Le naturalisme en réseaux

Les réseaux Cladel

Table des matières

PAUL ARON

Lorsqu’avec Benoît Denis, j’ai travaillé sur la notion de réseaux, nous avions principalement pour objectif de mettre en lumière un concept sociologique ajusté à l’étude d’une institution littéraire faiblement organisée, périphérique, et atteignant rarement la densité d’un champ1. L’interférence des logiques politiques, religieuses, ou plus généralement sociales nous paraissait en effet jouer un rôle plus grand dans notre petit pays que chez les voisins où une masse critique de personnels spécialisés pouvaient rivaliser dans des activités littéraires ou journalistiques. Le concept de sous-champ, proposé un temps par Pierre Bourdieu, restait mal défini, et peu susceptible de révéler son économie interne, son organisation, ses régularités et, pour tout dire, le sens social qu’y revêt la pratique littéraire. Le réseau, terme plus flou, moins conflictuel, avait l’avantage de placer l’écrivain dans un vaste système d’échanges, symboliques autant que matériels, plus ou moins institutionnalisés, permettant de cerner la ou les positions occupées par un agent, et donc d’interpréter sa trajectoire sociale. Cette orientation sociologique ne fait pas disparaître la dimension métaphorique du terme réseau tel que l’utilise, sans trop le définir, l’histoire littéraire, mais elle souligne au moins la nécessité de le fonder de manière rigoureuse.

Telle que proposée à l’initiative de ce dossier, la notion de réseau insiste sur les dimensions communicationnelles et collectives de l’esthétique naturaliste. Elle permet de montrer que son inscription durable et profonde dans le champ littéraire est liée à de multiples facteurs qui vont bien au-delà de la volonté du seul Zola et de ses disciples proches. Le naturalisme est affaire de mode, de génération, d’édition, d’échanges internationaux, de domaines artistiques, voire de philosophie ou de science. 

Dans ce cadre, prendre pour point de départ un écrivain singulier peut sembler une régression du collectif vers l’individuel. L’exemple de Léon Cladel (1835-1892), que je voudrais développer ici, me paraît toutefois pertinent lorsqu’on prend la mesure des paradoxes de sa trajectoire, pendant sa vie d’écrivain et après son décès. 

Le premier de ces paradoxes est l’œuvre elle-même, qui ne compte aucun grand texte saillant et consacré, mais une série de romans et de nouvelles dont certains ont suscité de l’intérêt, et un grand nombre d’autres sont tombés dans un oubli salvateur. J’exagère bien entendu, et il faut relativiser cette opinion d’une part en confrontant Cladel aux écritures de ses contemporains, de l’autre à la réception fine de ses textes. Mais je veux souligner d’emblée que sa carrière n’allait pas de soi et que son premier livre, Les Martyrs ridicules, publié en 1861 (daté : 1862), aurait pu rester un simple coup d’essai. Et donc, second paradoxe, que toute sa vie d’écrivain a été une lutte contre l’échec, dont on peut tenter d’identifier les raisons, et donc les réseaux qui lui ont permis de survivre dans la mémoire collective. 

Des Martyrs ridicules, Pascal Durand a dit dans une belle formule que ce roman appartient « à la classe assez peu nombreuse des œuvres sauvées par leur paratexte2 ». C’est en effet la préface de Baudelaire, la seule préface qu’il n’ait jamais rédigée pour aider un débutant, et qu’il écrit à la demande d’Auguste Poulet-Malassis, son éditeur, qui a donné à la fois un code de lecture et une légitimité au texte maladroit et hétérogène de Cladel. Toutefois, et c’est ce que Baudelaire avait apprécié, le roman fait aussi date dans la série des œuvres qui ferment progressivement la mythologie bohème inspirée par Murger (1851) : Charles Demailly (1860) des Goncourt et Les Réfractaires de Vallès (1866).

Cladel s’est inspiré de ses expériences d’impétrant des lettres entre 1855 et 1860, lorsque, monté à Paris à l’âge de vingt ans après avoir commencé des études de droit à Toulouse puis travaillé pour un notaire local, il dilapide rapidement le petit capital dont ses parents l’avaient nanti. Il travaille alors comme commis en écritures chez un avoué parisien. Il en démissionne rapidement, fait des copies, revient dans le Quercy, en repart moins d’un an après, et ébauche déjà en 1857 la trame de sa vie de bohème en servant de secrétaire à Francis de Saint-Lary, riche héritier doté de quelques velléités littéraires. Puis, le voici employé aux écritures aux Abattoirs de la Villette et il continue de fréquenter en jeune dandy le petit monde médiatico-littéraire parisien. Il bénéficie alors du soutien de Paulin Limayrac, frère du confesseur de sa mère, mais surtout rédacteur en chef du quotidien La Patrie ! Grâce à lui, et à elle qui lui procure les 300 F. de l’édition, il soumet son roman à Poulet-Malassis3. Baudelaire semble avoir corrigé le début du livre et peut-être l’une ou l’autre scène, mais il laisse intactes les longues descriptions des sentiments amoureux du héros, prénommé Alpinien, comme le second prénom de l’auteur4. Surtout, c’est lui qui donne dans sa préface le code de lecture satirique de l’œuvre, qui subsiste encore de nos jours, alors que celui-ci concerne seulement quelques passages de ce roman urbain de la désillusion. 

Tout en fréquentant la Revue fantaisiste, ou La Revue de Paris où il publie des « Eaux-fortes » (nov.-déc. 1864), Cladel accède par ailleurs aux milieux républicains qui entourent Gambetta. Il collabore au Boulevard depuis le 2 février 1862, avec des nouvelles, et à partir d’avril, des chroniques théâtrales, puis un roman publié en feuilleton (Le deuxième mystère de l'Incarnation). En tout, dix-huit publications, ce qui en fait un des collaborateurs les plus réguliers de l’hebdomadaire fondé par le photographe Carjat pour diffuser ses caricatures et s’imposer dans le monde du petit journal. Très bien édité, le Boulevard, qui rétribue sans doute correctement ses rédacteurs, est un des premiers à mêler étroitement la biographie contemporaine, l’illustration originale, et des chroniques culturelles de bon niveau. Il poursuit sa publication pendant dix-sept mois, de janvier 1862 à juin 1863, laissant les finances de Carjat dans le rouge pour plusieurs années. On notera que Baudelaire y figure également comme poète, critique artistique et littéraire, objet d’étude et comme sujet d’une charge de Durandeau (1er décembre 1862). Poulet-Malassis y publie également un texte. 

Cladel dédie un de ses poèmes, « Les Écoles de France », à Gambetta, en 1864. Il participe aussi à plusieurs organes de la petite presse (Le Club, 1864 ; Le Figaro, 1864), mais surtout il publie son roman Pierre Patient en feuilleton dans L’Europe, Journal français de Francfort, en mai 1865. Ce journal avait été fondé l’année précédente par Gregory Ganesco5 ; Cladel y fait les échos littéraires, tandis que Gambetta tient les échos politiques. Dans le feuilleton du 4 mai, Cladel campe son héros en face des morts de 1848. En évoquant le souvenir de la Terreur de 1793, celui-ci fait appel au « droit de justicier » d’un libérateur : « Oui, je songe à ces incorruptibles régicides qui osèrent sacrifier un despote à la République et qui furent assez fermes pour se faire juges du crime et exécuteurs du criminel. » Dans la version finale du roman, en 1883, Cladel sera encore plus clair en ajoutant qu’« est forgé le glaive rédempteur, et peut-être, ainsi que celui de Brutus, entrera-t-il jusqu’à la garde et comme en une gaine, dans le cœur infâme de César. » Or le 14 avril 1865, le président Abraham Lincoln est tué d’une balle. Faisant immédiatement le lien, un arrêté du ministre de l’intérieur du 6 mai « considérant que l’auteur de ce feuilleton développe la théorie et fait l’apologie de l’assassinat politique », interdit la vente du journal. Bien que le directeur de la publication désavoue publiquement son collaborateur, le journal ne survivra pas longtemps à l’incident ; il semble avoir cessé de paraître en octobre 1865. 

La Rive gauche prend le relais dès le 11 juin 1865. Le journal publie le feuilleton en précisant que l’auteur, « que nous sommes fiers d’appeler notre ami Léon Cladel, joint à un talent littéraire vigoureusement coloré, l’énergie de la vraie passion politique ». Toutefois le 23 juillet, un lecteur furibond s’indigne de la description que le romancier donne d’ouvriers républicains confiants dans la foi catholique, ce qui n’empêche pas le journal d’achever la publication. La Rive gauche est dirigée par Charles Longuet, le futur gendre de Karl Marx, qui est à l’époque un étudiant en droit bientôt exilé en Belgique pour ses opinions politiques socialistes. On doute que le journal ait pu rétribuer convenablement son collaborateur, qui voit dès lors ses opportunités de publication assez réduites, et ses conditions de vie de plus en plus difficiles.  

Se place alors une séquence un peu confuse, faite d’allers-retours entre la maison familiale et Paris, qui est aussi une période de grande fécondité littéraire. Cladel découvre les ressources narratives d’un roman du terroir, de héros paysans, qu’il évoque dans un registre épique et dramatique. Mais, contrairement à ce que laissent entendre ses biographes, il n’a pas perdu ses contacts parisiens, et la publication de ses romans dans la presse suit d’assez près le rythme de leur écriture. Il écrit en 1866 Le Bouscassié qui paraît en feuilleton dans L’Étendard, journal bonapartiste, du 29 mars au 7 avril 1867 ; il rédige La Fête votive de Saint-Bartholomée Porte-Glaive ; sans doute aussi Ompdrailles ou le tombeau des lutteurs (dans Le Masque à partir du 30 mai 1867) et des nouvelles comme Mon ami le sergent de villepublié en novembre 1867 dans Le Corsaire

En 1869, à la mort de son père, sans doute nanti d’un petit héritage, il revient à Paris. Il entre l’année suivante au service de l’Assistance Publique de l'Hôtel de Ville de Paris pour un salaire modeste, mais qui lui assure un emploi stable pendant et après la Commune. Cladel se lie alors avec Félix Mullem (1836-1908), lui aussi employé comme commis-rédacteur. Journaliste républicain, amateur de littérature et de musique, appartenant à une famille cultivée et cosmopolite, il ouvre certainement Cladel à une sensibilité nouvelle. Il a de surcroit une sœur, Julia, excellente musicienne elle aussi, que Cladel s’empresse d’épouser en 1871, et un frère aîné, bien placé dans la presse radicale. Le couple a eu cinq enfants qui ont survécu, quatre filles et un garçon, dont je reparlerai. Julia se révèle une épouse dévouée, qui corrige ses textes et aide à leur mise au net, sans doute également à leur moindre extravagance linguistique.

Les années qui suivent voient l’auteur conquérir sa place dans le champ littéraire. Il adopte la posture du romancier quercynois, peintre sincère d’une paysannerie rude et aux combats épiques, traités dans une écriture raffinée. La formule qu’il présente dans la préface des Va-Nu-Pieds est : « La nature unie à l’art, et du style en tout et pour tout. »

Pour une part, il reste fidèle aux amis littéraires qui l’ont propulsé, et s’affiche volontiers comme parnassien, comme au printemps 1875 où il prononce une conférence à la suite de Charles Monselet et de Leconte de Lisle. Mais il y dédie sa lecture à Victor Hugo, ce qui, observe la presse, provoque les applaudissements du public. Depuis 1869, il publie chez Lemerre, l’éditeur des parnassiens, qui peut ainsi élargir la palette des œuvres romanesques de son catalogue. Il y rencontre d’ailleurs Mallarmé. 

En 1876, celui-ci dédie la première édition de « L'après-midi d'un faune », illustré par Édouard Manet à Léon Cladel, Léon Dierx et Catulle Mendès : « Offrir à trois amis, ayant pour nom Cladel, Dierx & Mendès, ce peu de vers (qui leur plut) y ajoute du relief ». Il s'agissait pour Mallarmé de remercier les trois personnes qui avaient pris sa défense devant les atermoiements du jury du comité de rédaction où siégeaient François Coppée, Théodore de Banville et Anatole France, lorsqu'il proposa de publier son « Improvisation du faune » dans le recueil du Troisième Parnasse contemporain. Mallarmé dédicace aussi un exemplaire de sa traduction de Vathek à Léon Cladel6. Mais surtout, comme Cladel, il fait confiance à son éditeur Richard Lesclide, inventeur du livre d’artiste avec le Fleuve de Charles Cros illustré par Edouard Manet (1873), et fidèle admirateur de Victor Hugo. Lesclide réédite ainsi les Va-Nu-Pieds, deux ans après l’édition originale chez Lemerre, sans la nouvelle « Revanche », mais dans une édition illustrée par Félix Régamey, et quelques autres dessinateurs ; Félicien Rops, pressenti, a, comme souvent, promis et pas tenu.

Par ailleurs, la Commune ne fait que renforcer le radicalisme politique de notre écrivain. Il revendique de dire crûment une certaine vérité, et accentue par conséquent les traits réalistes de ses œuvres. D’après Judith, les Va-Nu-Pieds suscitent nombre de lettres d’approbation de confrères, que Cladel n’a pas conservées, à l’exception d’une signée Edmond de Goncourt, qui le complimente pour son « sentiment naturiste », sa « photographie de la parole » des personnages, même s’il lui reproche de donner trop de couleurs à des réalités parisiennes selon lui bien plus grises, entendons ordinaires7. En réalité, Cladel va plus loin : ses nouvelles nouent sciemment entre eux les épisodes révolutionnaires de 1793 à 1871, dans une sorte de fresque populaire où chaque génération se lève à son tour malgré les fusillades et la répression. Ce n’est pas par hasard qu’il est aussi lié à Hector France, l’auteur des Mystères du monde, « suite et fin des Mystères du peuple d'Eugène Sue » (et que publie Maurice Lachâtre en 1897-1899).

Une formule résume à la fois la singularité de la place qu’il a conquise et la posture qu’il adopte. Elle est de Barbey d’Aurévilly qui, dans un article du Figaro, le qualifie de « rural écarlate » :

Ils ne sont pas rouges, les Ruraux... Et en voici un écarlate ! Ecarlate d’opinion. […] Ce n’est pas cela qui m'étonne ; non ! Mais c’est que cet éclatant rural soit républicain. Rural et républicain, chose rare ; presque une contradiction ! Car les Républicains, détestent les Ruraux, comme le mot Clérical, pour désigner les Catholiques, Rural est un nom qu'ils ont inventé et qui veut être une injure, cinglée par eux, au visage des paysans. (« Un Rural écarlate », Figaro, 4 mai 1872)

 

Bien installé dans sa vie de famille, reconnu, Cladel semble avoir stabilisé son existence et trouvé sa place, malgré de constants problèmes de santé qui l’obligent à prendre régulièrement les eaux à Vichy. Mais dans L’Événement du 1er avril 1876 il publie une nouvelle qui porte bien son titre : « La Maudite ». Elle déclenche une nouvelle fois l’ire des autorités, qui poursuivent l’auteur et le journal pour incitation à la violence. Comme le dira Me Lachaud au tribunal correctionnel : 

Soyons honnêtes, Messieurs ! Ce n’est point tant le texte même de cet article qu’on incrimine, mais l’intention politique qu’il recèle, et si nous ne trouvions pas au milieu des préoccupations d’amnistie qui agitent en ce moment les esprits, vous n’auriez point engagé les poursuites. (L’Événement, 14 avril 1876) 

Le contexte explique en effet pour une part cette répression excessive. L’Événement se présentait comme un journal de gauche, il soutiendra en 1873 la candidature du progressiste Désiré Barodet à une élection partielle remportée contre le candidat du gouvernement et il mène campagne pour Gambetta et pour l’amnistie des Communards. Condamné à un mois de prison et 500 F. d’amende, l’écrivain perd surtout son emploi à la Ville de Paris. Il lui faudra donc désormais tirer un revenu régulier de sa plume. Ce basculement dans la carrière entraîne également un positionnement nouveau dans le champ. 

Du côté de la filière parnassienne, il reçoit un peu d’aide. Lesclide lui rend un vibrant hommage en vers pendant sa détention à Sainte-Pélagie (Paris à l’eau-forte, 161, 11 juin 1876), mais cela demeure symbolique. La République des Lettres de Catulle Mendès publie une dizaine de ses textes en 1876-1877. Peut-être pour gagner de nouvelles protections, Cladel adhère le 10 octobre 1876 au Grand-Orient de France (Les Droits de l’homme, 9 octobre 1876). 

Ce sont une fois encore les Républicains radicaux qui lui viennent en aide. Son nom apparaît comme collaborateur du Réveil dès le 23 octobre 1877. Il écrit aussi dans Le Républicain, lancé par Armand Duportal, homme politique et journaliste toulousain, et animateur des journaux financés par les frères Simond, opposants républicains au Second Empire et adversaires déclarés de l’ordre moral d’Albert de Broglie. Le 3 mai 1878, Cladel est nommé directeur de la « partie littéraire » du journal La Marseillaise, qui fait partie de la même série de périodiques. Même si ces journaux ne sont pas en très bonne santé financière (il faut attendre L’Écho de Paris pour que les Simond lancent un grand quotidien rentable, mais au prix d’un plus grand conservatisme politique), ils ont pour effet de transformer complètement le statut d’homme de presse de Léon Cladel. De simple fournisseur de copie littéraire, il devient un rouage capable d’influencer la carrière de débutants ou de ses confrères, de mettre en relation des auteurs et des éditeurs, de participer aux réputations, ou de soigner la sienne propre. C’est à ce titre qu’Arthur Arnould le sollicite dès juin 1878 pour faire publier son roman La Brésilienne. Les deux hommes collaborent à La Marseillaise et s’écriront régulièrement pendant deux ans ensuite, jusqu’à l’amnistie du proscrit8.

Sur le plan financier, la situation de Cladel reste difficile. La Marseillaise paye peu et de manière irrégulière, et les à-valoir que lui versent les éditeurs sont souvent mangés par les dettes. Il me semble alors suivre une triple stratégie. 

Tout en poursuivant la publication de récits dans les journaux, il tente de diversifier les éditeurs, et, surtout, d’atteindre à une publication chez Charpentier, qui est alors celui qui offre les gains et les tirages les plus intéressants. Lui qui avait à peu près exclusivement publié chez Lemerre, il répartit ses œuvres entre plusieurs. Ainsi, entre 1878 et 1885, sans même prendre en compte les ouvrages illustrés, on peut dresser la petite liste suivante : 

1878 : Dentu

1879 : Charpentier

1879 : Kistemaeckers

1880 : Lemerre ; Kistemaeckers

1881 : Lemerre ; Charpentier

1882 : Lemerre ; E. Rouveyre et G. Blond,

1883 : E. Rouveyre et G. Blond ; Henri Oriol (Maurice Lachâtre)

1884 : Deville et Vigneron, ; Lemerre ; Ollendorff ; Henri Oriol

1885 : Dentu ; L. Frinzine ; Lemerre ; Ollendorff ; Charpentier ; E. Monnier

En parallèle, il fait désormais aussi un recours systématique à un paratexte assez étonnant. La plupart de ses œuvres, nouvelles ou rééditées, sont accompagnées d’une préface, souvent intitulée « Lettre préface », ou d’une présentation. Cette pratique assez ordinaire surprend par l’hétérogénéité des signatures et la présence de jeunes auteurs. On y trouve des écrivains confirmés, mais qui appartiennent à des camp littéraires et idéologiques complètement différents. Ainsi en 1872, La Fête votive de Saint-Bartholomée Porte-Glaive est accompagné d’un « premier-Paris de M. Louis Veuillot » ; en 1883, Le Deuxième Mystère de l'Incarnation est préfacé par Paul Bourget ; et Kerkadec, garde-barrière, en 1884, d’une préface de Clovis Hugues. Plus étonnant encore, ce sont de jeunes écrivains auxquels il réclame des préfaces, comme Camille Lemonnier ou Paul Heusy, qui lui doivent une part de leur carrière. 

Sa posture brouille également les pistes. Il obtient d’Henri Oriol, le neveu et collaborateur de Maurice Lachâtre, le traducteur du Capital de de Karl Marx, de rééditer l’ensemble de ses livres sous l’intitulé de « Romans plébéiens », et à cette fin, il fait reproduire une lettre autographe où il se présente comme un « fils de prolétaire » venu à Paris pour rédiger une « épopée ouvrière et paysanne » en révolte contre le « joug capitaliste », ce qui est un programme bien étonnant pour un auteur qui continue à publier chez Lemerre et qui réédite la « leçon » que lui aurait donnée Baudelaire à son entrée dans la carrière des lettres (« Dux », dans Bonshommes, Paris, G. Charpentier, 1879, pp. 271-383.) Il est donc sans doute le seul écrivain français à qui des auteurs différents que Paul Verlaine, Jean Lorrain, Paul Bourget et le chansonnier révolutionnaire Eugène Pottier, ont dédicacé des poèmes. 

On comprend sans doute un peu mieux la position de Cladel si on considère ses relations avec le courant littéraire romanesque le plus dynamique de la période, à savoir le naturalisme. Son nom figure dans le tout premier testament rédigé par Edmond de Goncourt le 14 juillet 1874 au titre de membre de l’Académie d’Auteuil ; il disparaît toutefois dans le second projet du 16 novembre 1884, malgré le rôle majeur qu’Alphonse Daudet était appelé à jouer dans la succession. Un peu plus tard, en décembre 1878, Cladel a vent de l’article du Messager de l’Europe où Zola parle des romanciers contemporains. C’est un éreintement, mais une excellente analyse9. Les reproches sont durs : Cladel serait un rhétoricien, ses romans du « galimatias poétique » ; « il n’a pas le sentiment du vrai » ajoute Zola10. Cette exclusion sans fards est toutefois contredite par l’intervention de Henry Kistemaeckers, l’éditeur belge des naturalistes, qui réédite au même moment les romans du début que leur auteur vouait à l’oubli, ainsi que Par devant notaire et Six morceaux de littérature en 1880, ou Petits cahiers en 1883. Ces détails, un peu anecdotiques, témoignent de l’instabilité de l’étiquette naturaliste qui lui est encore souvent accolée, puisqu’il figure dans le récent Dictionnaire des naturalismes.

Par ailleurs, pour des raisons générationnelles autant que scripturales, Cladel n’est pas mieux admis au sein des groupes de jeunes, souvent universitaires, qui se réunissent sous les auspices des Hydropathes, et bientôt du Chat noir. Il n’en partage ni la légèreté, ni l’autoparodie. Ainsi dans les portraits de contemporains qu’il publie dans la revue Lutèce en 1885 et en volume la même année, Léo Trézenik n’épargne pas notre auteur. Chaque notice étant précédée d’une photographie d’Émile Cohl, selon le code propre au genre, celle de Cladel est une oreille en gros plan bouchée avec de l’ouate, manière de dire qu’il reste sourd à la jeunesse des boulevards. Le propos satirique est particulièrement féroce : il est qualifié de « vieux jeune », de raté des lettres, et même de rentier caché. La dernière phrase achève l’exécution : « Faux paysan, Faux pauvre, Faux bonhomme, Faux enthousiaste, il est et restera le Tombeau des éditeurs11 ».

Comme d’autres auteurs du même profil, il reste donc à assumer les dangers de l’éclectisme12. Lorsque sa fille Judith commence à manifester ses dons d’écriture, vers 7 ans, en écrivant un drame, Le Mariage politique, qui est joué devant des amis de la famille, Cladel s’empresse de la présenter à Victor Hugo ; pour ses 13 ans, il publie un étonnant recueil collectif des auteurs qui ont l’habitude de venir chez lui : il y a Paul Arène, Jean-Bernard, Jules Claretie, Alphonse Daudet, C. Delon, Hector France, Camille Lemonnier, Lugol, Catulle Mendès, le beau-frère Mullem, Henri Passerieu, Edmond Picard, Ernest Pouvillon, Marie Sever des Moulins, Armand Silvestre, Maurice Talmeyr13. Assemblée quelque peu hétéroclite une fois encore, qui ne dit rien sur la position qu’il occupe dans le champ littéraire, ou qui, plus exactement, dit son absence de position identifiable. Il n’est plus un « rural écarlate », mais un Sèvrien aimable, quoiqu’impécunieux. Une fois encore, sa place dans l’histoire des lettres semble bien incertaine. Serait-il voué à l’oubli ? Ce ne sera pas le cas, car plusieurs réseaux interviennent après sa mort, qui assureront une certaine survie posthume. 

L’enterrement est un moment de réconciliation. Immédiatement après, Philibert Audebrand réunit des textes des écrivains qui ont eu de fréquents contacts avec Cladel ou qui ont été accueillis chez lui. Sous le titre de La Villa Bon Accueil, il présente l’initiative comme un second hommage, après le discours prononcé par Zola au cimetière :

Tout le Paris de la Littérature et de l’Art connaissait la Villa Bon Accueil, car tous les poètes du jour, tous les romanciers en renom, tous les peintres qu’on recherche, sont venus, chacun à leur tour, y faire au moins une heure de pèlerinage. Tous tenaient à venir y serrer la main au vaillant artisan de la plume qui y habitait avec sa famille14

Zola envoie un texte particulièrement peu zolien, « Le carnet de danse », une bluette en forêt, allégorique et charmante (déjà publiée dans Contes à Ninon, Hetzel et Lacroix, 1864, p. 33-51) ; Ludovic Halévy, « Mon neveu Joseph », alors inédit, qui est un texte ironique sur le monde du journal. Il mêle le reportage à une publicité pour des pharmaciens, et se moque de la police qui cherche les anarchistes (Réédité dans L’Illustré, Soleil du dimanche, 24 juin 1894). La plupart des autres contributions sont des rééditions. Mais elles sont un message assez clair du champ en direction de la postérité. 

Suivre la piste des œuvres d’art placées dans l’espace public permet de comprendre l’action d’autres réseaux, parfois moins littéraires, sur la gestion de cette postérité. 

Le premier est un réseau belge, inauguré par le soutien accordé par Cladel à Paul Heusy, sans doute par l’intermédiaire de Félicien Rops (c’est encore un effet tardif de la préface de Baudelaire)15. Il est alimenté ensuite par la publication des Charniers de Lemonnier chez Lemerre, puis de Thérèse Monique, du même auteur, chez Charpentier. En mai 1881, Picard prend pour la première fois contact avec Léon Cladel, à qui il avait envoyé La Forge Roussel. Il souhaite le voir collaborer à La Revue moderne, proposition qui reste sans suite en raison de la mort de sa fille Sarah et de l’état de santé de Judith. Les deux hommes comprennent pourtant qu’ils ont des intérêts en commun : Cladel peut mettre Picard en relation avec des journalistes et des hommes de lettres parisiens, tandis que l’avocat belge peut intervenir auprès d’éditeurs belges désireux de rééditer les œuvres anciennes de l’écrivain français. Camille Lemonnier intervient en tiers dans ce rapprochement. 

Après le banquet que la jeunesse littéraire belge offre au « Maréchal des Lettres », Lemonnier se remarie le 22 juin 1883 avec une nièce de Constantin Meunier, Valentine Collart. Il demande à Picard d’être son témoin, l’autre témoin allant être Cladel. Octave Maus et Max Waller vont donc chercher l’écrivain français à la gare du midi et le conduisent chez Picard en voiture découverte. Il le reçoit en compagnie de toute la Jeune Belgique, avenue de la Toison d’or ainsi qu’à la maison de campagne de la Famelette, pour y rencontrer Adèle16. Le courant passe manifestement bien entre les deux familles, et Cladel rencontre Constantin Meunier qui fera son portrait.

En juillet 1883, Picard invite Cladel à loger chez lui. Celui-ci restera cinq semaines en Belgique. En octobre de la même année, au retour de la station thermale de Royat où il a fait une cure en compagnie de Guillaume d’Aspremont-Lynden, le propriétaire de sa maison de campagne, Picard passe une journée chez les Cladel. En janvier 1884, les Cladel sont de nouveau à Bruxelles. Deux ans plus tard, en septembre et octobre 1885, la famille Cladel au grand complet fait un séjour à la Famelette, créant des liens amicaux qui se prolongeront après la mort du père, avec sa veuve et ses filles.

Le réseau se traduit en gestes symboliques. Charles Vander Stappen, sculpteur ami de Picard, commence en 1884 une œuvre monumentale inspirée d’Omdrailles ; on peut la visiter dès 1887 dans son atelier ; grâce aux interventions des commensaux de Picard auprès de la Ville de Bruxelles, elle sera placée en 1892 sur un socle dessiné par Victor Horta entre l’avenue Louise et le jardin du Roi (Léopold II)17

Le second réseau, qui se concrétise par un second monument, est plutôt régional. Au lendemain de la mort de l’écrivain, un comité censé représenter la jeunesse littéraire est créé afin d'élever un monument en hommage à Léon Cladel dans sa ville natale. Il se réunit sous la présidence de Paul Antoine Émile Pouvillon et du délégué général Henry Lapauze, futur conservateur du Petit Palais à Paris et président du comité Ingres qui ouvrira le musée éponyme à Montauban en 1913. On songe dans un premier temps à confier la réalisation à Rodin (La Marseillaise, 25 octobre 1892), mais c’est à Antoine Bourdelle et Paul Vidal qu’est attribuée la commande définitive. L'inauguration eut lieu durant l'été 1894 sur l'ancien square de la préfecture à Montauban, puis le buste est déposé en 1937 au musée Ingres. 

Le troisième monument est l’œuvre Marius-Léon Cladel. Le dernier-né de la famille Cladel est en effet sculpteur ; il s’est formé précisément chez Bourdelle. En 1909, c’est un autre comité qui souhaite rendre hommage à son père. Léon Bourgeois en est président d’honneur et Georges Normandy le délégué général. En font partie notamment : Jules Claretie, Firmin Gémier, Camille Lemonnier, Edmond Picard, Onésime et Paul Reclus, Charles Van der Stappen, Émile Verhaeren. 

Le comité propose de placer la statue derrière le Sénat, mais il essuie un refus. Sous la pression de Clémenceau toutefois, un emplacement est accepté au Jardin du Luxembourg en 1913, et une demande de subvention est adressée à l’administration des Beaux-Arts. Le monument est inauguré le 21 mai 1927 par Edouard Herriot, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts ; il sera l’une des premières statues fondues en 1942 sous le régime de Vichy.

Chacun de ces monuments révèle des liens personnels, politiques et artistiques qui sont significatifs. 

Au centre du réseau belge, l’avocat et sénateur socialiste Edmond Picard poursuit des relations très suivies avec toute la famille Cladel, bien après la mort de son ami Léon. Il se rend très régulièrement rue Christine, où habitent la veuve et ses enfants. Il y est appelé « oncle » et il apprécie les saveurs d’une chaleur familiale presque exclusivement féminine en des termes fortement datés : 

Il n’est pas de lieu au monde où je me sente la poitrine plus libre que rue Christine, en vos chambrettes, au milieu de ma « Basse-cour » et des volailles rares que vous êtes. Pardonnez à ma nature vulgaire ces comparaisons extraordinaires, mais j’ai tant de souvenirs de ma petite enfance, où en plein bonheur d’innocence je donnais la picorée à de belles poules, à de belles pintades, à de belles dindes (ah ! comme je gauchis toujours) au milieu d’une cour de ferme qui me semblait le Paradis, mes anges. Les volailles n’ont-elles pas des ailes comme les anges ? Et vous, je les sens sous vos corsets et vos robes quand paternellement je vous prends la taille. Mais, dans vos lycées anti-cléricaux et sévèrement laïcs, on vous force à les cacher, je le sais. Un jour vous me les montrerez, hein18 !

En 1896, Judith et lui sont amants, et débute une correspondance suivie qui ne s’éteindra qu’au dernier souffle de l’avocat. Mais l’« oncle » écrit aussi aux autres membres de la famille. Il intervint tantôt pour favoriser la carrière de comédienne d’Ève et d’Esther (qui jouent en Belgique et qui logent chez lui), tantôt pour commander une œuvre à Marius, qui sculpte son buste en 1907. Lorsqu’Esther s’installe à Bruxelles après son mariage en 1912 avec Jean Rolin, alors fonctionnaire à la Bibliothèque royale, l’avocat devient un habitué de la maison. Un an plus tard, lors de la naissance de Dominique – la future célèbre écrivaine –, il soigne Esther, selon une prescription médicale, avec des ananas venus de Gand19. Pendant la guerre, il veille à ce que la famille ne manque de rien20.

Le second réseau fait intervenir Antoine Bourdelle, né à Montauban, qui admirait Cladel au point de lui dédier un poème en 1887. Lui aussi fréquente le salon de l’écrivain, et il collabore avec Rodin dans les premières années de sa formation. Il a fait le masque de Judith en 1898 (Jeunesse, Musée Ingres-Bourdelle). Quant à Pouvillon, c’est un écrivain réaliste né à Montauban lui aussi (Nouvelles réalistes, 1878), grand admirateur de Cladel qui l’a soutenu, peut-être même aidé à publier chez Lemerre. Le localisme domine ici, même si Pouvillon a clairement pris position en faveur de Dreyfus et qu’il collabore de 1888 à son décès à La Dépêche de Toulouse, où Jaurès a fait ses premières armes de journaliste et à laquelle Clémenceau a collaboré. 

Le troisième réseau est plus complexe. Parmi ses membres éminents, il compte Auguste Rodin, dont les liens avec les Cladel sont nombreux. Les deux hommes se connaissent depuis 1882 ou 1883, sans doute par l’intermédiaire d’Arthur-Auguste Mallebay Du Cluseau d’Écherac qui signait Dargenty ses articles de critique d’art. Sculpteur et critique d’art, il a exposé de 1870 à 1881 et présenté un buste de Cladel en 1876 au Palais de l’industrie (n° 3254). Il a collaboré à L’Art, Le Courrier de l’Art et L’Art ornemental qu’il a dirigé seul de 1883 à 1886. Il a publié aussi des chroniques dans la Revue française, La République française et La Justice de Clémenceau. Il fut maire de Sèvres de 1886 à 1889, puis de 1898 à 1904. D’Écherac évoque leur rencontre au début des années parisiennes de Cladel dans une préface à Juive-Errante (Paris, P. Ollendorff, 1897). 

Rodin est régulièrement reçu le dimanche chez les Cladel. Rodin lui offre un moulage du Printemps, puis celui de la Tête de Saint Jean Baptiste. Juste après le décès de Cladel, Léon Deschamps, directeur de La Plume lui commande un médaillon ou un buste destiné à orner la tombe au Père Lachaise. Il devait être payé par souscription, mais après la mort de son ami, Rodin ne donne pas suite au projet. Il continue néanmoins à fréquenter la rue Christine et il invite Judith à découvrir le Baiser et les sculptures, qui lui imposent, dit-elle, « des sensations aussi violentes que celles de l’amour »21. Les liens se renouent lorsque Judith lui propose d’exposer à Bruxelles, dans l’hôtel de maître de Picard transformé en centre d’art. Elle sera la cheville ouvrière de la première grande exposition Rodin à l’étranger, elle travaillera ensuite comme secrétaire du sculpteur, et comme modèle, notamment pour des nus, seule ou avec d’autres femmes22. Elle échouera cependant à diriger le musée Rodin qu’elle avait contribué à mettre en œuvre. 

L’intervention de Clémenceau est politique autant que personnelle. Cladel a collaboré à La Justice, le journal de Clémenceau, dont Louis Mullem, le frère aîné de Julia (l’épouse de Léon), était un des principaux rédacteurs. Du 17 octobre au 17 décembre 1884, Picard y publie des Lettres de Belgique décrivant par le menu la crise politique à laquelle conduisent la lutte des partis et la mise en question de la monarchie23

Enfin, la présidence de Léon Bourgeois compte également. Sculpteur de formation, élu dans le Tarn, franc-maçon, ce radical socialiste connaît les Cladel depuis longtemps et il s’était engagé lors de la mort de Léon en 1892, alors qu’il était ministre de l’Instruction publique, à assurer l’éducation des enfants. Plus tard, il interviendra en faveur de Marius pour que l’État français lui achète une sculpture de Mme Agar pour le théâtre de l’Odéon24. De surcroît, il partage avec Picard, qui le surnomme l’Absent dans leur correspondance, les faveurs de Judith, sans doute depuis sa majorité. 

Comme on le voit à travers ces différentes initiatives, Judith a beaucoup œuvré pour la mémoire de son père. À l’affection qui les unissait s’ajoute une complicité professionnelle. Douée et ambitieuse, la jeune femme collabore à La Fronde, s’essaie au roman et au théâtre, et obtient la reconnaissance de ses pair(e)s en siégeant de 1916 à 1958 au jury du prix Femina. Elle publie une biographie de son père en 1905, et revient encore en 1951 sur ses relations avec Baudelaire (Maître et discipline : Charles Baudelaire et Léon Cladel, Paris, Corrêa, 1951). Par ailleurs, elle consacre deux livres à Rodin (Auguste Rodin : l'œuvre et l'homme, préface par Camille Lemonnier, Bruxelles, G. Van Oest & cie, 1908 et Rodin, sa vie glorieuse, sa vie inconnue, Paris, Éditions Bernard Grasset, 1936.) Mais à ce positionnement littéraire, elle ajoute des réseaux artistiques, politiques radicaux-socialistes, francs-maçons et intimes, qui densifient le souvenir de l’écrivain. 

Après la disparition de Judith, le réseau régional est renforcé par les recherches du libraire Pierre Saunier, qui réunit une formidable documentation sur Cladel, venant nourrir les archives de sa ville natale25

Par ailleurs, les textes régionaux de Cladel suscitent un intérêt soutenu depuis le colloque organisé par Pierre Glaudes et Marie-Catherine Huet-Brichard ; ils ont conduit à de nombreuses rééditions. Celles-ci sont également motivées par les choix politiques de Cladel, un des très rares écrivains qui ait clairement pris position en faveur de la Commune, et qui lui a consacré un roman laissé longtemps inédit26

Le « rural écarlate » n’est pas seulement une image ; la formule désigne très précisément le code de survie posthume de l’écrivain. 

Cladel reste un auteur qui échappe pour partie aux classements littéraires. Cela était vrai de son vivant, cela le demeure de nos jours. Ainsi en 1878, dans la revue belge L’Artiste, l’œuvre de Léon Cladel est présentée comme le modèle d’un naturalisme plus acceptable, plus poétique et plus stylisé que celui de Zola. Dans son éloge de Lemonnier, Max Waller fait le lien avec l’école des « naturalistes-parnassiens dont font partie Léon Cladel, Jean Richepin, et peut-être Barbey d’Aurévilly, c’est-à-dire de ces écrivains vrais, mais épris de la ligne, statuaires du style, ciseleurs de la phrase, et parfois dévoyés de cette vérité qu’ils cherchent par leur trop grande préoccupation lapidaire27 ». Inventée de toutes pièces, cette école naturaliste-parnassienne désigne assez justement des pratiques d’écriture qui ne se sont données ni manifeste ni organe commun. Dans leur extrême diversité, elles ne partagent en définitive que le souci de faire du roman commercial mais non industriel, et d’établir la réputation littéraire de leurs auteurs. Ce qui n’empêche pas l’éditeur Henry Kistemaeckers de préciser en 1880, lors d’une réédition, qu’il range Cladel sous le drapeau du naturalisme, « la plus haute expression du roman moderne ». En 1892, le romancier est qualifié de naturaliste et de socialiste par deux journaux différents28. Et pour Pierre Glaudes, il reste un « écrivain inclassable et attachant », son écriture est « une prose inventive teintée de baroquisme29 » (op. cit., p. 16). 

Il est permis de lier ces classements littéraires variables à la diversité des réseaux qui ont soutenu et soutiennent encore Cladel, les uns littéraires, les autres politiques ou sociétaux. 

On voit bien dès lors la raison pour laquelle analyse des réseaux et analyse du positionnement dans le champ littéraire peuvent et doivent être menées concomitamment. Ce sont bien des réseaux rarement décrits par l’histoire littéraire qui permettent à Cladel de rebondir chaque fois que sa carrière d’écrivain est mise en péril : réseau personnel et catholique qui le conduit chez Poulet Malassis, réseaux radicaux-socialistes et maçonniques ensuite, réseaux socialisants après la Commune, réseaux d’amitiés littéraires et extra-littéraires, réseaux familiaux enfin. Ces réseaux se manifestent principalement par les journaux, et c’est donc dans et par la presse qu’ils peuvent venir en aide à un écrivain. Et ce sont aussi ces journaux qui accueillent les nouvelles les plus provocatrices de Cladel, sanctionnées par la justice. Il faut noter que le champ littéraire se mobilise peu en sa faveur lors de ces affaires, sans doute parce que la répression se fonde sur des causes politiques et non pas, comme cela avait le cas pour Flaubert ou Baudelaire, sur une atteinte à l’ordre moral. Il est enfin remarquable que ces réseaux obtiennent une célébration de l’écrivain dans l’espace public, grâce aux statues, voire aux noms de rues et de places, mais moins dans les instances littéraires, puisqu’une seule thèse de doctorat a été consacrée à l’auteur30. Mon hypothèse est donc que sans ces réseaux exogènes, Cladel n’aurait pu mener sa carrière d’écrivain, mais que leur visibilité a contribué brouiller la position qu’il occupe dans le champ. 


Notes

1 Paul Aron et Benoit Denis, « Réseaux et institution faible », dans Les Réseaux littéraires, B. Denis et D. de Marneffe éd., Bruxelles, Le Cri/Ciel-ULB-Ulg, 2006, p. 7-18. Réédité dans : Historiographie de la littérature belge, F. Provenzano et B. Olaf-Dozo ed., Lyon, ENS édition, 2014, p. 217-228. (http://books.openedition.org/enseditions/2283). 

2 Pascal Durand, « Le ratage sans gloire. À propos des Martyrs ridicules de Léon Cladel », dans Pascal Brissette et Anthony Glinoer (dir.), Bohème sans frontière, Rennes, PUR, 2010, p. 151-161. 

3 Judith Cladel insiste sur les habits de dandy de son père, sur sa fière allure, et cet habitus est bien éloigné de celui du futur rural rougeoyant qu’il incarnera par la suite. Elle décrit également très bien ses relations avec Baudelaire (La Vie de Léon Cladel, Paris, Lemerre, 1905).

4 Selon André Guyaux, dans « Le Baudelaire de Léon Cladel », le poète aurait corrigé en profondeur, « pratiquement récrit » les Martyrs ridicules(Léon Cladel, Textes réunis par Pierre Glaudes et Marie-Catherine Huet-Brichard, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2003, p. 18). Il me semble qu’il s’agit surtout des pages qu’il citera dans sa future préface, dans la troisième partie.

5 Gregory Ganesco, né en Roumanie, en 1829 ou 1833, mort à Montmorency, 7 avril 1877. Directeur du Courrier du dimanche en 1860, expulsé par l’Empire, il fonde l’Europe, qui sera interdite également par les autorités allemandes. Prend la direction du Nain jaune en 1867, dont il fait un organe anti-impérial avant de se rallier au régime en place. Il poursuivra ensuite une carrière d’opportuniste, collaborant au Parlement, au Républicain et à La Liberté. (Adolphe Bitard, Dictionnaire général de biographie contemporaine française et étrangère : contenant les noms et pseudonymes de tous les personnages célèbres du temps présent, Paris, Dreyfous, 1878, p. 518). L’arrêté ministériel visait certainement l’homme et son journal plutôt que le romancier, puisque La Rive gauche n’a pas été poursuivie pour le même motif. Pierre Patient sera réédité en 1883 dans La nouvelle Rive gauche, puis en volume.

6 D’après la notice du libraire qui l’a mis en vente (https://www.livre-rare-book.com/book/5472669/005152).

7 Judith Cladel, La Vie de Léon Cladel, op. cit., p. 92-94. 

8 Jean-Didier Wagneur, Françoise Cestor et Eric Walbecq préparent une édition de cette correspondance, je les remercie de m’avoir communiqué leur travail en prépublication. Voir aussi : Jean-Didier Wagneur, « Publier après la Commune. Cladel et Arnould en correspondance », dans Stève Murphy (dir.), Le Chemin des correspondances et le champ poétique. À la mémoire de Michael Pakenham, Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 623-640. 

9 Voir Le Figaro, 15 décembre 1878, « M. Zola critique ». Le texte figure dans Les Romanciers naturalistes en 1881.

10 Cladel lui rendra le compliment dans sa nouvelle « Vae victis » (datée Heyst-aan-zee, 4 septembre 1887) où il évoque des mineurs : « Attablés, mes chers confrères et moi, à la porte d’un estaminet où les charbonniers wallons discutaient entre eux et dans une langue qui ne ressemblait [pas] à celle que parlent les mineurs de Germinal qui l’ont empruntée, j’imagine, aux faubouriens de la cité, nous nous taisions, attentifs aux paroles véhémentes ou mélancoliques volant autour de nous […] » (dans Raca, Paris, E. Dentu, 1888, p. 270-271.)

11 L.-G.  Mostrailles, Têtes de pipes ; avec 21 photographies par Émile Cohl, Paris, Vanier, 1885. Cette formidable satire rappelle combien l’ironie et l’autoparodie constituent les grands vecteurs de la modernité de l’époque, avant l’émergence du symbolisme, tant en littérature qu’en peinture (Salons parodiques). André Gide (Paludes) et le jeune Marcel Duchamp s’en souviendront longtemps. 

12 Il serait intéressant de comparer ainsi les modes de survie de Cladel et ceux de Clovis Hughes, un « vieux jeune » également, médiateur impénitent entre les générations, animateur de revues, mais bien plus argenté que le Quercynois. 

13 Le Livre de Pochi écrit pour Judith Cladel et ses petites amies, illustrations de Ary Gambard et Lunel ; décorations de Galice et Stein, Paris, Ed. Monnier, de Brunhoff et Cie, [1886].

14 La Villa Bon Accueil, Portrait de Léon Cladel dessiné par Constantin Meunier, Paris, Ollendorff, 1894, p. 2.

15 Sur les liens Heusy-Cladel, voir Paul Delsemme, préface à Paul Heusy, Gens des rues, Bruxelles, ARLLF, 1994, et mon article « Les chroniques du quotidien de Paul Heusy », dans Cahiers naturalistes, n° 90 septembre 2016, p. 111-141.

16 On lira dans Les Béotiens de Henri Nizet une description satirique particulièrement féroce de la réception de Cladel (rééd. Bruxelles, ARLLF, 1993, préface de Raymond Trousson, p. 238 et suiv.)

17 Fabrice Van de Kerckhove (éd.), Edmond Picard - Léon Cladel. Lettres de France et de Belgique (1881-1889), Bruxelles, Archives et musée de la littérature, 2009.

18 AML, Edmond Picard à Judith Cladel, 27 décembre 1896, ML 02639/42.

19 Idem, 31 mai 1913, ML 02639/856.

20 Idem, [1914], ML 02639/902.

21 Judith Cladel, « Rodin et l’amitié », La Revue hebdomadaire, 1er février, p. 168-180 (ici p. 178) ; 1er mars 1935, p. 340-343.

22 Pour la plus grande joie de Picard, qui lui écrit : « Oh ! quelles scènes de tantalisme durent être ces séances de pose si crânement risquées par toi. Comme tu dois aimer le péril ! » (AML, Edmond Picard à Judith Cladel, novembre 1899, ML 02639/159.)

23 Ces lettres, réunies en volume par le secrétariat de Picard, sont conservées aux AML (ML 4954). Elles ont été rééditées et annotées par Fabrice van de Kerckhove (Edmond Picard-Léon Cladel, Lettres de France et de Belgique, op. cit., p. 159-177.) 

24 Lilly Library, Indiana University, Fonds Judith Cladel, Lettre au Sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts Léon Bourgeois, 5 mars 1913. 

25 Léon Cladel : 1835-1892 : livres, correspondances & manuscrits, notices de Pierre Saunier ; préf. de Gérard Oberlé, Montigny-sur-Canne, Manoir de Pron, 1993. Actes des journées Léon Cladel organisées par la Compagnie des écrivains de Tarn-et-Garonne, Angeville, Éd. la Brochure,  2011 – Paris, L'Harmattan, 2007. 

26  Thanh-Vân Ton-That, Léon Cladel et l'écriture de la Commune, Paris, L'Harmattan, 2007 ; Léon Cladel, INRI 1ère éd. intégrale du texte établi d'après le manuscrit autographe, introduit et annoté par Luce Czyba, Tusson, du Lérot, 1997 ;  D'un été à l'autre: 1870-1871, de la guerre franco-allemande à la Commune de Paris sous le regard de Léon Cladel ; édition présentée, établie et annotée par Fabrice Michaux, Saint-Simon, Arelire, 2011.

27 La Jeune Belgique, 1er mars 1882, p. 102.

28 « Le grand romancier socialiste » (La Justice, 25 juillet 1892) ; « Le romancier naturaliste » (L’Univers, 23 juillet 1892).

29 Pierre Glaudes, Léon Cladel, op. cit., p. 16.

30 Julia Day Ingersoll, Les Romans régionalistes de Léon Cladel, Toulouse, impr. et libr. Edouard Privat, 1931.

Pour citer ce document

Paul Aron, « Les réseaux Cladel», Le naturalisme en réseaux, sous la direction de Marie-Astrid Charlier Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/le-naturalisme-en-reseaux/les-reseaux-cladel