Le groupe de Médan : portraits en miroir
Table des matières
ALAIN PAGÈS
L’histoire du groupe de Médan constitue un événement littéraire que l’on peut envisager en considérant son origine ou bien son achèvement. Avec une telle perspective la naissance et la clôture sont privilégiées. Délimité, l’événement peut s’insérer dans une chronologie. Il est maîtrisé1. Mais cela se fait au détriment d’une perception de sa durée interne. La notion de réseau introduit, au contraire, une certaine fluidité. Elle permet de saisir l’étalement temporel et de mesurer l’unité qui a assuré, pendant plusieurs années, la cohésion du groupe, tout en laissant apparaître les fractures latentes qui ont pu se dessiner. C’est cette ligne directrice que nous tenterons de suivre dans cet article. Nous examinerons quelques portraits d’ensemble en puisant dans trois types de documents qui se présentent comme des miroirs aux multiples reflets : les correspondances, les photographies et le langage des chroniques littéraires.
Le miroir des correspondances
Les lettres échangées par les écrivains du groupe de Médan représentent la première source des connaissances que l’on peut rassembler sur leur histoire commune. Nous avons la chance d’avoir à notre disposition les corpus, relativement importants, que représentent les correspondances de Zola, de Huysmans et de Maupassant. De Céard et d’Alexis ont été conservées les lettres, d’un grand intérêt, qu’ils ont adressées à Zola2. Seul Hennique fait figure de parent pauvre dans ce tableau, car sa correspondance (ou du moins, ce qui en subsiste) semble beaucoup plus réduite3.
Un réseau existe. La diversité des correspondances s’en fait écho. Elle en témoigne d’une manière évidente. Ce qui nous intéressera ici, ce sont les lettres qui dépassent le simple dialogue épistolaire pour prendre en considération les autres membres du groupe et dessiner, sous une forme plus ou moins achevée, les contours d’une figure collective. On pourrait distinguer, à cet égard, deux types de lettres : celles qui fonctionnent en communication interne (Zola, dans une lettre à Céard, évoquant Huysmans, par exemple) ; et celles qui relèvent d’une communication externe (lorsqu’il est question d’un des membres du réseau dans une lettre adressée à quelqu’un qui n’en fait pas partie). Les lettres de la première catégorie (entre les membres du groupe) témoignent d’une certaine complicité. Les lettres de la seconde catégorie (à une personne étrangère au groupe) sont moins intimes, plus explicatives.
Dans une lettre à Alexis du 17 janvier 1877, Maupassant songe à ce que pourrait être l’action collective de ce groupe des Cinq qu’ils sont en train de former, tous ensemble, aux côtés de Zola : « Il faudra discuter sérieusement sur les moyens de parvenir. À cinq on peut bien des choses, et peut-être y a-t-il des trucs inusités jusqu’ici. Si l’on faisait le siège d’un journal pendant six mois en le criblant d’articles, de demandes par des amis, etc., etc., jusqu’au moment où l’on y aurait fait entrer tout à fait l’un de nous ? Il faudrait trouver une chose inattendue qui frapperait un coup, forcerait l’attention du public4. » Voilà un parfait exemple de communication interne : ce qui est envisagé ne concerne que le groupe lui-même. C’est un plan de bataille imaginé par un stratège ingénieux menant au combat une petite troupe à laquelle il espère apporter la victoire. La nécessité du secret militaire impose même à Maupassant de choisir le registre d’une communication restreinte, car il précise à Alexis : « Cette lettre ne doit point sortir de notre cercle, bien entendu, et je serais désolé que vous la montrassiez à Zola, que j’aime de tout mon cœur et que j’admire profondément, car il pourrait peut-être s’en froisser. » Zola, d’une manière paradoxale, se trouve exclu de la confidence.
Les lettres de Zola à Céard ou à Huysmans, écrites pendant l’été 1877, s’inscrivent, elles aussi, dans cette logique épistolaire. Désireux d’exploiter le succès de L’Assommoir, Zola encourage ses jeunes disciples à travailler dur, afin d’asseoir dans l’opinion publique la notoriété naissante de l’école naturaliste. Ces derniers apparaissent véritablement comme des « disciples », au sens étymologique du texte, car le maître leur enjoint de travailler comme de bons élèves. À Céard, par exemple, le 16 juillet 1877 : « Que me dites-vous ? Huysmans a lâché son roman sur les brocheuses ! Qu’est-ce donc ? Un simple accès de paresse, n’est-ce pas ? une fainéantise causée par la chaleur ? Mais il faut qu’il travaille, dites-le-lui bien5. » Ou à Huysmans, dans une lettre du 3 août 1877 : « Je voulais vous dire surtout que nous nous portons bien, que je travaille, et que vous êtes un saint homme de travailler aussi. Poussez Céard à abattre quelque besogne6. » Comment résister à de tels conseils, puisque le travail conduit sur les chemins de la sainteté ? On appréciera toute la subtilité de ces encouragements croisés : Zola commande à Céard de sermonner Huysmans, et à Huysmans d’agir de même à l’égard de Céard… La contrainte imposée par le réseau s’exerce pleinement.
En restant dans ce domaine, citons encore cette lettre de Zola à Céard du 30 juin 1880, l’invitant à organiser le déplacement de ses amis à Médan : « Voulez-vous débuter dans votre rôle de fourrier en vous entendant avec Huysmans, Hennique et Alexis pour venir tous passer ici la journée du dimanche prochain 4 juillet ? Vous viendrez dès samedi pour dîner et coucher. J’ai quatre lits et à la rigueur cinq. Ceux de vous qui ne pourraient venir le samedi devront promettre d’arriver le dimanche de bonne heure, à moins de légitime empêchement7. » Dans l’administration de l’armée, le « fourrier » est un sous-officier chargé de veiller à l’hébergement des soldats. Voilà une lettre précieuse qui évoque enfin les fameuses « soirées de Médan » ! Car la correspondance de Zola n’est guère prolixe dans ce domaine. Mais remarquons que la date de la réunion évoquée ici est postérieure à celle de la publication du recueil (avril 1880). Il s’agit donc plutôt de retrouvailles destinées à fêter la publication du recueil plutôt qu’une soirée consacrée à sa genèse.
Les lettres écrites par Huysmans à Théodore Hannon appartiennent, en revanche, à la seconde catégorie des séries épistolaires que nous tentons de distinguer ici. Hannon est un confident lointain, situé géographiquement en dehors de l’univers parisien. Au cours de l’année 1877, il reçoit régulièrement, de la part de son ami, des informations sur l’existence du groupe en formation. La vision se fait à distance. Comme dans cette lettre du 13 janvier 1877 où Huysmans lui parle des « quatre jeunes » qui, à la suite de Zola, « ont embouché la trompette du vrai quand même et qui claironnent à tue-tête8 ». Ou dans cette lettre du 14 février 1877, qui précise les contours de la « bande de jeunes » en train de surgir : « Nous sommes aujourd’hui toute la bande de jeunes qui voulons faire vivant et vrai à n’importe quel prix et qui voulons aussi d’une langue éclatante et colorée, discutés et insultés même comme moi par certaines feuilles très folâtres. Mais on nous reconnaît, on nous accorde droit d’existence et c’est beaucoup à Paris9 ! »
On trouve une vision du même ordre dans cette lettre de Zola à Théo Hannon, datée du 30 mars 1878, qui fait allusion à L’Artiste, la revue que Hannon dirige alors à Bruxelles : « Je vois souvent deux de vos amis et collaborateurs, Huysmans et Céard, qui ont bien du talent. Nous parlons de votre courageux Artiste, qui tient si haut et si ferme le drapeau du naturalisme et de la modernité10. » Le commentaire reste limité. Zola ne s’avance pas plus loin. Il se contente d’adresser un salut amical à un correspondant éloigné, en espérant que la relation qui est nouée favorisera l’extension du naturalisme au-delà des frontières françaises. Mais il ne manque pas de souligner le « talent » de ses amis, Huysmans et Céard, confirmant la solidité des liens qui unissent alors les membres du petit groupe parisien.
Le miroir des photographies
En mai 1890, une édition illustrée des Soirées de Médan est publiée par Georges Charpentier. Elle paraît dix ans après l’édition originale d’avril 1880. Les noms imprimés sur la couverture du volume sorti en 1880 faisaient référence à un romancier célèbre, accompagné par cinq autres écrivains qui ne bénéficiaient d’aucune notoriété. Les nouvelles n’apportaient par d’information à leur sujet. Seul ce titre surprenant, qui évoquait un village de la région parisienne, « Médan », glissait un message d’ordre autobiographique. On pouvait deviner que ces six écrivains avaient passé tous ensemble des « soirées » dans la maison de Zola, à Médan. Mais le mystère demeurait.
Cette lacune est comblée par l’édition illustrée de 1890. Le volume comprend une série d’illustrations. Les portraits des six auteurs, dessinés et gravés par Fernand Desmoulin, accompagnent des illustrations apportées aux nouvelles, réalisées par Georges Jeanniot. Chaque nouvelle bénéficie d’une gravure qui s’attache à évoquer un moment décisif du récit11. Mais ces illustrations, en nombre limité, n’offrent qu’une vision rapide du contenu du recueil. Elles ne remplissent pas véritablement leur objectif qui est de mettre en images la succession des thèmes narratifs. L’intérêt de cette édition réside dans le portrait de chacun des auteurs placé en en tête des différentes nouvelles. Les visages apparaissent enfin, conférant une identité aux noms imprimés sur la couverture.
Fernand Desmoulin est un proche de Zola. Il a dessiné des portraits d’une grande précision à partir de photographies qu’il a utilisées comme supports. En ce qui concerne Huysmans, il s’est appuyé sur la photographie prise par Clément Lagriffe, en 188112. C’est donc un homme relativement jeune qu’il nous montre, Huysmans tel qu’il était en 1880, au moment de la publication du recueil. En dessinant Zola, Desmoulin, en revanche, a utilisé un document contemporain de la date de l’édition. La gravure présente le romancier tel qu’il était en 1890, à la suite d’un régime qui lui avait permis de maigrir, en lui faisant perdre plus de 15 kilos. Les visages d’Alexis et de Céard sont également contemporains de l’édition illustrée : ils datent de la fin des années 1880. Ils correspondent aux portraits dessinés par Manuel Luque, à la même période, dans Les Hommes d’aujourd’hui, en 1888 et en 189013.
Maupassant a violemment protesté contre cette édition. Il n’avait pas été averti du projet. Et il est furieux, lorsque paraît le volume. Il parle même de le faire interdire, puisqu’il n’a pas donné son accord. Le 30 mai 1890, il écrit une lettre incendiaire à l’éditeur, Georges Charpentier, pour lui dire toute sa colère, mais il finit par se résigner.
Un enjeu existe derrière ces différents portraits. Défendre la vérité d’une apparence. Lutter contre les déformations que proposent, dans la presse illustrée, tous les caricaturistes qui s’en donnent à cœur joie pour attaquer l’auteur de L’Assommoir et la cohorte de ses disciples. C’est ce qui pousse Zola à se présenter sous son meilleur jour et à accueillir favorablement dans son domicile les reporters qui veulent le photographier pour représenter la réalité de son existence d’écrivain14. Maupassant, en revanche, se montre intransigeant. Il considère comme inacceptable tout portrait, quel qu’il soit. Sa position rejoint celle que défendait, avant lui, Flaubert, hostile à toute reproduction photographique de sa personne.
Au sein de cette édition, le portrait de Léon Hennique connaîtra un destin particulier. Car il est repris, au même moment, par Georges Jeanniot qui en réalise sa propre version à l’attention d’Edmond de Goncourt. Et il entrera bientôt dans la précieuse collection des ouvrages rangés dans une bibliothèque vitrée du Grenier, où figurent les portraits des écrivains que Goncourt connaît ou apprécie.
Le but de l’édition illustrée de 1890 n’était pas d’illustrer les nouvelles, mais de livrer au public, – pour combattre l’influence négative des caricaturistes –, la réalité des visages des six auteurs. Chacun donne sa tête, à sa façon. Zola, dont les traits se sont affinés, se compose une belle tête ; Maupassant, furieux, fait sa mauvaise tête, pendant qu’Hennique, en lorgnant du côté de Goncourt, a visiblement la tête ailleurs. Huysmans présente une tête de jeune homme contrastant avec l’image d’une vieillesse austère qu’il imposera par la suite. Quant à Céard et Alexis, ils peuvent se réjouir d’obtenir enfin la tête qu’une notoriété tardive leur accorde dans le Panthéon des hommes du jour.
En 1930, au moment du cinquantenaire des Soirées de Médan, l’édition du recueil sera reprise à l’identique par Eugène Fasquelle, le successeur de Charpentier, avec les mêmes illustrations. S’y ajoutera une préface inédite composée par Léon Hennique, seul survivant du groupe à cette époque. Mais au lieu d’être dispersés dans l’ensemble du volume, les portraits des six écrivains seront regroupés sur le seuil de l’ouvrage dans une sorte de mosaïque fixant les traits de chacun, tels qu’ils ont été saisis dans un moment particulier de leur existence. Au-delà de la mort, le réseau des visages s’est figé pour la postérité.

Les Soirées de Médan, Fasquelle Éditeurs,1930 © coll. particulière
Le miroir des chroniques
Les articles publiés dans la presse à la suite de la parution du recueil, en avril 1880, ont esquissé une première image du groupe. Mais nous nous intéresserons ici à une série de chroniques données bien plus tard, en 1888. Elles ont paru dans le Supplément littéraire du Figaro, entre le 28 avril 1888 et le 26 mai 1888, sous le titre générique : « Ceux de Médan ». La raison donnée par Le Figaro est une réédition du recueil qui paraît en avril 1888 et fournit au journal l’occasion de faire le point les membres du groupe de Médan : « On réimprime en ce moment, paraît-il, les Soirées de Médan, le livre où les Cinq de Médan, les premiers amis de M. Émile Zola, se révélèrent au public sous son patronage. Le moment nous a paru bien choisi pour demander à quelques jeunes écrivains d’écrire pour nos lecteurs les portraits de ces cinq disciples. »
Qui sont ces « jeunes écrivains » dont les noms ne sont pas indiqués dans cette présentation éditoriale ? Les voici :
- « J.-K. Huysmans » par Lucien Descaves, Le Figaro. Supplément littéraire, 28 avril 1888, p. 1.
- « Henry Céard » par Gustave Geffroy, Le Figaro. Supplément littéraire, 5 mai 1888, p. 1.
- « Guy de Maupassant » par J.-H. Rosny, Le Figaro. Supplément littéraire, 12 mai 1888, p. 1.
- « Léon Hennique » par Paul Margueritte, Le Figaro. Supplément littéraire, 19 mai 1888, p. 1.
- « Paul Alexis » par Gustave Guiches, Le Figaro. Supplément littéraire, 26 mai 1888, p. 2.
Il suffit de déchiffrer les noms des auteurs pour mesurer l’intérêt du face-à-face qui est proposé : « ceux de Médan » et ceux du Manifeste des Cinq ! Un an après le Manifeste des Cinq qui date d’août 1887, une nouvelle confrontation est mise en place. Les disciples rebelles du Manifeste des Cinq enfilent à nouveau des gants de boxe pour monter sur le ring du pugilat littéraire, désireux d’en découdre avec leurs adversaires de la génération antérieure.
Les Cinq du Manifeste ? Pas tout à fait, cependant. Dans la liste, il manque le nom de Paul Bonnetain. À sa place on trouve celui de Gustave Geffroy. Mais Bonnetain n’a pas disparu. Occupant alors la fonction de secrétaire de rédaction du Supplément littéraire du Figaro, il est, en fait, à l’origine de ces articles, agissant en montreur de marionnettes au sein de ce théâtre littéraire.
Avec un tel programme, les lecteurs du Figaro peuvent s’attendre à une confrontation des plus intéressantes. L’ordre des chroniques ne correspond pas tout à fait avec l’ordre de publication des nouvelles dans le recueil des Soirées de Médan, puisque Maupassant, auteur de la nouvelle placée en tête, « Boule de suif » (après celle de Zola, « L’Attaque du moulin »), n’arrive ici qu’en troisième position. Mais le pauvre Alexis a conservé sa place de bon dernier. Reléguée en page deux, la chronique qui lui est consacrée n’a même pas les honneurs de la première page du Figaro.
Les auteurs du Manifeste, toutefois, n’ont pas décidé de s’en prendre frontalement à leurs confrères en naturalisme. La polémique demeure feutrée. Le maître de Médan étant écarté, ils peuvent examiner l’œuvre des cinq disciples de Zola, en se posant cette question… Qui sont-ils ? Quelles œuvres ont-ils produites ? Est-ce qu’ils bénéficient d’une certaine célébrité, huit ans après avoir accédé à la notoriété grâce au fameux recueil collectif ?
Dans leur mise en scène médiatique, ces chroniques proposent d’esquisser un dialogue entre deux groupes dont les membres ont pour point commun de vouloir s’insérer dans le champ littéraire à la suite de maîtres prestigieux. Ce dont témoignent, en tout cas, les auteurs du Manifeste, c'est une volonté de ne pas sortir de ce cercle du naturalisme dont leur pamphlet accusateur de 1887 semblait devoir les exclure. Au même moment, d’ailleurs, la scène du Théâtre Libre permet aux deux groupes de s’exprimer au cours de soirées successives montrant qu’ils appartiennent tous au même mouvement littéraire, chacun lui apportant sa personnalité propre. Le Théâtre d’Antoine a inauguré ses représentations, en mars 1887, sous le patronage de Zola15. Et les Cinq du Manifeste viennent d’avoir leur « soirée », le 23 mars 1888. Ces chroniques renouvellent leur apparition médiatique collective, non plus sur la scène du théâtre, mais sur la scène du Figaro.
Quelle est la chronique la plus amicale ? Sans aucun doute, celle de Descaves, parlant de Huysmans. L’article est relativement court. Il occupe un peu moins d’une colonne dans la première page du Figaro. Descaves commence par une description physique dont les informations contrastent avec l’allure juvénile de l’homme dont la photographie apparaîtra deux ans plus tard, dans l’édition illustrée de 1890 : « Quarante ans ; long, maigre, d’allure frileuse et méfiante, comme un grand matou assoupi, la griffe dégainée ; un visage crispé, satanique, acerbe, de tentateur littéraire ; un visage où luit seule la braise des yeux, entre les fines cendres de la barbe et la brosse agressive des cheveux : c’est Hüysmans. »
Après avoir esquissé cette étrange figure de personnage mystérieux, « grand matou assoupi », au visage « satanique », Descaves s’avance ensuite dans l’intimité de l’écrivain. Il évoque son appartement où n’entrent, dit-il, que quelques « rares fidèles », ce qui permet de deviner qu’il fait partie de ce cercle privilégié. De fait Descaves est un ami de Huysmans. Ils se connaissent depuis 188216. Leur amitié ira grandissant avec les années, ce qui conduira Descaves à être l’exécuteur testamentaire de Huysmans, à la mort de ce dernier, en 1907… L’article parle, bien sûr, de la notoriété que la publication d’A rebours, en 1884, a conférée à Huysmans, mais en notant que la prose de Huysmans écarte l’écrivain du « verbiage décadent » dans lequel se complaît toute une partie de la jeunesse littéraire du moment. Huysmans ne doit donc pas être considéré comme le chef de file de l’école décadente. Il demeure à part. Descaves se borne à souligner qu’il s’est éloigné de Zola, car il est « en quête d’un champ d’expériences plus vaste que celui qu’enclôt le naturalisme. » Concluant son article, il le montre en écrivain « solitaire », semblable à l’ermite dépeint par Flaubert au début de La Tentation de Saint Antoine : « Il s’est construit sa cabane en plein bois et y fait œuvre de grand artiste indépendant. »
Ce thème de l’« artiste indépendant » ayant su se libérer de l’influence du maître, on le retrouve dans les portraits que font Geffroy et Margueritte de Céard et de Hennique.
Gustave Geffroy constitue la pièce rapportée de ce dispositif éditorial. Pourquoi a-t-il été choisi pour occuper une place laissée vacante par Bonnetain ? Au moment du Manifeste des Cinq, il n’a pas condamné la violence du pamphlet, comme l’ont fait la plupart des journalistes, mais il a appelé à un dialogue entre les protagonistes17. Son article montre qu’il apprécie la personnalité d’Henry Céard. Il souligne son originalité au sein du groupe de Médan, en notant qu’il parle « une langue personnelle ». Il fait l’éloge des qualités de critique littéraire dont témoigne Henry Céard. Et il parle d’Une belle journée, le roman que Céard a publié un an après le recueil des Soirées de Médan, en regrettant que l’œuvre du romancier se borne, pour l’instant, à ce seul ouvrage.
De la même façon, Paul Margueritte note que Léon Hennique a assez peu subi « l’influence » de Zola. Il commente la part que ce dernier a prise au recueil des Soirées de Médan en faisant l’éloge de « L’Affaire du Grand 7 », une nouvelle qu’il trouve bien supérieure à la nouvelle « Boule de suif » que la plupart des critiques ont encensée. Il s’intéresse ensuite à l’œuvre théâtrale de Hennique. Et il conclut, lui aussi, sur l’image d’un « artiste indépendant », encore trop peu connu, qui, « par fierté ou par dédain », s’est toujours tenu à l’écart des coteries littéraires.
De tous, l’article de Rosny sur Maupassant est le plus court. À peine un tiers d’une colonne sur la première page du Figaro. On sent que Rosny n’a pas grand-chose à dire. Il doit se forcer. Il constate le talent de Maupassant ; il salue sa « robustesse », la vérité des types de paysans créés par l’écrivain. Et il ajoute : Maupassant « a le plus exactement atteint la place et la renommée dues à son mérite ». Ce « plus exactement » est lourd de sous-entendus. Car Rosny, en choisissant de faire le portrait de Maupassant, se livre à un exercice à contre-emploi. Lui, le défenseur de l’écriture artiste, amateur de mots rares et de néologismes curieux, il se trouve à l’opposé de la vision esthétique que représente Maupassant, qu’il définit en deux phrases où s’exprime toute sa réserve, dans le langage qui lui est propre : « Il ne lui faut point demander de sensitivité ou de tendresse profondes, ni le rendu d’émotions suprêmes ; il y est, ce semble, totalement étranger. Pour son style, il est clair, agréable, pondéré et impersonnel. »
Sous l’éloge apparent, se glisse la remarque perfide. Plus dur encore est l’article de Gustave Guiches consacré à Paul Alexis. Dans un texte assez long, au langage répétitif, Guiches s’en prend au fidèle Alexis, au seul de la bande qu’on ne puisse détacher de Zola, ce qui explique cette agressivité. Le ton est donné dès le début : « Si M. Paul Alexis n’avait eu l’inespérée fortune de participer à la combinaison des “Soirées de Médan”, la pénurie littéraire que maints de ses rares ouvrages affirme si puissamment l’aurait, pour toujours, à coup sûr, retenu dans une impénétrable et légitime obscurité. » Un exercice critique de méchanceté sournoise dont Gustave Guiches aurait pu faire l’économie, car il serait aisé de lui retourner le compliment en lui attribuant, au sein du groupe du Manifeste, la place de cancre qu’il accorde à son adversaire. Si la postérité a, pour une large part, oublié l’œuvre de Paul Alexis (ce qui est profondément injuste18), elle s’est montrée plus sévère encore pour l’œuvre de Gustave Guiches19…
Ces chroniques n’ont pas été appréciées par les lecteurs du Figaro qui n’ont pas compris les raisons pouvant les justifier. Francis Magnard, le directeur du journal, juge que Bonnetain, qu’il avait laissé faire, est allé trop loin. Il lui enjoint de se montrer moins agressif, désormais20. Ce dernier va obtempérer, abandonnant son ardeur vindicative.
La correspondance constitue la première source des portraits que nous avons tenté de réunir dans cet article. L’éclairage offert par certaines lettres sur l’existence d’un réseau relationnel livre des indices précieux sur les stratégies employées, comme le montre la formule des « trucs inusités » employée par Maupassant, en janvier 1877, ou encore ce terme de « fourrier » que Zola utilise pour qualifier ironiquement Céard, dans l’une de ses lettres de l’année 1880. Deux séries de portraits se succèdent en 1888 et en 1890 : les portraits des Médaniens publiés dans le Supplément littéraire du Figaro, nouveau Manifeste où Paul Bonnetain joue, encore une fois, le rôle de chef d’équipe ; et les portraits photographiques de l’édition illustrée de 1890 où chacun tient à défendre la vérité de son image, en songeant à la postérité. Couvrant plus d’une décennie, ces portraits montrent que l’histoire du groupe de Médan ne peut pas être limitée à la publication d’un recueil collectif de nouvelles, en avril 1880. En 1888 ou en 1890, bien des années après, cette histoire est toujours aussi vivante. Elle n’a pas quitté la scène littéraire. Chacun s’y réfère. Elle est même de plus en plus présente. Une structure littéraire existe, à laquelle le discours médiatique accorde sa légitimité : le réseau naturaliste des Médaniens.
Notes
1 Des incertitudes demeurent, cependant, si l’on cherche à entrer dans les détails. Deux possibilités se présentent pour la date de publication du recueil des Soirées de Médan : 14 avril 1880 (comme l’indique une lettre de Maupassant à Céard du 8-9 avril 1880), ou 17 avril 1880 (comme le note le Journal de la Librairie). On peut s’interroger aussi sur la nature de la réunion qui a lancé l’idée du recueil. Paul Alexis parle d’un dîner réunissant les Cinq, sans Zola, dans un mastroquet de Montmartre, situé rue Coustou (« Les Soirées de Médan », Le Journal, 30 novembre 1893), tandis que Léon Hennique évoque une soirée où se seraient retrouvés les six auteurs au domicile de Zola, à Paris (préface à l’édition du cinquantenaire des Soirées de Médan, Paris, Fasquelle Éditeurs, 1930, p. 5-6). Les témoignages d’Henry Céard et de J.-K. Huysmans, bien qu’ils ne soient pas décisifs, semblent rejoindre celui d’Alexis (voir Pierre Cogny, Le “Huysmans intime” de Henry Céard et Jean de Caldain, Paris, Nizet, 1957, p. 155 ; J.-K. Huysmans, Interviews, éd. Jean-Marie Seillan, Paris, Champion, 2002, p. 144-145). Au cours de l’automne 1879, Zola n’a pratiquement pas quitté sa maison de Médan, où il a résidé d’une manière continue, comme le montre sa correspondance : on peut donc supposer que cette réunion fondatrice ne s’est pas déroulée dans son appartement parisien.
2 Voir Henry Céard, Lettres inédites à Émile Zola, publiées et annotées par C.-A. Burns, Paris, Nizet, 1958 ; Paul Alexis, « Naturalisme pas mort ».Lettres inédites de Paul Alexis à Émile Zola (1871-1900), présentées et annotées par B. H. Bakker, Toronto, University of Toronto Press, 1971.
3 Voir, cependant, les éléments rassemblés par Jean de Palacio dans les dossiers « Paul Alexis » et « Léon Hennique » publiés dans Les Cahiers naturalistes n°61 et n°71, en 1987 et en 1997.
4 Lettre n°60, Correspondance, édition établie par Jacques Suffel, Évreux, Le Cercle du bibliophile, 1973, en ligne sur le site : http://maupassant.free.fr/.
5 Correspondance, sous la direction de B. H. Bakker, Montréal-Paris, Presses de l’université de Montréal & Éditions du CNRS, 1978-1995, t. III, p. 79.
6 Correspondance, éd. cit., t. III, p. 86.
7 Correspondance, éd. cit., t. IV, p. 86-87.
8 Lettres à Théodore Hannon, édition présentée et annotée par Pierre Cogny et Christian Berg, Saint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot, « Autour de 1900 », 1985, p. 38.
9 Ibid., p. 42.
10 Lettre inédite, coll. particulière.
11 Le lecteur peut découvrir successivement des images qui représentent le dénouement de « L’Attaque du moulin » ; le dialogue entre l’officier allemand et les voyageurs de la diligence, dans « Boule de suif » ; l’arrivée des deux protagonistes à la porte de l’hôpital militaire, dans « Sac au dos » de Huysmans ; le général confronté à sa maîtresse, dans « La Saignée » de Céard ; le massacre des prostituées, dans « L’Affaire du Grand 7 » de Hennique ; et enfin la scène de la rencontre entre Édith de Plémoran et l’abbé Marty, dans « Après la bataille » d’Alexis.
12 Cette photographie est reproduite dans la partie « Iconographie » du site : https://www.huysmans.org.
13 Dans le n°333 des Hommes d’aujourd’hui pour Alexis, et dans le n°382, en ce qui concerne Céard. Ils succèdent à Huysmans, Maupassant et Hennique qui avaient bénéficié précédemment de cette reconnaissance médiatique : Maupassant dans le n°246, Huysmans dans le n°263, Hennique dans le n°314. Zola, lui, figurait dans le n°4 du périodique, dès l’origine.
14 Voir Alain Pagès, « De “l’atelier” au “cabinet d’études” : l’espace de travail du romancier », Les Cahiers naturalistes, n°98, 2024, p. 137-146.
15 Voir Francis Pruner, Les luttes d’Antoine. Au Théâtre Libre, Paris, Minard, Lettres modernes, 1964.
16 Voir Philippe Barascud, « Lucien Descaves et Huysmans », dans Lucien Descaves. Colloque de Brest 2005, sous la direction de Pierre-Jean Dufief, Tusson, Du Lérot, 2007, p. 235-256.
17 Dans un article intitulé « Bataille littéraire », paru dans La Justice du 20 août 1887, et que Zola n’a pas beaucoup apprécié : les deux hommes entretenaient jusque-là d’excellentes relations, Geffroy ayant donné des comptes rendus élogieux de Germinal et de L’Œuvre.
18 Comme le souligne notamment l’ouvrage de Marie-France et Jean de Palacio, Paul Alexis, l’outsider des lettres, Paris, Lettres modernes Minard, Classiques Garnier, 2022.
19 Notons, cependant, une réédition récente de Céleste Prudhomat (Paris, Éditions du 26 octobre, 2023).
20 Dans des lettres à Zola écrites le 2 et le 6 juin 1888, Henry Céard indique que Magnard, alerté par les « réclamations » de son lectorat, a procédé à un « nettoyage » dans le Supplément, motivé notamment par la « brutalité » des attaques dont Alexis avait fait l’objet (Lettres inédites à Émile Zola, op. cit., p. 359 et p. 361).