Il avait le droit de vivre (À tout cœur, no 1, 1945, p. 10-13)
Table des matières
SHEILA GAUDREAU et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
Personnages
Gilberte est à la fois la narratrice et le personnage principal du récit. Au début des événements racontés, elle a 40 ans, mais affirme avoir l’air plus jeune.
Patrice est l’amant de Gilberte. Courageux et patriote, il est de quinze ans son cadet.
Mireille est une jolie jeune femme. Elle devient l’amoureuse de Patrice à la fin du récit.
Présentation
Gilberte et Patrice filent le parfait amour jusqu’à ce qu’éclate la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle Patrice est mobilisé pour le service militaire. Gilberte propose à son jeune amoureux de le cacher pour le dérober à ses obligations, mais celui-ci refuse : il tient à servir bravement sa patrie aux côtés de ses compatriotes.
Bientôt, l’Allemagne nazie envahit Paris. Patrice est capturé par des soldats allemands, mais il réussit à leur échapper et rejoint Gilberte à Paris. Les deux amoureux savourent pendant quelques jours un bonheur clandestin. Toutefois, Patrice se torture à l’idée qu’il profite lâchement de son bonheur pendant que ses compatriotes y renoncent. Guidé par son sens du devoir, Patrice décide donc de s’arracher aux bras de Gilberte pour joindre la Résistance. Gilberte tente d’abord de le retenir, mais lorsqu’elle voit la volonté inébranlable de son amoureux, elle décide à son tour de rejoindre la Résistance.
Le couple tente donc de fuir vers l’Algérie dans l’espoir de rejoindre un groupe de Résistants ; or, ils sont interceptés par des Allemands en cours de route. Gilberte parvient à leur échapper, mais Patrice est fait prisonnier. Au cours des mois qui suivent, la pauvre femme perd espoir de jamais retrouver son bien-aimé. Elle devient l’ombre d’elle-même et perd la fraîcheur de sa jeunesse, découvrant ses premiers cheveux blancs et ses premières rides.
Néanmoins, contre toute attente, Gilberte retrouve un jour Patrice dans un centre d’accueil pour soldats blessés. Sous ses soins, le jeune homme se rétablit et en vient à regagner l’éclat de sa jeunesse. Cependant, plutôt que de retrouver sa passion pour Gilberte, il tombe amoureux de leur voisine Mireille, une femme « jeune » et « gaie ». Dans un ultime acte d’abnégation, Gilberte choisir de rompre avec son jeune amoureux pour le laisser libre de bâtir une nouvelle vie avec Mireille. Elle ressent alors « la joie du sacrifice librement consenti » (p. 12).
Dans un encadré, sur la première page, le dilemme moral auquel Gilberte sera confrontée est énoncé d’emblée : « Quelle route prendre ? Celle du bonheur ou celle du devoir ? » À l’issue du récit, Gilberte choisit la route du devoir. Cette valeur est ainsi hautement valorisée par cette histoire, d’abord par l’exemple de Patrice, qui refuse de déserter alors même qu’il en a l’occasion et que Gilberte l’y incite, puis par l’exemple de Gilberte, qui renonce à Patrice par abnégation. Du même souffle, la jeunesse est dépeinte comme désirable et le vieillissement (de la femme, en particulier), comme indésirable et gênant. Ce récit représente bien la façon dont les « histoires vraies » font généralement triompher le principe de réalité, incarné ici par le patriotisme, le devoir et le sacrifice, sur la pleine réalisation du rêve sentimental.
Il avait le droit de vivre

Dans un médaillon en cœur : Il arrive qu’au croisement du chemin le cœur hésite et tremble. Quelle route prendre ? Celle du bonheur ou celle du devoir ?
Qui a parlé de la mélancolie des années ? Pour moi, les jours ne fuyaient pas avec des frissons de feuilles mortes mais s’offraient comme autant de fleurs tendrement épanouies, exquisement parfumées, fleurs que j’effeuillais avec la certitude que le bouquet du lendemain serait encore plus beau.
Le miroir où, chaque matin, se reflétait mon visage semblait la copie de certain portrait exécuté par un peintre amoureux il y avait... au fait, faut-il le dire ? Quand je me surprenais à dénombrer mes années, j’éclatais de rire :
— Quarante ans ! Ah ! ah !
Oui je riais d’être seule à connaître le secret de mon âge, de duper tant de femmes qui cherchaient vainement sur mes traits la menace d’une première ride. Je riais, surtout, lorsque des jeunes filles semblaient redouter qu’une comparaison ne fût pas à leur avantage.
Sans doute leur crainte se justifiait-elle puisque Patrice, dont toutes voulaient troubler le regard et fixer les sentiments, portait uniquement mon image au fond de ses yeux et de son cœur.
Patrice ! Fin, musclé, il avait la blondeur dorée des fils de la mer, l’audace touchante des timides et les maladresses émouvantes d’un homme tout neuf devant l’amour. Si je ne fus pas sa première aventure, je fus, assurément, son premier amour, sa première victoire.
Victoire facile. En dépit des quinze années qui nous séparaient, je ne résistai pas un instant au vertige délicieux qui m’entraînait vers lui avec ses promesses de renouveau.
Folie, aurait crié la logique. Comme si le cœur pouvait épiloguer avec cette raisonneuse. Lavée de tous souvenirs, j’oubliais que j’avais aimé avant d’adorer Patrice. Sa jeunesse ardente me pénétrait par tous les pores de la peau et, comme un rayon de soleil me ramenait vers le printemps.
Si dans cette union totale de la chair et des sentiments je retrouvais les éblouissements de l’adolescence, Patrice, en revanche, s’appuyait sur mon expérience comme sur une force virile.
— Gilberte, tu es ma vie, disait-il, tant je devenais pour lui une nécessité de tous les instants.
Sa vie ! La mienne ! Le passé se confondait avec le présent. J’avais l’intuition d’avoir attendu Patrice avant de le connaître et notre songe éblouissant illuminait l’avenir.
C’était sur une route de rêve que nous emportait l’automobile en cette fin d’août 1939. Après avoir goûté le charme d’un Paris désert, aux fenêtres discrètement fermées, aux rues où nous nous sentions seuls, un isolement plus charmant encore nous attendait sur une plage de la Manche.
Trop penchés sur nous-mêmes, ni Patrice ni moi n’entendions les propos inquiétants qui s’échappaient entre les passants, nous ne lisions pas les journaux en dépit de leurs titres énormes et ne voyions pas les regards angoissés ou durcis qui se tournaient vers l’Est.
Sans souci de l’animation inusitée des petites villes, sans chercher à connaître la raison de ces groupes d’hommes qui gesticulaient sur les trottoirs, nous allions heureux de nous sentir épaule contre épaule.
Soudain, dans une rue étroite, la manœuvre d’un camion militaire contraignit à freiner puis à faire halte. Et là, devant nous, sur un mur gris, se détachait, toute pâle, une affiche que je parcourus d’abord distraitement, puis avec une angoisse grandissante : « Rappel immédiat... »
J’eus un cri :
— Patrice !
J’aurais voulu lui faire un bandeau vivant de mes mains, l’empêcher de déchiffrer à son tour l’ordre de mobilisation. Il se tourna vers moi et, au bouleversement de ses traits, je compris que lui aussi venait de lire.
— Qu’allons-nous faire ? balbutiai-je.
La voix grave, il répliqua :
— C’est mon numéro de fascicule, il n’y a plus qu’à regagner Paris à toute vitesse.
Les mots s’étranglaient dans ma gorge tandis que je répondais :
— Tu ne vas pas partir... m’abandonner ?
Patrice baissa la tête :
— Ma chérie, il le faut...
Ses mains se crispèrent sur le volant, et, lentement, il braqua. Peu après, nous reprenions en sens inverse, hélas ! notre route heureuse.
Il va partir… Partir... Le mot terrible, je le murmurais tantôt comme une prière plaintive, tantôt avec un accent de rage. On allait me le prendre, l’arracher à ma tendresse. De quel droit ? Il était à moi, uniquement à moi. Non, non, je ne le laisserais1 à personne.
En mon esprit en débandade, se précisait une pensée : le cacher, oui le cacher dans quelque contrée sauvage où, loin des horreurs de la guerre, nous connaîtrions la douceur enivrante de beaux jours sans menace.
Au risque de provoquer une embardée, je posai la main sur le bras nerveux de Patrice :
— Écoute... J’ai des amis en Bretagne... Un domaine isolé... Ce sont des gens sûrs, dévoués, ils t’accueilleraient certainement... Partons là-bas... Comment pourrait-on t’y retrouver, qui sait même si on te chercherait...
Il me considéra avec une douloureuse surprise comme si, tout à coup, il s’apercevait que j’étais son aînée :
— Gilberte, tu sais bien que c’est impossible... D’ailleurs, tu aurais honte de moi, tu me mépriserais.
Et avec dans la voix un accent de volonté qu’on sentait inébranlable :
— Je ne veux pas être un lâche.
Sur la route aux arbres échevelés, je me sentis emportée vers notre affreux destin. Les cailloux rebondissaient parfois contre le pare-brise, les maisons semblaient se disloquer. La course vertigineuse cessa enfin ; hélas, les premiers immeubles de la capitale nous cernaient.
— Sois courageuse, répétait Patrice tandis que, sans force pour l’aider, je le voyais se préparer hâtivement.
La fermeté nouvelle qui durcissait son visage et le rendait plus mâle me contraignit à mater ma douleur de femme. M’ensanglantant les lèvres pour retenir mes cris, j’ai dû ouvrir les bras qui tentaient de retenir Patrice... J’ai dû m’arracher de cette poitrine chaude contre laquelle je me pressais. Comment ne suis-je pas morte en entendant la porte se refermer derrière lui et son pas décroître dans l’escalier ?
Ah ! quel nom donner à ce désespoir qu’engendre la séparation ? Il semble que le corps se vide de sa chaleur et de son sang, que la pensée s’arrête, que tout ce qui s’appelle la vie ne soit plus qu’un prélude à la mort !
Dans la pénombre, j’attendis...
Après ? Je ne sais plus ! Ai-je vécu ? Je me levais, je me couchais comme une automate, passant de longues journées à guetter le courrier, à épier la rue derrière ma fenêtre. Un battement de cœur m’oppressait chaque fois qu’une silhouette militaire passait sur le trottoir.
Mes amis s’étonnaient, s’inquiétaient. Ma porte restait close pour eux et si je décrochais le téléphone lorsque la sonnerie retentissait, c’était avec le fol espoir d’entendre la voix chérie.
Enfin, Patrice vint en permission. Il demeura quelques jours auprès de moi et cependant je crus le revoir à peine une heure car sa trop courte présence ne fit que rendre plus vive et plus saignante la blessure que je portais en moi.
— Je suis enfermé, et bien enfermé, dans la ligne Maginot, me dit-il rieur, tu n’as pas à être jalouse.
Jalouse ? Ah ! non, je ne songeais point à l’être, je le sentais totalement, complètement mien. Mais cette éblouissante certitude ne faisait qu’aviver mes regrets de la séparation inévitable. Ne perdions-nous pas des heures merveilleuses qui, pour moi, comptaient doubles ?
Hélas il repartit... Et les heures lourdes, douloureuses de la séparation recommencèrent leur ronde monotone.
Et puis ce fut juin 1940.
— Les Allemands approchent... Ils sont à cinquante... à trente... à vingt kilomètres de Paris, se confiait-on... Il faut fuir, aucune maison ne restera debout.
La radio clamait de sinistres nouvelles.
Quitter Paris où je vivais entourée des souvenirs de mon amour ? Partout ailleurs, l’existence me semblait impossible, insupportable.
D’heure en heure, des voix de plus en plus pressantes me suppliaient :
— Venez avec nous... C’est folie de rester.
Sur l’asphalte retentissait le pas de ceux qui fuyaient, encombrés de tristes colis et traînant des enfants déjà las, le halètement des voitures poussives d’être trop lourdement chargées.
Je regardais, comme un film poignant, hallucinant, cette longue file de femmes, de malades, de vieillards que la panique arrachait de leur foyer et précipitait vers l’inconnu, ces véhicules caparaçonnés de matelas qui rappelaient l’insécurité de notre ciel. Et cette souffrance immense, révoltante, rendait la mienne plus déchirante.
Puis ce fut le grand silence d’une ville déserte, d’une ville morte.
Alors une terreur d’abord sourde m’envahit comme une marée, une terreur toute pareille à celle de l’être qu’on abandonne devant un danger imprécis.
— J’ai peur... J’ai peur... Je veux partir aussi.
Je me précipitai sur ma valise, y entassai maladroitement des objets inutiles. Mais parce que mon regard s’était arrêté sur la photographie de Patrice, de Patrice qui me souriait avec la belle confiance de sa jeunesse, je repoussai la valise ouverte en murmurant :
— Et s’il revient... s’il revient... il faut que je l’attende ici...
Un inconscient besoin de protection me fit fermer tous les volets de l’appartement et pousser le verrou de la porte. Blottie dans la pénombre comme une bête malade dans sa tanière, j’attendis...
Des bruits indéfinis : piétinements de bottes, cliquetis d’armes, roulements de canons, ordres gutturaux secouèrent péniblement la rue de sa torpeur.
Quand je rouvris mes fenêtres, des uniformes verts souillaient les trottoirs et, le long des façades hostiles, des mausers étaient disposés en faisceaux.
Les Allemands étaient chez nous ! chez nous ! dans notre capitale !
— Paris Geffalen... Paris Besetztes...
Paris tombé, Paris occupé, semblait crier chacune des bouches teutonnes que découvrait le casque de métal.
À cette douleur que nous avons tous portée en nous se mêlait l’angoisse torturante de l’amoureuse :
— Eux ici ! Et où se réfugier Patrice ? Qu’est-il devenu ? La ligne Maginot, cette armure de béton qu’il disait invincible n’est-elle pas devenue son tombeau ?
Interminables, les semaines passèrent. Bien que calfeutrée chez moi, les nouvelles du dehors perçaient pourtant mes murs et quelles nouvelles !
Les Allemands ont fait des centaines… de milliers de prisonniers…
Un voisin qui était passé dans les environs de Châteaudun en regagnant Paris racontait :
— J’ai vu un camp où nos hommes parqués restaient accrochés derrière des grillages comme des bêtes affamées... J’en ai rencontré d’autres allant vers je ne sais quelle destination. Ils étaient affalés sur la place d’un village et leurs géôliers écartaient à coups de crosses les femmes qui voulaient leur donner à manger.
Patrice subissait-il pareil sort ? Lorsqu’un rare sommeil m’abattait, je le voyais tombé au coin d’une route, m’appelant, me tendant les bras.
Cependant, un espoir tenace renaissait parfois en moi :
— Il vit... Il faut qu’il vive.
Un après-midi, alors qu’anéantie et désœuvrée, je ne comptais même plus les heures, un coup de sonnette me fit bondir jusqu’à la porte et bousculer la femme de chambre pour ouvrir moi-même.
Mon cœur ne m’avait pas trompé : c’était lui, mon bien-aimé, mon Patrice !
Patrice ! Comment ai-je eu la force de me tenir debout alors la surprise et l’émotion faisaient trembler mes jambes, mes bras, mon corps ?
Patrice ! J’étais dans ses bras. Il me serrait si follement, éperdument, riant et pleurant tout à la fois. Cette minute du revoir fut si bouleversante que pour la première fois j’eus la sensation d’être dépouillée de mon corps et de monter, délivrée de toute attache terrestre, jusqu’au paradis de la joie pure. Divines minutes...
Bientôt je m’arrachais à cette étreinte et je regardais mon Patrice.
Un invraisemblable vêtement civil flottait autour de lui, une barbe de plusieurs jours mangeait son visage. Ai-je eu conscience qu’il portait sur lui l’odeur d’un trimardeur, que son poil dur me meurtrissait l’épiderme ? Éperdue, haletante, ivre de bonheur, je le serrai à nouveau éperdument contre moi :
— Toi ! toi enfin !
Mais ce n’était pas un homme libre, tranquille, qui arrivait chez moi, il me dit :
— J’ai fui tandis que les boches nous remontaient en Allemagne. À trois, nous nous sommes glissés dans un fossé à la faveur d’une halte tandis que la sentinelle nous tournait le dos... Il y a eu un coup de feu... Nous sommes seulement repartis deux... Un brave homme m’a donné ces hardes et je suis revenu à pied, sans dormir, sans presque m’arrêter... Maintenant, il faut que j’essaie de ne plus retomber dans leurs pattes.
— Mon petit, je serai là pour te protéger, pour te défendre. Tu resteras ici... Je te cacherai...
Il tourna vers moi un regard nouveau où brillait une flamme inconnue et ne me répondit pas.
Oserai-je le dire ? Alors que tant de femmes pleuraient un absent, j’ai connu à ce moment-là des heures enivrantes. Les angoisses passées avaient exaspéré notre passion. Les jours, les nuits suffisaient à peine pour l’assouvir.
— Tu es ma vie, disais-je à Patrice, retrouvant les mots qu’il employait autrefois.
Lui demeurait silencieux, pensif, ruminant je ne savais quels projets où je n’avais pas ma part.
Je ne veux plus rester seule à pleurer
Avec la brutalité des timides, il m’avoua enfin son tourment secret :
— Vois-tu, ma Gilberte, je ne peux plus rester ainsi inactif, heureux, quand notre pays étouffe et subit toutes les humiliations, toutes les souffrances.
Je le regardai, interdite, sans bien le comprendre, comme s’il parlait une langue inconnue.
Cependant, avec une véhémence qui voulait être persuasive, convaincante, il me livrait le fond de sa pensée :
— La bataille n’est pas finie, tout n’est pas perdu. Beaucoup d’hommes ont gagné l’Angleterre pour se rallier au général de Gaulle. Je sais qu’en Algérie se prépare une formation combattante, je veux m’y joindre, retrouver mes camarades... À quoi me servirait cette liberté reconquise si je ne l’utilisais pour la France ?
J’eus l’impression qu’un coup m’atteignait en pleine poitrine et, titubante, je m’écroulai dans les bras de Patrice :
— C’est pour moi, pour nous que tu es libre... J’ai subi ma part de souffrance, tu as donné ta part de courage... Nous avons le droit de penser à nous.
Il secouait négativement la tête et, bien que m’attirant tendrement, je sentis en lui l’implacable volonté de l’homme que rien ne peut détourner du but qu’il s’est fixé.
Je tentai d’éteindre cette ardeur brûlante à laquelle, hélas, j’étais étrangère, de parler d’amour alors qu’il parlait de devoir. Enfin, m’efforçant d’être calme, je remarquai, pensant trouver ses arguments :
— Aller en Algérie, facile à dire, mon Patrice, mais on doit se heurter à des difficultés insurmontables.
Il m’arrêta d’un geste :
— D’autres ont réussi : pourquoi aurais-je moins de chance ? Ce qu’il importe, c’est de passer en zone libre. Là-bas, je sais où se trouvent les organismes secrets qui se chargeront de me transporter de l’autre côté de la Méditerranée... Franchir la ligne de démarcation n’est pas tellement compliqué si j’en juge par tous ceux qui le font fréquemment... Ah ! Gilberte, pense donc, remettre mon uniforme, libérer la France, venger les coups de bottes que j’ai reçus, les camarades qui sont tombés en se croyant vaincus ! Nos pensées et nos cœurs sont trop pareils pour que tu ne me comprennes pas.
Je luttai cependant plusieurs jours bien que sentant, avec une terreur grandissante, que Patrice m’échappait, que s’usait le lien qui nous unissait si totalement.
Dès lors, tout me parut préférable au sourd malentendu qui s’insinuait entre nous et menaçait de nous séparer. Pourtant, je ne cachai pas mes larmes lorsque, certain soir, me sentant vaincue, je murmurai entre deux baisers qui n’avaient plus assez de force pour le retenir :
— Patrice, je ne veux pas t’empêcher de faire ton devoir, tu finirais par ne plus m’aimer. Mais vois-tu, je suis sans courage pour te quitter à nouveau, pour rester seule à pleurer, à trembler. Si tu veux courir des risques et des dangers, nous les partagerons. Je passerai avec toi en zone libre…
Il eut un cri de reconnaissance qui, durant un instant, un instant bien court, me récompensa :
— Gilberte, je te retrouve enfin... Je savais bien que tu étais digne de mon amour.
J’eus envie de lui crier :
— Regarde-moi, je ne suis plus jeune et les épreuves me feront vieillir plus vite. Mais parce qu’en faisant nos préparatifs, il me traitait avec cette camaraderie qu’on accorde aux femmes de son âge je n’eus pas le courage de lui rappeler le nombre d’années qui nous séparaient. Et nous ne songeâmes plus qu’à notre proche départ.
Pourquoi m’a-t-on forcée à vivre !
Rappelez vos souvenirs vous qui, pour retrouver un être cher ou chargées2 d’une mission secrète, avez franchi la ligne de démarcation, cette barrière qui coupait la France en deux, comme un coup de couteau sanglant.
Bien qu’il fasse grand jour, j’avais l’impression d’aller à tâtons dans les étroits sentiers de ce petit bois inconnu.
Nous devions étouffer le bruit de nos pas, garder le silence. L’homme qui nous servait de guide marchait à quelques mètres devant nous :
— Si je me mets à siffler, avait-il dit, ce sera signe que j’apercevrai une patrouille. Alors cachez-vous.
Se cacher ? Nous avancions entre les haies d’épines. Je marchais la première ayant ainsi l’impression de protéger la poitrine de Patrice, mais avec l’angoisse lancinante qu’il pourrait être assailli par derrière.
Soudain, des branches craquèrent, le guide — quelle ironie du sort — fit entendre l’air « Tout va très bien » et des uniformes verts nous cernèrent de toutes parts.
L’homme prit la fuite : que pouvait-il tenter pour nous ? Quant à moi, perdant la tête, je me jetai sur Patrice et l’entraînai vers les taillis avec l’espoir illusoire d’y disparaître avec lui.
Derrière nous, un premier, puis un second coup de feu miaulèrent, mes oreilles s’emplirent du bourdonnement mortel des balles. Je fis un saut pour me coller contre la cible vivante que je m’étais juré de protéger mais une douleur fulgurante, imprécise, me fit ployer les genoux et je tombai au milieu d’un buisson qui m’enveloppa d’un manteau d’épines.
Je voulus appeler Patrice, ma bouche s’ouvrit avec difficulté, seule une plainte s’échappa de mes lèvres et j’eus l’impression de sombrer dans un gouffre de sang et de feu.
Combien de temps suis-je restée inanimée ? Des heures peut-être. Quand je repris conscience, le calme sylvestre m’environnait et je crois bien que, très haut, insensible, un oiseau chantait.
Faisant effort pour me dresser bien que chaque mouvement me causât une douleur aiguë et rendit plus agressives les épines qui labouraient ma chair, je regardai autour de moi, mordue par l’angoisse : j’étais seule et tout était silence.
— Patrice ! Patrice !
L’appel que je clamais, de plus en plus désespérée, restait sans écho.
Enfin un pas léger anima le sentier.
— C’est lui, lui enfin, murmurai-je fiévreuse.
Hélas, ce fut notre guide qui se pencha sur moi :
— Venez vite, dit-il tandis que je m’accrochais à son épaule pour me mettre debout, venez vite, voilà un bon moment que je vous cherche, mais dans ce buisson épais vous disparaissiez complètement... C’est pour cela que les autres sont passés sans vous voir.
— Patrice, clamai-je de nouveau.
L’homme fit un geste de crainte et de pitié :
— Je vous en conjure, taisez-vous, on pourrait vous entendre.
— Il faut le retrouver, je ne pars pas sans lui.
Brutal, parce que chaque minute d’attente menaçait sa sécurité, voire sa vie, il m’avoua :
— Ne le cherchez pas, c’est inutile. J’étais monté dans un arbre et j’ai vu passer la patrouille qui l’entraînait.
Peut-être parla-t-il encore ? J’avais cessé de l’entendre et ce fut un corps inanimé qu’il emporta dans ses bras.
En dépit d’une violente secousse cérébrale, d’une blessure qui m’avait labouré l’épaule, j’ai trouvé le moyen de guérir. Une jeune femme dévouée m’avait recueillie chez elle, un médecin qui soignait en secret les victimes françaises, luttèrent de longs jours et d’épuisantes nuits contre la mort qui voulait m’emporter.
Cependant, mes premières paroles ne furent pas pour leur témoigner quelque reconnaissance.
— Pourquoi m’avez-vous forcée à vivre... À quoi bon tous ces soins si je ne dois plus revoir Patrice.
À la manière des douces conteuses qui bercent les enfants malades, mon infirmière tenta de me rendre l’espoir :
— Votre mari est sans doute en prison... On ne fusille pas tous ceux qui essayent de franchir la ligne… Vous verrez, madame, il reviendra…
Il reviendra !
J’ai regagné Paris seule. Une nouvelle attente plus morne, plus désespérée que les autres, commença...
Risquant le pire, j’ai tenté les plus invraisemblables démarches pour que cesse l’abominable incertitude. Nul n’a pu me donner la moindre indication sur le sort de Patrice. On eut dit que, jeté dans quelque fosse, on avait tiré sur lui une pierre tombale.
Combien de fois ai-je eu la tentation démente de souffleter l’Allemand qui passait, de me jeter sur lui pour subir un sort tout pareil à celui de l’homme que j’adorais. Lâcheté, immense lassitude ? Ma main retombait et des larmes silencieuses coulaient de mes yeux.
Vêtue de noir, telle une veuve, j’ai accepté mes premiers cheveux blancs et si mon visage restait morne ce n’était pas parce que j’y avais découvert mes premières rides.
Le cœur ne sait ni vieillir ni renoncer
Les cloches victorieuses m’ont arrachée à cette stupeur. Mais j’ai moins goûté la joie de la Libération que la certitude de savoir Patrice enfin vengé. Puis je suis retombée dans un abattement égoïste, uniquement penchée sur ma douleur, jusqu’au jour où une amie m’a entraînée vers un centre d’accueil.
— Gilberte, si vous saviez, comme ces hommes, comme ces femmes ont souffert... Les êtres meurtris par la vie sauront mieux encore les comprendre que les autres... Venez avec moi...
Je l’ai suivie.
Fantômes flottant dans les uniformes rayés ou écroulés sur des civières, j’ai vu ceux qui revenaient de Ravensbruck, de Dachau et de tant d’autres camps de tortures.
Tandis que j’allais maladroite, ayant peur que mes gestes, loin de soulager, augmentent les douleurs de ces corps implacablement meurtris, j’ai entendu mon nom :
— Gilberte...
Qui m’appelait, qui me connaissait ? Parmi les grands malades qu’on montait hâtivement vers un lit, un homme faisait effort pour se retourner et soudain je vis son visage, masque osseux, flétri, où la peau collait aux pommettes avec des yeux éteints, si profondément enfoncés que les orbites semblaient vides.
Portée par la pitié, animée d’une vague curiosité, je m’approchai de celui qui, une fois encore, venait de murmurer mon prénom. Sans doute s’agissait-il d’une autre femme à laquelle il pensait et qu’il voulait évoquer en cette heure de retour.
Je m’approchai... Deux bras s’ouvrirent et j’entendis un cri rauque, cassé, inhumain.
C’était lui ! C’était Patrice si pitoyable, si meurtri, que moi son amante, moi qui croyais en avoir conservé un vivant souvenir, je ne l’avais pas reconnu !
Hélas, ce n’était pas le bonheur qui revenait. Le souffle qui passait entre les lèvres exsangues pouvait s’arrêter d’un instant à l’autre, la fièvre rendait brûlante la tête sauvagement rasée...
— Ma Gilberte, je ne vais pas mourir... Je veux vivre... se plaignait-il en retenant ma main dans les siennes.
Il se taisait sur les tortures qui s’inscrivaient sur tout son corps, mais avouait sans cesse cette terreur de la mort, de cette mort qui était devenue la compagne de tant d’années et à laquelle il n’avait échappé que par miracle.
— Je veux vivre !
Parfois, cette prière devenait un ordre.
Je le ramenais chez nous, décidée à tout tenter pour qu’il vive. Et peu à peu, à force de soins patients, j’ai vu se fermer ses plaies, ses bras reprendre forme, son regard perdre son expression d’animal traqué et se fixer avec intensité sur le soleil qui semblait un appel de la vie.
— Gilberte, je n’aurai pas assez de jours pour te témoigner ma reconnaissance, assez de tendresse pour te rendre heureuse.
Il attirait ma main jusqu’à ses lèvres et y déposait un baiser fervent. Puis nous nous taisions tous deux. Par la fenêtre ouverte, arrivait la fraîche voix d’une jeune fille qui, telle un oiseau, chantait tout le jour :
On m’appelle Mimi...
D’art et d’amour je vivais toute...
L’amour est enfant de Bohême...
Lorsqu’elle se taisait, Patrice m’interrogeait en riant :
— Comment est-elle ? Fragile comme l’amante de Rodolphe, ardente et belle ainsi que Tosca ? Est-ce une Carmen brune et lascive ?
Je devais avouer mon ignorance, mais parce que cet intérêt badin indiquait un nouvel acheminement vers la guérison, je me livrais avec Patrice au jeu des suppositions.
— Elle doit être blonde, assurais-je, ses yeux sont grands, couleur d’algues marines...
Je m’attardais à ce portrait et m’apercevais brusquement que c’était le mien... à l’époque où Patrice avec ses trente ans m’eût semblé un monsieur grave.
Cette évocation du temps où j’étais jeune et belle m’emplissait de mélancolie. Mes lourds cheveux d’or étaient devenus un casque d’argent, mon visage las ne savait plus mentir sur ses années.
— Je te ferai oublier toutes tes larmes, murmurait Patrice.
Je le regardais, plus riche de son sang chaque jour. Et cette poussée de vie qui remontait victorieusement en lui me causait un peu d’effroi.
Tant qu’il avait été dolent, fragile, plus un grand enfant qu’un homme, je le sentais proche, bien à moi. Sa vigueur me faisait au contraire mesurer ma faiblesse et si Patrice redressait les épaules, je sentais le poids du déclin qui commençait à peser sur les miennes.
Cependant, le cœur ne sait pas vieillir et ne veut pas renoncer. En dépit de la franchise du miroir, je parvenais à me leurrer :
— Patrice m’aime encore... Il m’aimera toujours.
Il s’était effectivement accroché amoureusement à mon bras lorsqu’il fit sa première sortie. Il revenait traînant un peu les jambes quand je le vis brusquement faire effort pour prendre une attitude délibérée.
De l’ascenseur, bondissait une jeune fille, non pas blonde aux yeux d’algues marines, mais brune avec un teint fruité, non pas menue, mais solide et sportive : c’était elle, la chanteuse dont la voix avait rafraîchi la pensée fiévreuse du grand garçon malade.
Elle offrit à Patrice ce sourire admiratif et reconnaissant qu’ont les femmes pour ceux qui reviennent de là-bas.
Peu de temps après, Patrice n’avait plus besoin de mon épaule et je le laissais sortir seul. Un soir, il rentra joyeux, faisant sauter la canne que, par prudence, j’avais glissée dans sa main :
— Tu sais, Gilberte, j’ai revu notre voisine. Elle se nomme Mireille... un nom qui lui sied à ravir... Nous avons bavardé... Elle m’a promis que ce soir elle chanterait l’air de Louise, oui, ce soir, aussitôt après le dîner.
Après une pause il ajouta :
— Si tu savais comme elle est jolie, Mireille, et si gaie, si jeune ! Quelle heure est-il donc ? Comme j’ai hâte de l’entendre.
Il avait l’empressement d’un jeune homme qui voudrait pousser l’aiguille de la pendule pour que soit plus proche l’heure du rendez-vous.
— « Si gaie, si jeune », venait-il de lancer, inconscient du mal que venaient de me faire ces mots.
« Si jeune. »
Mon Dieu ! pour que Patrice soit à ce point frappé de l’éclat et de la jeunesse d’un visage, c’est donc que le mien... !
D’un geste brusque, je me retournai et me regardai dans la glace...
... et je vis un front que striaient des rides.
... et je vis des paupières aux coins affaissés, des yeux qu’avaient ternis des larmes trop abondamment répandues.
... et je vis une bouche aux lèvres autrefois gonflées et qu’avaient desséchées les nuits sans sommeil, les jours sans bonheur.
Je fermai les yeux, je posai mes deux mains sur mon visage comme pour le protéger des insultes de ce miroir. Hélas, ce geste de révolte ne pouvait opérer de miracles et me rendre la jeunesse perdue.
Et je sentais entre Patrice et moi glisser insidieusement la présence de Mireille. Il me semblait que ses invisibles bras se dressaient, cherchant à nous séparer, à détruire ce qui nous attachait.
À quelques pas de moi, non loin de la fenêtre, Patrice, perdu dans un songe, souriait. Mais ce sourire, ce n’était pas à moi qu’il l’adressait, à moi sa compagne. Ce sourire à peine esquissé où se lisait une sorte de surprise, c’était au visage de Mireille qu’il le dédiait.
Comment exprimer ce choc brutal que je ressentis en cet instant ?
Bien souvent, au cours de mes années de bonheur, j’avais pensé à la différence d’âge qui nous séparait et je m’étais dit : « Un jour, je serai vieille, trop vieille pour Patrice. Nous nous séparerons alors, car je ne veux pas jouer auprès de lui le rôle de la vieille maîtresse qu’on garde par habitude, parfois même par pitié. » Mais les résolutions que l’on prend loin du danger, en pleine possession de soi, s’envolent comme fumée à l’approche du danger. Hier je me disais : « Un jour tu seras trop vieille. » Aujourd’hui je ne pouvais que répéter : « Je suis trop vieille. » « Je suis trop vieille. »
Je regardais une fois encore Patrice qui, tenant à la main un journal qu’il ne lisait pas, poursuivait son rêve intérieur. J’eus envie de crier comme la nuit lorsqu’un cauchemar nous réveille. Mon cœur frappait contre ma poitrine à grands coups. Mes mains tremblaient. Une panique que je ne pouvais plus maîtriser s’emparait de mon corps, de mon cerveau.
D’un élan irrépressible, je me levai et m’approchai de Patrice. Brutalement j’entourai son cou de mes bras. Il sursauta, surpris, et affectant un ton dégagé :
— Ah ! tu m’as fait peur !
Peur ! Cruelle ironie ! Il avait peur lui aussi ? Peur que je ne brise son rêve. Je resserrai mon étreinte comme pour me donner à moi-même une assurance contre ma défaite.
Ma défaite ! Mais après tout pourquoi ne garderai-je point Patrice ? Il m’appartenait. Trop de souvenirs nous liaient, trop de nuits d’amour, trop de joies et trop d’épreuves aussi nous attachaient pour que je jette à la première alerte mes armes de défense. Je ne m’avouerai pas vaincue parce qu’une voix chante joliment la romance et que la gaîté d’un jeune visage éblouit Patrice !
Je lutterai3. Et mon amour portait en lui tant de violence qu’à cette minute, j’étais certaine de la victoire.
***
Vers le crépuscule, le chant attendu arriva jusqu’à nous.
Je crois rêver sous un ciel de féerie...
Quelle belle vie. Mon rêve n’était pas un rêve...
Je regardais Patrice dont le visage tendu se tournait vers le carré de ciel que découpait la fenêtre, Patrice dont les narines palpitantes aspiraient la douceur de l’atmosphère.
Ah ! comme lui aussi désirait vivre !
Et moi, tout à coup, je me sentis lasse, si lasse. Le désir de lutte qui m’animait tout à l’heure s’était évanoui. Je nous évoquais dans la pénombre, lui tout droit, moi un peu tassée sur mon siège. Qu’étais-je maintenant sinon le fantôme des belles années mortes !
Non, non, Patrice avait le droit de faire sa vie, de se marier, d’avoir des enfants, des enfants qui joueraient autour d’une jeune maman. Il avait le droit d’aimer avec les emportements de sa jeunesse et les ardeurs de sa nature. Après le long et douloureux cauchemar qu’il avait vécu durant sa captivité, il avait le droit de connaître un ciel de féerie.
Un frisson me fit trembler et j’eus l’impression que le sang se remettait à couler de ma blessure. Ma voix resta ferme cependant tandis que je murmurais dans la nuit qui peu à peu nous enveloppait :
— Patrice, mon petit, quelle jolie fiancée ferait cette Mireille. Non, non, ne m’interromps pas... oui, bien sûr nous avons des souvenirs, de grands souvenirs que jamais rien n’effacera. Mais à ton âge on regarde l’avenir. Songe, je viens d’avoir quarante-six ans et je me sens si vieille...
Patrice protesta :
— Qu’importe Gilberte, je t’aime...
Ah ! comme la voix de mon amant me fit mal. Elle avait perdu la chaleur qui était sienne avant qu’il ne rencontrât Mireille. Elle ressemblait à ces voix blanches d’écoliers qui répètent une leçon apprise.
Il protestait mais parce que le chant s’élevait de nouveau, il baissa le ton afin de mieux entendre la voix qu’il aimait.
***
Ma décision est prise...
Je partirai...
Je le laisserai suivre la nouvelle route que le destin lui a tracée.
Je ne suis pas résignée, non bien sûr, j’ai mal, tellement mal que la mort pourrait me prendre à cet instant sans que j’aie le courage de la repousser. Mais déjà, du fond de ma douleur, je sens monter une joie inconnue, la joie du sacrifice librement consenti. Et dans l’amour que je voue encore à Patrice, il y a une sorte de maternité.
Notes
1 On lit « laisserai » dans le texte original.
2 Le mot est bien au féminin dans le texte, ce qui souligne que le magazine sentimental s’adresse en priorité aux femmes, ici au travers de la voix de la narratrice. Le lectorat réel des magazines, cependant, était mixte.
3 Dans les deux phrases précédentes, les verbes sont bien conjugués au futur simple, entre deux séquences à l’imparfait, ce qui souligne la focalisation dans le « je » passé de la narratrice vivant ce dilemme, bien que la narratrice se remémore l’expérience avec une distance temporelle. La chute du récit, quelques lignes plus loin, révèle que cette distance est assez courte, ce qui vient situer le présent de la narration peu de temps après la fin de la guerre, de manière cohérente avec la date de publication (1945). Cette coïncidence entre temps du récit et temps de la publication soutient le sceau de véridicité dont se pare le témoignage.