Au rythme des arrivées des paquebots : la viralité des nouvelles autour de la Guerre franco-prussienne à Rio de Janeiro
Table des matières
LÚCIA GRANJA
« La Guerre entre la France et la Prusse a été déclarée » : tel est le début de la lettre envoyée de Lisbonne le 19 juillet 1870, publiée dans la rubrique « Correspondência », que les lecteurs brésiliens du Jornal do Commercio lisaient le 3 août 1870, avec deux semaines de retard. Dans ce cadre transatlantique de circulation d’informations, cet article étudie les nouvelles de la Guerre franco-prussienne (1870-71) diffusées à Rio de Janeiro entre août et septembre 1870 (dans la période comprise par la nouvelle de la déclaration de guerre et la capitulation de Napoléon III à Sedan), afin de discuter la pratique de la viralité dans la presse brésilienne avant l’arrivée du câble télégraphique sous-marin dans le pays en 1873. On examinera dans ce texte : a) la viralité des nouvelles sur la politique européenne dans les Amériques à partir des quotidiens les plus importants de la capitale de l’Empire brésilien ; b) la formation d’une communauté de lecteurs brésiliens intégrée à la communication internationale, malgré le décalage temporel de la réception des informations entre les deux continents, à cause de la durée du voyage des paquebots dont les arrivées se produisaient tous les vingt-et-un/trente jours. Le corpus est composé de correspondances journalistiques venues d’Europe, ainsi que d’une mosaïque de textes inscrits dans la pratique du « copier-coller » issus des articles d’opinion de journaux étrangers. On analyse le contenu des nouvelles concernant la Guerre franco-prussienne et les modes de diffusion de celles-ci ; on cherche à comprendre le fond commun d’informations que les lecteurs brésiliens partageaient avec les lecteurs européens. L’hypothèse est que ceux-ci se trouvaient davantage devant des formes journalistiques encore plus fragmentées de dire le monde moderne que les européens.
Une communauté de lecteurs brésiliens intégrée à la communication internationale ?
Dans sa chronique du 11 février 1885 paru dans le quotidien O Paiz du Rio de Janeiro, l’écrivain et femme-journaliste Julia Lopes de Almeida a ajouté un ton ironique maternel aux commentaires par lesquels elle s'agace de la réimpression de ses textes par plusieurs périodiques des différentes « províncias », les régions brésiliennes sous l’Empire:
Je dois me plaindre à O Paiz d'un infanticide barbare ; c'est lui qui m'a donné les preuves du crime et c'est lui qui doit m'écouter. Alors, écoutez-moi :
Le 10 avril 1884, Jeudi-Saint, j'ai écrit pour la Gazeta de Campinas (…) une partie d'une collection que j'ai appelée « Iluminuras », un texte que j'ai nommée « Murmures ». Très bien. Le plus drôle dans cette affaire, c'est que mes petits articles, malgré leur petite taille, ont fait le tour du monde brésilien, ce qui est un régal ! Je les ai déjà lus plusieurs fois dans divers journaux de différentes provinces, mais à chaque fois, c'est une véritable surprise !
Pourquoi ça ?
Parce que les pauvres petits, petits dès le début, ont été transformés, diminués d'une manière très étrange !
La dernière fois que j'ai rencontré l'un d'entre eux, oh, mon Dieu ! Imaginez le chagrin qu'a dû ressentir la mère en voyant soudain son enfant chéri, qui, dans la force de l'âge, s'est retrouvé édenté et chauve, et vous aurez une idée de toute mon horreur ! D'ailleurs, mon petit garçon n'avait pas que des cheveux et des dents en moins, il est aussi boiteux, paralysé, bref estropié ! (O Paiz, 11/02/1885)
Comme on peut le constater, pour cette femme-journaliste en 1885, le problème de la réimpression de ses textes sans autorisation préalable n'était pas les republications elles-mêmes, mais leur mutilation. Un siècle et demi plus tard, du point de vue des études de la presse, on travaille à partir des observations liées au fait que cette femme, publiant dans un journal régional (la Gazette de Campinas), a vu ses textes largement repris partout ; en même temps, dans un pays qui avait déjà des dimensions continentales, soit par paquebot (sur la côte) soit porté sur le dos des bêtes de somme, ou même dans le maigre réseau ferroviaire existant, les quotidiens accomplissaient leurs fonctions de diffuseurs et de médiateurs vers le Brésil profond.
Une quinzaine d’années auparavant, dans le contexte transcontinental de circulation de l’information et avant l’arrivée du câble télégraphique sous-marin en 1873, les nouvelles de la Guerre Franco-Alemande (1870-1871) étaient diffusées par le Jornal do Commercio, le quotidien le plus important du Brésil à l’époque. En ayant comme objectif initial de discuter de la viralité des nouvelles de ce conflit dans la presse brésilienne, nous avons constaté que ses batailles, les avancées et les reculs, tous les faits qui ont conduit ou abouti à la guerre, ont suivi au Brésil, en l'absence des télégrammes, le rythme de l'arrivée des paquebots, qui livraient les nouvelles à Belém (au nord, dans la région amazonienne), à Recife (au nord-est) ou à Rio de Janeiro, à travers les journaux européens et nord-américains, ainsi que les valises de correspondance.
L'impatience avec laquelle les Brésiliens attendaient l'arrivée des nouvelles de cette guerre nous a été suggérée par le roman Quincas Borba, de Machado de Assis, le plus important écrivain-journaliste brésilien du XIXe siècle, un roman écrit en deux temps : publié avec des interruptions importantes dans la revue A Estação entre 1886 et 1891 (deux cent deux chapitres publiés pendant cinq ans dans une revue bimensuelle ; publié sous forme de livre, très modifié par rapport à la version en feuilleton, en 1891). Il ne s'agit pas ici de raconter en détail l'intrigue du roman, mais citons l'extrait le plus significatif pour la présente analyse :
Quelques mois passèrent, la guerre franco-prussienne arriva, et les crises de Rubião devinrent plus aiguës et moins espacées. Quand les valises d'Europe arrivaient tôt, Rubião quittait Botafogo, avant le déjeuner, et courait attendre les périodiques ; il achetait la Correspondance du Portugal, et la lisait au Café Carceller. Quelle que soit la nouvelle, il leur donnait le sentiment de la victoire. Il comptait les morts et les blessés, et trouvait toujours une large balance en sa faveur. La capitulation de Napoléon III fut pour lui la prise du roi Guillaume, la révolution du 4 septembre, un banquet bonapartiste1.
Rubião, le personnage en question, devient fou au fur et à la mesure où il a été exploité et s’appauvrit suite aux actions des « amis » capitalistes sans scrupules, alors que sa passion ardente pour Sofia, l’épouse de l’un de ces amis, n'a pas été satisfaite. Le dérèglement mental est représenté, dans le roman, comme une hallucination progressive dans laquelle il se croit Napoléon III, alors que Sofia est l'impératrice Eugénie. Dans ce contexte, l’extrait du roman nous montre que cet état de confusion mentale était alimenté par les nouvelles de la guerre. Mais quelles sont les significations que l'on peut tirer, pour l'étude de la presse, de cette relation entre les nouvelles d'un sujet poignant à l'étranger et la folie qui afflige un homme simple et niais ?
En réalité, d'après ce que l’on voit dans la presse de l'époque, les nouvelles arrivaient en grande quantité par des quotidiens étrangers ou des correspondants des périodiques brésiliens, mais, bien sûr, cela se faisait au rythme des paquebots. Pour reprendre la relation de Rubião avec ces quotidiens, il s'agit d'une excellente représentation de l'un des effets que le flot de nouvelles sur un sujet aussi prenant, entrecoupé de plusieurs jours de silence sur ce même sujet — entre 12-15 jours entre l’arrivée des différents paquebots des diverses lignes maritimes — pouvait laisser : une compréhension peu claire, partielle ou même très confuse des récits et des nouvelles, notamment parce que, soit dans le Jornal do Commercio soit dans d’autres quotidiens parus à Rio de Janeiro à la même époque, la guerre s'est faite par le biais des différents rubriques de « correspondance de l'étranger », plutôt des récits que de la reproduction virale, présentés au public de différentes manières, comme on le verra.
Venant de Lisbonne et daté du 19 juillet 1870, le texte de la « correspondance » qui intègre la rubrique « Étranger », publié dans le numéro 212 du Journal do Commercio (3 août 1870), présente une liste d’extraits traduits de ce que publiaient plusieurs quotidiens français, mais sans médiation d'opinion. C’était d’ailleurs ce jour-là que l'on confirmait que la « guerre entre la Prusse et la France avait été déclarée », à tout le moins dans le Jornal do Commercio :
Nous commençons par les extraits des quotidiens de Paris, véritable défoulement de haines anciennes, série d'excitations belliqueuses (...) contre la puissance qui osait égaler la France en armée, en ressources, en illustration, en améliorations, en civilisation...
Le Cabinet des Tuileries (dit La Presse) voulait sortir des sentiers tortueux et regarder la question de haut, pour se débarrasser des intrigues sans fin qui ne cessaient à un moment que pour renaître à un autre. Nous voulions mettre un terme à ces aspirations presque indéfinies qui ne tendent pas à exercer une sorte de prépondérance européenne, sinon à assurer la sujétion immédiate de l'Allemagne. (Jornal do Commercio, 3/08/1870)
Si, à partir de la médiation du correspondant au Portugal, on peut prendre connaissance de ce qu'expose La Presse, les opinions d’autres quotidiens français proviennent également, dans le même article, du Pays, de La Liberté, de La France, du Moniteur Universel, du Constitutionnel, du Journal des débats, du Journal de Paris et du Siècle et ainsi de suite, véritable mosaïque de citations dont les idées n’expriment pas clairement l'analyse ou l'opinion du correspondant. De cela, les maladroites interprétations de Rubião, pour qui la capitulation de Napoléon était la prise du roi Guillaume, lesquelles nous montrent que Rubião, étant un grand admirateur de la France et de Napoléon, il suivra, précisément, la correspondance du Portugal, qui, en général, soutient, ou, au moins, essaie de comprendre, la position française par rapport à celle de l'ensemble des États germaniques ; pour le public, la composition de la rubrique « Étranger » à partir de cette mosaïque d’opinions qui sont plutôt à l'unisson dans les quotidiens français est une manière de rendre difficile l'analyse des faits. En outre, c’était un moyen de ne pas expliquer ce qu’on ne pouvait pas encore bien comprendre à l'époque.
Ainsi, si l’on cherche à mieux connaître le fonds commun d’informations que les lecteurs brésiliens partageaient avec les lecteurs européens, on constate que les lecteurs brésiliens se trouvaient devant des formes journalistiques encore plus fragmentées de dire le monde moderne que les lecteurs européens ou de l’Atlantique du Nord, qui furent plus tôt interconnectés par des câbles sous-marins.
La viralité des nouvelles sur la politique européenne dans les quotidiens les plus importants de la capitale de l’Empire brésilien
Bien que la correspondance en provenance du Portugal soit majoritairement favorable à la cause française, ce soutien ne peut pas être généralisé par le critère de la "nationalité" de la correspondance européenne, comme le montre la correspondance envoyée depuis le Portugal (O Porto le 11 août 1870), publiée dans le numéro 243 du Jornal do Commercio, soit le 3 septembre 1871 :
À l'étranger, le formidable écho de la guerre menace de modifier violemment la carte géographique de l'Europe et le destin de la nation.
Malgré la gravité de la situation à l'intérieur, ce qui se passe à l'extérieur est de nature à terrifier ceux qui savent mesurer l'ampleur des événements qui se succèdent avec une précipitation vertigineuse (...) toutes les attentions sont tournées vers le combat entre l'aigle français et l'aigle noir de Prusse.
L'anxiété domine tous les esprits car elle se joue aussi au nord du Portugal dans cette lutte sanglante (...)
Les revers de l'armée française, dont personne ne s'attendait à ce qu'ils soient tels et de cette importance, ont changé l'instinct du danger et commencent à modifier profondément le sentiment populaire (...).
Le triomphe continu de la Prusse fera surgir la République sur les ruines de l'Empire ; l'exemple et la contagion produiront à Madrid leurs résultats, amenant le gouvernement espagnol à proclamer la république centralisatrice et autoritaire ; avec elle viendra l'unité ibérique ou bien un prince prussien sur le trône d'Espagne, et avec lui l'annexion forcée du Portugal.
Chacun comprend que notre destin se joue aussi dans la guerre commencée sur les rives du Rhin. (Jornal do Commercio, 3/09/1870)
Le soutien portugais à la cause française devient plus clair car à cause de l'instabilité politique du pays à l'époque, le vieux fantôme de l'annexion du Portugal à l'Espagne s'est matérialisé face soit à une république autoritaire soit à la puissance d'un monarque prussien sur le trône d’Espagne.
Quant à la "viralité" des rubriques qui portent des nouvelles de la Guerre, la correspondance de Londres se fait par le biais de la traduction d'un article du Times, "The theatre of war", envoyé de Londres le 23 juillet 1870 et publié dans la 227e édition du Jornal do Commercio, le 18 août 1870. Il manifeste une opinion clairement exprimée, très défavorable à toute action ou motivation française :
on ne peut pas non plus prouver que le roi de Prusse, permettant individuellement au prince Hohensollern d'accepter l'offre, avait dicté l'hostilité à la France par le désir de l'humilier (...) mais en admettant qu'il ait éveillé les susceptibilités de la France, elles ont dû cesser depuis que la demande a été retirée. (Jornal do Commercio, 18/08/1870)
Enfin, dans la correspondance du 23 de juillet de New York 1870, publiée par le Jornal do Commercio un mois après le 23 aout 1870, on trouve un long article d'opinion qui, bien qu'il ne cite pas la source, est manifestement une traduction :
Quiconque a suivi les événements de l'Europe depuis quatre ans ne peut s'étonner de la guerre dans laquelle sont engagées aujourd'hui les deux plus formidables puissances militaires du monde (...) le prétexte futile avec lequel Napoléon va submerger dans le sang deux grands peuples, voilà ce qui a provoqué la plus stupéfiante surprise, et non la guerre elle-même. Pendant de nombreux siècles, la race allemande a été à l'avant-garde de la civilisation du monde dans les domaines de la science, de la culture et des arts, mais elle est restée très en retard sur le plan politique.
La France parle beaucoup d'agrandissement et se plaint qu'il ne vient que de l'ambition de son monarque. La croissance d'une nation dépend de beaucoup de causes plus importantes dans ce siècle que les passions de ses gouvernements. Ce qui a fait de la Prusse une nation de premier ordre, ce n'est pas seulement l'armée, mais, comme je l'ai dit, l'illustration de son propre peuple et sa prospérité commerciale.
Là où Napoléon dépensait son argent pour les vanités de Paris, Bismarck l'employait à abolir les impôts (...) et enfin il réussit à établir le libre-échange entre tous les peuples de langue allemande (...). (Jornal do Commercio, 23/08/1870)
Dans la suite, l’article critique sévèrement la politique étrangère française et son action au Mexique, tout en faisant l'éloge de la politique "pangermanique" de Bismarck. Clairement opposé aux positions et à la politique étrangère de la France, il est l'un de ceux qui, venu de la presse anglophone, adoptent une position claire et pro-allemande. Aux yeux des lecteurs brésiliens, cette position clairement assumée n'est possible que parce que l'article a été traduit, bien qu'avec un mois de retard, et la viralité coïncide avec le fait que le principal quotidien brésilien de l'époque n'avait pas de correspondants à Londres et à New York.
En guise de conclusion
La première nouvelle de la capitulation de Napoléon à Sedan nous amène à notre conclusion. Le Jornal do Commercio du 23 septembre 1870 annonce l'arrivée du paquebot anglais "Caldeira", de la ligne du Pacifique, qui était parti de Liverpool, passant par Bordeaux et par Lisbonne, et apportant les journaux de cette dernière ville, qui annoncent « les nouvelles très importantes de la capitulation de l'armée du maréchal Mac-Mahon et de la capture de l'empereur, ou ex-empereur, Napoléon, sont confirmées ; on annonce aussi aujourd'hui la capitulation de Metz ». Plusieurs télégrammes de confirmation y sont cités et l’on voit que les nouvelles, dans l’Europe ou dans l’axe Europe et Amérique du Nord, ont d'abord voyagé au moyen de codes et de signaux électriques ; ensuite, vers le Sud, elles regagnaient le support papier au fur et à mesure que ces télégrammes étaient republiés dans les quotidiens européens et repris par les brésiliens à partir de cette version imprimée. La viralité elle-même se faisait par la pratique de la réimpression d’articles traduits, soumise à l'espace-temps de la traversée. En conséquence, on avait, au sud de l'Équateur, un schéma de diffusion de l'information composé par deux temporalités confondues : celle du télégraphe réimprimé soumise elle-même à celle du Paquebot.
Comme conséquence de cette opération, on constate, malgré les décalages, la formation des communautés de lecteurs sur des zones géographiques étendues. Cependant, l'analyse de la presse quotidienne de Rio de Janeiro pendant la période couverte par ce texte (entre les nouvelles du début de la guerre et les conséquences de la bataille de Sedan, soit le 3 aout et le 23 septembre 1870) amènent à l’association, sans équivoque, que la reprise de la presse anglophone par la traduction d'articles d'opinion, l’emportent presque toujours avec une vision négative des actions de la France. En même temps, la presse des langues néo-latines, en particulier de la France et du Portugal, a fait connaître aux lecteurs brésiliens les sympathies pour la cause française, à travers les correspondants de ces pays et de la mosaïque d'informations copiées-collées de différentes sources périodiques. Toujours cités entre guillemets, on ne peut nier leur caractère viral, malgré l'absence du câble télégraphique sous-marin transatlantique au Brésil à cette époque. Cependant, la médiation de ces correspondants face à un univers d'informations difficiles à hiérarchiser renvoie à une appréhension restreinte, voire confuse, des scènes et des coulisses du théâtre de la guerre.
Grâce au copier-coller de la presse, un torrent d'informations a atteint le public des lecteurs, figuré, par exemple, par l’ignare Rubião, comme le décrit le narrateur du Quincas Borba. De manière espacée, sous le rythme des paquebots, le volume des nouvelles voyageuses était important et parfois mal organisé. Aux lecteurs dont les possibilités d'analyse étaient plus rares, "quelle que soit la nouvelle, elle leur a donné le sentiment de la victoire". Si le copier-coller de la presse recréait un monde difficile à appréhender, pour clore avec l'allusion à une autre image crée par Machado de Assis, les illusions ne coulaient pas.
Notes
1 Machado de Assis, Quincas Borba, Rio de Janeiro, B. L. Garnier, Livreiro-Editor, 1891, p. 347, notre traduction.