Le naturalisme en réseaux

Reconnecter Georges de Peyrebrune au réseau naturaliste : les fatalités du ventre féminin dans Victoire la Rouge

Table des matières

SOPHIE MÉNARD

Dans les histoires littéraires, écrit Christine Planté, les mouvements « les plus marquants [du XIXe siècle], la modernité, puis le symbolisme, pour la poésie, le réalisme et le naturalisme pour le roman, se présentent, vus de loin, comme de grands déserts de femmes1 ». Ces lacunes dans la transmission écrite, historique, scolaire des textes littéraires expliquent certainement pourquoi peu de gens – même dans le milieu universitaire – connaissent le nom de Georges de Peyrebrune (1841-1917). Dreyfusarde, républicaine, féministe, membre de la Société des Gens de Lettres et du premier jury exclusivement féminin du Prix Vie heureuse (1904), la romancière engagée est pourtant l’une des écrivaines françaises les plus populaires et prolifiques de son époque. Elle a en effet publié une vingtaine de romans, sans compter de nombreuses nouvelles et chroniques dans les journaux importants de l’corpépoque (Le Gaulois, Le Gil Blas, La République française, Les Matinées espagnoles, La Revue politique et littéraire, La Fronde). Toutes ces interventions indiquent une position en vue dans le champ littéraire, ce qui ne l’empêche pas de sombrer dans l’oubli. La minoration des femmes dans les mémoires collectives constitue un « mouvement orchestré » qui aboutit à des formes d’invisibilisation généralisée visant un type de productions littéraires – devenues « illisibles », car non accessibles – qu’il convient de faire sortir de l’ombre, où plus d’un siècle d’histoire les a jetées2.

Comme l’explique toujours Planté, pour « figurer dans l’histoire littéraire, mieux vaut pour un auteur être répertorié comme ayant appartenu à un mouvement, un groupe, un cénacle, et mieux encore y avoir fait figure de chef de file », car l’absence « d’un mode d’emploi et d’une revendication explicite » rend certaines œuvres, écrites notamment par des femmes, obscures3. C’est le cas de l’œuvre de Peyrebrune dont la fluidité générique complexifie son possible classement au sein d’une esthétique : elle n’appartient pas à une seule école. Dès la parution de ses premiers romans, les critiques contemporains reconnaissent la dimension plurielle de son œuvre : « Georges de Peyrebrune a prouvé cette plasticité qui est à la fois la force et la faiblesse des femmes écrivains. Tous les genres littéraires paraissent en son œuvre4 ». Romans réalistes, romans naturalistes, romans sentimentaux, romans populaires, romans symbolistes, romans psychologiques, contes fantastiques sont autant de déclinaisons du romanesque chez elle qui témoignent de la labilité de son talent5.

Cette production littéraire et hétérogène a surtout été associée à deux grandes figures, voire « chefs de file » du XIXe siècle, Sand et Zola, qui sont pourtant situés à des antipodes esthétiques. On le sait, Zola rejette la littérature sandienne ; celle-ci porte, écrit-il, « à chaque instant la marque irrémédiable du sexe » qu’il juge comme faible6. L’idéalisme sert de repoussoir au réalisme, qui, lui, « apparait, ainsi que l’explique Damien Zanone, comme un dépassement savant (et masculin) de l’idéalisme tenu pour une matrice de fabulation, sorte de premier jet archaïque (et féminin) au stade duquel le roman n’est pas encore tout à fait sorti du conte7. » Or, l’œuvre de Peyrebrune est à double face. Elle a un côté Sand : deux de ses premiers romans – Marco en 1881 et Jean Bernard en 18828 – paraissent dans les pages de la Revue des Deux Mondes qui a détenu pendant longtemps un contrat d’exclusivité pour la publication des textes sandiens. Ollendorff, l’éditeur de Delpit et d’Ohnet, qui sont des « citadelles » de la tradition idéaliste que veut « abattre » l’École de Zola9, commercialise six de ses volumes10. Selon la critique, Peyrebrune a toutefois un côté Zola et naturaliste. Elle « donne dans le roman naturaliste », comme l’écrit Jules Lemaître11 : il est vrai que ses plus grandes œuvres montrent l’influence de Zola : Gatienne dialogue avec Thérèse Raquin, Les Femmes qui tombent avec La Curée et Nana, Les Ensevelis avec Germinal. De plus, son œuvre circule, en partie, dans le même réseau éditorial et médiatique que les écrivains naturalistes : les romans Une séparation (1884) et Mademoiselle de Trémor (1885) sont édités par Charpentier, l’éditeur de Zola12. La Margotte est publié en feuilleton dans le journal Gil Blas à partir du 26 août 1887, en même temps que La Terre de Zola. Du 23 septembre au 21 octobre 1888, La Vie populaire, le supplément bi-hebdomadaire littéraire illustré du Petit Parisien (créé en février 1880 par Catulle Mendès), réédite Victoire la Rougequi côtoie pendant ce mois Manette Salomon des Goncourt, Une page d’amour de Zola, Noris de Claretie, Le nommé Perreux de Bonnetain et deux nouvelles de Maupassant (« Le loup » et « L’enfant »). Peyrebrune rejoint et fidélise le même lectorat que ses confrères masculins. 

Comment une romancière peut-elle être comparée à ces deux grandes figures, Sand et Zola, qui incarnent l’une des scissions esthétiques les plus importantes du siècle, à savoir l’idéalisme et le naturalisme? Ce rapprochement indique un positionnement à la jonction de deux champs intellectuels et littéraires. D’abord, celui des femmes écrivaines : la critique la place dans une filiation sandienne qui prend surtout son ancrage dans le « sexe » de l’écrivaine et dans sa provincialité (Peyrebrune vient du Périgord comme Sand vient du Berry13). Ensuite, celui contemporain de l’école naturaliste : la critique la positionne aussi dans une filiation avec Zola, sur laquelle cet article voudrait se concentrer. Cette double association est révélatrice des tensions, qui animent son écriture, laquelle est travaillée par une exploitation à la fois naturaliste et féministe des matériaux discursifs, narratifs, idéologiques, scénaristiques issus de la « semiosis sociale14 ».

Loin d’être mineures ou anecdotiques, certaines de ses œuvres – Victoire la Rouge (1883), Les Frères Colombe(1885), Les Ensevelis (1887) – peuvent être rattachées à l’esthétique naturaliste, que Peyrebrune d’ailleurs défend dans une série d’articles en faveur du roman zolien publiés dans Le Réveil de la Dordogne en 1879 et 188015. Il est donc possible de contredire l’affirmation de Margaret Cohen selon laquelle « les femmes écrivains ne participaient pas au canon réaliste au XIXe siècle16 ». En retrouvant quelques-uns des réseaux naturalistes que l’œuvre peyrebrunienne exploite, cet article interrogera les points de rencontre tout autant que les manières singulières dont elle se distancie d’eux. Comment est-elle lue et reçue à la fin du XIXe siècle? Y a-t-il un « espace des possibles17 » dans lequel une femme auteur peut contribuer au développement du naturalisme? Pour répondre à ces questions, nous replacerons le roman Victoire la Rouge dans un ensemble d’archives fabriquant la période naturaliste (notamment son accueil critique) et dans un réseau sémantique avec le roman zolien. C’est le scénario de la servante violée, enceinte et abandonnée, que nous mettrons en évidence afin d’interroger comment il se rattache à un imaginaire tout à la fois naturaliste et féministe des fatalités du ventre et de la fureur des appétits.

Réception naturaliste de Victoire la Rouge

Paru d’abord en feuilleton du 22 juin au 14 juillet 1883 dans le journal gambettiste Paris et ensuite en volume chez Plon-Nourrit en octobre de la même année, Victoire la Rouge est l’œuvre la plus célèbre de Peyrebrune18. Se déroulant dans le Périgord de 1863 à 1876, le récit raconte les treize années de malheurs d’une vaillante et innocente servante à la crinière rousse, mise au ban de la société. Sang des viols, sang des grossesses non désirées, sang de l’infanticide composent le fil rouge de cette existence funeste. Contrairement à Germinie Lacerteux, autre histoire d’une domestique qui a eu « droit au Roman », Victoire la Rouge est resté sous le coup d’un oubli. « [E]n ces années d’égalité », y a-t-il, pour reprendre la question que posent les frères Goncourt dans leur préface au roman fondateur du naturalisme, des « classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des catastrophes d’une terreur trop peu noble19 » pour être narrés par une « femme auteur »? 

Victoire la Rouge permet de repenser toute la période construite autour de la figure d’Émile Zola ; période qui, il faut le reconnaitre, n’a pas été favorable à l’émergence d’un devenir-écrivaine réaliste. Lorsqu’il parait, le roman est accueilli favorablement par la presse, qui souligne le talent incontestable de l’écrivaine, tout en regrettant son « faux pas dans le naturalisme20 », quoiqu’elle soit considérée comme « le plus jeune et le plus gentil des disciples de Zola21 ». En sa condition de « femme auteur », elle pratique, explique Camille Delaville, « du Zola de derrière les buissons et non de derrière le fumier22 ». Certains critiques s’étonnent de se trouver devant un « livre… naturaliste écrit par une femme23 », car la crudité nécessaire aux effets esthétiques de l’école de Zola n’est pas, selon eux, l’affaire des « bas-bleus ». Pourtant, Victoire la Rouge est le chef-d’œuvre d’une fine observatrice, ainsi que le remarque le critique du journal Le Siècle :

Une haute moralité se dégage de cette œuvre, écrite consciencieusement, sans haine, sans parti-pris, par un artiste et un observateur, Victoire la Rouge appartient à l’école réaliste des Flaubert et des Goncourt. Sans doute, il en a les défauts, mais, comme ses maîtres, c’est un écrivain soucieux de la forme, de l’exactitude, et qui, par la vérité de ses observations, émeut aussi fortement qu’un dramaturge habile à créer des situations pathétiques24

Les qualités d’observation du réel et de « souci de la vérité25 » ne sont pas, à notre connaissance, communément attribuées à une « femme auteur » (il est vrai que l’article du Siècle parle de « M. de Peyrebrune »). Que, de façon générale, la critique félicite l’auteur.e pour la délicate « question sociale26 » de la misère traitée par le roman l’inscrit dans la tendance démocratique de la littérature à représenter le peuple. Ou, pour le dire avec Paul Bourde, qui offre un article dans Le Temps du 22 novembre 1883, le roman manifeste « cette sympathie sentimentale dont notre littérature est prise pour les simples depuis l’avènement du naturalisme27 ». À ce titre, Victoire a des consœurs célèbres : Félicité d’Un cœur simple de Flaubert, Germinie Lacerteux du roman éponyme des Goncourt, les domestiques de Pot-Bouille de Zola jusqu’à Célestine, l’héroïne de Mirbeau qui s’est ouvertement inspiré du roman de Peyrebrune28. La représentation de ces femmes exploitées, qui se heurtent aux violences et aux limites de leur situation et de leur sexe, est dans la deuxième moitié du siècle le manifeste d’une esthétique réaliste affirmant que tous les sujets peuvent entrer dans la littérature.

Tout de suite classé parmi le genre naturaliste29, le roman partage avec les œuvres zoliennes des points de rencontre : le destin de misère, l’influence du milieu, la description de la servitude professionnelle, les scènes du corps au travail, l’intérêt pour les mœurs (manières de dire, de faire, de penser), les fatalités de la chair, le « ventre maudit » comme lieu de tous les types d’appétits. Ce dernier motif sur lequel nous voudrions maintenant nous arrêter nous permettra de comprendre comment ce roman participe d’un réseau de significations qui circulent dans l’espace romanesque de la deuxième moitié du siècle.

Les malheurs du ventre féminin

L’épopée des Rougon-Macquart est placée, dès son origine, sous le signe des appétits30. « [S]orte de principe vital général, une “faim” au sens figuré du terme31 », les appétits prennent la forme de la jouissance et des ambitions, ou encore, dans Le Ventre de Paris, une « “tournure alimentaire” plus concrète32 ». Foyer sémantique et culturel, le ventre est, selon Henri Mitterand, le « lieu organique de tous les appétits vitaux, celui de la nourriture comme celui du sexe33 ». Ce ventre qui participe à la dimension physiologique de l’esthétique naturaliste est au cœur de Victoire la Rouge, comme le rappelle Philippe Gille : 

Un roman naturaliste : Victoire la Rouge, de Georges de Peyrebrune, vient de paraître chez Plon. […] [I]l me semble que nos jeunes sont quelque peu surannés et que le fumier, la buée chaude, les mamelles qui retombent ou qui coulent sur les ventres, les ventres qui retombent sur les cuisses, les reins, les nuques qui craquent, les puanteurs âcres des choses du bétail et des gens des villes et de la campagne ont été assez exploités depuis quelque temps pour être remis enfin au garde-meuble littéraire des vieilleries démodées34.

Publié en plein cœur de la « polémique antinaturaliste35 », Victoire la Rouge est l’occasion de réactiver certaines des condamnations communes à l’égard des excès de ce que Louis Ulbach appelle, depuis la parution de Thérèse Raquin en 1867, la « littérature putride36 ». Puanteurs, ordures, fumiers, crudité, brutalité sont des termes qui caractérisent le roman naturaliste reconnu pour valoriser un paradigme bestial et physiologique que le texte peyrebrunien actualise : Victoire est « semblable à une bête, avec son poil fauve qui lui tombait sur les yeux, et ses mamelles lourdes37 ». On comprend la critique d’avoir insisté sur l’intrusion forte du « bas corporel » et d’un corps populaire, voire animal, dans la littérature, et dont l’œuvre zolienne fera une de ses marques de commerce. L’héroïne éponyme est d’emblée présentée comme mal dégrossie, comme un « paquet de chair », « mal équarrie, courte, large, crevant de graisse » (40). Elle est « grosse et lourde » (42), remplie de « graisse qui la boursouflait » (43). D’abord, moquée à cause de « son énormité », de son « ventre énorme » (65) et de « sa grosse poitrine » (46), Victoire, graduellement, se dégrossit; et son corps devient une force de travail désirable pour les patrons, car la jeune femme trime comme un homme. Elle acquiert alors une sorte de sensualité virile : « Ses membres forts, les bras musclés […] lui donnaient l’aspect d’une vigoureuse femelle, bâtie à point pour l’amour robuste et la vaillante fécondité » (53). Que le texte surdétermine sa corpulence excessive contribue à souligner les écarts qu’il produit par rapport aux canons de beauté. La représentation ambivalente de ce corps doté d’une force musculaire38 et d’un appétit gargantuesque permet sans doute d’entrer plus en avant dans l’économie culturelle du roman. Notre hypothèse est que le roman coalise des visions du monde plurielles dans lesquelles se disputent les droits du ventre féminin.

Prenons comme exemple l’épisode des vendanges dans la première partie du roman qui en compte trois : 

Bientôt la cheminée fumait. Une cheminée vaste où l’on fourrait un fagot tout entier. La flamme crépitait avec une montée d’étincelles. Cela faisait se dégourdir les filles qui ne se gênaient point à sécher, comme elles pouvaient, toutes leurs guenilles ruisselantes, qu’elles tordaient à pleins poings. Puis, dans ces vapeurs et ces senteurs de bête humaine, chaude et mouillée, le goûter circulait. C’était une craquetée de dents blanches dans la mastication lente et à bouche ouverte du paysan du Midi. On parlait quand même, et de grands rires s’étranglaient au travers.

Les plaisanteries crues ne faisaient pas rougir les filles, sinon de plaisir. Et, dans l’équivoque d’un mot, c’étaient elles qui trouvaient le sens graveleux. Beaucoup d’entre elles, cependant, et même le plus grand nombre, étaient des filles chastes, au moins de corps. Mais la vie des champs, plus que toute autre, déflore vite l’âme des vierges.

La Victoire riait plus large que pas une, avec des secouées de grosse bête qu’on chatouille.

Pourtant elle ne s’arrêtait guère en ces flâneries et ne prenait point le temps de sécher ses nippes. Mais là, comme ailleurs, elle trimait.

C’est elle qui aidait les hommes à bouler le grain dans les comportes avant de verser dans les fûts. C’est elle qui soulevait les barriques pleines pour les hisser sur les charrettes. Et le plus gros poids lui était toujours laissé ; ce qui la flattait, d’ailleurs. […] Les rires des autres encourageaient Périco [à martyriser et à se moquer de Victoire]. Il imaginait sans cesse quelque bon tour dont la Rouge était la victime. (55-56)

L’épisode du « goûter », englouti pendant une pause du travail, rend compte des logiques socioculturelles du comportement festif paysan. La ripaille populaire en tant « qu’organisation profondément concrète et sensible » en lien avec « le bas matériel et corporel », y compris « la mise en contact physique des corps39 », est décrite par Peyrebrune. On retrouve une atmosphère de fête et une promiscuité (le feu « faisait dégourdir les filles »), une chaleur des corps (« vapeurs et […] senteurs de bête humaine, chaude et mouillée »), une gloutonnerie (« une craquetée de dents blanches dans la mastication lente »), un corps ouvert (la mastication est « à bouche ouverte »), des rires (les « grands rires s’étranglaient au travers »), une crudité du langage (« les plaisanteries crues », « le sens graveleux »). On le voit, ce n’est pas sur le « détail alimentaire40 » que se focalise la narration, mais plutôt sur l’oralité / la corporalité. Plus grosse que les autres filles, plus forte que les hommes, Victoire génère des confusions dans la division sexuelle (et même animale/humaine) du travail, des rôles et des tâches : la structure emphatique « c’était elle qui » le souligne en mettant en relief la puissance de la jeune femme. Le texte multiplie d’ailleurs des traits de comportement culturel qui traduisent la distance physique, sociale et symbolique s’instaurant entre elle et les membres de sa communauté environnante jusque dans sa manière de rire qui est mesurée à l’aune de sa stature : « La Victoire riait plus large que pas une ». Surtout, cet épisode de promiscuité qui se termine avec les rires et le « bon tour » à jouer à celle qui est surnommée « la Rouge », victimisée et intimidée, est un prélude au viol qui survient à la fin du même chapitre : « D’abord, [Périco] pensa que c’était un bon tour à jouer à la Rouge. Et puis, une tentation l’allumait. / Et comme elle allait se remettre debout, il la rejeta brutalement par terre. » (58) L’écho sémantique (le « bon tour » [56 et 58]) établit une continuité entre les deux scènes. La narration passe du contact joyeux et festif du groupe à la solitude funeste et violente d’un lieu clos (cabane) où Victoire est prise contre son gré41. Le viol témoigne chez Peyrebrune de « la satiété concrète d’un individu égoïste », repu et masculin, pour reprendre une formule de Bakhtine42, là où le goûter partagé dévoile l’appartenance à une collectivité tout comme il allume les feux et agit à titre de préliminaires à l’assaut sexuel. À ce titre, le roman active des rapports analogiques attestés dans la culture française unissant « l’acte de manger » et « l’acte de copuler43 » puisque « [l]a bouche sensuelle [de Victoire] donnait faim44 ».

En faisant du contentement de la faim un prélude au contentement d’une autre faim, prédatrice, virile, funeste, le roman invente une sorte de scénario culturel sexuel, qui se répète. En effet, l’épisode carnavalesque des vendanges et de la « fête de Bacchus » qui se termine par le viol s’inscrit de surcroît comme un double du banquet de noces chez les Maleyrac (partie 2) qui marient leur fille ; banquet qui culmine avec un deuxième viol. Entre le viol légal qu’est la nuit de noces et le viol illégal que subit la servante, le récit établit un continuum symbolique : il montre que, si le premier trace le chemin attendu d’une féminité conjugale (épouse, mère), le second, acte caché, désocialisé, l’entrave. Si, du point de vue anthropologique, les prescriptions et prohibitions alimentaires fonctionnent en homologie avec celles sexuelles et plus largement matrimoniales45, on peut parler dans ce roman d’un désordre sur ce plan. Trop grosse, trop affamée, trop gourmande, trop « rouge », Victoire peine à satisfaire sa faim (littérale et symbolique) : son seul désir est d’avoir « le ventre plein » (43) et, peut-être, d’être aimée. Or, le texte la prend au mot littéralement : elle est, dans la durée de la diégèse, violée et engrossée à trois reprises (de 18 ans à 26 ans, et encore faut-il enlever les cinq années qu’elle passe en prison pour son infanticide). Ces engrossements engendrent une confusion entre l’engraissement lié à la gourmandise et celui lié à la grossesse, entre le ventre « plei[n] à crever de la nourriture dont elle se gavait » (51) et celui plein d’un enfant. Et les viols, qui la désaffilient de la communauté pour la placer dans la catégorie réprouvée des filles-mères, la font de plus grossir, ce qui active dans le texte un travail d’intensification de sa présence corporelle46. Le roman naturaliste est bien un « récit de malheurs47 ».

Dans l’orbite de la servitude et de l’indigence, la jeune femme subit les fatalités et les appétits du ventre, qui signent son exploitation professionnelle et sexuelle. Les critiques contemporains de Peyrebrune ne sont pas complètement à la hauteur de la violence qui traverse le livre : la majorité garde le silence sur les viols pour mettre l’accent sur le ventre énorme de Victoire :

Trois rencontres : un faucheur, un dragon et un paysan farouche, et trois accidents pour Victoire. Après le dernier, elle se noie dans une mare. Dieu ait en pitié l’âme de Victoire, si Victoire avait une âme, ce dont je doute et M. de Peyrebrune aussi. C’est précisément cette peinture d’une nature bestiale, n’ayant que des appétits, toute en ventre, qui lui a semblé digne de son pinceau48.

Pour la critique, les forts appétits de la jeune femme sont à l’origine de sa déchéance, conformément au script narratif infléchi par le déterminisme social qui régit l’esthétique naturaliste49. Les commentateurs oublient les refus de Victoire qui tranchent avec sa supposée « nature bestiale ». Ces résistances risquent, si on les entendait, de rappeler trop brutalement la nature animale, violente des hommes ainsi que leurs rôles dans les malheurs féminins, et dans la paternité qui résulte de leur faim irrépressible. 

La fiction juxtapose deux modèles idéologiques socialement et historiquement opposés pour expliquer ce drame du ventre, comme on pourrait le nommer. Le modèle à orientation féministe fait de la « séduction », comme on le disait de façon euphémisée à l’époque, une responsabilité masculine. À l’inverse, le modèle à orientation patriarcale blâme les femmes d’avoir succombé à celle-ci : ce modèle, incarné explicitement par la société féminine dans le texte (la Jameau, Mme Maleyrac), les tient responsables d’avoir eu « l’estomac retourné » (c’est une expression du texte) par les « mots galants » des séducteurs50. La fille qui cède commet selon Brunetière « une trahison, une forfaiture, un crime enfin, et, de sa nature, un crime inexpiable, envers toutes les femmes51. »  Or, le roman valorise le premier modèle (féministe) en critiquant le droit masculin à disposer violemment du ventre féminin, tout en offrant aux lecteurs (qui sont majoritairement plus en accord avec le système axiologique et moral du second modèle – les « filles-mères » mériteraient leur sort) la gratification symbolique de participer à la condamnation d’une fille qui n’est pas complètement innocente dans la mesure où elle pose le geste fatidique de l’infanticide. Dans les faits, le roman refuse de s’engager dans le poncif de l’immoralité de la femme pauvre, tel que l’imaginaire social le véhicule, mais il en réfracte les discours : « [Périco] n’a pas pu te promettre le mariage [dit la Jameau à Victoire]. Alors pourquoi l’as-tu écouté ? C’est donc par vice, parce que tu es une vaurienne, une coureuse comme ta mère, dis, dis ? » (67). Il mène une instruction, un « procès-verbal », pour reprendre une formule zolienne, qui interroge les questions de morale sociale, dont la possible innocence féminine dans les cas d’agressions sexuelles, de grossesses et d’infanticides. Or la critique ne lit que le second modèle idéologique, car, au même titre que la société représentée dans le texte, elle n’a aucune prédisposition culturelle lui permettant d’entendre les malheurs d’une servante. On le sait, la reconnaissance d’une culture du viol n’existe pas encore (et pour longtemps)52.

C’est ultimement une écrivaine, en train de se placer dans le champ littéraire à la jonction du naturalisme et du féminisme, qui perçoit les appels à l’aide. Porte-parole, elle rejette les « appétits » et les « faims » égoïstes et traumatisantes du côté masculin, et fait entendre, avec ce porte-voix puissant qu’est le roman, les droits fondamentaux des femmes à disposer de leur ventre et de leur faim. Enfin, en publiant ce roman rouge du sang qui accompagne la fécondation de force et la gestation non voulue, Peyrebrune donne naissance à un roman féministe-naturaliste du malheur féminin écrit par une femme. Cette œuvre a pendant longtemps été bâtarde, car Zola le père n’a jamais reconnu son enfant. À nous maintenant de retisser un réseau qui replacerait ce texte et cette écrivaine dans une féconde filiation, laquelle n’est pas forcée.


Notes

1 Christine Planté, « La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une relecture critique? », Revue d’histoire littéraire de la France, no 3, vol. 103, 2003, p. 658.

2 Marie Baudry, « Histoire et critique littéraires au prisme du féminisme », dans Margaret Cohen, L’éducation sentimentale du roman, traduction par Marie Baudry, Paris, Classiques Garnier, « Théorie de la littérature », 2022, p. 18. 

3 Christine Planté, article cité, p. 665.

4 Jean Ernest-Charles, « La vie littéraire », La Revue politique et littéraire, 30 mai 1903, p. 28.

5 Montclair suggère d’adopter le terme de « mixtisme » pour définir l’œuvre peyrebrunienne : « Ce n’est ni de l’idéalisme, ni du réalisme, ni du naturalisme, ni du scepticisme, ni du pessimisme, ni de l’optimisme, et c’est tout cela. Il faudrait inventer un vocable pour définir l’impression mixteque laisse la lecture d’une œuvre d’ailleurs nullement dépourvue d’intérêt… par exemple, le “mixticisme” du talent. » (Montclair, « Silhouettes féminines », Le Figaro, 15 mars 1890, p. 2, col. 5).

6 Émile Zola, « George Sand » (1876), Documents littéraires, nouvelle édition, Paris, Charpentier, 1894 [1881], p. 214.

7 Damien Zanone, « Idéalisme/Réalisme », dans Simone Bernard-Griffiths et Pascale Auraix-Jonchière (dir.), Dictionnaire de George Sand, Paris, Honoré Champion, 2015, p. 549. Voir aussi Jean-Marie Seillan, « Naturalisme vs idéalisme. L’infortune posthume de George Sand », Colloque de la SERD, Université Paris Diderot, 2014, en ligne : https://serd.hypotheses.org/files/2018/08/IdealismeJeanMarieSeillan.pdf.

8 Marco est publié dans La Revue des Deux Mondes du 1er août au 1er octobre 1881 et Jean Bernard du 1er septembre au 1er octobre 1882.

9 Voir Jean-Marie Seillan, « Le roman idéaliste dans le champ littéraire », Le Roman idéaliste dans le second XIXe siècle. Littérature ou “bouillon de veau”?, Paris, Classiques Garnier, « Études romantiques et dix-neuviémistes », 2012, en ligne : https://classiques-garnier.com/le-roman-idealiste-dans-le-second-xixe-siecle-litterature-ou-bouillon-de-veau-le-roman-idealiste-dans-le-champ-litteraire.html?displaymode=full

10 Les Frères Colombe en 1885 ; Les Ensevelis en 1887 ; Le Roman d’un bas-bleu en 1892 ; Celui qui revient en 1894 ; Les Aimées en 1895 ; Une sentimentale en 1903.

11 Jules Lemaitre, « Romanciers contemporains : Georges de Peyrebrune », La Revue politique et littéraire, 30 octobre 1886, p. 4. 

12 Les relations entre Georges de Peyrebrune et l’éditeur Charpentier apparaissent d’emblée conflictuelles. Introduite auprès de lui par son ami Joseph Reinach, l’écrivaine exprime, dans plusieurs lettres, un profond sentiment d’injustice face au traitement réservé à son roman Une séparation. Elle y dénonce à la fois l’opacité des décisions éditoriales, le non-respect des engagements pris à son égard et ce qu’elle perçoit comme une entreprise délibérée de mise à l’écart : « mon cher ami, voulez-vous me rendre le service de voir M. Charpentier, de savoir ce qu’il pense, ce qu’il veut faire de moi. […] Évidemment il entre dans les projets de M. Charpentier de me couler moi et mon livre. C’est la première fois qu’on me publie dans ces conditions. Après cinq ans de librairie voilà comme on me traite. C’est à ce point inouï que j’ai peur d’en perdre l’esprit. Je suis malade à me casser la tête pour en finir. / Je comptais sur ce livre. Charpentier est venu chez moi, de votre part, il m’a fait des offres, des promesses. Rappelez-lui qu’il s’est servi de vous pour m’avoir. Savez-vous que c’est criminel ce qu’il fait là! » (Lettre de Georges de Peyrebrune à Joseph Reinach [1884], Correspondance et papiers de Joseph Reinach, Bibliothèque nationale de France, NAF 13565, f105). 

13 Donnons ici quelques exemples. Camée fait de Peyrebrune « la George Sand moderne » (« Tablettes d’une Parisienne. Madame Georges de Peyrebrune », La Patrie, 4 janvier 1885, p. 3, col. 2) ; Jules Bois la nomme la « nouvelle Sand » (« La vie littéraire. Georges de Peyrebrune jugée par ses contemporains », Gil Blas, 16 juillet 1906, p. 1, col. 3) ; alors que Mary Summer la place directement dans une lignée sandienne : « Georges de Peyrebrune est de l’école de George Sand » (« Les livres. Mademoiselle de Tremor », Gazette nationale ou le Moniteur universel, 3 juin 1885, p. 3, col. 4).

14 Sur la « sémiosis sociale », on se reportera à l’article de Pierre Popovic, « De la semiosis sociale au texte : la sociocritique », Signata. Annales des sémiotiques, no 5, 2014, en ligne : https://journals.openedition.org/signata/483?lang=en 

15 Voir Nelly Sanchez, « “Le cas d’Émile Zola” par Georges de Peyrebrune », Excavatio, vol. 17, no 1‑2, 2002, p. 178‑188; et Jean-Paul Socard, Georges de Peyrebrune (1841-1917), itinéraire d’une femme de lettres, du Périgord à Paris, Périgueux, Arka, 2011, p. 165-169.

16 Margaret Cohen, L’Éducation sentimentale du roman, op. cit., p. 43.

17 Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992, p. 413.

18 L’œuvre est publiée de nouveau en 1888, avec un portrait de l’autrice en couverture, dans le feuilleton de la revue La Vie populaire, dirigée par Catulle Mendès ; elle est rééditée par Alphonse Lemerre en 1898 et enfin, en 1921, après la mort de l’écrivaine, par Albin Michel dans la « Parisienne collection » en format in-8.

19 Jules et Edmond de Goncourt, Préface à Germinie Lacerteux, Paris, Charpentier, 1864, p. vi.

20 Henry Houssaye, « Variétés : le roman contemporain », Journal des débats politiques et littéraires, 22 avril 1884, p. 3, col. 3. En 1883, Zola a déjà publié onze de ses Rougon-Macquart.

21 Camille Delaville, « Causerie littéraire », L’Opinion nationale, 29 octobre 1883, p. 1, col. 3.

22 Camille Delaville, Mes contemporaines, Paris, Paul Sévin, 1887, p. 28. Dans la République française, Aléthof (pseudonyme de Joseph Reinach), qui préfère voir en Peyrebrune la dernière romantique, affirme néanmoins que l’écrivaine a « emprunt[é] au réalisme, au naturalisme, […] quelques-uns de leurs procédés habituels et factices, un goût marqué pour la physiologie, la recherche du brutal, parfois même quelque violence ou rudesse de langage » (J. Aléthof, « Chronique : Une séparation », La République française, 17 décembre 1884, p. 3, col. 4).

23 H. Pellerin, « Librairie Plon », Le Constitutionnel, 8 novembre 1883, p. 3, col. 2.

24 A. Z., « Livres nouveaux », Le Siècle, 2 janvier 1884, p. 2, col. 6.

25 Jules Lemaitre, « Romanciers contemporains : Georges de Peyrebrune », loc. cit., p. 3, col. 2.

26 A. Z., « Livres nouveaux », Le Siècle, 2 janvier 1884, p. 2, col. 6.

27 Paul Bourde, « Le mouvement littéraire », Le Temps, 22 novembre 1883, p. 3, col. 4.

28 Voir l’article de Nelly Sanchez sur ce sujet : « Victoire la Rouge : source méconnue du Journal d’une femme de chambre », Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, Société Octave Mirbeau, 2006, p. 113-126.

29 « Un roman naturaliste : Victoire la Rouge, de Georges de Peyrebrune, vient de paraître chez Plon. » (Philippe Gille, « Revue bibliographique : Livres divers », Le Figaro, 24 octobre 1883, p. 6, col. 3).

30 Dans sa préface à La Fortune des Rougon, premier roman du cycle des Rougon-Macquart, Zola écrit : « Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me propose d’étudier a pour caractéristique les débordements des appétits […] » (Zola, Préface à La Fortune des Rougon, 1er juillet 1871, Les Rougon-Macquart, t. I, Paris, Gallimard-NRF, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 3).

31 Marie Scarpa, « Retour ethnocritique sur les modalités du ventre dans Le Ventre de Paris », dans Bertrand Marquer et Éléonore Reverzy (dir.), La Cuisine de l’œuvre au XIXe siècle, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, « Configurations littéraires », 2013, p. 203-215, ici § 2, en ligne :https://books.openedition.org/pus/2888?lang=fr#bodyftn2

32 Ibid.

33 Henri Mitterand, Zola, t. II : L’Homme de Germinal (1871-1893), Paris, Fayard, 2001, p. 534.

34 Philippe Gille, « Revue bibliographique : Livres divers », Le Figaro, 24 octobre 1883, p. 6, col. 3.

35 Sur cette polémique, voir Alain Pagès, Émile Zola. Bilan critique, Nathan, « 128 », 1993, p. 44-50.

36 Ferragus [Ulbach], « La littérature putride », Le Figaro, 23 janvier 1868. Ce célèbre critique a écrit un article sur Peyrebrune dans lequel il compare le roman Victoire la Rouge à Un Mâle (1881) de Camille Lemonnier et critique la tendance naturaliste de l’écrivaine : « Cette étude, pleine de détails ironiques et poignants, est bien faite, étant d’un écrivain de valeur, mais démontre en même temps que les procédés grossiers sont à la portée de tout le monde, même des artistes raffinés, et que le succès de ce qu’on appelle le naturalisme se répand, moins par le talent de ceux qui l’exploitent que par la facilité à l’exploiter. » (Louis Ulbach, « Les Livres », Le Rappel, 25 juillet 1888, p. 3, col. 2).

37 Georges de Peyrebrune, Victoire la Rouge (1883), éd. de Sophie Ménard, Paris, Le Livre de Poche, 2024, p. 109. Toutes les citations tirées de ce roman renvoient à cette édition et seront désormais inscrites dans le corps du texte.

38 Nous ne pourrons pas entrer plus en avant dans la question du muscle féminin, mais il y aurait une analyse à faire sur le sujet. Ce portrait d’une femme, dotée d’une force musculaire et d’une « vaillantise » (130) supérieures à l’homme, va à l’encontre des discours des médecins et physiologistes qui affirment au XIXe siècle l’infériorité physique de la femme. Ainsi ce passage de L’hygiène de l’exercice chez les enfants et les jeunes gens de Fernand Lagrange pourrait entrer en dialogue avec le roman de Peyrebrune, qui en prend le contrepied : « il suffit d’étudier la femme qui travaille de ses bras, et l’on ne peut s’empêcher de reconnaître que les effets des efforts intenses ne lui sont rien moins que salutaires. Tous les explorateurs des pays sauvages nous font le plus triste tableau de la femme qui travaille et “peine”, occupée aux travaux les plus grossiers : elle y perd en peu de temps non seulement sa fraîcheur et sa grâce, mais l’ampleur de ses formes, la vigueur de sa constitution. En France, dans toutes les régions où la paysanne se livre aux durs travaux de la culture, on la voit rapidement se flétrir et vieillir avant l’âge. La condition de “bête de somme” n’est pas seulement pour la femme une dégradation morale, c’est aussi la ruine de la santé » afin de la cantonner « à des occupations sédentaires » (Paris, Alcan, 1891 [1890], p. 141).

39 Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1970, p. 186 et 254-255.

40 Selon Barthes, « [l]e passage de la notation générique (“ils se restaurèrent”) au menu détaillé (“à la pointe du jour on leur servit des œufs brouillés, chincara, potage à l’oignon et omelettes”) constitue la marque même du romanesque : on pourrait classer les romans selon la franchise de l’allusion alimentaire : avec Proust, Zola, Flaubert, on sait toujours ce que mangent les personnages ; avec Fromentin, Laclos ou même Stendhal, non. Le détail alimentaire excède la signification, il est le supplément énigmatique du sens (de l’idéologie) » (Sade, Loyola, Fourier, Paris, Seuil, 1971, p. 128).

41 Comme l’écrit Chantal Pierre, « le viol fait partie des déchéances habituellement assignées aux destinées féminines naturalistes : lieu commun de vies dominées par les “fatalités de la chair”, livrées aux “appétits” du “mâle” naturaliste » (Chantal Pierre, « Viols naturalistes : “commune histoire” ou “épouvantable aventure”? », Tangence, no 114, 2017, p. 61‑78, en ligne https://journals.openedition.org/tangence/379). Sur le viol en régime naturaliste, on se reportera à cet article ainsi qu’à ceux-ci : Marie Scarpa, « “La chère enfant a eu un malheur”. Le destin d’une femme violée : Renée dans La Curée de Zola », Études françaises, vol. 58, no 2, 2022, p. 109‑128 ; et Lucie Nizard, « La plume amazone à l’assaut du viol. Romancières du second XIXe siècle engagées contre les violences sexuelles », Trajectoires Humaines Transcontinentales, no 6, 2019, en ligne, < https://www.unilim.fr/trahs/1707>.

42 Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, op. cit., p. 300. De plus, le viol masculin est perçu en continuité symbolique avec le monde du travail; rappelons que, dans la langue commune, le coït est « désigné comme un faire (faire l’amour, le faire, faire ça, faire la chose, besogner, tirer, labourer, ramoner, monter, etc.) » (Jean-Marie Privat, « Coïtus ritualis », dans Philippe Hameau [dir.], Les rites de passage. De la Grèce d’Homère à notre xxie siècle, Le Monde alpin et rhodanien, Musée Dauphinois, Isère, 2010, p. 179-189). Périco, surpassé en force et en vaillance par Victoire, se venge en la dominant par le viol, avant de l’atteler à la charrette à la place du cheval pour « faire son plaisant et divertir les autres » : « [il] frappa[it] d’une gaule sur les reins tendus de la Victoire. Et il lui sifflait comme à ses mules »; « cela faisait comme une triomphale illumination à cette fête de Bacchus » (60). Le texte est structuré par des renversements et des désordres de type carnavalesque : la fille / la mule; le « bon tour » / le viol; la consommation alimentaire / sexuelle.

43 Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 129.

44 Il s’agit d’une variante présente dans l’édition de 1883, mais supprimée dans la dernière version publiée par Peyrebrune chez Alphonse Lemerre en 1898 (« Notes », dans Georges de Peyrebrune, Victoire la Rouge, op. cit., p. 198).

45 Voir aussi Marie-Aude Fouéré, « Langage culinaire et symbolisme sexuel », Revue des sciences sociales, no 27, 2000, p. 107, en ligne : https://www.persee.fr/doc/revss_1623-6572_2000_num_27_1_1859 

46 Notons que Victoire prend de l’ampleur au moment même où elle sera expulsée du groupe : « un ventre énorme, effrayant, qui lui tombait sur les jambes et lui remontait jusqu’à la gorge » (65). C’est ainsi que Mme Maleyrac l’accuse « d’en prendre trop à son aise avec la nourriture […]. Décidément cette fille engraissait. […] elle en tirait une gloire, et appelait souvent l’attention des gens sur cette grosse gourmande de Victoire qui la ruinait à remplir son ventre immense. » (96)

47 Voir sur ce sujet le dossier « Le récit de malheurs au XIXe siècle », sous la dir. de Sophie Ménard, Études françaises, vol. 58, no 2, 2022, en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/etudfr/2022-v58-n2-etudfr07315/

48 Maxime Gaucher, « Causerie littéraire V », La Revue politique et littéraire, 1er décembre 1883, p. 27, col. 1.

49 Pour Jules Lemaître, Victoire, « fille de l’hospice, une simple, presque une idiote », « se livre, sans trop savoir, à un charretier » Ensuite, elle « rencontre un sous-officier de dragons. Nouveau malheur. » (Jules Lemaitre, « Romanciers contemporains : Georges de Peyrebrune », La Revue politique et littéraire, 30 octobre 1886, p. 4.) 

50 On peut lire la scène à partir de ce prisme : « ce beau dragon qui lui disait dans l’oreille des choses si douces, qu’elle en avait l’estomac retourné comme si elle allait faire une maladie. Et puis le soir… elle ne savait plus. Mais ce n’était pas sa faute. » (96). On retrouve la même situation dans la nouvelle « Rosalie Prudent » de Maupassant (1886), nouvelle sur l’infanticide : « on écoute ces choses-là, quand on est seule… toute seule… comme moi […] J’nai personne à qui parler… Personne à qui conter mes ennuyances… […] il m’a demandé de descendre au bord de la rivière un soir, pour bavarder sans faire de bruit. […] Il me tenait la taille… Pour sûr, je ne voulais pas… non… non… » (Maupassant, « Rosalie Prudent », Contes et nouvelles, t. II, Paris, Gallimard-NRF, « Bibliothèque de la Pléiade », 1979, p. 699-702).

51 Ferdinand Brunetière, « La recherche de la paternité », Revue des Deux Mondes, vol. 59, no 2, 15 septembre 1883, p. 364-365.

52 La « culture du viol » désigne « l’ensemble des discours justifiant et minimisant la réalité des violences sexistes et sexuelles », elle « inclut la peur du viol qui restreint l’activité des femmes – en leur reprochant ce qui peut leur arriver malgré tout. » (Azélie Fayolle, Des femmes et du style. Pour un feminist gaze, Paris, Divergences, 2023, p. 42). Sur la culture du viol, voir Noémie Renard, En finir avec la culture du viol, préface de Michelle Perrot, Paris, Les Petits matins, 2021.

Pour citer ce document

Sophie Ménard, « Reconnecter Georges de Peyrebrune au réseau naturaliste : les fatalités du ventre féminin dans Victoire la Rouge», Le naturalisme en réseaux, sous la direction de Marie-Astrid Charlier Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/le-naturalisme-en-reseaux/reconnecter-georges-de-peyrebrune-au-reseau-naturaliste-les-fatalites-du-ventre-feminin-dans-victoire-la-rouge