La presse comme moyen de diffusion et de révision du modèle zolien : les journaux portugais A Província et A Folha Nova
Table des matières
CÉLIA VIEIRA
Au XIXe siècle, les journaux et les revues, en tant que média privilégié pour la diffusion des mouvements littéraires, illustrent bien le concept de réseau dans lequel les textes, l’image des auteurs, les formats, les tendances, convergent, circulent et sont mondialisés. Mais ces publications constituent également un espace de croisement des générations, des philosophies et des esthétiques, prouvant que les configurations chronotopiques des transferts littéraires sont assez complexes et que la littérature est un polysystème dont les contours sont variables car ils intègrent une multiplicité de relations extra et intralittéraires. Ainsi, l’analyse qualitative des publications littéraires (feuilleton, critique, chronique, compte rendu, etc.) réalisées dans les journaux A Província (1884-1887) et A Folha Nova (1881-1887), montre que si, d’une part, ces journaux sont le témoin d’une période littéraire où la fiction naturaliste occupe sans doute une place de choix dans l’édition et la critique littéraires, d’autre part, ils se font aussi l’écho de diverses formes de révision et de dépassement du modèle zolien.
A Folha Nova était un journal républicain de quatre pages, publié à Porto chez Typografia Ocidental, entre 1881 et 1888, et dirigé par Emídio Navarro. Bien que ce journal ait accueilli des contributions politiques et littéraires assez diversifiées, il a été principalement rédigé par des républicains et des progressistes. Cette mission révolutionnaire explique une certaine instabilité tout au long de l’existence du périodique, en raison des contraintes plus ou moins fortes de la censure et des pressions gouvernementales, oscillant entre des pages déclarant une guerre antimonarchiste et anticléricale, incitant aux grèves ouvrières et s’en faisant l’écho, tout en répudiant les abus de pouvoir, et des pages qui restent silencieuses pendant des mois sur tout événement social. Parmi les collaborateurs de cette publication, tous militants du parti républicain1, figuraient Teófilo Braga, Emídio de Oliveira, Bruno, Magalhães Lima, Silva Pinto, Alexandre da Conceição. A Província est un journal publié aussi à Porto, entre 1884 et 1904. Il convient de noter que Porto était, à ce moment-là, un important centre commercial, manufacturier et financier, qui avait trouvé dans la littérature naturaliste et la philosophie positiviste un moyen d’affirmer sa modernité culturelle. Dirigé par Oliveira Martins, le journal a reçu surtout la collaboration des partisans du parti progressiste. Il avait un tirage quotidien et publiait le lundi un numéro littéraire, avec des contributions d’Oliveira Martins, Luís de Magalhães, Jaime de Magalhães, Eça de Queirós, Antero de Quental, Xavier de Carvalho, Beldemónio, parmi d’autres auteurs qui appartiennent à un groupe d’intellectuels ultérieurement appelé « Génération de 1870 ».
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est dans ces publications qui se sont le plus distinguées par leur son engagement dans la défense de la littérature naturaliste, que l’on trouve également certains des signes les plus importants de la remise en question du modèle zolien. Il faut rappeler à ce propos que l’on est dans un moment où ce groupe, qui s’est formé de manière cohérente autour d’un cénacle en 1865, lors de la Question de Coimbra, et qui a consolidé sa vision esthétique, politique et philosophique en 1871, lors des Conférences du Casino, présente dès 1881 des divisions internes. Cette scission s’explique par une lutte idéologique qui oppose alors les républicains aux socialistes utopiques, les uns sous le magistère de Téofilo Braga, les autres sous le magistère d’Antero de Quental2. À la même époque, entre réseau et éclatement, les querelles des naturalismes français provoquent des répliques à l’étranger, en raison desquelles les visions du naturalisme nuancent de plus en plus la matrice zolienne.
La diffusion du modèle zolien
En ce qui concerne les publications littéraires, c’est dans A Folha Nova que des extraits qui correspondent à une traduction de la première partie du chapitre consacré au roman dans Le Roman Expérimental d’Émile Zola ont été publiés, sous le titre « Naturalisme » et « Le sens du réel3 », probablement traduits par l’écrivain Eduardo de Barros Lobo (connu sous le pseudonyme de Beldemónio). Parallèlement, dans la sélection des feuilletons du journal, il semble y avoir une préférence pour les récits de style naturaliste : c’est le cas des récits signés par des écrivains tels que Egas Goes, Monteiro Ramalho, Alexandre da Conceição, Reis Dâmaso, Ramalho Ortigão, Conde de Sabugosa, Xavier de Carvalho, Santos Mello ou par Ernesto Pires, chargés de détails sordides et se terminant souvent par un dénouement grotesque. C’est également dans A Folha Nova que Mariano Pina, dans un article intitulé « Lettre de Paris », fait l’éloge de l’écriture des Goncourt qui, dit-il, sont les initiateurs de « cette puissante littérature de la fin du siècle, dont le prophète est Flaubert, le romancier qui, dans Madame Bovary, a su marquer le plus clairement les frontières qui séparent la province romantique de la province réaliste4 ». Plusieurs critiques corroborent cette défense du paradigme naturaliste. Dans un compte rendu des nouvelles de Fialho d’Almeida, publié le 14 novembre 1881, Queiroz Velloso souligne que l’auteur de « A Ruiva » (« La Rousse ») présente quelques défauts dans un style d’écriture qui se veut proche de la réalité. La seule exception est la nouvelle « O Milagre do Convento » (« Le miracle du couvent »), où, malgré l’intrusion du merveilleux, des pages témoignent d’une compréhension de « l’individu et de l’environnement, palpitant de la vérité et de la rigueur scientifique des procédés modernes, le nouveau credo naturaliste de Flaubert et de Zola5 ».
Le journal A Província divulgue plusieurs textes écrits sous l’influence du naturalisme. C’est le cas, par exemple, de la transcription, le 21 janvier 1887, de l’appréciation du critique brésilien Silva Ramos sur le roman de Luís de Magalhães, O Brasileiro Soares, qu’il considère comme « l’une des principales victoires de l’école naturaliste, obtenue par Goncourt et Zola : grâce à la cohérence entre la nature des individus et leurs actions, le respect de la logique interne des personnages, dans la construction de types “tirés de la vie réelle”». Il ajoute que « créer une individualité, déterminer son tempérament, lui assigner le milieu dans lequel elle doit se développer, puis veiller sans cesse à ce que cette individualité ne démente jamais la logique de son activité comme tempérament, et de sa passivité comme produit du milieu, c’est l’œuvre pour laquelle il faut une stature morale bien au-dessus de l’ordinaire6 ». Dans le même journal, la section « Chronica de Paris » est une source de publicité pour le naturalisme. Dès 1887, la publication de La Terre suscite une nouvelle série de critiques sur la réception et la théorisation du naturalisme. Le 23 novembre 1887, l’auteur anonyme de cette publication (probablement Xavier de Carvalho) analyse ce « roman à thèse sociale », en soulignant son caractère épique. Il se rend compte que « c’est un livre qui pourrait être hardiment appelé immoral par d’honnêtes bourgeois. […] Zola dit les phrases comme il les a entendues prononcer ». Mais il s’agit là de « simples préjugés qu’il faut détruire ». Il ajoute qu’« Émile Zola a au Portugal de vrais et enthousiastes admirateurs, et l’éminent romancier sait parfaitement que la génération moderne de ce petit mais généreux pays, qu’il tient en si haute estime, le considère depuis longtemps comme un maître vénéré et illustre7 ». Cet éloge a mérité l’envoi d’une carte de remerciement de Zola à Xavier de Carvalho, pour sa critique de La Terre, étant donné que, comme celui-ci l’affirmait le 21 décembre 1887, « ce grand écrivain est tellement habitué à être incompris et maltraité par ses compatriotes que toute critique juste et légèrement positive de ses œuvres venant de l’étranger le remplit de fierté et de profonde consolation8 ».
Le questionnement du modèle zolien
Écriture parodique
La présence de feuilletons parodiques dans le journal A Folha Nova constitue un signe du questionnement de l’esthétique naturaliste. On prend le concept de parodie d’après la définition très large formulée par les formalistes en tant que transformation textuelle. La parodie, soit par imitation ou par transformation du texte source, a la fonction de « mettre à nu des procédés “mécanisés”, caractères usés d’un genre ou d’un style donné, et de les réinvestir dans un nouveau contexte, où leur reconnaissance par le lecteur s’accompagne d’un effet comique9 ». Le feuilleton « O Espelho da Marqueza » (« Le miroir de la marquise »), de Gomes Leal, en est un exemple, car, au début du récit le narrateur se déclare ironiquement contaminé par le « don diabolique [...] de l’observation », « cette froide épidémie de réalisme et d’ensevelissement ». Dans cette nouvelle, écrite sous l’influence de Hoffman et d’un réalisme fantastique, Gomes Leal condense sa critique des limites du réalisme et du naturalisme, car le narrateur ne se reconnaît pas soi-même et se dit dans un état d’aliénation qui consiste justement en un « excès de réalité10 ».
En effet, la collaboration des écrivains les plus connus de la Génération de 1870 est presque toujours marquée par l’ambiguïté par rapport au Naturalisme. Ainsi, si Eça de Queirós a publié dans A Folha Nova des extraits de Os Maias, le chef-d’œuvre du naturalisme portugais, marqué par des préoccupations naturalistes (comme l’épisode de la visite de la comtesse Gouvarinho, avec son fils, au bureau du protagoniste, Carlos da Maia, dont le discours souligne la faiblesse de la race de son mari), il y a également réédité certains des récits proches du fantastique avec lesquels il s’était révélé au début de sa carrière dans le journal Gazeta de Portugal. C’est le cas des « Memorias d’uma forca » (« Mémoires d’un gibet »), l’autobiographie d’une branche d’arbre qui quitte sa patrie naturelle pour commencer sa « vraie vie de service et de travail », une histoire qui, selon le romancier, devrait faire partie d’une série narrative sur l’opinion de la nature sur l’homme, qui comprendrait également les « Memórias de um átomo » (« Mémoires d’un atome ») et les « Apontamentos de uma viagem d’uma raiz de cypreste » (« Notes d’un voyage d’une racine de cyprès »)11. Ces récits autobiographiques, qui présentent un témoignage d’éléments ou d’objets au cours de leur pèlerinage à travers l’univers et à travers les diverses transformations qu’ils subissent, se répètent dans les pages de ce journal dans d’autres essais fictifs, tels que le feuilleton « Na Feira da Ladra (História de um Piano) » (« Au marché aux puces (Histoire d’un piano) » )12, de Guerra Junqueiro, dans lequel l’instrument de musique raconte les différentes transactions commerciales qu’il a subies jusqu’à ce qu’il finisse ses jours dans un « bric-à-brac de misère ». La distance ironique obtenue en reproduisant le point de vue de la nature sur l’homme (et non l’inverse, comme le voulait le réalisme), le registre surréaliste obtenu par l’utilisation de la personnification, ou l’ironie des doctrines scientifiques et le désir d’une explication totalisante de l’univers, dans une certaine parodie des théories transformistes-évolutionnistes, constituent les traits qui indiquent une subversion du naturalisme littéraire, philosophique et scientifique, en inversant la relation entre les deux pôles fondamentaux de la prémisse scientifique, le sujet et l’objet. Un autre exemple de remise en question des stratégies de l’écriture naturaliste est fourni par un écrivain moins connu, Agostinho Albano, dont les récits se distinguent par l’adoption du métalangage de la fiction comme point de départ de la satire des procédés littéraires en vogue : c’est le cas de plusieurs feuilletons13 où le métalangage permet de développer la déconstruction du processus narratif par le narrateur, à travers des affirmations telles que : « C’est vrai... il manque les âges, chose essentielle dans une histoire, pour mieux cerner les types de personnages14 ».
Outre ces subversions du modèle zolien, il semble que l’auteur qui symbolise le mieux la révision et le dépassement de l’hypothèse naturaliste dans les pages de ce journal est Manuel Teixeira Gomes dont la collaboration avec A Folha Nova reflète précisément son point de vue critique, situé entre le scepticisme à l’égard du naturalisme et la conviction que l’esthétique naturaliste était celle qui correspondait le mieux à l’évolution littéraire contemporaine. Ainsi, dans la rubrique « Molduras » (« Encadrements »), qu’il rédige pour ce journal au début des années 1880, il critique la persistance d’un romantisme devenu anachronique après la révolution littéraire apportée par les Goncourt, Flaubert et Zola. C’est le cas de la critique adressée au romancier Hector Malot, dont l’œuvre manque de « sincérité des sentiments, [d’]expression vraie et spontanée des impressions reçues et consciemment notées qui constituent le fond sérieux et précieux de l’œuvre des grands écrivains actuels15 ». Mais sur la même page où il publie cette critique d’une littérature sans sens de la réalité, Manuel Teixeira Gomes signe le feuilleton « Confidências d’um bichano » (« Confidences d’un chaton »), qui fonctionne comme une sorte de parodie du processus naturaliste. Il s’agit d’un discours épistolaire énoncé par un chat qui, dans une lettre à un ami de la capitale, décrit son caractère, sa race, ses pulsions héréditaires (« à la suite d’une étrange évolution, je me trouve entièrement changé, sans avoir la force de résister aux désirs monstrueux qui bouillonnent en moi16 ») et de son tempérament (« particulièrement observateur »). Il s’agit d’un récit où priment la description et le comique, évident dans des descriptions telles que sa façon de martyriser les souris et son irrésistible pulsion sexuelle. En fait, c’est dans les pages d’A Folha Nova que Manuel Teixeira Gomes a publié certaines des nouvelles qu’il rassemblera, pour les réviser en 1909, dans le volume Personnes singulières (Pessoas singulares), comme « Le Major » (« O Major »), publiée le 26 octobre 1881, et « L’Album » (« O Álbum »), publiée le 29 octobre 1881. Dans ces récits, Manuel Teixeira Gomes révèle, à partir du début des années 1880, une esthétique narrative à la fois antiromantique, en raison de la manière dont les élans idéalistes des personnages sont continuellement confrontés à des détails grossiers et grotesques de l’existence, et anti-naturaliste et anti-scientifique, en raison de la manière caricaturale dont il interroge une réalité dont la compréhension échappe au rationalisme.
En fait, la prolifération de récits écrits dans l’intention de parodier le processus naturaliste révèle le moment précis où le modèle naturaliste a perdu sa capacité à être perçu comme un modèle différent de ceux qui l’ont précédé et où il s’est imposé lui-même comme un canon. En même temps, comme le montre l’étude bibliographique exhaustive réalisée par David Baguley17, le large corpus de textes de parodie et de « pastiche »18 du texte naturaliste, qui accompagne l’émergence et le développement de cette esthétique littéraire, atteste que le texte naturaliste, en tant que point d’arrivée de différents types de discours, a été, dès le départ, impliqué dans des modes ironique et satirique. Dans le même ordre d’idées, Catherine Dousteyssier, en analysant les cibles et le mode d’action de la parodie naturaliste, prouve que la parodie apparaît comme une facette essentielle du processus de réception du naturalisme19. En effet, l’écriture parodique fonctionne non seulement comme une stratégie de détournement du Naturalisme, en réécrivant et en amplifiant ses traits, mais aussi, même de la part des romanciers les plus représentatifs de l’esthétique naturaliste, comme un moyen de questionner et de dépasser le Naturalisme20.
De nouveaux modèles
C’est aussi dans ces journaux que de nouvelles références esthétiques et philosophiques s’affirment. Le ton le plus anti-scientifique de A Província est donné par les articles qui se font l’écho de la diffusion du pessimisme. C’est le cas du texte « Les causes du pessimisme » (« As causas do Pessimismo »), de Jaime de Magalhães Lima. Pour l’auteur, aux causes signalées par Ferdinand Brunetière dans une conférence sur l’état d’angoisse moderne, telles que l’influence de Schoppenhauer, les théories évolutionnistes et l’échec de la Révolution française, il faudrait ajouter l’exacerbation de l’individualisme et de l’esprit d’analyse apportés par le progrès intellectuel. Dans sa rubrique régulière, « Sciencias e Lettras », il publie le 12 mai 1886, « Consolations de la vieillesse » (« Consolações da Velhice »), un compte rendu des Études sur la Littérature Contemporaine, d’E. Scherer, au prétexte duquel il se demande si : « les besoins de l’idéal ne sont […] pas aussi réels que les scènes grossières des romans de Zola », tout en rappelant le
Bon temps [...] à Coimbra où, en lisant quelques petits livres de Taine et de Spencer, nous pensions avoir conquis le monde de la science et de la philosophie. [...] Nous qui avons lu la Philosophie de l’art de Taine, l’Introduction aux sciences sociales de Spencer, Daudet, Balzac, Zola et Ernest Haeckel, nous voilà dans ces provinces brûlant de haine… de rhétorique contre le curé de notre village, méprisant l’amour et la religion, positivistes et naturalistes intransigeants, fermes, la visière levée, avec l’air souverain et inflexible de ceux qui vivent dans les régions pures de la vérité21.
Cette aspiration à un modèle de littérature capable de concilier l’idéal et le réel, le matérialisme et la religiosité, a préparé le terrain pour un accueil enthousiaste du roman russe, où ces antithèses se nuançaient. À cette époque, la diffusion du roman russe, par le biais des traductions françaises atteint rapidement la Péninsule Ibérique22. Tout en rendant compte de l’accueil réservé en France à des auteurs comme Tourgueneff, Tolstoi ou Dostoïevski, dans « La Russie a la parole » (« Tem a Palavra a Russia »)23, Magalhães Lima, par exemple, présente une conception éminemment subjective de la littérature, accusant la littérature naturaliste de faire prévaloir la forme sur le fond.
Xavier de Carvalho, dans sa rubrique hebdomadaire de A Provincia, « Chronica de Paris », est un autre contributeur qui, tout en signalant l’affirmation de l’école symboliste (voir la chronique du 14.4.1887) et de l’école décadente (voir la chronique du 01/09/1887), a pris conscience de la nécessité de repenser la réception du roman français, en particulier du roman naturaliste. Le 17 avril 1886, la publication simultanée de L’Œuvre de Zola et du Théâtre en Liberté de Victor Hugo fournit l’opportunité de présenter deux conceptions différentes de l’art : l’une qui excelle dans les « scènes de pessimisme », « sans lumière pour allumer l’espérance dans le cœur des enfants de la race nouvelle », et l’autre qui « prêche l’espérance, quand le siècle se débat dans le doute, le malheur et l’incrédulité24 ». Se plaignant de cette « littérature décadente », que même des critiques comme Paul Bourget, Hennequin, Léo d’Orfer et d’autres ne peuvent expliquer, il constate qu’« une nouvelle vague d’héroïnes a envahi le roman contemporain » : à la place des « pauvres filles simples et douces comme Grasiella », il y a « les Marthe, les Nana, les Elisa, les Sapho, le collage, l’hystérisme, le règne des roublardes, des rastaquouères de tout poil, et le roman s’appelle Ludine, Bruxelles Rigole, La Teigne, Gaga, Le Martyre d’Annil, Charlot s’amuse, La Fille Elisa, Marthe, toute la vie galante refoulée et repeinte en fleur de fard, parmi les absinthes du Café Americano25 ».
Le naturalisme queirosien
A Provincia témoigne aussi du développement de stratégies d’autolégitimation par lesquelles le système littéraire national réagit à la mondialisation du naturalisme zolien. Quelques-unes de ces stratégies, qui ont comme but d’affirmer la valeur d’un système littéraire dans son rapport avec l’Autre, sont formulées comme une comparaison qui favorise les écrivains nationaux vis-à-vis des écrivains étrangers ; ou comme un éloge de l’excellence de la littérature nationale, tout en soulignant son rôle innovateur. Il faut signaler que tout échange culturel et littéraire s’inscrit dans une tension de sentiments de rejet ou d’admiration vis-à-vis des modèles étrangers. Dans l’espace ibérique, où la définition des identités nationales est construite par référence à la culture française, la réflexion sur la matrice nationale, par opposition à l’influence étrangère, devient encore plus aigüe. C’est pourquoi on assiste souvent à la défense d’un naturalisme propre, issu des racines nationales, un naturalisme qui importe des éléments qui puissent être assimilés et acclimatés à la culture nationale, mais sans une imitation servile 26.
La publication, dans A Província, des extraits du roman A Relíquia, de Eça de Queirós, qui évoquent le voyage du protagoniste à Jérusalem et sa visite au Saint-Sépulcre a été précédée, le 11 avril 1887, d’une présentation d’Oliveira Martins, pour qui le talent exceptionnel de l’écrivain ne réside pas dans son caractère réaliste, dans son observation exacte des choses, mais dans « l’observation imaginative qui caractérise les fantaisistes »27. Cette fantaisie réaliste s’incarne dans l’ironie sarcastique, une caractéristique, selon le critique, qui est typiquement ibérique et à la base des créateurs tels que Quevedo et Goya. Oliveira Martins réfute également l’idée répandue selon laquelle le style d’Eça de Queirós a été influencé par la France, en montrant que, même dans ses premiers romans, il y avait « de magnifiques échappées dans lesquelles l’ancien auteur des fantasmagories de la Gazeta de Portugal se révélait28 », confirmées plus tard dans Le Mandarin et avec La Relique. Il compare ensuite Eça de Queirós à Flaubert de Salambô :
Flaubert était réaliste et Queiroz ne l’est pas. C’est juste que Flaubert voyait de l’extérieur vers l’intérieur, par induction, en observant, en étudiant, en comparant, en procédant comme la science ; et notre Queiroz voit de l’intérieur vers l’extérieur, c’est-à-dire qu’il devine, découvre, invente, en procédant par imagination, et c’est pourquoi les produits de son talent sont ceux-là - extravagants et scabreux29.
Dans le même sens, le 31 mai 1887, Luís de Magalhães considère A Relíquia comme un modèle de dépassement du naturalisme, présentant son auteur comme un écrivain supérieur à un parti pris d’école littéraire, indifférent à « l’obéissance méthodique aux règles doctrinales d’une certaine esthétique30 ». La nouvelle loi artistique d’Eça de Queirós consiste à embrasser toutes les dimensions du monde, la réalité et la fantaisie. Il évoque ensuite la devise de ce roman – « Sur la forte nudité de la Vérité - le manteau diaphane de la Fantaisie » – (« Sobre a nudez forte da Verdade – o manto diáfano da Fantasia»), pour montrer que
À côté de l’étude méthodique et systématique de la réalité humaine, à côté des autopsies patientes et consciencieuses des caractères et des tempéraments, à côté des puissantes créations de types – nous voyons maintenant les fantasmagories humoristiques, les romances de charge, les romans originaux et indisciplinés où la fantaisie et l’histoire, la tragédie et la comédie, le pathétique et le grotesque, le sarcasme et la pitié, la note philosophique et la note réelle, se bousculent, se mélangent et se tiennent la main31.
D’ailleurs Eça de Queirós y avait publié un extrait de Os Maias, en décembre 1885, correspondant à l’épisode du dîner à l’Hôtel Central, où, entre les insultes de deux personnages, Ega, le défenseur du naturalisme, et Alencar, le représentant de l’idéal romantique, une certaine ambiguïté était mise en évidence32, visible dans le dénouement de la bataille, lorsque Ega et Alencar s’embrassent et se déclarent « frères dans l’art ».
Conclusion
A Folha Nova et A Provincia reflètent, dans leurs publications littéraires, une période littéraire où la fiction naturaliste occupe, au Portugal, une place de premier plan dans l’édition et la critique. Mais ces publications manifestent le désir de dépasser et de nuancer les traits de cette esthétique, par des stratégies de dérision, par la divulgation d’autres courants esthétiques et philosophiques et aussi par l’éloge d’un modèle de littérature naturaliste issu d’une matrice autochtone. Même si ces stratégies sont récurrentes dans les polémiques qui marquent la réception du naturalisme, le fait qu’elles soient répandues par des écrivains de tendance naturaliste et à l’intérieur de deux publications qui répandaient cette esthétique au Portugal semble exprimer la conviction que le naturalisme ne satisfaisait pas le désir intime des membres de la Génération 1870 de chercher d’autres façons de représenter et d’expliquer la réalité.
Notes
1 Grâce au caractère international du mouvement républicain, il a souvent joué le rôle de dénonciateur de la répression de la presse en Espagne, accusant le gouvernement canoviste de son comportement despotique. Le journal s’associait, ainsi, à des publications espagnoles telles que El Imparcial, La Union, El Progreso et La Revolucion. Dans les « Lettres de Madrid », le correspondant G. Reparaz, défendant la nécessité pour les républiques ibériques de s’unir contre les deux monarchies respectives, celles de Bourbon et de Bragança, fait souvent le point sur la situation politique, sociale et culturelle de l’Espagne.
2 Voir Isabel Pires de Lima, As Máscaras do Desengano. Para Uma Abordagem Sociológica de « Os Maias », Porto, Editorial Caminho, 2002.
3 « O sentido do real », in A Folha Nova, Porto, n° 116, 08/10/1881.
4 « d’esta poderosa litteratura do fim do seculo, que tem por propheta Flaubert, o romancista que soube na madame Bovary marcar mais nitidamente as fronteiras que separam a provincia romantica da provincia realista.» Mariano Pina, « Carta de Paris », in A Folha Nova, 02/05/1885.
5 « indivíduo e do meio, palpitantes da verdade e do rigor scientifico dos modernos processos, do novo credo naturalista de Flaubert e de Zola. » Queiroz Velloso, « Contos de Fialho de Almeida », in A Folha Nova, 14/11/1881.
6 « uma das principais vitórias da escola naturalista, conseguida pelos Goncourt e por Zola: a da coerência entre a natureza dos indivíduos e os seus actos, o respeito pela lógica interna dos caracteres, na construção dos tipos “colhidos em flagrante da vida real”». « Crear uma individualidade, determinar-lhe um temperamento, assignalar-lhe o meio em que ella tem de desenvolver-se, e velar depois incessantemente para que essa individualidade não desminta nunca a logica da sua actividade como temperamento, e da sua passividade como producto do meio, é o trabalho para o qual se requer uma estatura moral muito acima do comum ». Silva Ramos, « O Brasileiro Soares, de Luís de Magalhães », A Província, 21/01/1887.
7 « É um livro que póde ser afoitamente alcunhado d’Immoral pelos burgueses honestos. [...] Zola diz as phrases como as ouviu pronunciar», « simples preconceitos que é necessario ir destruindo.». « Emilio Zola conta em Portugal verdadeiros e enthusiasticos admiradores, e o eminente romancista sabe perfeitamente que a moderna geração d’este pequeno mas generoso paiz, que elle tanto estima, o considera de há muito um mestre venerado e illustre.» Anonyme [Xavier de Carvalho], « Chronica de Paris », in A Província, 23/11/1887.
8 « Este grande escriptor está tão acostumado a vêr-se incomprehendido e a ser maltratadopelos seus compatriotas, que toda a critica justa e um pouco levantada, que lhe apparece do extrangeiro ás suas obras, o enche d’orgulho e de profundo consolo.» Xavier de Carvalho, « Chronica de Paris », in A Província, 21/12/1887.
9 Yen-Mai Tran-Gervat, « Pour une définition opérationnelle de la parodie littéraire : parcours critique et enjeux d'un corpus spécifique », Cahiers de Narratologie [En ligne], 13 | 2006, consulté le 15 septembre 2023. URL: http://journals.openedition.org/narratologie/372.
10 Gomes Leal, « O Espelho da Marqueza », in A Folha Nova, 05/01/1882.
11 Eça de Queirós, « Memórias d’uma Forca », in A Folha Nova, 11/11/1881.
12 Guerra Junqueiro, « Na Feira da Ladra (História de um Piano) », in A Folha Nova, 14/12/1881.
13 Agostinho Albano, « Um Caçador Nocturno », in A Folha Nova, 5.9.1882, « Júlia em Prospecto », in A Folha Nova, 08/08/1882.
14 « É verdade... faltam as idades, cousa essencial n’uma historia, para se fazer mais completa ideia dos typos das personagens », « Historia d’uma Historia », in A Folha Nova, 31/08/1885.
15 « a sinceridade de sentimentos, a expressão verdadeira e expontanea de impressões recebidas e notadas conscienciosamente que fazem o fundo sério e valioso, das obras dos grandes escriptores actuaes », Manuel Teixeira Gomes, « Heitor Malot », in A Folha Nova, 08/11/1881.
16 « em resultado d’uma extranha evolução, acho me inteiramente mudado, sem ter forças que resistam aos monstruosos desejos que fervem dentro de mim », Manuel Teixeira Gomes, « Heitor Malot », in A Folha Nova, 08/11/1881.
17 Voir David Baguley, Naturalist Fiction: The Entropic Vision, Cambridge, Cambridge U. P., 1990.
18 Sur la différence entre ces deux stratégies parodiques, voir Linda Hutcheon, Uma Teoria da Paródia, Lisboa, Edições 70.
19 Catherine Dousteyssier, « La Naturalisme en parodie(s) », in Cahiers Naturalistes, nº73, 1999.
20 Voir, de Daniel-Henri Pageaux, « Eça de Queirós et la mise en question du Réalisme », in Le Bûcher d’Hercule. Histoire, Critique et Théorie Littéraires, Paris, Honoré Champion, 1996.
21 « Bons tempos [...] de Coimbra em que com a leitura de alguns livrinhos de Taine e Spencer julgavamos ter conquistado o mundo da sciencia e da philosophia. [...] Quando tinhamos lido a Philosophia da Arte de Taine, a Introdução à Sciencia Social, de Spencer, Daudet, Balzac, Zola e Ernesto Haeckel, eis-nos por essas provincias alem ardendo em odios... de rhetorica contra o cura da nossa aldeia, desdenhando do amor e da religião, positivistas e naturalistas intransigentes, firmes, de viseira erguida, com o ar soberano, inflexivel de quem vive nas regiões puras da verdade.» Jaime de Magalhães Lima, « Sciencias e Lettras. Consolações da Velhice », in A Província, 12/05/1886.
22 C’est le cas d’Emilia Pardo Bazan. En fait, la diffusion du roman russe se faisait sentir dans la Péninsule Ibérique depuis la moitié des années 1860, surtout après le moment où Mérimée a signé dans la Revue des Deux Mondes, une série d’articles consacrés à Tolstoi, Gogol et Tourgueneff. Cette réception est mise en évidence dans plusieurs publications portugaises, dont, par exemple, de Platão Lvovitch Vakcel, le recueil Quadros da Litteratura, das Sciencias e das Artes na Russia, Funchal, Typographia da « Gazeta da Madeira », 1868.
23 Jaime de Magalhães Lima, « Tem a Palavra a Russia », in A Província, 24/05/1886.
24 « sem luz que faça bruxolear a esperança nos corações dos filhos da raça nova », « prega a esperança, quando o seculo se debate na duvida, na desgraça e na descrença », Xavier de Carvalho, « Chronica de Paris », 17/04/1886.
25 « Uma nova onda de heroínas invadiu o romance contemporaneo”: em vez das “pobres raparigas simples e doces como Grasiella”, são “as Marthe, as Nana, as Elisa, as Sapho, a collage, o hysterismo, o imperio das roublardes, das rastaquouéres de tout poil, e o romance chama-se Ludine, Bruxelles Rigole... La Teigne, Gaga, Le Martyre de Annil, Charlot s’ Amuse, La Fille Elisa, Marthe, toda a vida galante recalcada e repintada á fleur-de-fard, entre o absyntho do Café Americano. »Xavier de Carvalho, « Chronica de Paris », 17/04/1886. La semaine suivante, il a inclus dans le type de manifestation littéraire naturaliste la feuille hebdomadaire publiée par un célèbre cabaret parisien, le Mirliton, où sont publiées des images et des chansons obscènes, et les nouvelles de « Saint-Croix, de Courteline, de Letourneur et autres modernistes de la dernière manière naturaliste », publiées par le même cabaret, et dont il transcrit quelques extraits. Ces récits se caractérisent par une représentation de la vie parisienne, vue « à travers diverses fantaisies pessimistes ou surprises au milieu du badinage des boulevards » (« atravez de varias phantasias pessimistas ou surprehendidas em plena blague do boulevard »). Xavier de Carvalho, « Chronica de Paris », 24/04/1886.
26 Voir Célia Vieira, « Les théories sur le roman naturaliste dans les littératures portugaise et espagnole», in Anna Gural-Migdal (ed.), Excavatio, International Review for Multidisciplinary Approaches and Comparative Studies Related to Émile Zola and Naturalism Around the World, vol. XXIX, 2017, [En ligne], URL http://aizen.zolanaturalismassoc.org/excavatio/articles/v29/Vieira.pdf consulté le 15 septembre 2023.
27 « observação imaginativa que caracterisa os fantasistas ». Oliveira Martins, «A Reliquia, de Eça de Queiroz», in A Provincia, 11/04/1887.
28 « échapées magnificas em que se revelava o antigo author das phantasmagorias da Gazeta de Portugal », Ibidem.
29 « È que Flaubert, era um realista e Queiroz não o é. É que Flaubert via de fóra para dentro, inductivamente, observando, estudando, comparando, procedendo como a sciencia; e o nosso Queiroz vê de dentro para fora, isto é, adivinha, descobre, inventa, procedendo imaginativamente, e por isso os productores do seu talento são estes – extravagantes e escabrosos.» Ibidem.
30 « obediencia methodica ás regras doutrinarias d’uma certa esthetica.», Luís de Luís de Magalhães, « A Relíquia», in A Província, 31/05/1887.
31 « A par do methodico e systematico estudo da realidade humana, a par das pacientes e conscienciosas autopsias dos caracteres e dos temperamentos, a par das poderosas creações dos typos – veem agora as phantasmagorias humoristicas, o romance de charge, as novellas originaes e indisciplinadas onde a phantasia e a historia, a tragedia e a comedia, o pathetico e o grotesco, o sarcasmo e a piedade, a nota philosophica e a nota real, se acotovelam, se misturam, se dão as mãos ». Ibidem.
32 Pour une analyse en détail de cet épisode et de sa portée dans le contexte du rapport d’Eça de Queirós avec l’esthétique naturaliste, voir Isabel Pires de Lima, As Máscaras do Desengano, Lisboa, Caminho, 1987, p. 184-189.