calvaire [1886], avec un portrait de l’auteur par Félix Vallotton.
- 1926 N°11 Gustave Geffroy, L’Enfermé [1897], portrait d’Auguste Blanqui et de Gustave Geffroy par Eugène Carrière, 2 tomes, Éd. revue et augmentée par l’auteur
Conclusion
L’Académie Goncourt constitue un réseau « naturaliste » se prolongeant jusque dans les années 1940 et au-delà. Si la majorité des écrivains la constituant refuse ou réfute cette appellation, elle a largement cours dans le discours médiatique et se trouve alimentée par les choix des académiciens eux-mêmes. Fidèles au souvenir d’Edmond, ils admettent principalement dans leurs rangs des auteurs ayant appartenu aux cercles naturalistes de la fin du siècle précédent. Lorsque ceux-ci se font plus rares, la référence aux pères fondateurs de cette esthétique est encore convoquée afin d’apprécier les candidatures d’auteurs plus jeunes. Mêlant parrainage, reconnaissance par les pairs mais aussi tractations et débats, l’Académie fonctionne bien comme un réseau entendu comme trame complexe faite d’interrelations et de pôles dont la configuration peut évoluer au gré des circonstances. L’admission d’un nouveau membre en est une, tout comme l’attribution du prix. Toutes deux suscitent force discussions et commentaires, perpétuent une certaine tradition naturaliste et font entrer de nouveaux auteurs dans le réseau Goncourt, toujours perçu par certains de ses membres comme antagonique à celui de l’Académie française.
La particularité de l’Académie Goncourt est donc de composer un réseau naturaliste presque à son corps défendant. Ses membres promeuvent largement des œuvres et des auteurs qui peuvent se rattacher à l’esthétique naturaliste et qui participent à la « moyennisation67 » de celle-ci. Quoiqu’ils prétendent défendre des œuvres audacieuses, les membres de l’Académie Goncourt ne se situent plus du côté des avant-gardes, mais dans une position médiane entre celles-ci et la littérature de grande consommation. La situation qu’octroie l’Académie à ses membres leur permet de peser sur le champ littéraire. Récompensant et admettant parmi eux des écrivains, les convives de Drouant constituent un réseau qui franchit les décennies et qui leur permet de tenir une position d’autorité confortée par l’impact croissant du prix sur les ventes d’ouvrages. Véritables vedettes médiatiques, ils s’affichent comme un groupe relativement soudé et n’hésitent pas à faire œuvre commune en tentant de promouvoir une marque éditoriale « Goncourt ». Ce faisant ils poursuivent une certaine logique médiatique et publicitaire naturaliste, si ce n’est que cette appellation ne désignerait plus tant une avant-garde qu’une institution esthétique. Le naturalisme, entendu au sens large, fait désormais partie du paysage littéraire français, et avec lui l’Académie Goncourt, au même titre que son ennemie héréditaire qu’est l’Académie française.
Notes
1 Marie-Astrid Charlier, « La montée en célébrité de l’Académie Goncourt au début du XXe siècle », à paraître dans Sur le journalisme, « La vedette et ses plumes : presse, littérature et célébrité », Adrien Rannaud, Mélodie Simard-Houde et Yuri Cerqueira dos Anjos (dir.), à paraître.
2 Outre les ouvrages de Léon Deffoux, premier historiographe de l’Académie, voir par exemple l’article de Jean-Louis Cabanès, « Du Grenier à l’Académie des Goncourt : la terreur douce », Les Goncourt dans leur siècle. Un siècle de Goncourt, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2005, p. 267-275, disponible en ligne, https://books.openedition.org/septentrion/54436?lang=fr, consulté le 5 avril 2024.
3 Sur le cas des Daudet, voir Anne-Simone Dufief, « Les Daudet et l’Académie Goncourt », Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, n°10, 2003, p. 13-34. On pourra plus généralement se rapporter aux autres contributions rassemblées dans ce numéro sous-titré Les cent ans du premier Goncourt.
4 Outre le fameux manifeste paru dans Le Figaro, on peut penser, à l’écriture fin 1903 par Huysmans de la fameuse « Préface écrite vingt ans après le roman » Á rebours selon laquelle le naturalisme était une « école […] condamnée à se rabâcher, en piétinant sur place », disponible en ligne https://www.cairn.info/a-rebours--9782072960291-page-317.htm#no3, texte consulté le 5 avril 2024.
5 Jules Renard, Journal, édition présentée et annotée par Henry Bouillier, Paris Robert Laffont, 1990, p. 896 [24 octobre 1907].
6 Pierre-Jean Dufief, Les Journaux de la vie littéraire : actes du colloque de Brest, 18-19 octobre 2007, textes réunis et présentés par Pierre-Jean Dufief, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 18.
7 Ibid.
8 Ibid.
9 J.H. Rosny aîné, Torches et lumignons. Souvenirs de la vie littéraire, Paris, La Force française, 1921, p. 105.
10 Qu’il ait été prononcé par Alexis ou comme c’est plus probable, qu’il soit inventé par Rosny, ce terme n’en est pas moins significatif d’une certaine perception de l’Académie Goncourt comme un réseau où règneraient des règles tacites de préséance et des effets de « génération ». Sur cette notion, voir Silvia Disegni, « Générations et effets de générations au Grenier (1885-1896) », Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, n°19, p. 65-85.
11 Dans la 6e série de ses Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905, parue en 1921 et intitulée Vers le roi, Léon Daudet explique qui a fait successivement partie de l’Académie et quels ont été les successeurs des premiers membres jusqu’au remplacement de Paul Margueritte par Émile Bergerat. Léon Daudet, Souvenirs et polémiques, édition établie par Bernard Oudin, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1992, p. 699.
12 Jules Renard, Journal, 9 mars 1900, op. cit., p. 451. Plus tard, le 12 novembre 1907, il écrit : « Je suis fier d’être l’un des héritiers de Goncourt. Je pense que s’il me voyait il ne me donnerait pas sa malédiction. », ibid., p. 894.
13 Georges Ravon, L’Académie Goncourt en dix couverts, Avignon, E. Aubanel, 1943, p. 204.
14 Ajalbert raconte lui-même qu’il était candidat à l’un des trois sièges vacants en 1900, et ce d’autant plus qu’il était l’un des anciens du Grenier et « à peu près le seul collaborateur à succès d’Edmond de Goncourt », Jean Ajalbert, Les Mystères de l’académie Goncourt, Paris, J. Ferenczi et fils éditeurs, 1929, p. 216. Plus loin, il ajoute que « tous les anciens du Grenier raisonnaient, escomptaient de même, surtout Georges Lecomte, encore plus jeune que moi, qui livrait à Geffroy des assauts verbaux et épistolaires incommensurables », ibid., p. 247. Lecomte sera cependant élu avant à l’Académie française (1924) et au comité de la Société des Gens de Lettres (1907).
15 Outre l’épisode bien connu de l’adaptation théâtrale malheureuse de Renée Mauperin par Céard, certains contemporains comme Léon Deffoux affirment qu’il aurait refusé de signer le « Manifeste des cinq » et rapporté l’affaire à Zola, Léon Deffoux, Le Naturalisme. Avec un florilège des principaux écrivains naturalistes, Paris, Les œuvres représentatives, 1929, p. 49. En 1907, Léon Hennique fait campagne pour que Céard soit élu, mais Mirbeau menace de démissionner et parvient à faire élire Jules Renard.
16 Léon Deffoux évoque l’« authentique représentant du naturalisme », dans Chronique de l’Académie Goncourt, Paris, Firmin Didot, 1929, p. 71 et André Billy écrit que « son roman Une belle journée (1881) est le chef d’œuvre du roman naturaliste », L’Époque contemporaine. 1905-1930, Paris, Tallandier, « Histoire de la vie littéraire », 1956, p. 240.
17 Lucien Descaves, Souvenirs d’un ours, Paris, Les Éditions de Paris, 1946, p. 253. Consultable en ligne sur Gallica.
18 Léon Deffoux, Chronique de l’Académie Goncourt, op. cit., p. 74-75.
19 Georges Ravon, L’Académie Goncourt en dix couverts, op. cit., p. 135.
20 J.H. Rosny aîné, Mémoires de la vie littéraire. L’Académie Goncourt, les salons, quelques éditeurs, Paris, G. Crès et Cie, 1927, p. 63.
21 En 1918 on tente d’approcher Paul Adam, mais celui-ci se réserve pour l’Académie française (André Billy, L’Époque contemporaine, op. cit., p. 241). Ajalbert se réjouira plus tard que Camille Mauclair, pour qui il avait voté, n’ait pas non plus été élu car il a progressivement viré au conservatisme esthétique (Les Mystères de l’académie Goncourt, op. cit., p. 259-260).
22 Les Mystères de l’académie Goncourt, op. cit., , p. 260.
23 L’étau se desserre en partie sous la présidence de Gustave Geffroy. C’est aussi une conséquence logique de la raréfaction des survivants ayant connu Edmond de Goncourt. Émile Bergerat est admis en 1919.
24 L’élection de Jules Renard brouille par exemple provisoirement Hennique et Céard, mais elle conduit aussi Paul Margueritte, qui soutenait la candidature de son frère Victor, à ne plus venir pendant un temps. Mirbeau avait menacé de démissionner si on élisait ce dernier ; Descaves y était lui aussi farouchement opposé. L’élection d’Ajalbert contre Courteline provoque un boycott partiel des séances par Descaves pendant presque vingt ans. Les contrariétés des uns et des autres entraînent aussi des représailles lors du vote annuel pour le prix.
25 L’élection de Bergerat n’a pas été sans soulever difficultés et critiques. « Par contre, l’écrivain qui fut élu après lui pour succéder à Paul Margueritte, […] était fort éloigné du naturalisme », commente Deffoux, Chronique de l’Académie Goncourt, op. cit., p. 75. Pour André Billy, Bergerat, qui avait épousé Estelle Gautier, la sœur de Judith, « n’avait à aucun degré l’esprit Goncourt ; il ressortissait plutôt au genre boulevardier, mais ses Souvenirs d’un enfant de Paris sont d’un excellent chroniqueur », L’Époque contemporaine, op. cit., p. 241.
26 À son sujet, Deffoux, qui cherche systématiquement à situer les Académiciens par rapport au naturalisme, écrit : « Courteline n’avait-il pas subi, comme l’a noté Remy de Gourmont, l’influence du naturalisme négatif et délibérément quinteux de J. K. Huysmans ? », Chronique de l’Académie Goncourt, op. cit., p. 93.
27 Ibid., p. 86.
28 André Billy, L’Époque contemporaine, op. cit., p. 254.
29 Ibid.
30 Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905, 1ère série, Fantômes et vivants [1914], Souvenirs et polémiques, op. cit., p. 34.
31 Ibid.
32 Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905, 2e série, Devant la douleur [1915], Souvenirs et polémiques, op. cit., p. 190.
33 « Les jugements critiques de Zola sont invariablement portés par rapport à son "moi". Ayant découvert cette chose falote baptisée falotement par lui "naturalisme", […] il accueillait arbitrairement, dans ses casiers stercoraires, tel écrivain et rejetait tel autre, le tout avec une ignorance, un contentement de soi magnifiques […]. », ibid., p. 188.
34 Léon Daudet, Fantômes et vivants, op. cit., p. 92.
35 Léon Daudet, Vers le roi, op. cit., p. 704.
36 Jules Renard, Journal, 27 mars 1908, op. cit., p. 921.
37 J.H. Rosny aîné, Torches et lumignons, op. cit., p. 222-223.
38 J.H. Rosny aîné, Mémoires de la vie littéraire, op. cit., p. 25.
39 Ibid., p. 71.
40 Ibid., p. 22.
41 Jules Renard ironise sur ce prix, qui serait un lot de consolation à leur insuccès public, Journal, 10 décembre 1909, op. cit., p. 991.
42 Selon André Billy, Farrère a bénéficié des interventions de Pierre Louÿs, Pierre Loti, Henri de Régnier et d’autres, L’Époque contemporaine, op. cit., p. 59. Paul Léautaud oppose deux versions, le récit de Mirbeau, selon lequel Louÿs serait allé voir Coppée qui serait allé voir Huysmans, et le récit d’Alfred Vallette, pour qui Rachilde aurait parlé à Descaves, Journal littéraire, I, 20 décembre 1906, Paris, Mercure de France, 1975, p. 355.
43 Selon Jules Renard, un nouveau vote ne couronnerait pas Moselly. Hennique aurait par ailleurs déclaré que c’était « un vote honorable, qui sauvegard[ait] le petit côté "peuple" de [leur] Académie », Jules Renard, Journal, 6 décembre 1907, op. cit., p. 901.
44 « L’Académie Goncourt et son prix », Gil Blas, 16 décembre 1906. Au sujet des concurrents de ce millésime, voir l’article anonyme « Le Lauréat du prix Goncourt » en première page du Gil Blas du 15 décembre 1906.
45 « Dans cette école, Léon Frapié s’était documenté, suivant la bonne méthode naturaliste, pour écrire son étude très fouillée, très sincère, sur l’enfance malheureuse et sur ses éducateurs », Léon Deffoux, Chronique de l’Académie Goncourt, op. cit., p. 99.
46 À ce sujet voir Paul Léautaud, Journal littéraire, 28 octobre 1906, p. 311. Mirbeau a tenté plusieurs fois de faire obtenir le prix à Philippe.
47 On a reproché à Barbusse son goût pour la crudité des détails ainsi que son usage important de l’argot. Maurice Ravon salue le triomphe du Feu, œuvre sincère retraçant la vie dans les tranchées tandis que la littérature officielle en était encore à la louange de Rosalie, « la "joyeuse" baïonnette », L’Académie Goncourt en dix couverts, op. cit., p. 235.
48 Dans une Lettre à Marcel Schwob du 20 décembre 1903, Mirbeau écrit : « Les partisans du livre n’osèrent pas aller jusqu’à lui donner le prix, uniquement par peur du sujet. Car, mon cher Schwob, vous ne vous doutez pas à quel point nous sommes pudiques, bourgeois, et stupides. Nous sommes trois, sur dix, à nous moquer de ce qu’on peut dire. Mais le cant des autres, c’est quelque chose d’effrayant. M. d’Haussonville et M. de Beauregard paraîtraient de hardis penseurs au regard de nous. Du reste, que voulez-vous, toutes les académies se ressemblent, n’est-ce pas ? », Correspondance générale, tome 4, Angers, Éditions du petit pavé, 2022, p. 166.
49 Voir aussi les propos rapportés par Léautaud dans son Journal littéraire, op. cit., p. 312-313.
50 Selon Léon Deffoux, Bourges a présenté ce livre « par réaction dit-on contre la tendance naturaliste de ses collègues », Chronique de l’Académie Goncourt, op. cit., p. 111 et selon André Billy, c’est un « livre charmant, spirituel et désinvolte dont la fantaisie avait plu à Élémir Bourges, adversaire farouche du naturalisme. », L’Époque contemporaine, op. cit.,, p. 63.
51 Paul Léautaud, Journal littéraire, op. cit., p. 313.
52 Lucien Descaves, Souvenirs d’un ours, op. cit., p. 267.
53 Ibid., p. 268.
54 Ibid., p. 272.
55 Jean Ajalbert, Les Mystères de l’académie Goncourt, op. cit., p. 321-323.
56 L’ouvrage de Descaves met en scène une geste naturaliste et engagée ; l’écrivain y souligne par ailleurs ses brouilles régulières avec les autres membres de l’Académie et ses longues périodes sans siéger en signe de protestation. Sa défense du naturalisme a posteriori dans ce texte tardif a à la fois quelque chose de nostalgique et de revendicatif dans la mesure où il s’oppose frontalement à son collègue René Benjamin, admis contre son avis en 1938 et ayant fait élire Sacha Guitry en 1939, à son immense fureur. Pour R. Benjamin, Guitry, qui n’était pas écrivain de profession, méritait d’intégrer l’Académie parce qu’il avait fréquenté tous les premiers académiciens dans sa jeunesse, parce qu’il aimait le XVIIIe siècle et collectionnait des bibelots et parce qu’il était courtois, autant de points qui ne sont ni politiques ni littéraires selon Descaves. Benjamin ne se réclame par ailleurs pas de l’esthétique naturaliste et ne la mentionne pas dans son livre La Galère des Goncourt (Paris, l’Élan, 1948). On comprend donc qu’il se situe aux antipodes de Descaves, qui, bien que faisant paraître en premier ses Souvenirs d’un ours, avait à cœur d’y critiquer les évolutions récentes au sein de l’Académie.
57 Octave Mirbeau, Lettre à Louise Tournayre, mi-octobre 1910, Correspondance générale, op. cit., t. 4, p. 759. L’écrivain n’hésite pas, en privé, à critiquer le prix, comme dans une lettre à Claude Monet du 28 ou 29 novembre 1911 où il écrit : « Ne venez pas lundi, car c’est le jour maudit de l’Académie Goncourt, où nous déjeunons pour le prix qui sera, comme tous les prix, ignoble, n’en doutons pas. », ibid., p. 789.
58 André Billy, L’Époque contemporaine, op. cit., p. 254. L’élection d’André Billy a elle aussi suscité des tensions. Il était en conflit ouvert avec l’aile droite de l’Académie (Benjamin, Guitry, de La Varende).
59 « Depuis 1903, un certain nombre de deuils ont modifié sa composition, sans altérer sa physionomie. », Daudet, p. 699
60 Comme en atteste une recherche par décennie dans le catalogue général de la Bibliothèque nationale de France.
61 On n’a du moins rien trouvé à ce sujet.
62 Ce projet est attesté dans le Journal de Jules Renard, le 4 mai 1909, op. cit., p. 975. Voir aussi Souvenirs d’un ours, op. cit., p. 237.
63 Jules Renard, Journal, op. cit., p. 975.
64 Cette collection est plus précisément une sous-collection à tirage très limité à ne pas confondre avec l’appellation « Librairie de la collection des Dix, A. Romagnol », qui désigne à la fois une maison d’édition et la collection principale qu’elle publie, dirigée par le graveur Romagnol. Dans la collection principale sont publiés essentiellement des ouvrages réalistes et naturalistes illustrés à destination des bibliophiles ; ces textes ne se limitent pas à l’Académie Goncourt comme pourrait le faire penser le terme « collection des Dix ».
65 « Dans l’antichambre » de Mirbeau est ainsi une nouvelle déjà parue en 1889 sous deux formes différentes et qu’il rallongea à la demande de Romagnol pour qu’elle corresponde au format attendu.
66 Notons que c’est chez Crès que paraît en 1927 le volume des Mémoires de la vie littéraire de Rosny où il parle de l’Académie. L’éditeur publie par ailleurs bon nombre d’œuvres des académiciens Goncourt.
67 Nous soulignons sur ce point notre dette à l’égard de l’article de Marie-Astrid Charlier, « Le Prix Goncourt ou la construction d’un naturalisme moyen dans le premier XXe siècle », dans À tout prix. Histoire et enjeux des récompenses culturelles, Marie-Astrid Charlier, Chloé Delaporte et Marie-Ève Thérenty (dir.), à paraître aux Presses universitaires de Vincennes, coll. « Culture et société ».