Le naturalisme en réseaux

La réception critique de l’œuvre de Zola dans le Supplément littéraire du Figaro (1887-1892) : entre émancipation et reconnaissance de l’ancien maître

Table des matières

ALIÉNOR POITEVIN

Les quotidiens de la fin des années 1880 en France publient une critique littéraire acerbe contre Zola, souvent menée par d’anciens ou des néo-naturalistes. Paul Alexis, dans une lettre à Zola du début de la décennie recensée par Henri Mitterand1, constatait déjà cette recrudescence des médisances et des rancœurs que suscitait alors le triomphe de Zola : « les jeunes des Soirées de Médan » se sont « suicidés en tant que groupe2 ». La rupture est inévitable, pour s’émanciper de la coupe zolienne d’abord, trop imposante, comme l’avoue en mars 1890 à son maître l’un des Médaniens, Léon Hennique : « J’aime vos énormes talents, je les admire profondément. Mais quoi ? ne faut-il point essayer autre chose, puisqu’il est impossible de vous atteindre3 ? ». Surtout, à mesure que des générations différentes cohabitent au sein du camp naturaliste, les relations et les positions esthétiques se distendent. Cet éclatement se fait sentir avec violence dans les quotidiens où écrivent les jeunes auteurs, en particulier à partir de 1887, année de publication du roman La Terre de Zola, qui va justifier le « Manifeste des Cinq » et la déclaration de banqueroute du naturalisme par Brunetière. C’est une année que le chercheur Pierre Cogny, dans les actes du colloque de Cerisy sur le naturalisme en 1978, définit comme charnière dans le déclin du naturalisme en même temps qu’elle engendre la fin des amitiés du réseau : en 1893, le mouvement est évoqué au passé dans la critique, après l’enquête sur la littérature de Jules Huret en 1890, année qu’Alain Pagès qualifie d’« année de dispersion et de dissolution des liens4 ».

Or, une étude des discours critiques dans les suppléments hebdomadaires des grands journaux littéraires nous montre un rejet moins unanime de l’œuvre zolienne. Ces suppléments sont aussi bien issus de journaux populaires que de journaux destinés à une élite intellectuelle ; dotés de six à huit pages, avec pour certains une couverture illustrée en couleurs, ils sont un symptôme de cette marée de papier qui caractérise la fin de siècle, en particulier la fin de la décennie 1880. Bien qu’ils appartiennent incontestablement au pôle de grande production –Bertrand Tillier les comprend ainsi dans une « stratégie commerciale de complémentarité5 » avec le quotidien principal –, ils s’éloignent de l’actualité sensationnaliste de la presse quotidienne. Par leur périodicité (hebdomadaire), leur jour de parution (en fin de semaine, pour une fonction de divertissement), ils sont en mesure de concentrer leur contenu sur des formes neuves et plurielles de la littérature, et représentent même un espace de réflexion critique bien plus proche de la revue que du quotidien. 


Fig 1 : Gil Blas illustré, 24 janvier 1892 (Une illustrée par Steinlen) 


Fig 2 : Voltaire illustré, 12 janvier 1880 (Une illustrée par André Gill) 


Fig 3 : Supplément littéraire du Figaro, 30 novembre 1895 (illustrations anonymes) 

Le Supplément littéraire du Figaro, dont le quotidien est un des journaux littéraires les plus virulents à l’égard de l’œuvre de Zola, semble être le plus adapté à l’étude de ces discours critiques. Le journal s’opposait historiquement au naturalisme, depuis la publication de « La Littérature putride » par Louis Ulbach en 18686 jusqu’à certains articles très critiques d’Albert Wolff sur la décennie7. La publication du roman La Terre révulse son lectorat de classe aisée, et c’est aussi dans ses colonnes que le « Manifeste des Cinq » est publié. Le supplément suit partiellement et sur un certain temps la ligne éditoriale de son quotidien. Paul Bonnetain, le signataire principal du Manifeste, intègre en effet Le Figaro comme « secrétaire de rédaction » en février 18888. Il profite un temps du support du supplément pour diffuser des critiques toujours plus acerbes contre le maître de Médan. 

Toutefois, si on compare avec la critique du Figaro quotidien sur les mêmes années 1887-1892, c’est-à-dire du « Manifeste des Cinq » à l’étude littéraire de Jules Huret, la différence est nette : si le quotidien s’appuie sur le sensationnalisme des jeux d’échos et de réponses autour de l’actualité littéraire et théâtrale, publie en Une des accusations virulentes contre Zola, le supplément pour sa part nuance le jugement porté sur l’auteur et son œuvre dont il reconnaît aisément le génie et la nécessaire postérité, et ce même pendant les années Bonnetain. 

Cette dualité dans la critique interroge d’une part sur la nature des liens au naturalisme qu’entretient ce réseau d’auteurs déçus de Zola opérant dans le supplément du Figaro. Bonnetain, s’il rejette la formule zolienne, affirme malgré tout dans l’enquête de Huret que « le réalisme reste invaincu9 ». Elle questionne également la posture médiatique du supplément, qui oscille entre la publication de réflexions plurielles, contradictoires sur la littérature et l’adhésion aux exigences d’un journal de grande diffusion, soumis à la séduction de son lectorat. Une de nos hypothèses serait que les textes critiques dans le supplément, de par leur relâchement temporel par rapport au quotidien, semblent réfléchir à la stratégie polémique, promotionnelle et auctoriale, et mettent en lumière les rouages du discours médiatique. Dès lors, le discours critique sur le naturalisme zolien se double d’un autre discours, lucide, sur la nécessité pragmatique d’être critique : à propos du naturalisme, mais aussi à propos de n’importe quel mouvement ou esthétique dominant le champ littéraire et devant être dépassé pour laisser émerger à la fois une littérature et une actualité nouvelles. 

Aussi, comment le réseau de nouveaux naturalistes anti-Zola à l’œuvre dans le supplément du Figaro peut-il proposer un discours critique qui réhabilite la pensée zolienne ? Nous aborderons en premier lieu la fabrique du scandale sur l’œuvre de Zola dans le supplément, influencé non seulement par son quotidien mais surtout par le réseau de sociabilités anti-zoliennes qui intègrent la rédaction ; nous verrons ensuite que, notamment après la diminution des pouvoirs de Bonnetain, Zola et son œuvre font l’objet d’une réhabilitation jusqu’à être institutionnalisés dans le champ littéraire ; ce discours critique dédoublé s’explique par la nature du support du supplément, qui exhibe les stratégies auctoriales.  

La fabrique du scandale 

L’étude du Figaro quotidien sur la même borne chronologique nous éclaire sur la spécificité du traitement de Zola par le discours critique du supplément. Les critiques s’y articulent d’abord autour de l’ethos médiatique de l’auteur, plutôt qu’autour de son œuvre. Son nom apparaît dans les rubriques de l’actualité mondaine (les villégiatures littéraires) et du théâtre. Les commentaires sont surtout constants sur la candidature de Zola à l’Académie française, et comportent souvent des attaques ad hominem lancées par des auteurs comme Henry Fouquier ou Octave Mirbeau10. Toutefois, avec la publication du roman La Terre, qui aborde crûment la vie paysanne, la critique du quotidien prend un tournant et radicalise le reproche d’obscénité, de vulgarité. Entre 1887 et 1888, une série d’articles satiriques d’Albert Millaud attaque le roman, en particulier sur un des personnages atteints d’aérophagie11. La presse élitiste, sur ce mode comique, souligne violemment son incompréhension d’un mundus inversus de l’art. Cette accumulation participe à la radicalisation de la critique, qui ressasse le naturalisme zolien jusqu’à la caricature. En effet, on ne semble plus attendre de la série des Rougon-Macquart qu’une suite d’archétypes du roman zolien, comme le souligne ce pronostic pour l’année 1887 de Jules Lemaître, qui anticipe La Terre dans un jeu de polyptotes : « Il y aura dans ce roman, comme dans les autres, une Bête, qui sera la terre ; et sur cette bête, vivront des bêtes, qui seront les paysans12 ». 

Dans le quotidien, cette portée polémique a surtout pour but de servir l’actualité médiatique, en proposant un contenu à chaud qui divertit le lecteur. Ainsi, les articles plus nuancés sur l’œuvre zolienne y sont systématiquement placés en deuxième ou troisième page. Dans le supplément, lorsque la critique contre Zola se radicalise, la faute en incombe plutôt aux ambitions d’émancipation de son rédacteur principal, Paul Bonnetain. Ce dernier s’était joint à la vague naturaliste en 1883 après la publication de son premier roman, Charlot s’amuse, œuvre que Zola avait commentée avec réserve. Comme Lucien Descaves ou Paul Rosny, cet auteur sans bagage universitaire qui avait fait le choix du naturalisme est déçu de l’absence d’implication du maître. C’est là au fond la critique du « Manifeste des Cinq », publié le 18 août 1887 dans le quotidien, après trois mois de publication de La Terre en roman-feuilleton dans le Gil Blas. La même année, lui et d’autres « petits naturalistes13 » s’emparent de la rédaction du supplément et forment, selon les critères de Denis Saint-Amand14, un début de groupe littéraire, soudé par son aversion commune contre l’autorité que représente Zola. Dans un sens, alors que Zola se lance dans la conquête des institutions avec l’Académie, les détracteurs de Zola tentent de faire une institution de dominés à travers le supplément du Figaro (à la façon de Mallarmé avec la revue). Ils inaugurent en 1888 une série dans le supplément, « Ceux de Médan » pour distinguer leur héritage. Ils encensent ainsi ceux qui ont su se détacher du naturalisme, à l’instar de Huysmans ou de Hennique, mais réservent un traitement plus nuancé à Henry Céard : on lui reconnaît du talent mais « après son unique entrevue avec la littérature, il est rentré chez lui, et n’en est guère sorti15 ». L’auteur est pourtant plus proche, désormais, du Grenier de Goncourt que du cercle de Médan ; mais Céard, qui avait écrit la préface de Charlot s’amuse, s’est dédouané du soutien à Bonnetain lors du procès de ce dernier, ce que Gustave Geffroy n’oublie pas dans cette critique. 


Fig 4 : Albert Millaud, « Paix à Zola », Le Figaro, 1erseptembre 1887


Fig 5 : Paul Bonnetain, « La Terre », Le Figaro, 18 août 1887


Fig 6 : « Ceux de Médan – Henry Céard », Le Supplément littéraire du Figaro, 5 mai 1888

Mais si certaines critiques servent une légitimation auctoriale ou des règlements de compte dans le supplément, à la différence du quotidien, le supplément ne s’en tient pas à une critique superficielle. Statistiquement, la réflexion critique est omniprésente dans ses colonnes, avec pour la seule année 1887 plus de 130 occurrences du nom « Zola » (c’est-à-dire 2,5 fois par numéro !). Les reproches faits à l’auteur s’éloignent du sensationnalisme et retravaillent des critiques formulées depuis les années 1870 : sur la morale de l’œuvre, sur son esthétique, sur sa portée politique, ou encore sur sa méthode. On reproche ainsi à Zola, depuis L’Assommoir, de ne plus quitter Médan et de ne pas appliquer rigoureusement dès lors la méthode positiviste. En 1892, le supplément questionne l’exactitude historique du roman La Débâcle qui paraît alors à travers le courrier des lecteurs, en le justifiant ainsi : « Dans une conversation rapportée par Le Matin du 22 août, M. Zola s'élève contre ceux qui ont cherché la petite bête dans son roman. La chose est pourtant permise, quand il s'agit de l'apôtre du roman scientifique16. ». Les interviewés reprennent le même blâme. Un « cuirassier du 6e régiment » souligne une dégénérescence de la méthode de Zola : « Le Zola de l'Assommoir, avec son grand talent, nous avait prouvé pourtant qu'il fallait autre chose ! ». Fait intéressant, le supplément emploie les mêmes outils que l’auteur pour le fustiger : il accumule des témoignages de militaires, d’historiens, de civils, usant du support médiatique pour diffuser une parole démocratique, se contentant surtout d’observer. La note éditoriale : « Nous enregistrons sans commentaire les réponses qui nous sont parvenues sur cette question, laissant les détracteurs de l'école réaliste en tirer tels arguments qu'il leur plaira » rappelle l’ambition zolienne de seulement « rapporter un document17 ».

La critique dans le supplément, même au cœur du scandale médiatique autour de La Terre, diffère du quotidien ; elle souligne l’ambiguïté de ce support, entre visée commerciale et ambition littéraire. Cette tension se renforce avec l’évolution de la pensée critique sur Zola, à la fois dans la doxa et sous la plume des réseaux naturalistes, qui en dépit de leur aversion pour l’auteur des Rougon-Macquart, sont forcés d’en reconnaître le génie et la nécessaire postérité. 

L’œuvre et la pensée zoliennes, un patrimoine en devenir ? 

La portée critique au sein du supplément est en effet conditionnée par la logique éditoriale et commerciale du support. Éditoriale d’abord : l’affaire de la série de « Ceux de Médan » menée par Bonnetain provoque une réaction de la direction. Antonin Périvier, responsable du supplément, ordonne à Bonnetain de changer de ligne éditoriale. Face à l’absence de réponse de Zola ou des anciens membres de Médan, les articles n’alimentent plus guère de polémique séduisante mais s’apparentent plutôt à du harcèlement. Cet épisode force à un renouvellement de la rédaction, ce dont Céard se réjouit dans une lettre à Zola : « on vient de jeter tout le monde à la porte, et vous avez pu voir ce matin que le papier avait pris un autre ton18 ». La critique évolue d’autant plus que les relations entre les signataires du Manifeste et Zola s’apaisent par la suite : Zola soutiendra Lucien Descaves lors de son procès à travers une pétition publiée dans Le Figaro dont il sera l’un des premiers signataires en 189019. Mais ce facteur ne rentre pas seul en compte. Gisèle Sapiro, dans le colloque sur les réseaux littéraires à Liège en 200320, a proposé de distinguer les types de réseaux selon leur degré d’institutionnalisation, distinguant ainsi les institutions comme l’Académie française de « semi-institutions » comme les revues. Or, en dépit de la cohésion négative (de rejet de Zola) formée dans la rédaction du supplément, le groupe n’est pas assez restreint ni soudé pour former des relations affectives privilégiées, et donc faire du support une sorte de semi-institution sur le modèle de la revue. La parole critique, dans le supplément, est nécessairement plurielle, car elle relève d’un journal à grande diffusion. 

C’est pourquoi, d’autre part, la critique dans le supplément est conditionnée par la ligne commerciale du Figaro, qui se plie à la pensée de son lectorat aristocratique. Les motivations à la critique anti-Zola sont donc diverses, et nuancées. Comme le montre Marc Angenot dans 1889 : un état du discours social21, le dégoût de Zola est un topos de la conversation mondaine de la fin de la décennie. Son évocation, par le ressassement, a donc pour fonction de tisser une complicité moqueuse avec le lecteur. Mais la critique d’un naturalisme comme forme décadente de la littérature est surtout à relier au trope de la nostalgie aristocratique, du « c’était mieux avant » inhérent à l’identité du Figaro. Un article anonyme lugubrement intitulé « La Fin d’un monde » en 1890 déplore un ancien naturalisme : « Quant au naturalisme, le vrai – à ne pas confondre avec les élucubrations insensées qui usurpent son nom – il était représenté, dans ce qu'il avait de sensé et d'acceptable, par Flaubert, par les frères de Goncourt, par Ernest Feydeau, etc.22 ». On voit que ce n’est pas l’esthétique réaliste, mais ses supposés dévoiements qui sont attaqués23 ; et que dès lors, la critique sur Zola est susceptible de se diversifier. 

C’est la nature médiatique à grande échelle qui permet en effet au supplément de proposer une autre vision de l’œuvre de Zola. Le supplément du Figaro en particulier perpétue l’identité de son quotidien, édifié en magistère culturel de la presse de la Belle époque24. Cette ambition d’élever le débat pousse les rédacteurs à s’éloigner de l’opinion de la doxa : on admet, tout en discutant des failles de la pensée, le génie romanesque de Zola. Le sème du génie est d’ailleurs régulièrement associé à Zola à partir de 1889, que ce soit dans un article sur la médecine de Maurice de Fleury en 1891, reconnaissant une légitimité scientifique au « génie de Zola25 », ou dans un article de Gaston Lèbre en 1892 sur le roman La Débâcle26, qui en évoquant ce « cerveau génial » concède une « vérité historique » à l’œuvre zolienne. Lorsque l’œuvre du romancier est évoquée, c’est souvent sur le thème de la redécouverte, de la déconstruction des a priori. La série sur l’exposition décennale du roman français confirme cette tendance à la réhabilitation de Zola avec une interpellation au lecteur : « Vous tous qui ne l'avez pas lu, et qui pourtant le discutez et le répudiez, essayez une fois, en toute conscience, de prendre l'un quelconque de ses volumes27 ». On peut même noter, dans certains articles, une réhabilitation de l’homme, comme dans un article d’Ange Gardemar, qui interviewe l’auteur en 1889 chez lui à Médan avec un portrait qui trahit l’admiration du journaliste : « un être vibrant, plein de flamme, un virtuose28 ».


Fig 7 : Ange Gardemar, « Chez M. Emile Zola – Une après-midi à Médan », Le Supplément littéraire du Figaro, 14 septembre 1889

Il n’est plus l’heure, à la fin de la décennie, de se scandaliser sur l’obscénité zolienne, dans un rabâchage qui lasse le lectorat ; surtout, les médias littéraires les plus légitimes commencent à reconnaître l’ampleur du projet des Rougon-Macquart. En 1883 déjà, Brunetière dans La Revue des Deux Mondes louait la force de travail du maître de Médan, même s’il méprisait le choix de son esthétique. En 1885, Jules Lemaître allait de même à l’encontre de l’opinion générale en inscrivant le cycle dans le panthéon de la littérature antique, « épopée pessimiste de l’animalité humaine29 ». La critique dans le supplément, plutôt que de se restreindre au jeu du scandale des quotidiens, prétend participer comme les espaces médiatiques institutionnels à la patrimonialisation de l’œuvre de Zola. Dans une série au titre révélateur, « Mémoires d’aujourd’hui », Robert de Monnières fait un bilan du naturalisme zolien en 1891 : « justement M. Zola se présente bien à son heure, son œuvre faite, son évolution accomplie, au moment même où le naturalisme est sur le point de disparaître, c’est-à-dire au moment où il devient historique et où, en cessant d’être, il achève et parfait pour ainsi dire sa destinée30 ». L’œuvre de Zola, à l’heure de la candidature de celui-ci à l’Académie, est désormais historique, ce que confirme le support du supplément par la republication anthologique de textes naturalistes parus dix ou vingt ans plus tôt. Désormais, la modernité est attachée au roman métaphysique, du moins aux formes nouvelles et plus détachées de l’observation matérialiste, à l’instar de l’œuvre de Huysmans, ancien membre de Médan : « L'originalité de M. Huysmans ne préside pas seulement dans le choix peu banal du sujet, il a sa manière à lui de le traiter, manière moins positiviste, plus métaphysique, moins impassible, plus passionnée que n'était celle des purs naturalistes31 ». Les adjectifs employés – métaphysique, positiviste, passionnée – correspondent à la nouvelle littérature, celle que Jules Huret définit en 1892 comme celle des « symbolo-décadent » et qui se place « en face de l'Ecole naturaliste déclinante32 ». La critique, la portée polémique se déplacent progressivement vers ces nouvelles formes littéraires.  

On voit donc que la définition du naturalisme zolien n’est pas figée dans le discours critique du supplément. Ce dernier démontre par ses paroles plurielles combien l’unicité du groupe naturaliste est un mythe. Le supplément, plus que d’autres supports, exhibe ces stratégies liées aux réseaux auctoriaux en doublant son discours critique d’une lucidité face au jeu médiatique. 

Un support lucide du jeu médiatique 

Cette relativité du discours critique est due à la nature médiatique du supplément, capable d’une réflexion nuancée sur un temps long. Mais surtout, le supplément fonctionne comme un véritable groupe littéraire, selon la définition d’Alain Viala33, dont les membres sont à la fois producteurs et juges de leurs produits. Les auteurs du supplément font partie d’un naturalisme élargi en constellations : ils continuent de partager une esthétique réaliste, tout en la distinguant pour s’individualiser au sein d’un même support. Face au roman La Terre, les auteurs du supplément valorisent leur propre narration de la « vraie » réalité des campagnes, comme André Theuriet pour vendre son ouvrage La Vie rustique : « Nous voulions montrer le paysan que nous avons connu tous deux […] et le peindre avec une absolue sincérité, en nous tenant aussi éloignés du sentimentalisme des faiseurs d'idylles que du parti pris brutal et faux de l'école naturaliste34 ». La périphrase « les faiseurs d’idylles » qui désigne les idéalistes s’oppose aux naturalistes : les auteurs du supplément se tiennent entre deux feux, ce qui les force à une critique plus mesurée et relative de l’œuvre de Zola. Le supplément, en effet, publie une réception de l’œuvre zolienne par des artistes et poètes sensibles à l’évolution de la poétique naturaliste dans le déroulement du cycle, capables de constater un élargissement esthétique à l’instar de leur propre œuvre. La parution du roman La Terre en 1887 avait fait l’objet de vives critiques, mais ces dernières sont consubstantielles à l’ouvrage. À l’inverse, l’année suivante, le roman Le Rêve est accueilli favorablement par la critique du supplément, capable de le qualifier comme Auguste Macard de roman « opposé aux réalités violentes des impressionnistes », « un des plus beaux livres qu'on ait écrits pour les jeunes filles, à notre époque35 ».

Les détracteurs épars de Zola ne peuvent donc faire dominer leur voix au sein de ce groupe, dont la fonction est de réfléchir sur la question de la littérature. C’est la raison pour laquelle Zola, en 1878, demandait explicitement à la direction que son étude sur les romanciers contemporains soit publiée dans le supplément36. Or, on ne peut plus nier la prééminence du naturalisme dans le champ littéraire, ce que figure particulièrement bien le support du supplément par sa propension au bilan d’histoire littéraire. Dans la série « L'exposition décennale du roman français » en 1889, un certain F… isole l’œuvre de Villiers de l’Isle Adam alors que « cette fin de siècle appartient incontestablement au grand mouvement littéraire de l'école dite naturaliste ou des écoles dérivées37 ». Aussi, face à l’évolution de la pensée sur Zola, qui tend à patrimonialiser son œuvre, les anciens naturalistes adaptent plutôt leur critique qu’ils déplacent de Zola à la pensée naturaliste en général. Maupassant, qui s’est servi de la vague naturaliste pour accéder à la renommée, fait la critique du naturalisme en évitant soigneusement d’évoquer Zola dans une préface publiée dans le supplément en 188838 : en n'attaquant pas l'homme, mais l'idée, les auteurs qui se sont détournés du naturalisme après s'en être servis pour accéder à la célébrité peuvent justifier ce détournement sans passer pour des opportunistes ou des envieux, à l’instar des signataires du « Manifeste des Cinq ». Pour justifier leur propre posture auctoriale, les auteurs inscrivent progressivement le naturalisme, en particulier celui de Zola, dans une filiation générique romanesque. Dans un courrier des lecteurs de décembre 189139, à la demande d’un lecteur qui souhaite une liste montrant l’évolution des genres romanesques jusqu’en 1870, le journal répond en distinguant les ouvrages réalistes, idéalistes et romantiques. L’œuvre de Zola se tient alors dans une filiation remontant au XVIe siècle, mise en perspective avec, par exemple, La Religieuse de Diderot. Cette généalogie du roman zolien fixe son genre et le légitime, donnant raison au passage à ceux qui l’ont un jour suivi. 


Fig 8 : Emile Zola, « Etude littéraire », Le Supplément littéraire du Figaro, 22 décembre 1878


Fig 9 : « Petite Correspondance », Le Supplément littéraire du Figaro, 5 décembre 1891

Ces stratégies auctoriales sont aussi présentes dans le quotidien ; mais à l’inverse de ce dernier, le supplément interroge, remet en question les affirmations radicales. Il questionne ainsi la pertinence des classifications, des mouvements. André Maurel, à propos du roman Notre Cœur de Maupassant, hésite ainsi sur la modernité du mouvement « la nouvelle – ou déjà vieille ? – école40 » ; et sur l’affiliation de Maupassant avec le naturalisme, soulignant que ce réseau de sociabilités est plus complexe que ne l’affiche le discours médiatique. En fait, cette relativité semblant parfois confuse témoigne plutôt d’une conscience du jeu médiatique dans le supplément, conscience de la vacuité des séparations sémantiques et génériques martelées dans le quotidien. Les artistes et poètes écrivant dans le supplément surtout mettent en lumière le mensonge de ces classifications, à l’instar de Théodore de Banville en 1888 : « Il n'y a pas de théorie, il n'y a pas d'école, tout le monde est de la même école41 ».

Dès lors, la conscience de la superficialité de ces débats et classifications permet au supplément de se focaliser sur les véritables enjeux autour de la littérature : Henry Becque, pourtant détourné du naturalisme zolien, vient à sa rescousse lorsqu’il s’agit de la censure de la pièce Germinal en 1888 : « il fait une pièce, bonne ou mauvaise peu importe ici, que la République devrait récompenser, et si la République l'interdit, quel gouvernement la permettra42 ? ». Il est moins question, dans le supplément, de débats dérisoires sur la question générique ou auctoriale, que de l’avenir de la littérature en général. 

Conclusion

Bourdieu affirme que « les groupes dominés tendent à entrer en crise lorsqu’ils accèdent à la reconnaissance43 ». Et de fait, la fin des années 1880 condense à la fois les attaques les plus acerbes à l’égard de l’œuvre de Zola, et la reconnaissance collective d’une patrimonialisation à venir des Rougon-Macquart. Le supplément reflète ces fractures et ces apaisements du réseau naturaliste dans un même temps ; support singulier, qui multiplie les points de vue et intègre la stratégie commerciale du journal, il donne un espace d’expression aux jeunes naturalistes, sans nier la postérité que le naturalisme zolien atteindra malgré tout. Ce réseau en constellation traverse le supplément et exploite ce dernier pour affirmer, nuancer, faire évoluer les différentes postures auctoriales. Ce support laisse apparaître un groupe réfléchissant ensemble à l’écriture réaliste, réduisant leurs écarts dans la postulation de leurs postérités, et que Alphonse Karr résumera ainsi dans le supplément en 1890 : « il restera, comme des romantiques, une demi-douzaine d'hommes de talent qui auront eu soin, en temps opportun, de jeter aux orties le masque et le domino. De ces révolutions littéraires je dirai ce que j'ai dit il y a longtemps des révolutions politiques : Plus ça change, plus c'est la même chose44. »


Notes

1 Henri Mitterand, Zola. L’Homme de Germinal (1871-1893), Paris, Fayard, 2001, p. 622. 

2 Lettre de Paul Alexis à Émile Zola du 30 décembre 1881

3 Alain Pagès, Zola et le Groupe de Médan : histoire d’un cercle littéraire, Paris, Perrin, 2014, p. 373. 

4 Alain Pagès, « L’Avenir d’un mythe », ibid, p. 372. 

5 Bertrand Tillier, « La revue satirique, objet hybride », dans Jacqueline Pluet-Despatin, Michel Leymarie et Jean-Yves Mollier (dir.), La Belle Époque des revues : 1880-1914, Paris, éd. De l’IMEC, « In-octavo », 2002, p. 228.

6 Louis Ulbach, « La Littérature putride », Le Figaro, 23 janvier 1868.

7 Voir Albert Wolff, « Les Soirées de Médan », Le Figaro, 19 avril 1880 : « Les Soirées de Médan ne valent pas une ligne de critique. »

8 Frédéric Da Silva, « Le Supplément littéraire du Figaro “tripoté” par Paul Bonnetain », La Lettre et la presse : poétique de l’intime et culture médiatique, sous la direction de Guillaume Pinson, Médias 19 [En ligne], mise à jour le : 13/12/2021, URL: https://www.medias19.org/publications/la-lettre-et-la-presse-poetique-de-lintime-et-culture-mediatique/le-supplement-litteraire-du-figaro-tripote-par-paul-bonnetain.

9 Cité par Alain Pagès, Zola et le Groupe de Médan : histoire d’un cercle littéraire, op.cit., p. 362.

 

10 Octave Mirbeau, « La Fin d’un homme », Le Figaro, 9 août 1888.

11 Albert Millaud, « Paix à Zola », Le Figaro, 1er septembre 1887.

12 Jules Lemaître, « Pronostics pour l’année 1887 », Le Figaro, 12 janvier 1887.

13 Corinne Saminadayar-Perrin, « Introduction. Les “petits” naturalistes : une littérature au second degré ? », Les Cahiers Naturalistes, n° 94, « Les mondes naturalistes », 2020, p. 19. 

14 Denis Saint-Amand, « Introduction. Les groupes littéraires : structures, logiques et représentations », La dynamique des groupes littéraires,Liège, Presses universitaires de Liège, 2016, p. 5. 

15 « Ceux de Médan – Henry Céard », Le Supplément littéraire du Figaro, 5 mai 1888.

16 « Courrier des lecteurs – Un Cuirassier du 6e », Le Supplément littéraire du Figaro, 3 septembre 1892.

17 Émile Zola, « De la moralité dans la littérature », Le Messager de l’Europe, octobre 1880.

18 Frédéric Da Silva, « Le supplément littéraire du Figaro “tripoté” par Paul Bonnetain », article cité.

19 « Une protestation », Le Figaro, 24 décembre 1889.

20 Ce colloque est évoqué par Denis Saint Amand dans « Introduction. Les groupes littéraires : structures, logiques et représentations » op.cit. 

21 Marc Angenot, 1889. Un état du discours social, Montréal (Québec), éditions Balzac, coll. « l'univers des discours », 1989, p. 428.

22 « Vingt ans avant – la Fin d’un Monde – la Littérature et les Arts », 1er février 1890, Le Supplément littéraire du Figaro 

23 Marie-Astrid Charlier, Le Roman et les jours. Poétique de la quotidienneté au XIXe siècle, Paris, Classiques Garnier, coll. « Études romantiques et dix-neuviémistes », 2018.

24 Claire Blandin, Le Figaro, Deux siècles d’histoire, Paris, Armand Colin, 2007. 

25 Maurice de Fleury, « Nos Médecins », Le Supplément littéraire du Figaro, 23 mai 1891.

26 Gaston Lèbre, « Napoléon a mis du rouge », Le Supplément littéraire du Figaro, 29 octobre 1892.

27 « L’exposition décennale du roman français », Le Supplément littéraire du Figaro, 26 octobre 1889.

28 Ange Gardemar, « Chez M. Emile Zola – Une après-midi à Médan », Le Supplément littéraire du Figaro, 14 septembre 1889.

29 Alain Pagès, Zola et le Groupe de Médan : histoire d’un cercle littéraire, op.cit., p. 335.

30 Robert de Monnières, « Mémoires d’aujourd’hui », Le Supplément littéraire du Figaro, 8 avril 1891.

31 « L’exposition décennale du roman français », Le Supplément littéraire du Figaro, 11 janvier 1890.

32 Jules Huret, « Courrier des lecteurs – Les Revues des jeunes », Le Supplément littéraire du Figaro, 2 janvier 1892.

33 Alain Viala, « L’histoire des institutions littéraires », dans Henri Béhar et Roger Fayolle (dir.), L’Histoire littéraire aujourd’hui, Paris, Armand Colin, 1990, p. 121.

34 André Theuriet « La Vie rustique », Le Supplément littéraire du Figaro, 5 novembre 1887.

35 Auguste Macard, « A travers les Revues – Le Rêve », Le Supplément littéraire du Figaro, 11 août 1888.

36 Émile Zola, « Étude littéraire », Le Supplément littéraire du Figaro, 22 décembre 1878.

37 F…, « L’exposition décennale du roman français », Le Supplément littéraire du Figaro, 17 août 1889.

38 Guy de Maupassant, « Le Roman », Le Supplément littéraire du Figaro, 7 janvier 1888.

39 « Petite Correspondance », Le Supplément littéraire du Figaro, 5 décembre 1891.

40 André Maurel, « L’Année littéraire 1890 – Notre Cœur », Le Supplément littéraire du Figaro, 8 février 1890.

41 Théodore de Banville « Ménalque », Le Supplément littéraire du Figaro, 3 novembre 1888.

42 Henry Becque, « La Censure », Le Supplément littéraire du Figaro, 17 novembre 1888.

43 Pierre Bourdieu, « Le Champ littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, n°89, 1991, p. 34. 

44 Alphonse Karr, « Les Cigales », Le Supplément littéraire du Figaro, 3 mars 1890.

Pour citer ce document

Aliénor Poitevin, « La réception critique de l’œuvre de Zola dans le Supplément littéraire du Figaro (1887-1892) : entre émancipation et reconnaissance de l’ancien maître», Le naturalisme en réseaux, sous la direction de Marie-Astrid Charlier Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/le-naturalisme-en-reseaux/la-reception-critique-de-loeuvre-de-zola-dans-le-supplement-litteraire-du-figaro-1887-1892-entre-emancipation-et-reconnaissance-de-lancien-maitre