Le naturalisme en réseaux

Le naturalisme argentin : un transfert culturel entre cosmopolitisme et revendication nationale

Table des matières

TIMO KEHREN

Le naturalisme argentin ne jouit pas d’une très bonne réputation*. Nombreux sont ceux qui considèrent que l’école littéraire fondée par Émile Zola n’a été qu’une importation de mode en Argentine et ne s’y est jamais vraiment acclimatée. Lorsqu’on choisit de décrire le naturalisme argentin selon la logique du modèle et de l’imitation, on arrive facilement à cette conclusion. Caractérisé en grande partie par des textes courts obéissant aux exigences formelles du feuilleton, le naturalisme argentin se présente comme un mouvement bien inférieur au naturalisme français. En revanche, lorsqu’on l’aborde à travers le prisme du transfert culturel, développé par Michel Espagne et Michael Werner initialement pour analyser les rapports franco-allemands1, on peut dégager les conditions de production spécifiques du naturalisme argentin. En effet, comme l’explique Sébastien Rozeaux dans son étude récente sur le romantisme brésilien, ce modèle herméneutique permet d’appréhender « [l]a circulation de biens, de personnes et d’idées entre divers espaces […] dans sa réciprocité, outre qu’elle implique dans le processus de réception-adaptation des modifications profondes2 ».

Ainsi, nous sommes amenés à étudier les rapports complexes que le naturalisme argentin a entretenus avec la « république mondiale des lettres ». Par ce nom, Pascale Casanova désigne l’espace littéraire international où l’on échange des biens symboliques, tout en négociant les hiérarchies entre les différents intervenants. En raison de son patrimoine littéraire et intellectuel, précise-t-elle, Paris a été, pendant longtemps, au centre de cet espace3. Malgré le reproche de gallocentrisme auquel Casanova s’est vue confrontée4, la grande importance de la capitale française pour la consécration d’auteurs notamment en provenance d’Amérique latine est difficile à nier d’un point de vue empirique, au moins jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale5. En effet, l’Amérique latine de l’après-Indépendance était marquée par ce que l’auteur espagnol Juan Valera a appelé le « gallicisme de l’esprit », c’est-à-dire la tendance généralisée à adopter les valeurs et les principes de la civilisation française aux dépens des puissances coloniales dont on venait de se libérer6. En même temps, il est clair que, pour avoir sa part dans la république mondiale des lettres, il faut aussi se distancier des prototypes et engager un processus de création à son tour. Le roman naturaliste argentin quant à lui se situe à cheval entre un cosmopolitisme propre à l’espace littéraire international et une revendication qui prolonge la construction nationale initiée à l’époque romantique7.

Afin de comprendre comment les auteurs en Argentine ont essayé d’accéder à l’espace littéraire international, je me concentrerai sur trois manifestes clés du naturalisme de ce pays. Je commencerai par analyser les articles de presse écrits par Luis Tamini en réaction au scandale qu’y avait provoqué la publication de Nana (1880). Ensuite, je tournerai le regard vers le discours qu’Antonio Argerich prononça en faveur du naturalisme au théâtre Politeama à Buenos Aires. Enfin, je m’intéresserai au prologue qu’Eugenio Cambaceres ajouta à la deuxième édition de son roman Potpourri (1882). Par ce choix de textes, je chercherai non seulement à montrer les spécificités de ce que la critique a baptisé « la bataille naturaliste de Buenos Aires », mais aussi à mettre en lumière la diversité des supports médiatiques à travers lesquels elle fut mise en place. Si la presse se présente comme le carrefour de différentes prises de parole, des voies de communication plus traditionnelles, en l’occurrence le discours et le livre, ont continué à exister et à interagir avec elle.

La construction d’une tradition littéraire

La publication de Nana à Buenos Aires fut à l’origine d’une polémique que le pays avait rarement vue. Avant même que le roman soit diffusé en Argentine, le prestigieux journal La Nación [La nation] publia, le 7 décembre 1879, la traduction espagnole d’un compte rendu peu flatteur d’Albert Wolff, devenu célèbre. L’intérêt fut ainsi suscité, l’opinion publique préformée8. Peu après le lancement du roman en France, environ 1 500 exemplaires de l’édition française arrivèrent à Buenos Aires et furent vendus en quelques jours9. Le 12 avril 1880, le scandale éclata suite à la publication du premier chapitre du roman en langue espagnole dans El Porteño [Le portègne] ainsi que dans un journal intitulé Nana. Sous-titré « diario racionalista y noticiosa para hombres solos » [journal rationaliste et informatif pour hommes seuls], Nana avait été créé exprès pour la distribution du roman éponyme en Argentine10. À l’instar de ce qui s’était passé à Paris, la presse portègne s’indigna du nouveau roman de Zola. En effet, imiter le modèle français ne signifiait pas seulement se procurer et lire des romans naturalistes, mais aussi afficher ses réserves à l’égard de la nouvelle esthétique. L’avènement du naturalisme à Buenos Aires entraînait donc la mise en place d’une culture du débat calquée sur celle de la société française contemporaine.

Dans ce contexte apparurent, entre le 9 et le 13 mai 1880, les quatre articles de Luis Tamini dans le feuilleton de La Nación. L’objectif principal de cet auteur consistait à situer le naturalisme, désormais détaché de son contexte français, dans l’histoire de la littérature universelle et de déterminer la place que la jeune nation argentine y détenait. Médecin de formation, Tamini voit avant tout les bienfaits du naturalisme pour sa société : il est l’équivalent littéraire du progrès des sciences qui doit faire sortir l’humanité de l’ignorance11. Néanmoins, cette entreprise ne sera pas facile à réaliser, car le naturalisme a beaucoup de détracteurs, comme le prouve la polémique contre Nana dans la presse portègne. Ainsi, l’auteur, en empruntant librement une formule à Goethe, déplore qu’on entende « peu de voix et beaucoup d’échos12 » en Argentine. Trop de personnes refusent de connaître l’homme dans sa totalité et continuent à adhérer à la métaphysique de Victor Hugo13.

Tamini rappelle à ses lecteurs, familiarisés avec la littérature française, que Zola n’est pas seul à mener ce combat pour la vérité. Alphonse Daudet, Gustave Flaubert et Edmond de Goncourt lui sont venus en aide ; Joris-Karl Huysmans, Raoul Vast et Gustave Ricouard sont même des « disciples ardents14 ». Grâce à la diffusion du Roman expérimental (1880) par la presse internationale, l’écrivain a même trouvé des alliés à l’étranger, et notamment dans le pays qui était son principal ennemi depuis la défaite de l’armée française à Sedan :

L’Allemagne, nation incontestablement la plus savante du Vieux Monde, a accueilli les doctrines naturalistes avec tout l’enthousiasme dont un Allemand est capable. Elle considère Zola comme le premier romancier français, loue et exalte sa riche imagination, la vigueur de son style et ses puissantes facultés d’analyse15.

En se référant à l’Allemagne dans ce passage, Tamini semble encore penser au père fondateur de la littérature de ce pays et en particulier à ses considérations sur la Weltliteratur. D’après Goethe, les jeunes écrivains allemands devaient prendre exemple sur la France s’ils voulaient contribuer au développement de leur littérature nationale, qui, à l’aube du XIXe siècle, n’en était encore qu’à ses balbutiements16. Face au succès du naturalisme en Allemagne, que Tamini ne manque pas de souligner, les jeunes écrivains de ce pays semblent avoir pris au sérieux le conseil de Goethe.

Outre l’Allemagne, Tamini attire l’attention sur l’Italie, où l’on traduit les romans de Zola, Daudet et Flaubert immédiatement après leur publication en France. En Angleterre, il y a, avec Henry Fielding, Laurence Sterne et Charles Dickens, entre autres, des précurseurs du naturalisme, mais celui-ci n’a pas encore réussi à traverser la Manche17. En mentionnant ces pays, Tamini semble reprendre l’opinion de Goethe d’après laquelle ce seraient surtout l’Allemagne, l’Angleterre, la France et l’Italie qui, à l’heure actuelle, contribueraient aux lettres universelles18. En effet, les littératures européennes étaient, à l’époque, le seul point de référence pour les écrivains du Vieux Monde. Ce n’est qu’avec l’histoire de la littérature brésilienne de l’Autrichien Ferdinand Wolf, publiée en 1863 en langue française, qu’on commença à prendre connaissance de la vie littéraire en Amérique latine19.

Conscient de cette situation, Tamini cherche à construire une tradition littéraire qui permette à l’Argentine de gagner du prestige sur le marché international des biens symboliques. Ainsi, il attire l’attention sur les continuités entre le romantisme et le naturalisme dans la littérature de son pays :

Alors, puisque le naturalisme est incarné par Balzac en France, afin de suivre l’exemple, nous chercherons également un précurseur dans notre histoire littéraire, et l’ombre d’Esteban Echeverría lui-même se dressera devant nous, l’homme aux multiples pressentiments, celui qui a le mieux compris et expliqué le génie de notre patrie, père du dogme social et politique qui triomphe aujourd’hui dans ce pays, et, pour qu’aucun mérite ne lui fasse défaut et aucun honneur ne soit omis à sa mémoire, réaliste encore avant le célèbre romancier français20.

S’inspirant du modèle de l’histoire littéraire française, Tamini présente Esteban Echeverría comme un précurseur du naturalisme argentin et réconcilie, de cette manière, les deux courants littéraires qu’il a encore opposés peu avant. Plus qu’un adversaire, il présente le naturalisme comme l’héritier du romantisme. Tamini semble penser particulièrement au conte El matadero [L’abattoir] (1871, posthume), où Echeverría aborde le conflit entre fédéraux et unitaires, qui avait déchiré l’Argentine pendant soixante-six ans. En effet, la crudité avec laquelle l’auteur décrit la confrontation entre les deux partis rivaux peut être perçue, sinon comme la manifestation d’un romantisme noir, du moins comme un premier signe de l’esthétique naturaliste. Il en découle que le ferment du naturalisme argentin réside dans le triomphe de l’unitarisme, dont Echeverría défendait la cause.

Bien qu’elle relève du mythe, l’anecdote est monnaie courante dans l’histoire littéraire argentine : Echeverría aurait introduit le romantisme dans son pays après avoir assisté, en 1830, à la bataille d’Hernani à Paris, qui amena la victoire de la nouvelle esthétique. Tamini quant à lui affirme avoir assisté, en 1879, à une représentation de l’adaptation théâtrale de L’Assommoir au théâtre de l’Ambigu-Comique dans la capitale française. Il explique qu’à l’instar de la pièce hugolienne, celle de Zola a pu triompher malgré le triste spectacle qu’ont offert les claqueurs21. En témoignant de cette nouvelle bataille théâtrale, Tamini se pose en successeur d’Echeverría. De la même manière que celui-ci se présentait comme le porte-parole du romantisme en Argentine, il revient maintenant à Tamini d’y défendre le naturalisme.

Tamini achève sa série d’articles sur la réception du naturalisme par la jeunesse argentine. D’après lui, celle-ci a particulièrement apprécié la lecture de Nana et accueilli le naturalisme comme nulle autre dans le monde22. En attirant l’attention sur l’enthousiasme de la jeunesse argentine pour le naturalisme, Tamini peut encore mettre en valeur le projet littéraire de Zola. Il fait entendre que la littérature romantique appartient désormais au passé et à ceux qui refusent de voir les signes du temps. La nouvelle génération, en revanche, doit aider le naturalisme à s’imposer avec toute la force vitale qui lui est propre. De cette façon, elle mettra son pays sur la voie du progrès. C’est précisément cet aspect qui est au cœur du discours d’Antonio Argerich au théâtre Politeama.

Les possibles bienfaits de la civilisation

Le 26 juillet 1882, la société Stella d’Italia [Étoile d’Italie] organisa au théâtre Politeama de Buenos Aires une soirée caritative au bénéfice du poète Gervasio Méndez, qui était gravement malade. À cette occasion, Antonio Argerich, vice-président de cette société fondée par des immigrés italiens, prononça un discours en faveur du naturalisme. Face aux diffamations que le naturalisme venait de connaître dans la presse, il lui semblait indispensable de prendre position. L’endroit qu’il choisit pour cette intervention était loin d’être innocent, puisque c’est sur ces tréteaux que devait se jouer, un mois plus tard, la première argentine de l’adaptation théâtrale de Nana23. Cette première n’a jamais eu lieu. La mise en scène fut interdite peu avant la date prévue par l’administration municipale, qui taxait la pièce de « fondamentalement pornographique24 ».

Le discours d’Argerich s’inscrit dans le débat autour de la construction de la nation argentine, dont le principal manifeste est l’essai Facundo (1845), dans lequel Domingo Faustino Sarmiento incite ses concitoyens à s’orienter vers la civilisation française pour surmonter les divisions internes du pays. Aux yeux de Sarmiento, c’est par le triomphe des unitaires, garants du progrès, que l’Argentine peut prendre cette voie. Dès le début de son discours, Argerich fait du naturalisme l’expression du progrès en littérature. À l’instar des sciences, les arts doivent répondre aux aspirations actuelles de l’homme25. L’auteur évoque les origines lyriques de la littérature qui, en passant par le drame, ont abouti au roman. Or, au lieu de réagir aux progrès des sciences, le roman tel que l’avaient conçu les romantiques serait resté dans l’erreur en se réfugiant dans « la mythologie de l’imagination26 ».

Argerich considère que c’est grâce aux réalistes que le roman a fini par se mettre à la recherche de la vérité. Cette recherche a été parachevée par le naturalisme : « L’évolution, cependant, était prédéterminée. Le fait était imminent et avait eu ses précurseurs jusqu’à ce qu’enfin la mine explose et qu’Émile Zola lance courageusement le cri révolutionnaire dans la capitale du monde civilisé27. » Outre la métaphore de la mine qui annonce le dénouement de Germinal (1885), on retiendra de ces propos l’idée de Paris comme capitale du monde civilisé. C’est d’autant plus le cas, ajoute l’auteur, depuis que la France s’est dotée d’une constitution républicaine suite à la guerre de 1870, alors que l’Allemagne, en proclamant l’empire, est retombée dans un passé obscur. D’après Argerich, ce n’est donc qu’en apparence que l’Allemagne s’est imposée à la France. Le fait que le chancelier Bismarck ait interdit la distribution des romans de Zola dans son pays, ajoute-t-il, en fournit la preuve28. Les romans de Zola n’ont jamais été interdits par Bismarck, mais Argerich semble faire allusion aux lois antisocialistes de 1878, qui restreignaient la liberté d’expression des auteurs et des journalistes. Ces mesures concernaient notamment le naturalisme, que l’on associait au socialisme en Allemagne29.

Ceux qui refusent le naturalisme pour des raisons morales, poursuit Argerich, se trompent. Les romans naturalistes sont profondément instructifs : au lieu de corrompre leurs lecteurs, ils les préviennent en leur présentant des anti-héros et les conséquences de leurs actes manqués. L’orateur en conclut qu’il serait beaucoup plus dangereux de renoncer à la lecture de ces romans30. Il propose ensuite une définition nuancée de l’hérédité, moins fataliste, d’après lui-même, que celle de Zola : ce n’est pas la maladie que l’on hérite de ses parents, mais seulement la prédisposition à l’attraper31. L’hygiène sociale, à laquelle le roman naturaliste contribue, constitue la meilleure façon d’améliorer l’espèce humaine et en l’occurrence la nation argentine :

C’est par l’hygiène que l’on obtient ces victoires et le progrès des industries et des sciences, qui élargit petit à petit la sphère du confort dans toutes les couches sociales, prouve amplement que c’est la vérité : l’humanité dispose aujourd’hui, comme aucune autre époque de l’histoire n’a pu s’en vanter, d’une majorité d’individus qui s’habillent, se nourrissent et satisfont leurs multiples besoins de façon équilibrée : cela s’appelle le progrès et on peut appeler cela l’hygiène naturelle32.

Les propos d’Argerich laissent entendre que le roman naturaliste peut contribuer à l’amélioration de la santé collective en introduisant ses lecteurs aux principes de l’hygiène. Il fait donc partie du dispositif biopolitique mis en place dans la seconde moitié du XIXe siècle. « Cet immense projet de régulation du corps et de la maladie reposait, comme l’écrit Gabriela Nouzeilles, sur une utopie scientifique qui présentait le médecin comme le prophète illuminé d’une croisade séculaire inspirée par la foi positiviste en la guérison absolue de toutes les maladies33. »

La volonté d’améliorer la société se traduisit, en Argentine, par la promotion d’une immigration de l’Europe du Nord dont Argerich était un fervent partisan. Dans la préface du roman Inocentes o culpables [Innocents ou coupables], qui fut publié en 1884 et qui passe pour le premier roman naturaliste argentin34, nous pouvons lire : « je m’oppose franchement et résolument à l’immigration inférieure européenne [c’est-à-dire de l’Europe du Sud], que je juge désastreuse pour le destin auquel la République argentine peut et doit légitimement aspirer35. » Le roman lui-même se veut une étude de cas visant à prouver l’hypothèse de l’infériorité de l’homme méridional. Aussi déploie-t-il l’histoire du fils de deux immigrés italiens, qui, atteint d’une maladie mentale héréditaire, souffre constamment de troubles nerveux. Face à l’accumulation des échecs dans sa vie, il finit par se suicider.

Le discours d’Argerich ne resta pas réservé aux invités du théâtre Politeama. La même année, il fut publié par l’Imprimerie Ostwald à Buenos Aires et diffusé à plus grande échelle. De cette manière, la presse put commenter le discours plus aisément. Les 13 et 20 août 1882, il fut reçu de façon positive dans les notes de la rédaction du journal El álbum del hogar [L’album du foyer], dont Gervasio Méndez, l’homme en l’honneur duquel le discours avait été prononcé, était le directeur. Le 14 octobre et le 2 décembre 1883, José Lanhozo O’Donnell réagit, dans ce même journal, aux mots d’Argerich, en proposant de créer une synthèse entre romantisme et naturalisme36. C’est aussi par la presse que l’on critiqua Eugenio Cambaceres pour son roman Potpourri.

Vers l’universalisme des lettres argentines

Potpourri : silbidos de un vago [Potpourri : sifflements d’un fainéant] fut publié le 7 octobre 1882 chez Martín Biedma à Buenos Aires. Absent de la couverture du livre, le nom de son auteur était pourtant un secret de Polichinelle. La première édition du roman s’épuisa rapidement, raison pour laquelle un deuxième tirage fut publié au bout d’un mois par la Librairie Européenne de Jacobson et Compagnie. Jamais auparavant dans l’histoire de la littérature argentine, un roman n’avait été réimprimé aussi rapidement37. Une deuxième édition fut lancée en 1883, toujours anonyme, par la Librairie espagnole et américaine d’E. Denné à Paris. Cette édition était la première à contenir le prologue « Dos palabras del autor » [Deux mots de l’auteur], par lequel Cambaceres réagissait aux nombreuses critiques reçues suite à la publication de son roman dans la presse portègne38. En intégrant sa réponse dans son livre, il lui donna une plus grande longévité que celle des publications journalistiques, par définition éphémères. Cette stratégie avait des antécédents, notamment la préface de la première édition du Père Goriot (1835), dans laquelle Balzac se défendait contre le reproche d’immoralité, auquel il était confronté depuis la publication du roman dans le feuilleton de la Revue de Paris39.

Le roman de Cambaceres donna lieu à des critiques hostiles à ses traits naturalistes et en particulier à son sujet central, l’adultère. Celui-ci s’annonçait déjà par le titre, qui fait allusion à Pot-Bouille (1882), où Zola aborde les rapports illégitimes d’Octave Mouret40. Cambaceres commence par reprendre l’affirmation selon laquelle son histoire d’un dandy donjuanesque aurait des traits autobiographiques. Pour provoquer ses détracteurs, il prétend se cacher vraiment derrière ce personnage déliquescent, qui un matin, ne sachant quoi faire d’autre, décide d’écrire un roman :

Pour contribuer à enrichir la littérature nationale, me dis-je, il suffit d’avoir une plume, de l’encre, du papier et de ne pas savoir écrire en espagnol ; je remplis discrètement toutes ces conditions, rien ne m’empêche donc de contribuer, pour ma part, à l’enrichissement de la littérature nationale41.

En établissant un lien entre lui et les autres romanciers de son pays, Cambaceres peut inverser les rôles du plaignant et de l’accusé et ainsi dénoncer tous ceux qui considèrent qu’il faut éviter que le roman argentin soit taché par l’esthétique naturaliste. Ne pas savoir écrire en espagnol ne signifie donc pas faire parler ses personnages dans leur argot portègne, comme le fait Cambaceres, mais les doter d’un langage artificiel, qui n’est pas le leur. Nous trouvons le langage du peuple déjà dans le roman zolien, mais, placé dans le contexte argentin, ce choix stylistique acquiert encore un autre sens. En effet, Cambaceres semble renouer ici avec le débat sur la norme de l’espagnol en Amérique latine engagé antérieurement par le grammairien d’origine vénézuélienne Andrés Bello. D’après Cambaceres, l’émancipation du roman argentin doit passer, entre autres, par la revendication des traits distinctifs de l’espagnol qui est parlé dans cette terre42.

L’auteur finit par rejeter l’idée que sa propre vie transparaît dans Potpourri, mais signale qu’il est possible que le roman fasse allusion à d’autres membres de la fine fleur de la société portègne. En dressant un historique du roman à clé, il assume en avoir écrit un : Aristophane n’a même pas fait l’effort de changer le nom de Socrates dans Le Banquet ; le personnage racinien d’Aman fait écho au Marquis de Louvois ; Molière, en abordant le sujet de l’adultère, a consolé le mari cocu de Madame de Montespan ; Théophile Gautier a inventé, avec Mademoiselle de Maupin, un double de George Sand, et Émile Zola lui-même a pris comme modèle l’homme politique français Eugène Rouher pour créer le personnage d’Eugène Rougon43. Par le choix de ses exemples, Cambaceres inscrit son roman dans une tradition qui va de la littérature gréco-latine à la littérature française. De cette manière, il le rapproche en même temps de la littérature universelle.

En effet, Cambaceres semble être guidé par l’idée d’attribuer à l’Argentine une place parmi les grandes nations littéraires. Cela se manifeste dans sa volonté de ne pas se limiter à des questions nationales, perceptible dans son affirmation selon laquelle ses personnages sont des types que l’on trouve partout dans le monde :

Ce sont des entités qui existent ou peuvent exister à Buenos Aires autant qu’en France, en Cochinchine ou en enfer et que je me suis permis de vous présenter en spectacle, de mettre à nu à l’avant-scène, parce que je pense, avec les sectaires de l’école réaliste, que la simple exposition des fléaux qui corrompent l’organisme social est le remède le plus énergique qui puisse être utilisé contre eux.44

La création de types universels qui instruisent par leurs défauts est, aux yeux de Cambaceres, ce dont la littérature argentine a besoin pour sortir de son isolement et trouver sa place dans la république des lettres. L’emploi systématique de la terminologie naturaliste dans ce passage montre que la représentation de types universels passe désormais par le dispositif biopolitique.

Du point de vue d’aujourd’hui, la notion d’universalisme s’avère problématique. En effet, le concept de la civilisation fut, dans certains cas, imposé au détriment d’autres traditions et pratiques culturelles. Ainsi, en Argentine, les unitaires voulaient effacer l’héritage du fédéralisme vaincu, qu’ils considéraient comme le résidu d’un passé sombre et barbare. L’identité nationale devait être construite par une rupture radicale avec le passé. Ce n’est qu’une nouvelle génération d’auteurs, à commencer par Leopoldo Lugones, qui remit en question cette attitude dont le naturalisme argentin fut souvent le complice.


Notes

* Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État au titre de « France 2030 » portant la référence ANR-11-IDEX-003.

1 Michel Espagne/Michael Werner, « Deutsch-französischer Kulturtransfer als Forschungsgegenstand : eine Problemskizze », dans Transferts : les relations interculturelles dans l’espace franco-allemand (XVIIIe et XIXe siècle), éd. Michel Espagne et Michael Werner, Paris, Éditions Recherche sur les civilisations, 1988, p. 11-34.

2 Sébastien Rozeaux, Letras Pátrias : les écrivains et la création d’une culture nationale au Brésil (1822-1889), Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2022, p. 77.

3 Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 2008, p. 47-61.

4 Marcelo Topuzian, « Entre literatura nacional y posnacional », dans Tras la nación : conjetura y controversias sobre las literaturas nacionales y mundiales, éd. Marcelo Topuzian, Buenos Aires, Eudeba, 2017, p. 9-65, ici p. 59 ; Christopher Hill, Figures of the World : The Naturalist Novel and Transnational Form, Evanston, Northwestern University Press, 2020, p. 16.

5 Hanno Ehrlicher, « Localisations conflictuelles et dynamiques de la mondialisation dans les avant-gardes hispanophones au-delà de Paris », dans Revue des sciences humaines, no 336, 2020, p. 51-71, ici p. 54-55.

6 Kurt Hahn, Mentaler Gallizismus und transkulturelles Erzählen : Fallstudien zu einer französischen Genealogie der hispanoamerikanischen Narrativik im 19. Jahrhundert, Tübingen, Narr, 2017.

7 Claude Cymerman, Diez estudios cambacerianos, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 1993, p. 130 ; Rita Gnutzmann, La novela naturalista en Argentina (1880-1900), Amsterdam, Rodopi, 1998, p. 53 ; Sabine Schlickers, El lado oscuro de la modernización : estudios sobre la novela naturalista hispanoamericana, Madrid, Iberoamericana/Francfort, Vervuert, 2003, p. 83.

8 Rita Gnutzmann, La novela naturalista en Argentina (1880-1900), op. cit., p. 63.

9 Claude Cymerman, Diez estudios cambacerianos, op. cit., p. 130.

10 Rita Gnutzmann, La novela naturalista en Argentina (1880-1900), op. cit., p. 63.

11 Luis B. Tamini, « El Naturalismo », dans El Naturalismo en Buenos Aires, éd. Teresita Frugoni de Fritzsche, Universidad de Buenos Aires, 1966, p. 19-58, ici p. 27.

12 Ibid., p. 19, ma traduction.

13 Ibid., p. 27.

14 Ibid., p. 38, ma traduction.

15 Ibid., p. 39, ma traduction.

16 Hendrik Birus, « Goethes Idee der Weltliteratur : Eine historische Vergegenwärtigung », dans Weltliteratur heute : Konzepte und Perspektiven, éd. Manfred Schmeling, Würzburg, Königshausen & Neumann, 1995, p. 5-28, ici p. 13.

17 Luis B. Tamini, op. cit., p. 39.

18 Hendrik Birus, op. cit., p. 11-12.

19 Laura Rivas Gagliardi, Literaturgeschichte und Ideologie : Ferdinand Wolfs literaturpolitisches Projekt Le Brésil littéraire (1863), Berlin, De Gruyter, 2020.

20 Luis B. Tamini, op. cit., p. 35, ma traduction.

21 Ibid., p. 49.

22 Ibid., p. 42.

23 Alejandro Romagnoli, « Antonio Argerich como promotor del Naturalismo : en torno a una carta de agradecimiento de Émile Zola », Anclajes, no 27, 2022, p. 79-94, ici p. 84.

24 Cité dans ibid., p. 87, ma traduction.

25 Antonio Argerich, Naturalismo : disertación leída en el Politeama, Buenos Aires, Imprenta Ostwald, 1882, p. 7.

26 Ibid., p. 13, ma traduction.

27 Ibid., p. 15, ma traduction.

28 Ibid., p. 29-30.

29 Gerhard Schulz, « Naturalismus und Zensur », dans Naturalismus : Bürgerliche Dichtung und soziales Engagement, éd. Helmut Scheuer, Stuttgart, Kohlhammer, 1974, p. 93-121, ici p. 95.

30 Antonio Argerich, Naturalismoop. cit., p. 18.

31 Ibid., p. 22.

32 Ibid., p. 23, ma traduction.

33 Gabriela Nouzeilles, Ficciones somáticas : Naturalismo, nacionalismo y políticas médicas del cuerpo (Argentina 1880-1910), Rosario, Viterbo, 2000, p. 21, ma traduction.

34 Sabine Schlickers, op. cit., p. 131.

35 Antonio Argerich, Inocentes o culpables : novela naturalista, Buenos Aires, Imprenta del Courrier de la Plata, 1884, p. ii, ma traduction.

36 Alejandro Romagnoli, op. cit., p. 85.

37 Claude Cymerman, La obra política y literaria de Eugenio Cambaceres (1843-1889) : del progreso al conservadurismo, Buenos Aires, Corregidor, 2007, p. 173-174.

38 Claude Cymerman, Diez estudios cambacerianos, op. cit., p. 38 ; Rita Gnutzmann, « Los prólogos de Potpourri de Eugenio Cambaceres : ¿ una poética ? », Arrabal, no 4, 2002, p. 127-138, ici p. 128.

39 Pierre Barbéris, Le Père Goriot de Balzac : écriture, structures, significations, Paris, Librairie Larousse, 1972, p. 17-19.

40 Claude Cymerman, La obra política y literaria de Eugenio Cambaceres (1843-1889), op. cit., p. 262-264.

41 Eugenio Cambaceres, Potpourri/Música sentimental, Buenos Aires, Hyspamérica, 1984, p. 12, ma traduction.

42 Claude Cymerman, La obra política y literaria de Eugenio Cambaceres (1843-1889), op. cit., p. 279-282.

43 Eugenio Cambaceres, op. cit., p. 13.

44 Ibid., p. 12, ma traduction.

Pour citer ce document

Timo Kehren, « Le naturalisme argentin : un transfert culturel entre cosmopolitisme et revendication nationale», Le naturalisme en réseaux, sous la direction de Marie-Astrid Charlier Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/le-naturalisme-en-reseaux/le-naturalisme-argentin-un-transfert-culturel-entre-cosmopolitisme-et-revendication-nationale