La Vie Moderne (1879-1883). Doubles, duplicité et doublure dans le réseau Charpentier
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MARIE-ÈVE THÉRENTY
Il a eu l’audace de nous grouper, au moment où les portes se fermaient encore devant nous. Je parle surtout pour moi, qui étais repoussé de partout […] Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que je trouve mes auteurs favoris chez un éditeur qui a pris la peine d’aller les chercher un à un, risquant sa fortune sur leur talent discuté ? Il faut bien qu’ils soient quelque part, et ils sont là, parce que c’est là qu’il y a le plus de liberté et d’intelligence littéraire1.
Si l’on en croit cet article de Zola dans Le Voltaire, l’éditeur Georges Charpentier, par sa sociabilité puis par son catalogue, serait l’architecte invisible du réseau naturaliste. Cette déclaration provoqua un énorme émoi dans les milieux littéraires, l’éditeur rival Dentu manquant s’étouffer de colère devant ce qu’il considérait comme une gigantesque opération promotionnelle de la maison Charpentier2. Cette idée d’un réseau Charpentier, emblématisé par la périphrase récurrente, « Charpentier, l’éditeur du naturalisme3», a longtemps prévalu. L’éditeur, qui a réuni dans son catalogue la première génération des maîtres du naturalisme (Flaubert, Daudet, Goncourt, Zola), se montre, d’après les souvenirs des écrivains, omniprésent aux moments-clés (par exemple le fameux dîner Trapp du 16 avril 1877). Il organise, notamment grâce à son salon ou plutôt au salon de sa femme, la sociabilité de ceux que l’on appelait le groupe de Médan (Zola, Daudet, Goncourt, Hennique, Céard, Paul Alexis, Huysmans, Maupassant et Édouard Rod, selon la cartographie proposée par Julia Daudet4). Conséquemment, l’histoire littéraire a globalement validé cette intuition d’un réseau Charpentier à l’origine du mouvement, même si des travaux plus récents (ceux de René-Pierre Colin5, de Jean-Yves Mollier6 et les thèses inédites de Virginie Meyer-Serrepuy7) ont émis des doutes sur le total et exclusif engagement de l’éditeur pour le naturalisme. Cette perplexité transparaît en fait déjà dans le perfide portrait de l’éditeur réalisé par Maupassant en 1880, portrait dont la fin est explicite sur ses défauts : son manque d’engagement et de parole, son dilettantisme, son goût pour les plaisirs et les loisirs.
Un rire a retenti dans l’antichambre. Une voix jeune parle haut : et chacun sourit, la reconnaissant. La porte s’ouvre, il paraît. Sans quelques cheveux blancs mêlés à ses longs cheveux noirs, on le prendrait pour un adolescent. Il est mince et joli garçon, avec un menton légèrement pointu, nuancé de bleu par une barbe drue et soigneusement rasée. Très élégant, créé pour le mot
sympathique à moins que le mot n’ait été inventé pour lui, l’éditeur Georges Charpentier s’avance. Son entrée fait toujours sensation ; car tous ont à lui parler, tous ont des recommandations à lui faire, tous publient leurs livres chez lui. Il sourit sans cesse, en joyeux sceptique, fait semblant d’écouter, promet tout ce qu’on veut, accepte un volume qu’il n'éditera pas, suit ce qu’on dit… à l’autre bout du salon ; puis s’assied, fumant un cigare qui l’absorbe bientôt tout entier8.
Cet article date d’août 1880, c’est-à-dire précisément du moment que Virginie Meyer-Serrepuy identifie comme le pivot de la carrière de l’éditeur. Jusqu’au recueil des Soirées de Médan, on aurait une forme d’apothéose de l’éditeur naturaliste. Après, la période de difficultés semble s’amorcer et Charpentier prend une série de contacts avec la concurrence (Lévy puis Marpon et Flammarion) pour renflouer sa maison qu’il cédera ultimement à Fasquelle.
Cet article voudrait revenir sur cette question de l’engagement. Le réseau de Charpentier, évidemment indiscutable et notamment représenté par son salon ou par le salon de sa femme – nuance importante –, peut-il être qualifié, sans de multiples restrictions, de naturaliste ? Y-a-t-il une logique dans une politique éditoriale parfois qualifiée par les observateurs du catalogue d’erratique, et s’il y a une logique, d’où vient-elle ?
Dans le cadre de l’espace imparti, cette réflexion passera par un prisme, celui de La Vie moderne, journal dont Charpentier a été le directeur-administrateur d’avril 1879 au 16 juin 1883 et dont les observateurs ont généralement souligné qu’il n’avait pas été le grand journal rassembleur de la cause naturaliste que tous appelaient de leurs vœux9. C’est l’occasion d’appréhender le réseau Charpentier par un espace autre que son salon, mais très significatif. En témoigne la publication des Soirées de Médan chez Charpentier en 1880, ouvrage dont on connaît l’importance pour la structuration du mouvement, ouvrage qui justifie une polémique dans les journaux et dont aucune mention n’est faite en 1880 dans la revue de Charpentier, alors même que la rédaction de la revue recoupait largement le personnel auctorial des Soirées de Médan. Comment expliquer ce jeu paradoxal de l’éditeur, à la fois visible et invisible dans la revue ? Qu’est-ce qu’a fait Charpentier et qu’est-ce qu’il n’a pas fait dans La Vie Moderne pour les naturalistes ? Et pourquoi, cet éditeur, déjà en difficulté en 1879, dont la fortune dépendait essentiellement des succès de Zola, a eu une attitude si ambivalente, malgré ses promesses et malgré l’amitié qui le liait à l’écrivain ? Quelle est l’influence secrète, la doublure (mais plutôt dans le sens d’une doublure de vêtement, c’est-à-dire, invisible mais protectrice, que dans le sens de doublure de théâtre) qui, ce sera mon hypothèse, explique à la fois l’orientation mondaine de La Vie moderne, l’éclectisme et la duplicité du réseau Charpentier et le catalogue très diversifié qu’affiche l’éditeur dans les années 1880 ? À mon heureuse surprise, cette enquête a fini par recouper une autre de mes recherches actuelles sur les femmes qui ont occupé une fonction d’éditrice aux XIXe et XXe siècles… Cherchons donc la femme.
Une rédaction double
D’emblée, La Vie moderne10 est placée sous le signe du double, double rédaction artistique et littéraire, comme l’illustre la présentation des sommaires, mais aussi double direction, ce qui ne peut manquer d’entraîner un certain trouble, voire parfois une certaine duplicité, nous le verrons, chez les différents acteurs.
En tout cas, la revue s’appuie sur un réseau, un tissu de relations, un capital relationnel pensé visiblement pour pourvoir au manque de capital financier. Les souvenirs très complets11 d’Émile Bergerat, responsable de la revue entre le 10 avril 1879 et le 20 décembre 1880, et l’observation du périodique concordent. La revue serait d’abord l’œuvre d’Émile Bergerat (1845-1923), critique d’art, gendre de Théophile Gautier et ami de jeunesse de Georges Charpentier. C’est lui qui lance ce magazine à vocation esthétique (absolument pas naturaliste), fondé sur le système de la coopération et de la double rédaction artistique et littéraire. L’organisation est résolument bohème, comme le montre le récit de la recherche du local, de l’imprimeur et de la rédaction fondée sur des liens d’amitiés. Dans la rédaction fixe se côtoient des journalistes, par exemple d’Artois, Silvestre, Fourcaud, qui tournent dans les mêmes dîners festifs masculins que Charpentier et Bergerat. Ce dernier envisage d’ailleurs ne pas les payer avant trois mois : c’est ce qu’il appelle « un essai de coopération communiste appliquée à la production intellectuelle12 ».
La réquisition de l’administrateur, présentée comme fortuite, se fait lors d’un dîner rue de Grenelle au domicile de Georges Charpentier qui, d’après les souvenirs de Bergerat, se déclare volontaire pour cette charge, sans y être vraiment invité. Bergerat décrit Charpentier dans ses mémoires comme un fêtard peu sérieux, plus velléitaire que véritablement engagé et répondant au doux nom de Zizi : « Zizi, quoique devenu, par ordre du destin, l’éditeur du naturalisme dont le cri n’est pas gai, était resté dilettante et expert des choses de la facétie13 ». On note déjà la restriction posée sur l’engagement naturaliste de Charpentier dans l’expression « par ordre du destin », qui voit une sorte de hasard ou de fatalité dans l’implication naturaliste de l’éditeur. De surcroît, dans les souvenirs de Bergerat, Charpentier est présenté comme déjà ruiné en 1879 et n’ayant pas un traître sou à mettre dans l’opération. La description de Georges Charpentier doit évidemment être prise avec précaution, l’entreprise de la Vie moderne ayant conduit à la rupture de l’amitié entre les deux hommes. Mais elle est corroborée par beaucoup de témoignages de contemporains. Flaubert interroge ainsi Goncourt en 1879 : « De plusieurs côtés, il me revient que Charpentier va crouler ? Est-ce vrai14 ? »
En tout cas, dans un premier temps, la place de Charpentier semble réduite à la question administrative. Il couvre le journal de sa responsabilité d’éditeur. Il est chargé de son administration, de sa comptabilité, de la publicité, de son expédition, de sa distribution (d’où les lettres horrifiées de Bergerat découvrant les faiblesses d’achalandage des kiosques du boulevard). Il pourvoit à ces services au moyen d’une part des employés de sa maison d’édition et d’autre part d’un personnel spécifique rémunéré par lui, comprenant le secrétariat de la rédaction, les garçons de bureau et de magasin, l’employé aux abonnements15.
À côté de la rédaction fixe des chroniqueurs, la rédaction « flottante », brandie comme atout chez un financier par Charpentier et Bergerat, comprend « Gustave Flaubert, Théodore de Banville, Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, Émile Zola, Léon Cladel, François Coppée, José-Maria de Heredia, Paul Arène, Ludovic Halévy, André Theuriet, Ernest d’Hervilly, Maurice Bouchor, Camille Lemonnier, René Maizeroy, Émile Pouvillon, Léon Valade, Gabriel Vicaire, Quatrelles, que dis-je ? Jules Vallès, et, s’il y a lieu, Victor Hugo16 ». Certes on y voit les piliers du naturalisme mais noyés parmi une foule d’autres écrivains, car en fait c’est significativement l’ensemble du catalogue Charpentier, déjà beaucoup plus éclectique que la postérité ne l’a dit, qui est mis à contribution.
Nous n’évoquons que rapidement ici la question de l’illustration pourtant essentielle dans cette revue qui communique beaucoup sur ce point. Elle s’appuie sur le gilotage, technique de reproduction par plaque de zinc en relief, qui permet d’insérer des illustrations dans le corps du texte. La visibilité du journal repose également sur la présence d’une galerie placée sous la responsabilité d’Edmond Renoir, le frère du peintre et vouée à accueillir des expositions. L’accueil des impressionnistes (Manet, Monet, Renoir) a permis de présenter parfois La Vie Moderne comme une revue d’avant-garde. En fait le positionnement artistique ressemble beaucoup à celui littéraire de la revue : prudent, il laisse une large place à l’Institut et au Salon valorisant une forme d’avant-garde académique (Jean-Jacques Henner, Bastien Lepage, Carolus Duran).
On peut dégager deux tendances dans la courte histoire du magazine Charpentier, la période où Bergerat est rédacteur en chef (1879-1880) et celle où Charpentier est seul aux commandes avant d’abandonner un journal périclitant (1881-1883).
Pour un naturalisme mais artiste (1879-1880)
En fait les premiers positionnements très ambivalents de La Vie Moderne sur le naturalisme tiennent sans doute moins à la double direction du journal (Charpentier paraissant comme souvent aux abonnés absents) que de la position propre de Bergerat, elle-même relativement schizophrénique. Si Bergerat, proche de Flaubert pour qui il avoue « un culte qui confine au fanatisme17 », de Goncourt et de Daudet, leur ouvre les portes de sa rédaction, sa revue prend des distances, voire critique de manière violente, le naturalisme de Zola et de ses disciples.
Incontestablement, le journal se lance sur le réseau naturaliste Charpentier et sur les grands noms du mouvement annoncés comme présents dans la rédaction flottante du journal. Alphonse Daudet ouvre la publication, Goncourt suit de près. Il y aura même en janvier le « coup Flaubert18 », selon l’expression de Bergerat dans sa correspondance avec Charpentier, c’est-à-dire la publication illustrée de la féérie Le Château des cœurs. Les portraits des maîtres naturalistes réalisés notamment par Liphart – Goncourt, Zola jusqu’à Flaubert livré en pâture au moment de sa mort alors qu’il avait expressément demandé à ce que son image ne soit pas diffusée19 – sont annoncés avec force publicité. Les souvenirs, les journaux intimes et les correspondances montrent une effervescence des naturalistes autour de la rédaction : Goncourt note dans son journal qu’il y passe le jour de la sortie de la première livraison, Daudet est montré dans les souvenirs de Bergerat déguisé en « abonné naturaliste » pour mystifier le service des abonnements de La Vie moderne, même Flaubert est décrit dans un numéro comme « monté à la rédaction pour fumer un cigare et tailler une de ces bonnes bavettes littéraires qu’il aime tant20 ». Seul Zola est absent.
En fait, il apparaît très rapidement que La Vie moderne ne sera pas le journal voué à la cause que les naturalistes ont appelé de leurs vœux. Dès le deuxième numéro, le 17 avril 1879, le critique de La Vie moderne, Armand d’Artois, étrille les disciples de Zola, Léon Hennique et Joris-Karl Huysmans, et prédit la fin du naturalisme avec la mort de Zola. « M. Zola a créé le vocable naturalisme pour le besoin de sa cause21 ». Bergerat, en août 1879, dans un article où il compare le romantique Zola et le réaliste Gautier (l’inversion est de lui et doit tourner à l’avantage de son beau-père) confirme qu’il partage l’idée d’un naturalisme périmé.
Je ne cacherai pas à M. Émile Zola, dont j’admire plus que personne les dons de réalisation, le labeur obstiné et la conscience littéraire, qu’il commence à devenir assommant avec son naturalisme. Et quand je dis assommant, c’est pour ne pas employer les termes consacrés par sa propre autorité. Il y a longtemps qu’un homme spirituel aurait mis trêve à cette scie qu’il nous monte depuis son Assommoir. L’effet est produit, que diable ! En voilà assez et nous sommes éreintés de rire. Pour ma part, je ne puis plus lire ce mot de naturalisme sans être pris d’une crispation. Je propose en suppliant, je propose à genoux, de le remplacer par le mot zolisme, par pitié pour les nerfs des gens tranquilles, des gens qui jettent deux sous à un orgue de barbarie afin qu’il se taise22.
Tout au long des deux années de son règne, Bergerat joue donc un jeu ambivalent par rapport au naturalisme, n’hésitant pas à signer des articles très parodiques23 ou critiques envers Zola du pseudonyme moqueur « Un naturaliste », à publier des articles satiriques sur la mode naturaliste (comme cet article hilarant et anonyme sur le bal de L’Assommoir où Zola est perfidement doté du zézaiement de Zizi : « Figurez-vous, ma bonne tante, que M. Zola n’est pas du tout ce qu’on pense. C’est un gros garçon à figure ronde et fraîche, qui porte un binocle, et zézaie quand il parle. Il paraît timide et semble très sensible aux compliments qu’on lui adresse24 ») et à favoriser l’étrillage de soi-disant disciples naturalistes comme Henry Morel, publié chez Charpentier :
Mademoiselle Lacour, de M. Henry Morel, est, pour moi, un exemple de la facilité avec laquelle on peut écrire un livre naturaliste, pour peu qu’on ait étudié les procédés de l’école. L’imparfait y sévit cruellement. Le sujet est d’un intérêt médiocre, mais les paysages parisiens exactement reproduits, les petits détails assez scrupuleusement observés de la vie réelle, le langage populaire rendu avec ses expressions hardies, donnent à cela une apparence de vérité qui fait illusion. M. Henry Morel s’est dit : Et moi aussi, je suis naturaliste ! Il a trouvé un sujet assez simple : – une fille séduite et abandonnée par son séducteur ; – il a placé l’action (?) dans un milieu vulgaire, il a pris quelques types de gens instinctifs, dont il a entouré son héroïne, s’est bien gardé du dénouement heureux, a mis par-ci, par-là quelques descriptions, quelques renseignements techniques, et il a écrit le tout à l’imparfait. Et Mademoiselle Lacour est née ! Vivra-t-elle longtemps ? J’en doute mais qu’importe ?25
Même au moment de la parution de Nana, le grand événement de l’année 1880 pour Charpentier, si Bergerat baisse les armes et fait un article dithyrambique26, Armand d’Artois, au nom de la liberté du journal, donne un avis beaucoup plus mitigé sur le roman27. En fait, à la lecture de la revue, on comprend que La Vie moderne, indisposée par le « naturalisme crotté28 » préférerait voir un naturalisme mondain et artiste donner des tranches de vie saisies dans les stations thermales ou les salons parisiens. Pour cette raison, elle applaudit et cite exhaustivement la préface des Frères Zemganno29 qui pourrait constituer une sorte de manifeste du journal :
Ce roman réaliste, ça avait été notre ambition à mon frère et à moi de le faire, car le réalisme, pour user du mot bête, du mot drapeau, n’a pas l’unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue ; il est venu au monde aussi, lui, pour exprimer dans de l’écriture artiste, ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon, et pour donner les aspects et les profils des êtres élégants et des choses riches, mais cela, dans une étude appliquée, rigoureuse, et non conventionnelle, et non imaginative de la beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, ces dernières années, de la laideur30.
Cet article a visiblement attiré l’attention de Zola qui écrit à Goncourt pour s’étonner que cette préface donne des arguments à leurs adversaires. Goncourt répond alors en rejetant la responsabilité sur Charpentier et sur son manque de professionnalisme :
Charpentier pourra vous dire que j’avais demandé à M. d’Artois la suppression d’une phrase dans son article qui m’a été profondément désagréable à l’endroit de ceux qui sont au fond les seuls amis de ma littérature. Et même je ne me suis pas caché d’exprimer à Charpentier mon étonnement du choix fait par lui d’un critique littéraire hostile au naturalisme, quand les plus grands succès de sa librairie étaient faits par ce dit naturalisme31.
Rien d’étonnant alors à ce que les bonnes feuilles hebdomadaires publiées dans La Vie moderne, au fur et à mesure que les mois passent, concernent de moins en moins l’école naturaliste. Il s’agit d’auteurs, écrivains et poètes (Banville, Theuriet, Silvestre, Létorière), choisis dans le catalogue Charpentier parmi les ouvrages à paraître, sans d’ailleurs que le nom de l’éditeur ne soit systématiquement mis en avant. La revue s’appuie sur le fonds Charpentier mais sans le valoriser, confirmant l’étude que fait Virginie Meyer-Serrepuy de la rubrique « critique littéraire ». Elle conclut aussi : « Néanmoins, l’éditeur ne s’appuie pas autant qu’il le pourrait sur cette publication pour valoriser son catalogue32 ». Significativement la seule opération de valorisation propre de la maison Charpentier au moment de Nana se fait à l’initiative de Bergerat qui rappelle à l’ordre Charpentier dans sa correspondance : « La question Nana ? Tu ne m’as encore rien dit à ce sujet. Il serait bon cependant d’arriver premiers, avec Vierge33 ». Ce rappel suscite alors un croquis de la librairie Charpentier encombrée par les paquets de Nana à expédier.
Une rédaction zoliste mais de moins en moins naturaliste (1881-1883)
À la fin de l’année 1880, la rédaction change de mains et Émile Bergerat est brutalement remercié. On verra la raison qu’il donne à ce licenciement dans ses mémoires mais il n’est pas impossible que les prises de position contre Zola aient contribué à ce départ, comme en témoigne une lettre de Charpentier à l’auteur des Rougon-Macquart où il l’appelle à collaboration :
Voici la chose en deux mots : nous avons mis La Vie moderne en actions – la société est formée – et nous avons la vie assurée. Nous allons transformer bien des choses, et je vous dirai (en confidence, tout à fait entre nous) que probablement d’ici à fort peu de temps, Bergerat n’aura plus la rédaction en chef 34– et que j’aurai alors la direction complète du journal. J’y ai de gros intérêts, et même Bergerat présent, mon influence est telle que je suis un peu le maître. Je considérerai votre collaboration comme une fortune excellente pour nous35.
Même si Zola ne collaborera à La Vie moderne que par trois textes, incontestablement le journal prend des couleurs zolistes. Il annonce d’abord le « concours assidu » des Daudet, de Goncourt et de Zola le 1er janvier 1881 ; les ouvrages de Zola sont dorénavant salués par des articles enthousiastes comme celui d’Henri Céard, la dernière caution naturaliste, sur Pot-Bouille (le 1er juillet 1882) ou les articles de soutien au Bonheur des dames en mars et en octobre 1883. Mais en dehors de cet appui, il faut bien constater le renforcement de la tonalité mondaine de la revue. Les formules qui caractérisent la rédaction sont sans équivoque : la revue dit, le 15 janvier 1881, s’attacher « de plus en plus, […], à attirer à elle les maîtres de la littérature contemporaine qui, du reste, ne lui ménagent ni leurs encouragements, ni leurs concours36 ». Le 7 octobre 1882, une nouvelle annonce est encore plus claire sur les priorités. Certes La Vie moderne continue à promettre des ouvrages de Zola, de Goncourt ou de Daudet mais elle annonce surtout des nouvelles d’André Theuriet, de Georges de Peyrebrune et elle explicite, pour ce que soit limpide, « des collaborateurs habituels de la Revue des deux mondes37 ». Le paratexte qui entoure la publication de la nouvelle naturaliste de Zola Le Capitaine Burlerenseigne aussi sur les craintes de La Vie moderne d’une non-adéquation entre cette littérature et son public : « Nous pouvons sans crainte dire tout le bien que nous pensons de cette œuvre verte et puissante, qui ne s’adresse pas aux petites filles “à qui l’on coupe le pain en tartines” mais qui comptera parmi les manifestations les plus originales et les plus saisissantes du talent de M. Émile Zola. Jamais la peinture du vice, dominant l’homme et le roulant dans l’abjection n’a été poussée plus loin que dans cette étude magistrale38 ». La nouvelle, offerte en prime, est publiée le 25 juin 1881 dans un supplément, comme s’il fallait la montrer matériellement dans une certaine marginalité par rapport au journal.
Quant au naturalisme, il disparaît des colonnes d’un journal de plus en plus mondain, consacré à l’élite, aux vacances, aux joies du foyer bourgeois, aux arts décoratifs, au chic, au sport hippique, un journal illustré dont les genres de prédilection sont de plus en plus la chronique parisienne et le reportage touristique en accord avec l’évolution du catalogue Charpentier qui est tiré par la locomotive Zola mais dont la réputation d’éditeur du naturalisme paraît de plus en plus usurpée. André Theuriet et Ernest d’Hervilly, le chroniqueur mondain s’y font, par exemple, une grande part. À partir de 1881, le journal porte une attention plus grande au public féminin avec des rubriques intitulées « Femmes de sport » ou « Une toilette par mois » et à partir de juillet 1882 emploie une femme journaliste, Magali, ou plutôt sans doute un homme sous pseudonyme, une « chaussette rose », pour tenir la rubrique « la vie mondaine ».
Les indicateurs lexicaux corroborent la disparition progressive des termes mêmes de naturalisme et de naturaliste.
| naturalisme | naturaliste |
1879 | 18 | 27 |
1880 | 9 | 19 |
1881 | 4 | 8 |
1882 | 5 | 3 |
1883 | 2 | 7 |
L’affaiblissement du soutien au naturalisme dans La Vie moderne est aussi manifeste dans l’affaire Troubat. La correspondance de Zola le montre intervenant à de multiples reprises en 1881 auprès de Georges Charpentier pour lui faire accepter la publication dans La Vie moderne d’une étude de Jules Troubat, intitulée « Lettre à Émile Zola », très favorable au naturalisme. Georges Charpentier utilise une de ses stratégies les plus courantes lorsque l’affaire ne l’intéresse pas : la surdité. Émile Zola écrit, très désabusé, à Jules Troubat le 12 mai 1881 : « j’ai beaucoup regretté l’inertie de Charpentier. C’est sa tactique. Vous avez bien fait de reprendre votre article, car je craignais fort qu’il ne passât jamais39 ».
La doublure d’un éditeur dilettante
Comment expliquer ce désintérêt pour les naturalistes aussi très visible dans le catalogue Charpentier ? D’un côté, des écrivains à succès comme Maupassant, prompt à mettre les éditeurs en concurrence, se tournent vers des machines éditoriales plus dynamiques (dès mars 1880, Maupassant écrivait à son indolent éditeur « Ci-git Charpentier, un éditeur fantaisiste, qui tuait ses livres40 »), de l’autre Charpentier refuse de plus en plus les jeunes naturalistes sulfureux. On aura tôt fait d’accuser le dilettantisme très visible dans les souvenirs des contemporains (Huysmans, Maupassant, Dreyfous, Bergerat, Daudet), de l’éditeur : « Georges Charpentier était le meilleur, le plus accueillant, et le moins commerçant des hommes41 ». Et effectivement, de multiples signaux objectifs montrent le faible professionnalisme de Charpentier : administration peu rigoureuse très sensible dans le cas de La Vie Moderne et de la correspondance avec Bergerat ; absence d’intervention dans les débats professionnels sur le dépôt légal, le prix du papier ; absence de représentation dans les syndicats d’éditeurs ; baisse du nombre de livres publiés par la maison à partir de 1880 ; correspondance erratique avec ses auteurs qui ne cessent de se plaindre comme Maupassant ou Flaubert du manque de suivi ; absence de Paris pour de longues villégiatures… Charpentier apparaît comme un éditeur qui a fondé sa maison en s’appuyant sur son héritage (il est le fils de Gervais Charpentier, l’inventeur du format à 3F50), sur le coup de génie raconté par Maurice Dreyfous42 qui lui a fait accueillir Zola au moment de la faillite de l’éditeur Lacroix, et sans doute aussi sur un fonctionnement réticulaire conventionnel, lié à un salon, loin de l’évolution vers un modèle d’édition rationnelle et capitaliste incarnée à cette époque par Hachette ou Lévy. Et en plus ce salon, il n’en est pas l’instigateur puisque, selon la tradition salonnière, c’est son épouse, Marguerite Charpentier (1848-1904), qui le tient. Mon hypothèse est que Marguerite Charpentier est une sorte de deus ex machina, un rouage invisible mais omniprésent dans les affaires de son mari. Je vais tenter de justifier cette hypothèse, d’expliquer pourquoi Marguerite Charpentier, malgré cette importance, n’apparaît pas dans l’histoire de l’édition et enfin de voir de quelle nature a pu être son intervention dans La Vie moderne.
Madame Charpentier, passée à la postérité du fait d’un célèbre tableau de Renoir qui la montre en majesté dans son intérieur, a été une véritable célébrité dans les années 1880-1890 à trois titres au moins : comme salonnière, animatrice du salon le plus éclectique et le plus recherché de la Troisième République, comme mécène notamment pour les impressionnistes et comme présidente, à partir de 1890, d’une association intitulée La Pouponnière43 créée pour soutenir les mères célibataires et les nouveaux-nés, appuyée sur le solidarisme et sur les progrès médicaux dus au pastorisme. Dans cette dernière mission, où pour la première fois, elle apparaît indépendamment de son mari qui a abandonné ses fonctions d’éditeur, on la voit sollicitant son réseau médiatique – elle obtient par exemple un reportage de Zola dans le Figaro le 18 avril 1891 en premier-Paris –, écrivant elle-même des articles pour la Revue philanthropique44, faisant des levées de fonds impressionnantes. Dans ces trois rôles autorisés pour les femmes, salonnière, mécène, philanthrope, elle s’affiche médiatiquement et revendique pleinement ses interventions.
Il faudra fonctionner avec de tels indices pour présupposer l’importance de madame Charpentier dans la maison de son mari car les signes directs de son intervention dans le champ éditorial paraissent beaucoup plus feutrés, et même quand ils existent, ils ont été, comme souvent lorsqu’il s’agit des femmes, largement occultés par la postérité. À l’invisibilisation bien connue des femmes dans l’histoire et notamment dans le champ de l’édition qui reste à explorer du point de vue genré, s’est ajoutée la stratégie personnelle d’une épouse qui n’a pas voulu transgresser la ligne de genre, jugeant sans doute que ses interventions seraient plus efficaces si elles ne remettaient pas en cause l’autorité du mari et s’exerçaient depuis le foyer. C’est donc à une réflexion sur les assignations et les contournements que j’invite ici avec ce cas. Car l’histoire des femmes dans l’édition reste à faire, exactement comme on a entrepris l’histoire des écrivaines, des musiciennes ou des femmes journalistes. Une fenêtre de visibilisation apparaît quand les femmes d’éditeurs deviennent veuves et éditrices comme la veuve Levrault, la veuve Tresse, la veuve Dentu ou la veuve Dunod, une autre, quand ce sont manifestement des personnalités publiques comme Marguerite Charpentier.
Les témoignages abondent sur son ingérence dans les affaires de son mari. Mais si Dreyfous écrit « autant son mari était indolent et je m’en fichiste, autant elle était active, ambitieuse et pleine de volonté45 » et reconnaît sans détour son rôle positif (« C'est, je l'ai constaté, en notable partie à elle que nous avons dû le meilleur de notre gestion46 »), cette influence est la plupart du temps traitée sur un mode narquois, comme une inversion contre-nature des rôles. Lorsque Bergerat évoque la carrière politique de Charpentier et sa volonté de devenir édile de Paris, il n’hésite pas à entrer dans l’intimité de la chambre à coucher : « À la vérité, elle n'était pas et ne pouvait être de lui, cette idée occipitale, et il y avait deux oreillers sur le traversin conjugal où elle lui était tombée en cervelle au bout d'un fil d'araignée plafonnante47 ». Et l’histoire de l’édition n’a pas été à l’abri des mêmes raccourcis. Certes Jean-Yves Mollier, bien informé sur le monde éditorial, montre Marguerite Charpentier, œuvrant en coulisses pour éviter le fiasco, au moment de la cession de la maison de son mari :
On voit même apparaître le rôle de conseiller que remplit sa femme. Dès qu'il retourne à son domicile, après avoir rencontré l'un ou l'autre de ses interlocuteurs, il fait part à celle-ci du résultat de l'entretien. Il prend aussitôt la plume pour ajouter les observations de Marguerite, sans se douter que cette manière d'agir devait paraître surprenante aux négociateurs, habitués à traiter avec des entrepreneurs plus fermes48.
Elle fait notamment achopper une première négociation avec Michel Lévy, parce que celle-ci privait son mari de revenus. Mais lorsqu’il s’agit de la faillite, alors que Jean-Yves Mollier nous a montré un Georges Charpentier arrivant au mariage avec 38 000 francs de passif personnel et une accusation de malversation, de manière contre-intuitive, il conclut à la responsabilité partagée du couple, reprenant le cliché de l’épouse dépensière49.
Marguerite Charpentier sait bien que selon la théorie des sphères, si elle peut intervenir dans tout ce qui concerne le foyer, ses ingérences en littérature, comme en politique ou en affaires, doivent être invisibles. Alors même qu’un René Descharmes détaille très précisément ses arbitrages dans la maison – elle s’intéressait aux nouvelles publications et donnait son avis sur un tirage ou sur une réédition50 –, alors même qu’on voit un Flaubert ou un Zola lui écrire directement pour certaines affaires éditoriales, elle demande régulièrement le silence sur ses interventions. Par exemple dans une lettre à propos d’une démarche tentée à la Comédie française pour faire admettre Renée Mauperin, Henri Céard écrit à Goncourt : « Madame Charpentier souhaite beaucoup que le silence soit gardé sur sa démarche au Théâtre-français51 ». Plus tard ses choix de signature, lorsqu’elle prend enfin la plume, révèlent la difficulté de celle qui s’est toujours appelée Mme Georges Charpentier à s’accorder un prénom propre de plume52. Incontestablement, cette culture du secret entrave l’enquête du chercheur. Mais revenons pour l’instant sur ses responsabilités dans l’évolution non naturaliste de La Vie Moderne.
D’abord, les contemporains ont, à de multiples reprises, témoigné de la responsabilité de Marguerite Charpentier dans la création même de La Vie Moderne. Alors que certains, comme son petit-neveu Michel Robida, veulent y voir une façon d’influencer le monde des arts53, d’autres, comme Bergerat, soupçonnent une intention politique. La revue aurait été une stratégie avortée pour faire de Charpentier un homme d’influence et donc éligible. Bergerat lie même son éviction de La Vie Moderne à l’échec d’une démarche faite auprès de Gambetta par Charpentier et il met dans la bouche de Gambetta une commission humiliante pour madame Charpentier :
Non, mon cher ami, et dans votre intérêt, dites-le bien à votre excellente femme. Quand on occupe à Paris une position libre comme la vôtre, on ne la délaisse pas pour un mandat municipal. Faites des livres, éditez de bons et de braves auteurs, et marchez sur les traces de votre père. Votre vie est là, et non pas ailleurs.
Et se tournant vers moi, Gambetta esquissa un haussement d’épaules, paterne, bénévole et significatif : – Savez-vous, Bergerat, quelle tarentule54 le pique ? Il veut être échevin de son arrondissement.
Et, comme à la révélation de ce rêve, plus décevant pour moi que pour tout autre au monde, je n’avais pas pu retenir un éclat de rire assez douloureux, le pauvre Zizi me lança un regard où je lus la fin de La Vie moderne, avec celle, plus grave, de notre amitié55.
Entre les lignes, il faut lire que l’amitié a été sacrifiée au mariage et qu’entre deux influences, Charpentier a choisi celle de sa femme. Les correspondances révèlent également la place importante de Madame Charpentier à la rédaction. Renoir lui demande dans une lettre d’organiser une exposition de ses œuvres dans la galerie de la revue (l’exposition ouverte du 19 juin au 3 juillet 1879), puis dans une autre de lui confier « dans la dernière page la mode de la semaine » et il ajoute « vous vous attirerez de cette manière tout le personnel féminin que n’intéresseraient pas toujours des croquis de Meissonnier ou d’autres56 ». Flaubert également demande le 26 juin 1879 à madame Charpentier d’intervenir auprès de son mari « qui est peu épistolier » à propos de la publication de sa féerie et il agglomère alors le couple dans la périphrase « la maison Charpentier 57».
Mais finalement, la meilleure preuve de l’intervention de Madame Charpentier réside dans la parfaite homothétie entre le salon et la revue (et même pourrait-on ajouter le catalogue58) qui reposent sur les mêmes logiques : éclectisme et notamment mélange de la littérature, des arts et de la politique, effacement du naturalisme « crotté », académisme, mondanité, féminisation, et sur les mêmes réseaux. Abel Hermant, le gendre de Charpentier, raconte dans ses mémoires que si le naturalisme est bien présent dans un salon « inféodé au domaine royal de Médan » mais « par le hasard des circonstances plutôt que par un acte de foi de l’aimable éditeur », il constate surtout une communication entre le salon Charpentier et le salon Buloz de la Revue des Deux Mondes, voire avec l’Académie : « Par le salon Buloz, le salon Charpentier gardait contact avec l’académie59 ». La revue et le salon fonctionnent selon les mêmes règles, les mêmes équilibres, la même grammaire parce qu’ils sont régis par la même personne. Mais autant Madame Charpentier cultive sa visibilité comme salonnière, autant comme directrice de revue, elle doit disparaître.
Peut-être, pour finir, tenterais-je de dissiper un ultime malentendu que cet article pourrait engendrer. Voulant montrer la place de Madame Charpentier dans la revue dirigée par son mari alors que j’avais pointé dans un premier temps l’évolution de ce périodique vers une sorte de conventionnalisme mondain, cet article pourrait donner l’impression de renforcer les stéréotypes de genre : au naturalisme masculin s’opposerait finalement une revue tournée vers les espaces féminins. Même si c’est la trajectoire de la revue, ce n’est pas l’objectif principal de cette démonstration. Dans un moment épistémologique de mise en évidence des invisibilisations des femmes dans l’histoire, il me semble que l’édition a encore échappé à l’enquête. La capacité d’intervention de Madame Charpentier reste très contrainte et d’autant plus remarquables paraissent les stratégies de contournement des assignations qu’elle développe. Surtout, si l’innovation littéraire de la revue peut être considérée comme médiocre, ce n’est pas le cas de l’objet qui constitue une sorte de protomagazine très convaincant. Plusieurs intuitions de La Vie moderne, non développées dans le cadre restreint de cet article – la place reine donnée au reportage de terrain et à l’illustration sur pièce, le rythme hebdomadaire, le soin porté à une actualité large (jusqu’à l’ajout d’une chronique financière), la peoplisation, les enjeux démocratiques d’un journal peu cher (50 centimes en 1882) malgré son côté mondain, la « moyennisation » pour le dire vite – font de La Vie moderne un média très précurseur qui annonce La Vie au grand air ou La Vie illustrée de Pierre Lafitte60 et la culture du magazine du XXe siècle. Abordé par la question des réseaux naturalistes ou impressionnistes, ce journal peut apparaître comme de plus en plus conservateur, mais médiatiquement, il s’agit d’un magazine prémonitoire, largement inspiré par la doublure de l’éditeur Charpentier.
Notes
1 Émile Zola, « Revue dramatique et littéraire », Le Voltaire, 31 décembre 1878.
2 « L'autre soir, au Palais-Royal, Dentu, le terrible Dentu était placé juste derrière moi et faisait une tête ! J’ai cru qu’il allait éclater et nous couvrir d’éclats pustuleux et visqueux », lettre de Georges Charpentier à Émile Zola, 31 décembre 1878, Trente années d’amitié, lettres de l’éditeur Georges Charpentier à Émile Zola, Presses universitaires de France, 1980, p. 44. Dans la suite de cette lettre, c’est Madame Charpentier qui espionne l’éditeur rival et fait le compte rendu de ses récriminations.
3 Étiquette dont Charpentier s’affuble lui-même dans une lettre à Zola le 31 décembre 1885, « L’éditeur du naturalisme devient un homme coté dans les sphères gouvernementales. Décidément, il n’y a que le naturalisme ! Vive le naturalisme ! », Trente années d’amitié, op. cit., p. 69.
4 Julia Daudet, Souvenirs d’un groupe littéraire, éditions Fasquelle, 1910, p. 111.
5 « Force est de reconnaître cependant que seule la fidélité amicale de Zola permet de considérer Charpentier comme le grand éditeur naturaliste : rien ne prouve, en effet, qu’il ait déployé beaucoup d’ardeur pour se concilier des écrivains dont le succès était moins assuré, ni même qu’il ait eu l’ambition de soutenir le mouvement », René-Pierre Colin, Zola, renégats et alliés. La République naturaliste, Presses universitaires de Lyon, 2019, p. 51.
6 Jean-Yves Mollier, L’Argent et les lettres. Histoire du capitalisme d’édition 1880-1920, Fayard,1988, p. 340.
7 Virginie Meyer-Serrepuy, Georges Charpentier 1846-1905 : figure d’éditeur, thèse pour le diplôme de conservateur de bibliothèque, ENSSIB, 2005. Voir aussi Georges Charpentier (1846-1905), éditeur de romans, roman d’un éditeur, thèse pour le diplôme d’archiviste-paléographe, 2005. Nous la remercions pour la générosité avec laquelle elle nous a fourni ses travaux inédits.
8 Guy de Maupassant, « Souvenirs d’un an. Un après-midi chez Flaubert », Le Gaulois, 23 août 1880.
9 Voir l’article de Jean-Didier Wagneur dans Colette Becker et Pierre-Jean Dufief (dir.), Dictionnaire des naturalismes, Honoré Champion, 2017.
10 Précisons que le journal est d’abord situé au 7, boulevard des Italiens, puis au 13, rue Taitbout à partir de 1880.
11 Émile Bergerat, Souvenirs d’un enfant de Paris, 4 volumes, Bibliothèque Charpentier-Fasquelle, 1911-1913.
12 Émile Bergerat, Souvenirs d’un enfant de Paris, op. cit., t. III, p. 170. « Est-ce donc moi qui ai signé en qualité de gérant, pendant vingt et un mois, les livraisons de ce magazine dont chacune revenait à trois mille francs environ, sans qu’on sût à qui on les devait, puisque aucun commanditaire n’y baillait de fonds et que, seul, le Saint-Esprit les composait, imprimait, brochait, rédigeait, gravait et débitait par l’opération extrahumaine à laquelle il doit sa réputation ? » Le numéro se vendait 75 centimes, l’abonnement annuel coûtait 36 francs. À partir de mai 1882, le numéro est vendu 50 centimes.
13 Émile Bergerat, Souvenirs d’un enfant de Paris, op. cit., t. III, p. 97.
14 Lettre du 25 novembre 1879, correspondance de Flaubert publiée sur le site Flaubert de l’université de Rouen https://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/correspondance/25-novembre-1879-de-gustave-flaubert-%C3%A0-edmond-de-goncourt/
15 Émile Bergerat, Souvenirs d’un enfant de Paris, op. cit., t. III, p. 110.
16 Ibid., p. 108.
17 La Vie moderne, 24 janvier 1880.
18 Lettre de Bergerat à Charpentier, janvier 1880 dans Marie-France de Palacio (ed.), Lettres d’Émile Bergerat à Georges Charpentier et autres destinataires, Brest, centre d’étude des correspondances et journaux intimes, 2009, p. 74.
19 « Allons ! c’est entendu, mais à une dernière condition, c'est que vous ne publierez pas mon portrait. Je ne veux pas être portraituré. Mes traits ne sont pas dans le commerce. J’ai toujours été implacable sur cette question : pas de portrait, à aucun prix. J’ai mon idée là-dessus, et je veux être le seul homme du XIXe siècle dont la postérité puisse dire : Il ne s’est jamais fait représenter, souriant à un photographe, la main dans le gilet et une fleur à la boutonnière ! Pas de portrait ! », La Vie Moderne, 24 janvier 1880.
20 La Vie moderne, 24 janvier 1880.
21 Armand d’Artois, « Quelques mots sur la critique, M. Zola et le naturalisme », La Vie moderne, 17 avril 1879.
22 Émile Bergerat, « Causerie – La statue de Théophile Gautier », La Vie moderne, 9 août 1879.
23 Un naturaliste, « Bébé-documents humains », La Vie moderne, 5 juin 1879.
24 « Le bal de L’Assommoir. Un mois après », La Vie Moderne, 22 mai 1879.
25 Armand d’Artois, « Critique littéraire », La Vie moderne, 20 mars 1880.
26 « Chronique-Nana », La Vie moderne, 21 février 1880.
27 « Critique littéraire : Nana », La Vie moderne, 6 mars 1880.
28 « Critique littéraire », La Vie moderne, 20 mars 1880.
29 Edmond de Goncourt, La Vie moderne, 1er mai 1879.
30 Edmond de Goncourt cité par Armand d’Artois, « Critique littéraire. Les Frères Zemganno par Edmond de Goncourt », La Vie moderne, 1er mai 1879.
31 Émile Zola, Correspondance (Juin 1877-mai 1880), éd. B.H. Bakker, H. Mitterand, Montréal, 1978, t. III, p. 323.
32 Virginie Meyer, « Georges Charpentier, le plus Parisien des éditeurs » dans Une capitale internationale du livre Paris XVIIe-XXe siècles, Histoire et civilisation du livre, vol. 5, 2009, Droz, p. 81-99.
33 Lettre d’Émile Bergerat à Georges Charpentier, avril 1879, op. cit., p. 60.
34 À partir du numéro du 25 décembre 1880, le directeur-gérant du journal n’est plus Bergerat, mais Charpentier. Et le 1er janvier 1881, parut un « avis très important » annonçant qu’Émile Bergerat s’était retiré depuis les derniers jours de 1880 et que « M. Georges Charpentier qui a administré La Vie moderne depuis ses débuts jusqu’à ce jour, a accepté la mission de le diriger désormais ».
35 Lettre du 8 septembre 1880 dans Trente années d’amitié, op. cit. « En ce qui concerne plus spécialement la rédaction, M. Georges Charpentier s’est déjà assuré le concours assidu de M. et Mme Alphonse Daudet, de M. de Goncourt et de M. Émile Zola » précisait le journal. En fait, tant que l’éditeur conserva la direction du journal, c’est-à-dire jusqu’en juin 1883, la collaboration de Zola fut mince (et nulle par la suite) : un fac-similé d’une poésie de jeunesse, « Ce que je veux », avec encadrement de Félix Régamey (29 juin 1881) ; « Le capitaine Burle », nouvelle inédite, donnée en prime aux abonnés au début de 1881 ; « Comment on meurt » (21 octobre et 18 novembre 1882).
36 La Vie moderne, 15 janvier 1881.
37 La Vie moderne, 7 octobre 1882.
38 La Vie moderne, 12 février 1881.
39 Émile Zola, Correspondance (1880-1883), éditée sous la direction de B.H. Bakker, CNRS éditions, presses de l’université de Montréal, tome IV, 1978, p. 236.
40 Guy de Maupassant, Correspondance, tome I, pp. 271-272, édition établie par Jacques Suffel, Le Cercle du bibliophile, Évreux, 1973, avec notes de l’auteur.
41 Léon Daudet, Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux, première série, Fantômes et vivants, Nouvelle librairie nationale, 1914, p. 34.
42 Maurice Dreyfous, Ce qu’il me reste à dire. Un demi-siècle de choses vues et entendues, 1848-1900 , Ollendorff, 1912, p. 285 sq.
43 Virginie de Luca et Catherine Rollet, La Pouponnière de Porchefontaine. L’expérience d’une institution sanitaire et sociale, Paris, L’Harmattan, 1999.
44 Voir par exemple Charpentier M., « De l’utilité des pouponnières », Revue philanthropique, 2e année, tome IV, n°19, 1898, p. 5-13 et « À propos de la pouponnière », Revue philanthropique, 6e année, tome XI, 1902, p. 704.
45 Maurice Dreyfous, Ce qu’il me reste à dire. Un demi-siècle de choses vues et entendues, op. cit., p. 177.
46 Ibid.
47 Bergerat, op. cit., tome 3, p. 169.
48 Jean-Yves Mollier, L’Argent et les lettres, op. cit., p. 525.
49 Ibid., p. 552.
50 René Descharmes, « Flaubert et ses éditeurs, Michel Lévy et Georges Charpentier », RHLF, 1911, n°2, p. 383.
51 Lettre d’Henri Céard à Edmond de Goncourt, 13 mars 1882, dans Correspondance inédite d’Edmond de Goncourt et d’Henri Céard, Paris, Nizet, 1965, p. 87.
52 Elle signe M. Charpentier ou Marg. Charpentier.
53 Michel Robida, Le Salon Charpentier et les impressionnistes, Paris, La Bibliothèque des Arts, 1958.
54 Notons de nouveau, comme chez Bergerat, l’image de la femme-araignée.
55 Emile Bergerat, Souvenirs d’un enfant de Paris, op. cit., tome 3, p. 175.
56 Michel Florisoone, « Renoir et la famille Charpentier », L’Amour de l’art, 1er février 1938, lettre datée du 12 juin 1980, p. 35.
57 Sur le site Gustave Flaubert de l’université de Rouen, https://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/correspondance/26-juin-1879-de-gustave-flaubert-%C3%A0-marguerite-charpentier/?year=1879&person_id=227
58 Virginie Meyer a proposé une analyse très intéressante du catalogue dont elle a montré les ambivalences : la petite bibliothèque Charpentier illustrée en 1876 est fondée pour profiter de la mode de l’illustration tout en restant dans une logique traditionnelle ; le catalogue publie des auteurs républicains mais uniquement pour leurs œuvres littéraires comme s’il fallait éviter de prendre, à l’instar de Stock, trop de risques. Plutôt que de le qualifier d’auteur naturaliste, Virginie Meyer suggère de mettre à Charpentier l’étiquette d’éditeur du roman contemporain.
59 Abel Hermant, Souvenirs de la vie mondaine, Paris, Plon, 1935, p. 126.
60 Ces magazines paraissent à partir de 1898.