Presse et patrimoine

Ninive à la une. La redécouverte de l’Assyrie dans les journaux français et britanniques : récit, révélations et récupération

Table des matières

YANNICK LE PAPE

Le musée d'Orsay a acquis il y a quelques années un ensemble de dessins de Charles Chipiez (fig. 1), librement inspirés des grands monuments assyriens que les équipes françaises avaient commencé à mettre au jour au début des années 1840, au nord-est de l’Empire ottoman. On y reconnaît notamment la tour à étages dont Victor Place, le consul qui avait mené les fouilles dans les années 1850, avait proposé une restitution dans son ouvrage Ninive et l’Assyrie, illustré par Félix Thomas. Les dessins de Chipiez datent de 1878 : c'est dire combien ce patrimoine en particulier, tombé dans l'oubli pendant deux millénaires et subitement redécouvert, suscita de l'intérêt en cette deuxième moitié du XIXe siècle. Les artistes ne furent pas les seuls sur la brèche : du début des fouilles jusqu’à la fin du siècle, le monde de la presse se montra lui aussi étonnamment attentif aux découvertes sur les terres de l’ancienne Assyrie et à la manière dont ces vestiges étaient transportés et exposés en Europe. Les périodiques ne pouvaient certes ignorer des recherches qui entendaient combler des lacunes importantes de l’histoire du monde et qui, menées en terre biblique, promettaient aussi d’être riches en révélations. Que les fouilles sur place opposent la France et l’Angleterre ne manquait pas non plus de piquant : ce qui se fait jour alors dans la presse, c’est aussi la rivalité des deux empires occidentaux du moment et, dans une certaine mesure, une partie de l’idéologie colonialiste qui imprégnait inévitablement les chantiers archéologiques ouverts au Proche-Orient à cette époque.  

Tableau

Fig. 1 : Charles Chipiez, Restauration des tours à étages de l'Assyrie. Vue perspective d'une tour de troisième type : temple assyrien sur plan carré. Dessin à l'encre de Chine, à l'aquarelle et à la mine de plomb, 1878. Paris, musée d’Orsay, RFMOARO201433. Photographie de l’auteur.

« Le bruit de cette découverte »

De prime abord, on aurait pu s'attendre à ce que la découverte de vestiges assyriens n’ait intéressé qu'une poignée d'orientalistes excentriques, lassés des expéditions en Égypte, ou un petit cercle de théologiens pointus, curieux d’en savoir plus sur un des peuples cités dans la Bible. Bien au contraire : lorsque les premières trouvailles d’Austen Layard (le diplomate qui inaugura les fouilles britanniques) furent montrées au public au British Museum, la fréquentation fut véritablement surprenante1 et il était aussi de bon ton, à Paris, d’effectuer « la bienheureuse visite aux galeries ninivites du Louvre2 . Nineveh and its Remains, le récit romancé publié par Layard en 1848, devint même un vrai succès de librairie. « Le bruit de cette découverte avait produit une grande émotion », constatait de son côté Le Magasin pittoresque, un périodique très apprécié en France3. Ce ne fut d’ailleurs pas l’unique journal à s’intéresser au sujet. En Angleterre, The Athenaeum consacra ainsi pas moins de cinq articles, en 1846, aux fouilles et au déchiffrement du cunéiforme. La même année, L'Illustration, le périodique le plus diffusé en France à cette période4, avait informé ses lecteurs sur les premières recherches que Paul-Émile Botta lança au nom du pays en 18435, avant même que les premières pièces n’aient gagné Paris. En octobre 1847, lorsque George Mair présenta à Londres les travaux de son ami Layard au Royal Institute of British Architects — avec comme pièce de choix le dessin d’une sculpture monumentale (un lion de Nimroud) —, plusieurs journaux firent le compte rendu de cette séance pourtant confidentielle6. L'Assyrie se retrouva même dans les périodiques les plus inattendus, tel The Lady’s Newspaper, qui consacra en 1849 toute une chronique aux salles nouvellement ouvertes au British Museum7.

Loin d'être condamné à enrichir les colonnes scientifiques, le sujet pouvait en effet être abordé sous différents angles qui permettaient d'évoquer ces fouilles en terre ottomane sur le mode du carnet de voyage ou même du récit d'aventure. Un intérêt particulier était notamment porté à l'exploit que représentait à l'époque le transport des vestiges assyriens jusqu'en Europe, où ils devaient être exposés. L'Illustration, dans sa livraison du 15 mai 1847, relate ainsi le périple de la corvette Le Cormoran, venue de Brest, qui récupéra les vestiges de Khorsabad déplacés « à bras » jusqu'à Mossoul, d'où ils partirent ensuite en radeau sur le Tigre pour Bagdad puis en barque jusqu'à Bassora. « Nabuchodonosor, Sardanapale, ou Ninus lui-même, le monarque assyrien enfin, mit le pied sur le rivage de la Seine », concluait avec emphase le journaliste. The Illustrated London News, en février 1852, évoqua à son tour l'arrivée de l'Apprentice, un bateau qui ramenait des antiquités de Bassora mais aussi des marbres assyriens destinés à Sir John Guest8. L'arrivée des grands taureaux de Ninive au British Museum fit même l'objet d'une large gravure et fut aussi relatée dans Punch9.

Formes de l’assyromanie dans la presse populaire

The Illustrated London News ne manqua pas de couvrir l'ouverture des premières salles assyriennes au British Museum en 1848 et leur redéploiement en 1853, près des salles égyptiennes10, de même que le Magasin pittoresque, en France, avait fait une description précise du musée assyrien du Louvre, quelques mois après son ouverture, en janvier 1848, nous laissant au passage la seule image de la présentation alors retenue11.

La presse attesta aussi d’une réelle sensibilité aux objets d'art et à l'artisanat de l’Assyrie que les fouilles en cours faisaient ressurgir du passé. Dès 1852, The Illustrated London News consacra ainsi une double page à des ivoires, des bronzes et des céramiques provenant de Nimroud (fig. 2). Le journal reproduisit aussi trois bronzes historiés dans son numéro du 28 janvier 1854, en notant à cette occasion combien les décors ressemblaient à ceux de l'Égypte12. En août et en novembre 1856, ce furent des bas-reliefs de Ninive qui firent l’objet d’illustrations13. Le journal publia également des dessins de William Boutcher14, l’artiste mandaté par le British Museum auprès de Kenneth Loftus sur les terrains de fouilles en 1855, et certains de ces croquis demeurent d'autant plus précieux qu'ils sont les seuls témoignages de bas-reliefs ayant disparu depuis. L'Illustration, en 1847, exprimait lui aussi son intérêt pour le patrimoine que les équipes de Botta avaient fait connaître : « Parmi les questions intéressantes qui ont surgi, en même temps que les monuments découverts, il est assurément fort curieux d’y trouver celle qui concerne l’art lui-même15 », lisait-on alors.

Fig. 2

Fig. 2. : « British Museum : Nimroud Antiquities », The Illustrated London News, 22 mai 1852 (détail).

La presse s'intéressa même aux différentes manifestations de l'assyromanie qui s'imposa entre 1860 et 1880. Ainsi The Illustrated London News commenta Sardanapalus, King of Assyria, de Charles Keans, monté au Princess Theatre le 13 juin 1853, en arguant qu'il y avait là « the most magnificent piece of stage-mounting16 ». The Nineveh Court, la monumentale reconstitution d'un palais assyrien qui fut inauguré en 1854 au Crystal Palace, fut elle-même évoquée dans The Evening Standard17, dans Punch18 et dans The Illustrated London News19. Dès juin 1852, The Athenaeum et le London Journal tenaient le public informé de la construction de ce « Nineveh Palace » au sud de la capitale20.

Ce goût pour la mode d'inspiration assyrienne n'était pas près de s'éteindre : en 1892, la Revue illustrée consacrait encore tout un article à un tableau de George Rochegrosse prenant comme sujet le quotidien sous Assourbanipal (« Le jour du coiffeur dans l’armée assyrienne21 »). Le succès même des livres de Layard fut en partie dû aux chroniques qu'en fit la presse, qui insistait sur les enjeux politiques et religieux de ces explorations22. Discoveries in the Ruins of Nineveh and Babylon, en 1853, eut ainsi l'honneur de la première page de l'Illustrated London News, le 2 avril.

Il est vrai que les découvreurs de l'Assyrie eux-mêmes, sans attendre le bon vouloir des journalistes, avaient été en contact direct avec les périodiques populaires, au milieu du siècle. Layard avait écrit pour le Malta Times au sujet de ses premières recherches et Eugène Flandin, le dessinateur qui avait assisté le consul dans ses fouilles, avait, en 1845, livré ses impressions dans deux articles fournis à la Revue des deux mondes23. Lorsque Owen Jones, le célèbre architecte, fut contesté sur les couleurs choisies pour le Nineveh Court, dont il supervisait la réalisation, c'est bel et bien dans la presse qu'il défendit sa position, en écrivant une lettre à l’Athenaeum le 5 mai 1854, dans laquelle il se référait notamment à un passage de la Bible (Ézéchiel) pour expliquer son choix24. Rawlinson avait lui aussi contacté l'Athenaeum par courrier pour informer le public de ses avancées dans le déchiffrement du cunéiforme, en août 185125.

Le goût du sensationnel

Non seulement la presse fut attentive aux découvertes assyriennes mais elle fit preuve d'un réel enthousiasme, au risque de paraître un peu cérémonieuse. « Depuis longtemps déjà, le monde se préoccupe des découvertes faites par M. Botta sur les bords du Tigre26 », estimait ainsi L'Illustration en 1847 ; un an plus tôt, affirmait-on déjà sans détour que « c'était donc un grand pas de fait, une immense lacune comblée dans l'histoire de l'art que la découverte des antiquités ninivites de Khorsabad27 ». Fin 1853, La Lumière continuait à se montrer exaltée à l'égard des fouilles de Victor Place, le successeur de Botta en Assyrie : « On pourrait dire que M. Place apporta l'Assyrie elle-même dans ses malles, pour la livrer aux étudiants, aux artistes et à tous ceux qui l'étudient », pouvait-on lire28. En Angleterre, lorsque les antiquités de Nimroud arrivèrent à Londres, le Westminster Review remercia Layard pour sa contribution et assura même que les salles assyriennes du British Museum méritaient un véritable « pélerinage29 ». Le ton était parfois très flatteur, comme dans le Magasin pittoresque, qui écrivit lui aussi sur la “Nineveh Room” en risquant la comparaison avec l'art grec classique : « Ces œuvres, d'un art si ancien, excitent une vive curiosité chez les spectateurs anglais ; elles doivent à leur nouveauté, non moins qu'à leur étrangeté, d'attirer en ce moment beaucoup plus l'attention que les admirables œuvres de Phidias30 ».

Sans manquer de sincérité, les journaux adoptèrent sans doute ce ton emphatique dans le but de rendre leurs colonnes scientifiques plus savoureuses et de stimuler la curiosité. Pour The Illustrated London News, les trouvailles de Layard étaient tout simplement « les plus étonnantes découvertes archéologiques du moment » (« the most astonishing of modern archaeological discoveries31 ») et la galerie assyrienne de 1853 fut décrite comme « la plus originale des attractions » où des milliers de visiteurs affluaient, selon le journal32. L'Illustration, en France, attribua de son côté aux fouilles de Botta et de Flandin « des résultats auxquels le consul, l'artiste et les habitants eux-mêmes de Khorsabad étaient loin de s'attendre33 », tandis que The Quarterly review, pour faire mouche auprès de ses lecteurs, voyait dans les vestiges assyriens mis au jour par les Britanniques rien de moins qu'un « Pompéi asiatique » (« asiatic Pompei34) ». On peut remarquer que, en cette période où s'annonçait le new journalism de T.P. O'Connor, le fondateur du Star, et son goût assumé pour les papiers à sensation35, la presse britannique insista beaucoup sur les exploits et le courage de Layard en terre ottomane, autant que sur ses découvertes36. L’image qu’en donna le Magasin pittoresque relevait du même registre, avec un Layard présenté sous les traits d’un explorateur occidental en terre lointaine, sauvage et folklorique (fig. 3). De même, lorsque The Chambers's Edinburgh Journal évoqua à son tour la redécouverte de Ninive, contée de manière romanesque par Layard dans plusieurs best-sellers, il consacra une colonne entière aux « choses étranges » (« some few odd maters37 ») qui entouraient cette histoire, dont on cherchait clairement à exacerber l’exotisme.

Fig. 3

Fig. 3 : « Antiquités assyriennes », Le Magasin pittoresque, juillet 1852, p. 241–244 (détail), Paris, Bibliothèque nationale de France.

Sur les traces de la Bible 

Il est vrai que le terrain était très favorable dans la mesure où les recherches archéologiques se situaient dans une zone géographique qui était celle de la Bible. On se souvenait que James Claudius Rich, un des tout premiers explorateurs anglais, vers 1820, avait fait une partie de ses découvertes « dans la colline qui supporte le tombeau de Jonas38 ». Trente ans plus tard, la presse eut tôt fait de capitaliser sur les révélations que la redécouverte définitive de l'ancienne Assyrie laissait augurer. Dès 1846, The Athenaeum, qui par tradition avait des affinités avec les milieux catholiques39, se montrait enflammé à ce sujet :

Plusieurs milliers d'inscriptions ont été découvertes [...] et on conçoit aisément l'importance de ces fouilles pour la recherche historique. Il apparaîtra aussi à tous l'intérêt incomparable qu'elles représentent pour l'étude de la Bible et l'interprétation des Prophéties40.

Plus modéré mais tout aussi convaincu, The Illustrated London News focalisa en 1847 sur la manière dont les découvertes de Layard, loin de n'intéresser que les amateurs d'antiquités, étaient susceptibles d'illustrer certaines pages des textes sacrés41. The Art Journal, trois ans plus tard, mettait à son tour les images assyriennes en relation avec ce qui est écrit dans la Bible (fig. 4) et The North British Review, en 1853, jugeait également que ces trouvailles « jetaient une lumière nouvelle sur les scènes de l'Ancien Testament42 ». Pour The National Magazine, les vestiges assyriens ramenés au jour démontraient même de façon définitive la véracité de la Bible : la colline de Mossoul, constituée des débris de Ninive, témoignait à elle seule, selon le journal, de la profondeur des prophéties bibliques43. The Southern Quarterly Review défendit une opinion identique : « Plusieurs images gravées ont été évoquées par les auteurs sacrés et constituent aujourd’hui un argument décisif en faveur de l’authenticité des Livres saints, rédigés alors que les enfants d’Israël étaient en contact avec les habitants de l’Assyrie44 », lisait-on en 1849. The British Quarterly Review, un brin pontifiant, alla jusqu'à écrire que « la voix de Layard et celle de la Bible sont à l'unisson45 ». Layard lui-même (que The Athenaeum appelait l'« archéologue des Écritures46 ») avait volontiers souligné dans ses récits (à commencer par Nineveh and Its Remains) les similitudes des découvertes récentes en Assyrie avec la Bible et il publia d'ailleurs dès 1845 un article dans The Penny Magazine où il estimait que les résultats de son homologue français Botta « s'accordent singulièrement avec le vingt-troisième chapitre d'Ézéchiel47 ».

Fig. 4

Fig. 4. : « Nineveh and Persepolis », The Art Journal, 1850 (détail)

Un sujet politique

En marge de ces nobles considérations théologiques, la presse ne pouvait ignorer que la recherche sur les traces de l'Empire assyrien voyait s'affronter, même amicalement, les équipes françaises et anglaises — et ce d'autant moins que, en Angleterre notamment, beaucoup de propriétaires de journaux, depuis les années 1830, étaient des hommes politiques, avec de nettes tendances libérales48. Une grande partie des articles fut alors l'occasion de faire preuve de patriotisme et de mettre en avant la contribution de chaque pays à cette aventure assyrienne. Le Magasin pittoresque insista ainsi énormément sur le rôle de l’État français dans le succès des fouilles près de Mossoul. On y apprend qu’alerté par Jules Mohl sur les découvertes à Khorsabad, « bientôt, une somme de 3000 francs fut mise par M. le ministre de l’intérieur à la disposition de M. Botta ». Le journal se plaisait aussi à rappeler l'intervention de l'ambassadeur de France à Constantinople lorsque le Pacha de Mossoul voulut faire arrêter les fouilles et il multiplia les références à la bienveillance et à la prodigalité du gouvernement français dans ce dossier, non sans paraître un peu flagorneur : « On sait que les chambres accordèrent les crédits nécessaires pour assurer à notre pays la possession de monuments d’un art inconnu jusqu’alors49 », pouvait-on lire. L'Illustration afficha la même fierté, notamment pour évoquer l'édition de l'ouvrage consacré aux fouilles de Botta et Flandin : « C'est dans la pensée de consacrer à jamais la glorieuse découverte dont la France s'honore, de faire participer l'Europe entière à tous les avantages qui en résulteront pour l'étude de l'histoire que la chambre a décidé la publication du monument de Khorsabad50 », lisait-on en 1847. Le journal, au final, se montrait volontiers partial : « Estimons-nous heureux, nous Français, dans ce siècle où il semble que tout soit connu, et que le champ des découvertes soit devenu stérile, de posséder ces spécimens d'une civilisation si reculée, que nous devons aux investigations et aux efforts persévérants de deux de nos compatriotes51 ».

La presse britannique, on le devine, défendit tout autant l'honneur national, dans un contexte qui était cependant bien différent. Le gouvernement anglais tarda en effet à apporter son soutien à Layard, aussi les journaux, peu enclins à le complimenter, le rappelèrent à ses obligations. Le Chambers's Edinburgh Journal se montra incisif sur ce point : « Il est regrettable que M. Layard ait dû écourter ses découvertes en raison de l'épuisement des fonds placés à sa disposition par le gouvernement [...] Le désir de limiter les dépenses publiques est si vif dans notre pays que certains pourraient plaindre les quelques milliers de livres requis pour une telle entreprise52 ». Pour bousculer les autorités, le North American Review jugea même que les fouilles en Assyrie valaient bien plus que les marbres de Lord Elgin, qui étaient pourtant alors considérés comme un véritable trésor national : « Le parlement a donné 50 000 livres à Lord Elgin pour dépouiller le Parthénon […] Ne donnera-t-il pas ne serait-ce qu’un quart de cette somme pour déterrer les précieuses reliques d’Assyrie ?53 ».

Les recherches archéologiques elles-mêmes étaient envisagées autant pour leur valeur scientifique que pour leur contribution au prestige de la nation — comme par exemple lorsque The Illustrated London News jugeait que le transport herculéen des grands taureaux jusqu'à Londres illustrait le génie anglais et flattait l'orgueil du pays54. La presse ne se priva pas, surtout, de minimiser l'apport des équipes françaises : ainsi The Athenaeum, en 1846, dans son numéro 957, commença-t-il par louer les intuitions de Botta avant de se montrer déçu des résultats obtenus, profitant de l'occasion pour vanter les mérites du colonel Rawlinson, « our countryman55 ». The Times égratigna lui aussi le travail des Français en ne prenant même pas le temps d'attendre la fin des fouilles anglaises : « Les découvertes de M. Botta, à Khorsabad, sont bien connues de par le monde. Celles dans lesquelles M. Layard s'est engagé promettent d'être bien plus intéressantes et complètes56 », estimait en effet le journal en 1846. Il est cocasse de voir comment, par médias interposés, chaque pays revendiqua finalement la paternité des découvertes : le Chambers's Edinburgh Journal, en 1849, assurait ainsi qu’« il fut réservé à l'Angleterre de dissiper les ténèbres entourant l'histoire assyrienne », avec un aplomb identique à celui du Magasin pittoresque, en France, qui clôturait également le débat à sa manière : « L'honneur d'avoir découvert l'architecture et la sculpture assyriennes est acquis à la France ; personne ne songe à le lui contester57 ».

Idéologies de la chronique assyriologique à l’heure du colonialisme

Les recherches au Proche-Orient, on le comprend, étaient surtout une affaire de prestige, plus que de connaissance, et voyaient s'affronter les deux puissances impérialistes du moment en quête de rayonnement international.

C'est qu'il y avait un réel intérêt à avoir identifié une culture à l'origine de l'histoire, et la presse se plaisait à retisser des liens avec cette période reculée dont la France et la Grande-Bretagne revendiquaient la redécouverte. C'est en tout cas ce que fit The Foreign Quarterly Review : « L'Assyrie, avec l'Égypte, peut être considérée comme la nation ayant jeté les bases de la civilisation qui, en s'élevant et en s'enrichissant progressivement, déploie aujourd'hui son influence dans les lumières tardives de l'Europe occidentale58 », y affirmait-on. Pour le journal, les fouilles britanniques à Nimroud et Ninive permettaient de « remonter aux sources de la Civilisation et des Arts qui furent transmis depuis l'Asie, par l'intermédiaire de la Grèce et de l'Italie, aux pays occidentaux59 ». Pour le Westminster Review et le Quarterly Review, dans cette perspective, l'ancien Empire assyrien avait même plus d'affinité avec l'Empire britannique qu'avec le Royaume ottoman60.

Il ne faut cependant pas s'y tromper : ce fil tendu avec l'Antiquité proche-orientale ne signifiait pas qu'on mettait l'Assyrie sur un pied d'égalité avec les pays d'Europe occidentale, loin s'en faut. Comme l'a judicieusement remarqué Shawn Malley, The Illustrated London News publia une gravure du transbordement des grands taureaux de Nimroud, en route pour Londres, qui est très parlante à ce sujet : sur l'image, le majestueux vaisseaux arborant l'Union Jack domine une petite embarcation, celle des autochtones, qui symbolise en quelque sorte, de façon presque caricaturale, l'état rudimentaire des connaissances des descendants assyriens face à l'ingénierie britannique triomphante. Des livres de Layard, le journal retenait par ailleurs surtout le côté pittoresque, comme pour nourrir cette idée d'une supériorité culturelle de la Grande-Bretagne sur les civilisations proche-orientales anciennes et modernes. L'opinion était partagée : la région avait beau être remarquable pour son histoire, elle n'en demeurait pas moins, pour The British Review comme pour The Westminster Review, peuplée de « communautés à moitié barbares », héritières de ce que The Illustrated London News appelait dans un de ses suppléments de 1853 « ces monstrueuses anciennes monarchies » assyriennes61. Punch, en 1856, publiera un dessin très suggestif, qui détournait un dessin de Layard, avec une vision caricaturale aussi bien des anciens Assyriens et de leurs vestiges, affublés de visages grotesques, que des ouvriers locaux qui les avaient découverts, aux mines ahuries et à l'allure comique62. La manière de relater les fouilles sur les traces de l'Assyrie reflétait en un mot les convictions et l'imaginaire évolutionniste du moment, qui envisageaient le Proche-Orient de façon à la fois possessive et condescendante : The Illustrated London News parle d'ailleurs bel et bien de « trophées » pour désigner les vestiges rapportés par Layard au British Museum63 et, pour L'Illustration, en France, le patrimoine assyrien trouvait au Louvre « une habitation plus digne de lui64 ».

fig. 5

Fig. 5. : « Discovery of the Gigantic Head ». Austen Henry Layard, Nineveh and its remains, Londres, John Murray, 1849, face p. 66, « Courtesy of The University of California Library »

Fig. 6

Fig. 6. : « Punch at the Crystal Palace », Punch, 16 août 1856, p. 61-62.

Entre rapports de fouilles, chroniques illustrées et instrumentalisation, la redécouverte de l’Assyrie conserva en tout cas pendant plusieurs années une place régulière dans les colonnes des journaux français ou britanniques. La presse de l’époque, à ce titre, eut une influence importante dans la notoriété populaire de l’antiquité proche-orientale — ce qui n’était d’ailleurs pas évident à l’heure de l’esthétique néo-grecque et du Classic Revival. En marge des expositions et des ouvrages scientifiques, l’Assyrie acquit en quelque sorte sa visibilité auprès du grand public dans les colonnes des périodiques, elle y gagnait même une réelle existence (une sorte d’existence graphique, par les mots et les images) auprès d’un lectorat néophyte et peu familiers des salles d’exposition. C’est du moins ce dont s’enorgueillissait The Illustrated London News, en 1847, qui trouvait même là une explication suffisante à la longueur des articles qu’il réservait aux nouvelles collections assyriennes — avec, de la part du journal, un soupçon de malice si plaisant qu’il nous servira de conclusion :

Quand on pense que ces lignes ont pu être lues par beaucoup de personnes qui n’auront pas l’opportunité de voir les œuvres assyriennes originales dans les musées, nous sommes convaincus qu’aucune excuse ne nous sera réclamée pour avoir tant écrit à ce sujet65.

(Musée d'Orsay)

Notes

1 Voir Shawn Malley, From archaeology to spectacle in Victorian Britain: the case of Assyria, 1845-1854, Farnham, Ashgate, 2012, p. 74.

2 Zacharie Astruc, Le Salon intime : exposition au boulevard des Italiens, Paris, Poulet-Malassis et de Broisse, 1860, p. 56.

3 « Antiquités assyriennes », Magasin pittoresque, t. XX, juillet 1852, p. 241-244 (p. 244).

4 Pierre Albert, « Presse sous le Second Empire », dans Jean Tulard (éd.), Dictionnaire du Second Empire, Paris, Fayard, 1995, p. 1056. 

5 « Découvertes des Antiquités de Ninive à Mossoul », L'Illustration, samedi 27 juin 1846, p. 267-269.

6 Mogens Trolle Larsen, La Conquête de l'Assyrie, 1840-1860. Histoire d'une découverte archéologique, Paris, Hachette, 2001, p. 150.

7 Nous renvoyons ici à l’étude de Clayton Kindred, « Locating Gender, Distinguishing Other: Assyrian Art in the 1849 Lady’s Newspaper », 41st Annual Symposium on the Arts at the Cleveland Museum of Art, 23 octobre 2015.

8 « Reception of Nineveh Sculptures at British Museum », The Illustrated London News, 28 février 1852. Voir John Malcolm Russell, « Saga of the Nineveh marbles », Archaeology, Vol 51, n° 2, mars-avril 1998, p. 36-42 (p. 42).

9 Voir Andrew M. Stauffer, « Dante Gabriel Rossetti and the Burdens of Nineveh », Victorian Literature and Culture, Vol. 33, n° 2, 2005, p. 369-394 (en part. p. 371).

10 « The Nineveh Room at the British Museum », The Illustrated London News, 26 mars 1853, p. 226. Gravure en page de titre du journal.

11 Elisabeth Fontan, « Du musée assyrien au Grand Louvre », Dossiers d’archéologie, no 171, mai 1992, p. 80-82.

12 « … resembles, in general style Egyptian works of late age ». The Illustrated London News, no 665, samedi 28 janvier 1854, p. 77.

13 Nous renvoyons à Mirjam Brusius, « Le Tigre, le Louvre et l'échange de connaissances archéologiques visuelles entre la France et la Grande-Bretagne aux alentours de 1850 », Cahiers de l'École du Louvre, no 5, octobre 2014, p. 34-46 (voir p. 38-39).

14 Ibid., p. 44.

15 « Musée de Ninive », L'Illustration, 15 mai 1847, p. 168-170.

16 « ... le plus splendide exemple de mise en scène ». Cité par Henrietta MacCall, « Rediscovery and aftermath », dans Stephanie Dalley (éd.), The Legacy of Mesopotamia, Oxford University Press, 1998, p. 183-214 (p. 202).

17 The Evening Standard, lors de l’inauguration des Fine arts courts, comparait Owen Jones aux taureaux assyriens : « He was as cool and ferocious looking as one of the Nineveh Bull » (cité par J. R. Piggott, Palace of the People: The Crystal palace at Sydenham, 1854-1936, Londres, Hurst & Company, p. 53)

18 J. R. Piggott, Ibid., p. 68.

19 The Illustrated London News du 15 avril 1854 évoque notamment les « copies fidèles des taureaux et lions à tête humaine de Ninive » (« exact copies of the man-headed bulls and lions of Nineveh »). Ibid, p. 111.

20 Ibid., p. 77.

21 Maurice Bouchoir, « Georges Rochegrosse, Le jour du coiffeur dans l’armée assyrienne », Revue illustrée, 15 avril 1892, septième année, Vol. XIII, no 153, p. 295-297.

22 Shawn Malley, « Austen Henry Layard and the periodical press: middle eastern archaeology and the excavation of cultural identity in mid-nineteenth century Britain », Victorian Review, Vol. 22, no 2, 1996, p. 152-170 (voir p. 155).

23 Eugène Flandin envoya deux articles (« Voyage archéologique à Ninive ») à la Revue des deux mondes (no 10, 1845, p. 1081-1106, et no 11, 1845, p. 88-111).

24 J. R. Piggott, op. cit., p. 112.

25 Larsen, op. cit., p. 371-374.

26 « Musée de Ninive », L'Illustration, art. cité.

27 « Découvertes des Antiquités de Ninive à Mossoul », L'Illustration, art. cité, p. 267-269.

28 Ernest Lacan, « La mission de M. Place », La Lumière, 16 novembre 1853, p. 3. Cité par Frederick Bohrer, Photography and Archaeology, Londres, Reaktion books, 2011, p. 37.

29 1849, p. 310. Richard Pearson, The Victorians and the Ancient World: Archaeology and Classicism in Nineteenth-Century Culture, Cambridge Scholars Press, 2006, p. 49.

30 « Antiquités assyriennes », Magasin pittoresque, op.cit., p. 241.

31 The Illustrated London News, 18 juin 1853, p. 493-494.

32 « … thousands of holidays visitors to the British Museum: where one of the most novel attraction will be the spacious saloon [...] where in are deposited our newly-acquired sculptures from Nineveh » («… des milliers de visiteurs se pressent au British Museum, où la vaste salle des sculptures récemment arrivées de Ninive constituent l’attraction du moment ». « The Nineveh room at the British Museum », The Illustrated London News, 26 mars 1853, p. 226.

33 « Découvertes des Antiquités de Ninive à Mossoul », L'illustration, art. cité, p. 267-269 (p. 268).

34 Milman, « Nineveh and its Remains », Quarterly Review, décembre 1848, p. 84.

35 Andrea Korda, Printing and Painting the News in Victorian London: The Graphic and Social Realism, 1869-1891, Farnham, Ashgate, 2015, p. 77-78.

36 Steven W. Holloway, « Nineveh Sails for the New World: Assyria Envisioned by Nineteenth-Century America », Iraq, Vol. 66, 1, 2004, p. 243-256 (en part. p. 250).

37 New series, no 485, 16 avril 1853, p. 250-253.

38 Adrien de Longpérier, « Ninive et Khorsabad », extrait de la Revue archéologique du 15 juillet 1844, Revue archéologique – ou Recueil de documents et de mémoires relatifs à l'étude des monuments et à la philologie de l'Antiquité et du Moyen-Age, Paris, Leleux, 1844, p.4.

39 Leslie Alexis Marchand, The Athenaeum. A Mirror of Victorian Culture, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1941, p. 212-213.

40 « There have been any thousand inscriptions discovered [...] We may conceive the importance of the excavations to historical researches. It must occur to everybody, too, how invaluable they [are] to biblical illustration and the interpretation of the Prophecies ». « Foreign correspondence, Constantinople, Sept. 10, Mr. Layard's Excavations at Mosul », The Athenaeum, no 939, 10 octobre 1846, p. 1046-1047.

41 « …the illustration which they afford of passages in Holy Writ » («…l’illustration de certains passages des Saintes Écritures ». The Illustrated London News, 26 juillet 1847, p. 409-410. Cité par John Malcolm Russell, From Nineveh to New York. The Strange Story of the Assyrian Reliefs in the Metropolitan Museum and the Hidden Masterpieces at Canford School, New Haven, Yale University Press, 1997, p. 37.

42 « … now casting a light on the scenes of Old Testament history – now adding a fresh buttress to our faith » («… jetaient une lumière nouvelle sur les scènes de l'Ancien Testament et apportaient une pierre nouvelle à notre foi », North British Review, vol. XIX, mai-août 1853, p. 255-293 (citation p. 255).

43 « Incidental allusions by the historians and Prophets, to manners and customs seeming strange, are verified by the monuments now brought to light. It is demonstrated that the Bible gives a true picture of the ancient life of the world. The crumbling mounds of Mosul show the fulfillment of scripture prophecies relative to the ruins of Nineveh » (« Les monuments mis au jour éclairent aujourd’hui les allusions qui nous paraissaient étranges de certains historiens et des Prophètes. Il est majntenant prouvé que la Bible offre une image réaliste de la vie à cette époque. Et les amoncellements de ruines à Mossoul montrent que les prophéties concernant la chute de Ninive se sont bien réalisées »). « A day in Nineveh », The National Magazine, no 2, 1853, p. 247-252.

44 « Many illustrations casually referred to by the sacred writers, afford a triumphant argument favour of the authenticity of the Books, written while the children of Israel were in contact with the inhabitants of Assyria ». Cité par Shawn Malley, Layard and the periodical press, op.cit., p. 152-170 (p. 156).

45 [Layard's] « voice and that of the Bible are in unison » (Ibid., p. 157).

46 « Review of A Second Series of the Monuments of Nineveh », 1849, p. 858.

47 The Penny Magazine, no 5, juillet 1845, p. 264. Cité par John Malcolm Russell, From Nineveh to New York, op. cit., p. 39.

48 Brian Harrison, « Press and pressure group in modern Britain », dans Joanne Shattock et Michael Wolff, The Victorian Periodical Press: Samplings and Soundings, Leicester, Leicester University Press, 1982, p. 261-298 (p. 271).

49 « Antiquités assyriennes, premier article », Magasin pittoresque, 1848, p. 131-134.

50 « Découvertes des Antiquités de Ninive à Mossoul », L'Illustration, art. cité, p. 267-269 (p. 269).

51 « Musée de Ninive », L’Illustration, 15 mai 1847, art. cité.

52 « It must be matter of regret that Mr Layard was cut short in his discoveries by the exhaustion of the limits funds put at his disposal by the government [...] We take it upon to say that, eager as in our country are or the reduction of the public expenditure, few would grudge the few thousands required for such a purpose like this ». « Remains of Nineveh and its Remains, by Austen Henry Layard, Esq. », Chambers's Edinburgh Journal, no 265, 27 janvier 1849, p. 56-60.

53 « Parliament gave £50,000 to pay Lord Elgin for robbing the Parthenon, an enterprise in which his lordship incurred no risk but that of covering his own name with eternal opprobrium, for plundering what even the Goths and the Turks had spared; will it not give at least a quarter as much to unearth the precious remains of Assyria? ». F. Bowen, « Review of A.H. Layard, Nineveh and its Remains », North American Review, no 69, 1849, p. 110-142. See Holloway, no 36, p. 250.

54 Shawn Malley, Layard and the periodical press, art. cité, p. 154.

55« Fine Art Gossip », The Athenaeum, 28 février 1846, p. 229-230.

56 « The discoveries of M. Botta, at Khorsabad, are well known to the learned world. Those in which Mr. Layard is now engaged at Nimroud promise to be much more interesting and extensive. The mound is eight or ten times larger than which was excavated by the French ». Cité par The Athenaeum, 6 juin 1846, p. 583-584.

57 « Antiquités assyriennes », Magasin pittoresque, t. XX, juillet 1852, p. 241-244 (p. 241).

58 Voir Shawn Malley, Layard and the periodical press, art. cité, p. 159.

59 « We are tracing to their source the Civilization and Arts which were transmitted from Asia, through Greece and Italy, to the Western nations, and are now spreading beyond the Oceans ». Westminster and Foreign Quarterly review, 51, Review of Nineveh and Its Remains, 1849, p. 290-334.

60 Pearson, op. cit., p. 47.

61 « Those monstruous old monarchies » (« Rev. of Discoveries Among the Ruins of Nineveh and Babylon… », The Illustrated London News, Supplement, samedi 2 avril 1853, p. 257-258).

62 Voir Shawn Malley, From Achaeology to Spectacle, op. cit., p. 55.

63 The Illustrated London News. Voir Shawn Malley, Layard and the periodical press, art. cité, p. 160.

64 « Musée de Ninive », L'Illustration, 15 mai 1847, art. cité, p. 168.

65 « The Nimroud sculptures » : « When we consider that this description may have to meet the eyes of many who may never have an opportunity of seeing the originals, we are satisfied that no other apology will be requisite for so far extending this paper ». « The Nimroud sculptures », The Illustrated London News, 26 juin 1847.

Pour citer ce document

Yannick Le Pape, «Ninive à la une. La redécouverte de l’Assyrie dans les journaux français et britanniques : récit, révélations et récupération », Presse et patrimoine , sous la direction de Morgane Avellaneda, Lucien Derainne et Apolline Strèque Médias 19 [En ligne], Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/presse-et-patrimoine/ninive-la-une-la-redecouverte-de-lassyrie-dans-les-journaux-francais-et-britanniques-recit-revelations-et-recuperation