Presse et patrimoine

« Conversation entre plusieurs cathédrales » (1787) : le patrimoine vu par Notre-Dame de Paris dans une feuille volante de Beffroy de Reigny

Table des matières

HÉLÈNE BOONS

Le périodique Les Lunes du Cousin Jacques de Louis-Abel Beffroy de Reigny1 (1757-1811) pratique volontiers les prosopopées farfelues menées par des éléments du patrimoine français : dans le n° 4 (09/1785), des bateliers prêtent l’oreille à une dispute entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf ; dans le n° 27 (01/1787), un aéronaute2 surprend une « conversation entre plusieurs cathédrales » :

Un aéronaute, qui passait sa vie à voyager incognito dans les airs toutes les nuits, fut fort surpris d’entendre parler l’autre jour une cathédrale sur laquelle passait son ballon. […] Comme il croyait que c’était à lui que parlait cette cathédrale (qui était celle de Beauvais), il l’écouta avec attention ; tout prêt à lui répondre poliment, en homme qui sait son monde, selon toutes les questions qu’elle allait lui faire. Mais il fut bien plus surpris encore, d’entendre une autre cathédrale qui lui répondait (c’était celle d’Amiens) le vent venait du Nord précisément. Pour lors, il dirigea bien promptement son aérostat du côté d’Amiens ; mais, quand il vit la cathédrale d’Arras se mêler de la conversation, il comprit bien que les cathédrales s’étaient donné rendez-vous cette nuit-là pour discourir à leur aise, ou plutôt pour se disputer ; car elles avaient très fort le ton de la mauvaise humeur... L’homme au ballon n’eut rien de plus pressé que de visiter chaque cathédrale, à mesure qu’elle prenait la parole ; entendait-il parler celle de Cambrai ? Vite, il était à Cambrai. […] Il approchait son oreille de chaque clocher, pour mieux entendre […] ; mais qu’a-t-il entendu ? En voici la narration fidèle3.

Ce préambule s’inscrit dans la tradition du dialogue entre des discutants a priori privés de parole4 ; il s’apparente également à la manière de la presse spectatoriale que Beffroy de Reigny revitalise en cette fin de siècle5. Le dialogue imaginaire qui le suit procède à une saisie par la feuille volante, pourtant vouée à l’éphémère, d’enjeux patrimoniaux concernant la pérennité de l’architecture gothique, et au-delà, de l’institution ecclésiastique. Le présent article vise à explorer cette affinité entre journalisme et patrimoine.

La cohérence d’une dispute fantaisiste

L’unité du dialogue est avant tout spatiale. La dispute se déroule d’abord exclusivement6 entre des édifices qui relèvent actuellement des Hauts de France. Interviennent six cathédrales (Amiens, Beauvais, Laon, Soissons, Cambrai, Tournai), deux collégiales (Saint-Géry à Valenciennes et Saint-Quentin dans l’Aisne), ainsi que l’église des moines de Saint-Amand (à Saint-Amand-les-Eaux). Au XVIIIe siècle, le territoire parcouru par l’aéronaute correspond globalement aux provinces (au sens de circonscriptions militaires dépendant de la Couronne de France) de la Picardie, du Comté d’Artois et du Comté de Flandres. De plus, les édifices appartiennent aux deux provinces ecclésiastiques7 de Cambrai et de Reims, distinctes au XVIIIe siècle, mais qui relevaient avant 1559 du même ensemble (celui de Reims ou de Belgique seconde, équivalant à la moitié nord du royaume). La région possède un passé religieux prestigieux et prospère. La biographie de l’auteur éclaire les raisons de ce choix territorial, puisque Beffroy de Reigny, bien qu’il ait fait l’essentiel de sa carrière à Paris, provient de la région et a fréquenté les villes susdites : il est né à Laon et s’est marié à Saint-Amand-les-Eaux ; son frère est né à Soissons. Après ce premier temps du dialogue, la cathédrale de Paris intervient et se dispute avec les quatre églises parisiennes de Saint-Sulpice, Saint-Eustache, Sainte-Marine et la Nouvelle Sainte-Geneviève (devenue le Panthéon en 1791). Dès lors, les églises du Nord n’interviennent plus.

À cette double unité première se superpose une cohésion esthétique. La grande majorité des intervenantes est née au temps du gothique, ce siècle des cathédrales que constitue la période 1150-1250. Dans le dialogue, quasiment tous les édifices religieux du Nord datent de cette époque (la région fut en effet extrêmement dynamique dans la création d’édifices gothiques, et leur densité y est unique en Europe), de même que deux des disputantes parisiennes : la cathédrale de Paris ainsi que la petite église Sainte-Marine, aujourd’hui disparue, qui se trouvait elle aussi sur l’Île de la Cité. Pour ce qui est des autres édifices, ils s’affilient tout de même au gothique. Si l’église abbatiale de Saint-Amand est reconstruite entièrement à partir de 1626 selon un style baroque, elle possède dans sa structure même les traits les plus pérennes du gothique. La néo-classique Nouvelle Sainte-Geneviève est conçue comme une hybridation : construite à partir de 1764, elle fut pensée par Soufflot comme devant « réunir sous une des plus belles formes la légèreté de la construction des édifices gothiques avec la pureté et la magnificence de l’architecture grecque », selon les mots de son assistant Brébion en 17808. Quant à l’église Saint-Eustache, elle possède un plan « très proche de celui de Notre-Dame9 ». Puisqu’une indéniable cohérence unit ces édifices, pourquoi se disputent-ils ?

Les raisons de la colère

Tous sont convaincus de mériter la palme de la beauté architecturale. Les églises du Nord rivalisent entre elles ; quant à Notre-Dame, elle se plaint d’un sort bien plus rigoureux que celui de « ces églises de Flandres », à cause de la concurrence âpre qu’elle subit à Paris : « quand on est seule ou presque seule de son état dans une ville, il n’est pas difficile de briller10. » Beffroy de Reigny tire parti du fait que le genre lexical des édifices religieux est féminin pour user d’un motif topique chez les moralistes : la jalousie blessée des femmes et la lutte cacophonique entre leurs amours-propres. Les églises se focalisent sur les défauts de leurs concurrentes, interviennent à tort et à travers et voient leurs propos émaillés de didascalies burlesques (« riant à gorge déployée », « haussant les épaules »). Au cours de la dispute, elles énoncent un certain nombre de critères esthétiques qui se caractérisent par leur hybridité.

C’est que le gothique souffre d’une réputation paradoxale au XVIIIe siècle. Si le regard de l’Académie royale d’Architecture est loin d’être bienveillant11 sur un style qui n’est pas encore explicitement jugé digne d’être imité12, ce dernier frappe par son asymétrie et son ingéniosité. Par surcroît, nombre de ses principes sont encore respectés. Lorsque Soufflot lit en 1741 son Mémoire sur l’architecture gothique à l’Académie des Beaux-Arts, il met à mal les jugements péjoratifs de la plupart de ses contemporains sur « ces monuments dont la hardiesse nous surprend si fort13 ». Il en appelle au respect des aïeux, d’autant qu’en dépit de la mauvaise foi de ses collègues les églises du temps sont encore bâties selon des principes gothiques. Il met en avant la permanence du plan en croix latine, avec nef, bas-côtés, chapelle et déambulatoire, comme à Saint-Sulpice ou Saint-Roch :

C’est donc de ces églises, bâties longtemps avant la renaissance de l’architecture antique, que nous avons tiré l’idée des nôtres : nous avons approuvé en cela l’ouvrage de ces peuples que nous traitons de grossiers et de barbares ; nous l’avons même imité en tous points. Nous devons donc les regarder comme nos maîtres à cet égard14.

Pour ce qui est de la construction, « pour peu qu’on examine celle des églises gothiques, on verra qu’elle est ingénieuse, plus hardie, et même plus difficile que celle des nôtres15 ». Soufflot songe ici notamment à la grâce des piliers portants, à l’ingéniosité des tribunes qui traversent les murs, et à la délicatesse des voûtes gothiques. Conformément à cette revalorisation, la comparaison agacée par les édifices de leurs éléments architecturaux a pour fonction de louer la grâce du passé et de pourfendre la lourdeur de la construction contemporaine16. À la récente Saint-Sulpice qui se vante : « Je n’ai rien de gothique, moi ; tout est chez moi dans le meilleur goût moderne », Notre-Dame rappelle ironiquement ses « masses de pierre énormes », les « lézardes de ses voûtes » et ses « deux tours pareilles à des cheminées17 ».

Si Soufflot parle de hardiesse, c’est bien que les édifices gothiques, non contents de leurs ingénieuses grâces, défient l’ordre du possible par leur taille colossale. Beauvais, comme Tournai et Laon, en est enchantée :

 Je ne puis souffrir qu’on ne me rende pas la justice, qui m’est due. […] il n’y a plus avec moi d’horizon pour la vue du voyageur ; il me voit encore, quand il a perdu de vue les édifices les plus élevés de la ville, que j’embellis ; je recule pour lui la sphère de ses regards, et je semble, malgré la distance, qui l’éloigne, m’attacher à ses pas et voyager avec lui ; la cité, que je domine, paraît ramper à mes pieds, et les temples, qu’elle renferme, semblent autant de petits roseaux, qui croissent autour d’un chêne superbe, […] et l’on verra les soi-disants connaisseurs me comparer avec d’autres cathédrales18 !

Néanmoins, Amiens répond piquée aux prétentions de « Madame de Beauvais » et la compare à un « homme sans pieds et sans bras, cul de jatte qui ne pouvait passer que pour un tronc » et qui « s’imaginait être bel homme parce qu’il avait une belle tête, une belle poitrine, un bel estomac etc. et le reste en proportion19 ». Amiens dénonce le fait qu’à la cathédrale de Beauvais manquent « un portail, des tours, une nef, un clocher au milieu, et une voûte de pierre à l’endroit de la croisée20 » : en somme, elle lui signale qu’elle pèche « par l’ordonnance et les proportions21 ». Il faut en effet signaler le caractère extraordinaire de la cathédrale de Beauvais, qui contient le plus haut chœur du monde. Cette démesure a empêché la construction d’une nef et a compliqué la stabilité de l’édifice qui fut sujet à de nombreux accidents, comme en 1284 puis en 1573. Son équilibre précaire est assuré jusqu’au XIXe siècle par d’ingénieux « appuis de fer », dénigrés par la cathédrale d’Amiens pour leur caractère disgracieux22.

S’opposent pied à pied deux critères de beauté, la grandeur et la régularité, qui proviennent de temporalités différentes. Face à Beauvais qui se targue de l’ambition monumentale qui a présidé à sa construction23, Amiens juge le style gothique (et ceci bien qu’elle en soit le parangon) en usant d’arguments classiques qui discréditent l’apparence « bizarre24 » de ce dernier.

La joute se rejoue lorsqu’il s’agit de dénigrer l’architecture de Saint-Eustache, qui est un composite de principes architecturaux gothiques, renaissants, et baroques. En effet, il fallut presque un siècle pour construire la première église, entre 1532 et 1640 ; puis Colbert commanda deux chapelles en 1665 qui demandèrent de rebâtir entièrement la façade ; les travaux ne commencèrent qu’en 1754 et s’interrompirent définitivement en 178825. La dilution des travaux justifie la bigarrure du bâtiment sur qui l’on jette un regard très critique26. En construction, la jeune église n’ose par conséquent rien dire pour le moment, mais formule le vœu que son portail soit magnifique une fois achevé. La Cathédrale de Paris la rabroue immédiatement :

[…] quand vous viendrez nous vanter un portail, dont l’architecture moderne contraste si ridiculement avec le reste de l’édifice, c’est comme si l’on venait me parler d’un tableau, où le peintre aurait placé sur un corps sexagénaire une tête de dix-huit ans ; on rirait partout de cette maladresse ; et, plus on admire votre élévation, plus on se plaint de la mesquinerie de ce portail, si petit, si colifichet en comparaison du reste… Un monument, qui n’a point d’ensemble, n’est rien moins qu’un monument de goût et de perfection. Cette maxime est vraie dans tous les arts27

En critiquant de manière horacienne28 un portail trop étriqué au regard du reste de l’édifice, la cathédrale a recours à l’argument de l’harmonie au profit d’une dépréciation ironique du mélange des modes architecturales. La réflexion qu’elle tisse implicitement est que l’atemporalité supposée du beau (identifié au style gothique) ne l’épargne pas des morsures du présent, puisqu’il est soumis au caractère transitoire des modes qui ont le pouvoir de détruire les restes du passé et de les reléguer dans l’oubli : elle pose indirectement la question de la patrimonialisation, qui apparaît en filigrane derrière l’interrogation, quant à elle explicite, sur la quête d’harmonie. Anne Coste souligne que c’est à partir de la décennie 1770 que « les petits recueils rédigés par des ecclésiastiques en faveur du respect des édifices gothiques se multiplieront29 », et ce « avant que les intellectuels laïcs ne s’emparent du sujet ». En somme, « c’est l'architecture gothique qui a cristallisé la question de la restauration, peut-être justement parce qu'elle était moins connue, moins comprise et – d'un point de vue constructif – plus complexe ». Les monuments antiques ont certes « alimenté la théorie classique durant des décennies », mais « jamais leur devenir ne fut envisagé en termes de restauration30 ».

Venues censément du XIIIe siècle, les cathédrales prennent la parole au XVIIIe siècle et produisent un éloge anachronique. S’il s’agit pour Beffroy de Reigny de délivrer une apologie de la beauté des constructions gothiques, il les regarde en homme de son temps, nourri des principes de l’architecture classique tels qu’ils s’imposent depuis la deuxième moitié du XVIIe siècle31. Le conflit temporel apparent se résout si l’on songe qu’il s’agit de dénigrer, au-delà des défauts de l’architecture, ceux de la situation religieuse en France. Le gothique est dans ce dialogue un style architectural mais aussi (et surtout) un artefact : une construction symbolique chargée de défendre la gloire des anciens temps de l’Église, quitte à mêler pour ce faire des arguments divers, représentatifs des opinions du temps et partiellement anachroniques32. Les édifices gothiques servent non seulement de support à un débat architectural mais aussi de symboles allégoriques de la stabilité de l’Église en péril. Le texte identifie explicitement la survie de l’édifice à celle de son institution ; c’est dans ce lien, possiblement dénouable par l’Histoire, que se loge la question du patrimoine.

Du monument à l’institution

Si Beffroy attribue aux églises françaises autant de coquetterie, c’est que l’Église tout entière est victime du péché d’orgueil, à l’instar de la collégiale Saint-Quentin :

[…] contente de mes privilèges, de mon patron, de mon ancienneté, et de la grandeur du personnage, que j’ai pour premier chanoine, qui est le roi ; contente du rang que tiennent la plupart des membres de mon chapitre, et du mérite du plus grand nombre, contente de ma hauteur, de ma délicatesse et de la beauté de ma voûte, je sais garder un silence éloquent et sage, quoiqu’il me manque un siège épiscopal, un clocher, un portail, de la clarté, un parvis, et une certaine solidité33.

L’accumulation finale renvoie la collégiale à son ridicule, en dépit de prétentions à la gloire qui ne reposent que sur des privilèges mondains. Quant à la modeste église de Saint-Amand, elle reproche à la cathédrale de Tournay d’abriter dans son chœur les armoiries des chanoines. Face à ce maintien « dans un siècle éclairé, des marques de l’ignorance et de l’orgueil de nos aïeux », elle proteste de façon pascalienne : « Est-ce au pied du trône de l’Éternel qu’il faut venir étaler des titres futiles et le néant des qualités34 ? » Elle renverse exceptionnellement la dynamique qui, dans le reste du dialogue, fait du présent la source de tous les maux (architecturaux et politiques).

Pour combattre les failles de l’institution, les églises n’en cherchent pas moins à assurer sa stabilité. Notre-Dame procède à un réquisitoire contre la déchristianisation palpable dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, surtout après l’expulsion des Jésuites dont la Société est proscrite par le roi en 1764. Ceci cause une réorganisation des collèges, responsable en partie du déclin de la courbe des ordinations annuelles35. De plus, en 1766, la nouvelle Commission des réguliers élève l’âge des aspirants religieux (21 ans pour les hommes, 18 ans pour les femmes) et supprime certains ordres en déréliction. En conséquence, le nombre de membres du clergé régulier décroît : de 27 000 en 1768, ils sont 17 000 en 179036. C’est sans doute à cela que Notre-Dame songe :

On a prouvé qu’il y avait trop de moines ; on a senti la nécessité d’en détruire une partie ; certains patriotes ont voulu qu’on les détruisît tous, sans exception. Détruire est une expression favorite pour certains êtres bornés, qui ne sentent jamais la conséquence des opérations d’un gouvernement [...]. Il ne tiendrait pas à nos destructeurs-patriotes que, pour le bien de l’État, on ne détruisît aussi tous les chapitres et toutes les paroisses ; il ne faut plus ni chanoine, ni curés ; il faut encore détruire tous les collèges et tous les séminaires37.

Pour conjurer le risque de la destruction, qui préfigure certaines mesures révolutionnaires, la cathédrale de Paris vante, « même dans ce siècle, où l’antique régularité des Monastères est si dégénérée », l’utilité des maisons religieuses, supérieure à celle des écrits des « politiqueurs » et leurs « déclamations grondo-philosopho-Dogmatiques38 ».

C’est alors que se noue l’association entre patrimoine et institution. À la timide église Sainte Marine qui suggère que Notre-Dame s’est éloignée du propos, en évoquant l’actualité religieuse, car « il s’agissait d’édifices publics... », la cathédrale rétorque vivement que l’édifice matériel n’est pas dissociable de ce qu’il représente :

Eh bien ! tout est du ressort de ces destructeurs impitoyables ; l’architecture, comme les autres arts. Ils voudraient qu’on démolît tous les temples gothiques, qui font en France l’admiration des étrangers. Ils voudraient voir s’élever sur nos débris des colonnades uniformes, et un édifice moderne, qui ne surpassât point en hauteur les édifices circonvoisins ; et cependant, tout le monde convient qu’à quelques détails minutieux près, dont il faut débarrasser l’architecture gothique, elle est vraiment digne de la grandeur du culte, qu’elle a généralement pour objet39.

Si Notre-Dame évoque la mise à l’index du style gothique, c’est qu’elle s’inquiète de l’assimilation des édifices religieux au reste des bâtiments. Elle déplore la fin de l’architecture spécifiquement sacrée, clouée au pilori par la « colonomanie » :

[…] tous nos édifices nouveaux se ressemblent ; tout est en colonnades ; c’est une monotonie universelle ; on ne distingue plus l’hôtel d’une actrice d’avec la maison de Dieu ; tout est confondu ; le même genre d’architecture s’étend à tous les genres d’édifices ; certains palais de princes ressemblent à des églises ; et certaines églises, à des salles de comédie40.

Notre-Dame se plaint de la frontière instaurée entre le monument et son arrière-plan spirituel41. Par ces allusions à une mode néo-classique trop uniforme, on comprend qu’elle attaque sans doute Saint-Sulpice et la Nouvelle Sainte-Geneviève. En effet, à partir du milieu du XVIIIe siècle « la colonnade devient le manifeste du retour au Grand Siècle de Louis XIV et du retour à l’antique42 ». Cet objet architectural est également employé pour la construction d’édifices publics comme le Théâtre français, inauguré en 1783, actuel Odéon. Afin de conjurer l’effacement progressif du domaine sacré dans le paysage43, Notre-Dame appelle de ses vœux une revitalisation des éléments visuels du gothique, qui contrerait la déchristianisation paysanne :

L’œil de l’observateur se plaît à parcourir, du haut d’une montagne élevée, les objets variés que renferme la vaste enceinte d’une plaine étendue, parsemée de villes et de villages, et terminée par une cité remarquable par la hauteur de ses clochers et de ses tours. Une flèche audacieuse, qui fend la nue, n’a plus d’inconvénient depuis l’invention des paratonnerres ; je voudrais que tous les villages eussent de même une tour ou une flèche fort élevée ; ce serait un point de ralliement pour les laboureurs et les vignerons dispersés dans la campagne44.

L’architecture gothique est perçue comme le symbole du catholicisme triomphant dans la France rurale, au point qu’elle se conjugue harmonieusement avec les dernières inventions scientifiques, comme le paratonnerre : l’Église ne devrait pas avoir à redouter le futur. Au-delà, Notre-Dame en appelle au jugement de la postérité, et met en avant sa propre stabilité inébranlable :

Dans les grandes villes, on sacrifie tout à l’intérêt du moment ; tout se fait par entreprise ; et l’on est si pressé de jouir, d’avoir sous les yeux l’ouvrage de ses mains, pour le vain honneur de dire : C’est moi, qui ai bâti cela, qu’en vérité on n’a ni le temps ni les ressources nécessaires pour diriger sagement une grande entreprise, et pour la conduire à la perfection qu’elle devait acquérir. Aussi verra-t-on s’écrouler beaucoup de nos édifices modernes, quand je subsisterai encore dans toute ma beauté, moi et les autres monuments solides de la magnifique piété de nos ancêtres45...

Les systèmes philosophiques et politiques passeront, semblables en cela aux monuments à la mode, mais la cathédrale reste stable, en tant que monument, « témoin irréprochable de l’histoire46 ». Face à « la grande pitié des églises de France47 », elle évoque les « églises de village » négligées, que les écuries de certains seigneurs surpassent en beauté. Elle s’adresse enfin aux « nations policées » : « Comprendrez-vous qu’il n’y a point de sûreté pour vos lois fondamentales sans la manutention du culte de vos autels48 ? » Le terme « manutention » permet d’articuler l’entretien matériel des églises avec la survie de l’institution. Il a certes alors un sens abstrait puisqu’il « ne se dit guère que des choses morales49 ». Néanmoins, le dialogue qui précède ces mots a tissé fermement maintien moral et matériel. L’architecture gothique est le souvenir inscrit dans le paysage d’une gloire religieuse passée. Ce « lieu de mémoire50 » s’avère particulièrement problématique en un temps où se craquèlent et se fragilisent ses référents institutionnels : la conscience du patrimoine bâti apparaît dans une corrélation claire avec l’affaiblissement de l’institution dont il est le signe et qui est censée lui donner sa raison d’être. Il n’est pas anodin qu’elle surgisse ensuite bien plus expressément durant la décennie révolutionnaire qui bouscule signes, mœurs, temporalités et territoires. Les monuments gothiques se pensent comme les prophètes angoissés d’une révolution promise et redoutée.

Cathédrales de papier

Dans ce cadre, comment comprendre le choix du support périodique et en son sein celui d’une fiction redoublée (celle, encadrant le dialogue, de l’écoute par l’aéronaute indiscret, et celle de la prosopopée monumentale) ? La presse est tout d’abord un vecteur privilégié pour l’expression du débat architectural, d’autant plus que la question des « embellissements » est à la mode dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle51. Elle accueille mémoires, traités, lettres et permet au débat de se tenir dans la sphère publique. De plus, les journalistes sont peut-être particulièrement sensibles à la question de l’interrelation entre un support et l’institution qui le façonne, puisque la presse en France a vu le jour dans une dépendance étroite vis-à-vis de la structure politique monarchique. Toutefois, en dépit d’un encadrement rigoureux, la « multiplication des périodiques52 » est un phénomène qui se généralise au cours du siècle, et qui prélude à la véritable explosion journalistique de 1789. Les journaux subissent alors un sort bien différent de celui des monuments religieux : les premiers sont célébrés dans leur immatérialité même, qui promet des nouvelles toujours fraîches, quand un certain opprobre est jeté sur les seconds à cause du poids du passé monarchique qu’ils traînent avec eux. Enfin, la presse est un support travaillé par une aporie similaire à celle de l’architecture : elle est prise dans un étau entre l’attachement, déploré par Notre-Dame, aux modes éphémères du quotidien (qui lui donnent sa raison d’être mais qui la condamnent à un potentiel oubli) et l’ambition de perdurer au-delà des temps et même de servir l’histoire. Cette ambition est déjà soulignée par Mr Spectator qui redoute le poids du temps sur certains de ses morceaux satiriques, qui risquent de vieillir précocement puisqu’ils s’attaquent aux absurdités de la mode contemporaine : il compare ces spéculations à des « pièces de vieille argenterie, qu’on évaluera au poids, mais dont la façon sera perdue53 ».

Il n’y a donc nulle inconséquence dans l’invraisemblance, nulle frivolité dans la légèreté de la fiction architecturale : elle est à corréler étroitement à la forme du journal car elle en retransmet une ambition fondatrice, qui est de surmonter le défi posé par son immatérialité tout en tirant parti de ce dernier. Si l’on en croit le préambule, le lecteur découvre la retranscription immédiate de l’écoute de la conversation par l’aéronaute. Toutefois, aucune mention n’est faite du passage par l’écrit, nécessaire à l’impression du journal. Nous ne savons pas si l’aéronaute prend des notes en écoutant ou s’il réécrit la conversation a posteriori à partir de ses souvenirs. Nous ne savons pas même quel lien il entretient avec le Cousin Jacques, rédacteur tout aussi imaginaire du périodique. Ceci est évacué parce que la fiction de la chaîne d’information (qui va de l’écoute des paroles à leur publication en passant par leur retranscription et reformulation) n’intéresse pas Beffroy de Reigny. L’essentiel est au contraire de simuler une écoute qui se matérialise instantanément en feuille volante : le ballon symbolise le fantasme d’un journalisme panoramique et immédiat, comme cet aéronaute qui se déplace à la vitesse de l’éclair entre chaque blanc du dialogue54.

Le recours à la fiction pratiqué par la presse d’Ancien Régime, et tout particulièrement par les « spectateurs » n’est pas un détour qui compliquerait artificiellement le chemin de l’histoire du journalisme vers la chose vue et le reportage55 ; il est dès le XVIIIe siècle l’outillage d’un questionnement sur ses finalités et méthodes, notamment sur l’ambition de fournir une information reposant sur des flux accélérés de transmission. Le sujet du patrimoine n’est dans cette optique nullement anodin : il cristallise l’ambition de résister aux attaques du Temps, qui produisent des changements politiques et esthétiques. La préoccupation des personnages du dialogue est similaire à celle du narrateur proustien, qui, au terme de son parcours, souhaite par le biais de l’œuvre d’art offrir aux personnalités qu’il a connues une place bien plus considérable que celle que la vie leur a octroyée. Le périodique et l’édifice expriment conjointement, par la forme comme par le fond, le souci d’occuper dans le temps, « une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure56 […] » : ils rêvent simultanément d’un rôle majeur, alors même que leurs futurs respectifs sont appelés à diverger.

Par conséquent, la fiction encadrante est nécessaire car le dialogue soi-disant surpris dans des conditions réelles, grâce à l’incarnation de la modernité qu’est le ballon, représente et redouble au sein du numéro la mobilité transparente aussi bien que fantasmée de la feuille volante. Peut-on lire ici une mise en application à rebours du temps de l’adage hugolien, « Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice57 », la presse broiera le sacré ? En cette fin de siècle, les cathédrales (qui incarnent un ancien mode matériel de lisibilité du sacré, permettant aux fidèles analphabètes d’apprendre et mémoriser les scènes de l’histoire sainte) en sont certes réduites à n’exister que dans les feuilles volantes du journal, media au large lectorat appelé à prendre dès 1789 une importance incomparable. Pourtant, il ne s’agit pas dans notre « conversation » d’une mort annoncée. Loin de tuer l’édifice, le journal l’inscrit au cœur de ses feuilles volantes ; il lui confère, en somme, sa dignité de monument et construit autant qu’il représente, par les potentialités de la fiction, son ambition de perdurer au-delà des temps.

Notes

1 Pour une présentation de ce journaliste dramaturge, voir la notice « Beffroy de Reigny » par Louis Trenard dans Jean Sgard (dir.), Dictionnaire des journalistes (1600-1789), http://dictionnaire- journalistes.gazettes18e.fr/journaliste/054-louis-beffroy-de-reigny (site consulté en novembre 2019).

2 Beffroy de Reigny comme beaucoup de ses contemporains est fasciné par les aérostats, depuis les expériences des frères Montgolfier en 1782 et mieux encore, le premier voyage effectué en 1783 par Pilâtre de Rozier et le Marquis d’Arlandes, de la Muette à la Butte-aux-Cailles. Voir Marie Thébaud-Sorger, « Les premiers ballons et la conquête du ciel. Les dimensions d’une découverte », DHS, 1999, n° 31, p. 159-177.

3 Louis-Abel Beffroy de Reigny, Les Lunes du Cousin Jacques, Paris, Lesclapart, n° 27, p. 79-80. La référence sera désormais abrégée en « L.C.J. ».

4 Songeons au dialogue des morts, dans lequel s’illustrent, mutatis mutandis, Lucien de Samostate et Fontenelle. Pour ce qui est des éléments de l’habitat et du paysage, en 1712 paraissent anonymement Les Entretiens sérieux et comiques des cheminées de Paris ; pour ce qui est des objets, Joseph Addison dans le n° 249 du Tatler (9-10 novembre 1710) narre un rêve d’Isaac Bickerstaff au cours duquel un shilling aimant à voyager évoque ses déplacements de poche en poche ; enfin, c’est sur les prosopopées de canapés et de sofas que se construit le ressort comique de contes libertins tels que « Le canapé couleur de feu » et « Le sopha couleur de rose » imaginés par Fougeret de Monbron et Crébillon fils. Dans ces exemples toutefois, les objets ne jettent pas un regard polémique sur leur condition, à l’inverse de nos cathédrales.

5 Le voyageur qui se promène incognito dans les airs est un avatar du Spectateur qui circulait anonymement au sein des rues londoniennes dans le quotidien The Spectator (Joseph Addison et Richard Steele, Londres, 1711-1712). Il hérite également de Lesage et de Cyrano de Bergerac.

6 Une seule semi-exception : la ville frontalière de Tournai est aujourd’hui en Belgique. En 1787, elle relève momentanément de la couronne d’Autriche, mais son histoire territoriale et politique est indissociable de celle de la France.

7 Une province ecclésiastique regroupe plusieurs diocèses.

8 Voir le Mémoire à Monsieur le Comte de la Billarderie d’Angivillier directeur et ordonnateur général des bâtiments, dans l’édition des traités de Soufflot par Michael Petzet, Soufflots Sainte-Geneviève und der Französische Kirchenbau des 18. Jahrhunderts, Berlin, Walter de Gruyter, 1961, p. 147.

9 Notice « Église Saint-Eustache » dans Dictionnaire des Églises de France, Belgique, Luxembourg, Suisse, Paris, Robert-Laffont, 1966-1968, t. 4, IV c 68-69.

10 L.C.J., op. cit. p. 91.

11 Voir Hélène Rousteau-Chambon, Le Gothique des Temps modernes. Architecture religieuse en milieu urbain, Paris, A. et J. Picard, 2006, p. 47-59, sur l’ambiguïté des jugements de l’Académie sur le gothique.

12 Il faudra attendre pour cela le premier quart du XIXe siècle. Voir Françoise Bercé, Des Monuments historiques au Patrimoine, du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Flammarion, 2000, p. 13-14.

13 Jacques-Germain Soufflot, Mémoire sur l’architecture gothique dans Michael Petzet, op. cit., p. 136.

14 Id.

15 Ibid., p. 140.

16 Auparavant, dans les traités d’architecture, l’éloge des constructions gothiques servait déjà à dénigrer la construction contemporaine, par exemple chez Frémin, Mémoires critiques d’architecture, Paris, 1702 (comme chez Beffroy de Reigny, Saint-Eustache et Saint-Sulpice y sont présentées comme des contre-modèles) ou Laugier, Observations sur l’architecture, La Haye, Paris, 1765. Voir Hélène Rousteau-Chambon, opcit., p. 52.

17 L.C.J., op. cit., p. 94.

18 Ibid., p. 80-81.

19 Ibid., p. 82.

20 Ibid., p. 83.

21 Dès 1708, l’Académie des Beaux-Arts déclare que les bâtiments gothiques sont « plus considérables par leur grandeur et par la délicatesse des membres qui les composent que par l’ordonnance et les proportions ». Cité dans Hélène Rousteau-Chambon, op. cit., p. 47.

22 Voir Martine Plouvier (dir.), La Cathédrale Saint-Pierre de Beauvais. Architecture, mobilier et trésor, Association pour la généralisation de l’Inventaire régional en Picardie, 2000.

23 Elle en appelle en prime à un critère esthétique alors bien plus récent, celui de l’originalité : la conversation met en place un savant syncrétisme.

24 « Ils ont tous pensé que les goths n’avaient rien produit en architecture que de bizarre et de méprisable […] », J.-G. Soufflot, Mémoire sur l’architecture gothique dans Michael Petzet, opcit., p. 136.

25 Voir Dictionnaire des Églises de France, op. cit, t. 4, IV c 68-69.

26 Selon Germain Brice, « L’architecte y a fait paraître une horrible confusion du gothique et de l’antique et a tellement corrompu et massacré l’un et l’autre, pour ainsi dire, que l’on n’y peut rien distinguer de régulier et de supportable ». (Description nouvelle de la ville de Paris et recherche des singularités les plus remarquables qui se trouvent à présent dans cette grande ville, Paris, Michel Brunet, 1706, 5e édition, t. 1, p. 281-282). Viollet-Le-Duc la perçoit comme une « sorte de squelette gothique revêtu de haillons romains cousus ensemble comme les pièces d’un habit d’arlequin » (Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, Paris, B. Bance, 1854-1868, t. 1, p. 240.).

27 L.C.J., op. cit., p. 96-97.

28 « Si un peintre voulait ajuster sous une tête humaine le cou d’un cheval et appliquer des plumes de diverses couleurs sur des membres pris de tous côtés, dont l’assemblage terminerait en hideux poisson noir ce qui était par en haut une belle femme, pourriez-vous, introduits pour contempler l’œuvre, vous empêcher de rire, mes amis ? », Horace, « Art poétique », Épîtres, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 202.

29 Anne Coste, L’Architecture gothique : lecture et interprétation d’un modèle, Publications de l’Université de Saint Étienne, 1997, p. 70.

30 Ibid., p. 71-72. Sur les restaurations d’édifices gothiques au XVIIIe siècle, voir Magali Lenoir, « Naissance d'une conscience et d'une politique de patrimoine sous l'Ancien Régime », Livraisons d'histoire de l'architecture, n° 3, 2002/1, p. 27-35.

31 Voir Françoise Fichet, La Théorie de l’architecture à l’âge classique. Essai d’anthologie critique, Bruxelles, Pierre Mardaga, 1979, « Introduction », p. 21-53, sur la réinterprétation par la pensée cartésienne des catégories de Vitruve.

32 Autre exemple de cet anachronisme, une comparaison faite par Notre-Dame rapproche le séminaire de Saint-Sulpice des murs de la Bastille : « Votre portail est masqué par une vaste prison, qu’on appelle un séminaire, et qui n’offre rien à la vue qu’un mur semblable aux contours de la Bastille » (L.C.J., op. cit., p. 95). Ici encore un conflit temporel se joue : Notre-Dame reproche à la façade de Saint-Sulpice d’être dissimulée par le tissu urbain resserré, alors que cette pratique est courante au Moyen-Âge. L’édifice gothique a recours à un argument postérieur pour dénigrer l’un des bâtiments les plus modernes de la conversation.

33 Ibid., p. 88.

34 Ibid., p. 90.

35 « Après une brève remontée dans les années 1775-1784, la courbe reprend sa chute à la veille de la Révolution », c’est-à-dire au moment où paraît Les Lunes du Cousin Jacques. Voir Philippe Joutard (dir.), Du Roi Très Chrétien à la laïcité républicaine, XVIIIe-XIXsiècle, dans Jacques Le Goff et René Rémond (dir.) Histoire de la France religieuse, Paris, Éditions du Seuil, « Points histoire », 2011 [1991], p. 164-165.

36 Toutefois, notons que le Nord demeure à l’écart de ce déclin, puisque les diocèses d’Artois, de Flandres et de Hainaut triplent leur contingent de profès dans les trente dernières années de l’Ancien Régime (ibid., p. 171). La vitalité de la vocation dans les diocèses du Nord expliquerait en partie que Beffroy de Reigny soit particulièrement sensible à l’enjeu de la déchristianisation

37 L.C.J., op. cit., p. 101-102.

38 Ibid., p. 103.

39 Ibid., p. 106-107.

40 Ibid., p. 99.

41 Comme l’explique Jean Starobinski au sujet du règne du luxe au siècle des Lumières, « [a]u XVIIe siècle, le faste pouvait encore être la démonstration emblématique d’un « charisme » de la royauté ou de la noblesse. Au XVIIIe siècle, l’objet de luxe n’est que la présence sensible de la richesse transmuée en chose ; son éclat ne renvoie à aucun antécédent spirituel ; il n’est pas l’expression diffractée d’une autorité qui rayonne dans le monde des apparences » (L’Invention de la Liberté, 1700-1789, Genève, Paris, A. Skira, 1964, p. 22). Ceci dote l’œuvre d’une fonction diamétralement désolidarisée de son passé médiéval, durant lequel « l’œuvre d’art était affirmation de puissance » (Georges Duby, Art et société au Moyen-Âge, Paris, Seuil, 1997, p. 9).

42 Jean-Marie Pérouse de Montclos (dir.), Le Guide du patrimoine. Paris, Paris, Hachette, 1994, p. 61-62.

43 Et ceci peu avant que les signes de l’institution religieuse ne soient l’objet de désirs iconoclastes. À partir de 1793, « [t]out le pays connaît alors un iconoclasme officiel au nom de la mise en conformité du paysage monumental urbain » (Dominique Poulot, Surveiller et s’instruire. La Révolution française et l’intelligence de l’héritage historique, Oxford, Voltaire Foundation, 2006, p. 237).

44 L.C.J., op. cit., p. 108. 

45 Ibid., p. 109. 

46 Formule de Kersaint, Discours sur les monuments publics, 15 décembre 1791, citée dans D. Poulot, Une Histoire du patrimoine en occident, Paris, Presses Universitaires de France, 2006, p. 30. Notons que Kersaint prend pour modèle les bâtiments antiques.

47 Formule de Maurice Barrès qui fit campagne de 1910 et 1914 pour la restauration du patrimoine ecclésiastique. Voir M. Barrès, La Grande Pitié des églises de France, éd. de Michel Leymarie et Michela Passini, Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2012.

48 L.C.J., op. cit., p. 112-113.

49Dictionnaire de l’Académie française (1762).

50 Voir Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire [1984-1992], Paris, Gallimard, 1997.

51 Voir Fabrice Moulin, Embellir, bâtir, demeurer. L’architecture dans la littérature des Lumières, Paris, Classiques Garnier, 2017.

52 Voir Jean Sgard, « La multiplication des périodiques » dans Roger Chartier et Henri-Jean Martin (dir.), Histoire de l’édition française, t. 2, Le Livre triomphant, Paris, Fayard, 1990, p. 246-255.

53 Joseph Addison et Richard Steele, Le Spectateur ou le Socrate moderne, op. cit., t. 4, discours lxiv, p. 384.

54 Cette invention relève des media, dans le sens d’ « objets techniques qui servent de médiation à la communication humaine en permettant d’enregistrer, de multiplier, de transmettre, de diffuser des idées, des phrases, des sons, des images ou d’autres perceptions sensorielles » (« Les Lumières de l’archéologie des media », DHS, 2014/1, n° 46, p. 33). Dans cet article, Y. Citton observe la récurrence au XVIIIe siècle d’inventions de media fantasmatiques, comme le sylphe. Le ballon devient aussi dans notre texte un media rêvé assimilable au journal.

55 La perspective choisie est ici celle de l’archéologie des media, qui s’intéresse aux « fantômes médiatiques du passé », dans ce qu’ils ont de marginal : « Ni modernes, ni antimodernes, ni postmodernes, ces auteurs mineurs ou ces lectures mineures d’auteurs majeurs mettent […] la question des media au cœur de leurs préoccupations parce s’y joue le statut même du minoritaire et du majoritaire » (Y. Citton, art. cit., p. 51).

56 Ce sont les dernières lignes du Temps retrouvé. Marcel Proust, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 625.

57 Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, dans Notre-Dame de Paris. Les Travailleurs de la mer, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, p. 174. Lorsqu’il commente ces mots, le narrateur place la presse à l’opposé de la stabilité spirituelle : « Pronostic du philosophe qui voit la pensée humaine, volatilisée par la presse, s’évaporer du récipient théocratique ».

Pour citer ce document

Hélène Boons, «« Conversation entre plusieurs cathédrales » (1787) : le patrimoine vu par Notre-Dame de Paris dans une feuille volante de Beffroy de Reigny », Presse et patrimoine , sous la direction de Morgane Avellaneda, Lucien Derainne et Apolline Strèque Médias 19 [En ligne], Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/presse-et-patrimoine/conversation-entre-plusieurs-cathedrales-1787-le-patrimoine-vu-par-notre-dame-de-paris-dans-une-feuille-volante-de-beffroy-de-reigny