Il ne me parlait pas d’amour… et pourtant (Intimité, no 180, 3 avril 1949, p. 12 et 13)
Table des matières
SAMUEL CHARLAND et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
Personnages
Hélène : C’est la narratrice, une jeune femme qui est amoureuse, depuis toujours, d’André. Elle fait, au fil du récit, l’apprentissage de l’amour, le véritable amour, « silencieux et grave », bien différent de la conception idéalisée qu’elle en avait jusque-là.
André : Il prend en premières noces Marthe, la meilleure amie d’Hélène. Après la mort prématurée de celle-ci, il se remarie avec Hélène. C’est un jeune homme humble et gentil, obsédé par son entreprise de volailles. À la fin du récit, il est prêt à se sacrifier pour sauver Hélène, mais cette dernière l’en empêche.
Présentation
Après la mort de sa première femme, Marthe, la meilleure amie d’Hélène, André épouse cette dernière en secondes noces. Tous deux s’installent à la campagne, où André espère développer son « commerce de volaille ». Toutefois, son obsession pour son travail n’est pas du goût d’Hélène, la narratrice du récit, qui la lui reproche à plusieurs reprises. Jalouse de la relation passée entre Marthe et André, Hélène aimerait voir son mari lui témoigner davantage son amour. Un soir, une tempête éclate et menace de détruire la maison et la grange. Alors qu’André ordonne à Hélène de fuir avec le cheval, cette dernière, prenant conscience du véritable amour que lui porte André, décide de revenir vers lui. L’histoire se termine bien : le couple passe la nuit dans la grange, enlacé.
« Il ne me parlait pas d’amour… et pourtant » met en scène un cadre spatio-temporel épuré. L’absence d’indices sur les lieux précis et l’époque à laquelle se déroule le récit est assez représentative d’une partie des histoires vraies publiées par les magazines sentimentaux ; dans Intimité, un peu moins d’un quart des confessions ne sont pas situées dans un lieu nommé, une proportion qui monte jusqu’à 40 % dans Confidences. Ce flou permet possiblement aux lecteur·rices de postuler que l’histoire se déroule dans un environnement qui leur est familier et de se projeter plus facilement dans les expériences et les dilemmes racontés, ceux de personnages peu nombreux, généralement caractérisés par leur appartenance aux classes populaires ou à la petite bourgeoisie. Le schématisme de l’histoire vraie épure les détails superflus et met l’accent sur la transformation psychologique des personnages, dont ressort une morale particulière, un apprentissage du personnage de narrateur, au terme de l’expérience racontée.
Dans ce cas-ci, la morale de l’histoire illustre très bien comment le magazine sentimental module l’imaginaire de la fiction sentimentale pour le colorer d’une vision terre-à-terre des relations amoureuses et du mariage : l’apprentissage que fait ici Hélène c’est, en particulier, le renoncement à l’« amour romanesque » dont elle a « rêvé depuis [son] enfance » au profit d’un amour plus silencieux, ancré dans le travail quotidien et le fait de « bât[ir] quelque chose ensemble », comme André l’indique à Hélène.
Il ne me parlait pas d’amour… et pourtant
C’est épouvantable de se réveiller, de regarder son mari et de se demander :
— Pourquoi l’ai-je donc épousé ?
C’était pourtant la question que je me posais tous les matins. Quand j’examinais André endormi à côté de moi, un demi-sourire sur ses lèvres, mon angoisse, mon incertitude devenaient presque intolérables.
Quand nous étions des adolescents, sans qu’il en eût jamais été ouvertement question, nous nous considérions comme promis l’un à l’autre. Jusqu’au jour où il commença à sortir avec Marthe, Marthe, ma meilleure amie.
***
— Il est épatant ! me disait Marthe… Nous allons au cinéma ensemble ce soir.
J’essayai de ne pas montrer mon dépit et ma jalousie et j’affermis ma voix pour lui demander :
— Il te plaît tant que cela ?
— S’il me plaît ? Mais j’en suis folle ! Je ne vis que pour les moments que je passe avec lui !
Je retins mes larmes à grand’peine, mais elle était tellement absorbée par ses propres pensées qu’elle ne s’en aperçut pas.
J’espérais encore que ce n’était qu’un caprice… qu’André me reviendrait, mais je dus me rendre à l’évidence. On ne les voyait plus qu’ensemble et, quelques semaines plus tard, ils se marièrent. J’appris avec soulagement qu’ils quittaient le village. Je crois que je n’aurais pas pu supporter de les rencontrer quotidiennement.
Pendant les mois qui suivirent, je fis de mon mieux pour essayer d’oublier André, pour me persuader qu’il était exclu de ma vie pour toujours. Mais je ne cessai de penser à mon amour perdu et je savais que personne ne pourrait remplacer dans mon cœur celui qui avait été le premier à la faire battre plus fort.
Les années s’écoulaient lentement. Papa mourut brusquement et je fus obligée, pour gagner ma vie, d’aller aider mon oncle dans le café-restaurant qu’il tenait près de la gare. Le travail était pénible, mais ainsi je n’avais plus le temps de réfléchir et je m’habituai rapidement à ma nouvelle situation.
C’est alors que j’appris, par une amie commune, que Marthe avait été tuée dans un accident. La nouvelle me frappa, mais, sincèrement, je ne crois pas avoir eu alors l’espoir que je reverrais un jour André.
Pourtant, quand, quelques semaines plus tard, j’entendis sa voix dans le café, je ressentis un tel choc, que je faillis lâcher le plateau que je portais.
Il ne me vit pas tout d’abord. J’eus le temps de l’examiner, de voir ses traits tirés, son visage amaigri et de sentir revivre tout mon ancien amour pour lui. Tout à coup son regard rencontra le mien et il poussa une exclamation de surprise :
— Hélène ! Quelle surprise ! Comment allez-vous ?
— Très bien… je suis très occupée, bafouillai-je en m’empressant auprès des autres consommateurs.
Mais, quand tout le monde fut servi, il me demanda de m’asseoir un moment près de lui.
— Vous êtes belle, Hélène… Quelle joie de vous revoir. Je pense que vous êtes mariée depuis longtemps ?
Je lui montrai mon annulaire gauche :
— Constatez vous-même.
— Vous n’allez pas me faire croire qu’il n’y a pas un homme dans votre vie ?
Je rougis. Pouvais-je lui dire qu’en effet il y en avait un… qu’il y en avait toujours eu un et que c’était lui ! J’expliquai machinalement :
— J’ai dû m’occuper de maman et je suis très absorbée ici…
Il baissa les yeux :
— Vous avez su… Marthe ?...
— Oui, je regrette, André. Ce fut terrible, n’est-ce pas ?
— Terrible, oui, sur le moment. Mais cela va mieux maintenant. Il faut vivre… Il me semble que ce n’était qu’hier que nous allions à l’école ensemble, Hélène. Je n’arrive pas à croire que le temps passe si vite !
Il pensait tout haut, beaucoup plus qu’il ne s’adressait à moi.
— Quoi qu’il arrive, la vie doit continuer et il faut suivre le courant. Je vais m’occuper d’un commerce de volailles. Oh ! en petit pour commencer, mais cela me permet de revenir au pays. J’ai acheté une petite bicoque près de la rivière… J’aimerais vous voir pour vous parler de tout cela, Hélène.
— C’est le mercredi, mon jour de congé.
— À mercredi, je viendrai vous chercher…
Mais, le mardi, il me téléphona qu’il avait trop de travail et que notre rendez-vous serait remis à la semaine suivante. J’en ressentis une amère déception. Je ne pus m’empêcher de la montrer à maman.
— Mais, ma chérie, me dit-elle, André doit s’installer… monter son affaire… il est tout naturel qu’il soit très occupé.
— Tu as raison, murmurai-je, mais je pensais que j’étais aussi folle que jadis de persister à l’aimer.
La semaine suivante, il me demanda de l’accompagner chez lui pour voir sa maison. J’avais revêtu une robe fraîche et il me fit compliment de mon charme. Je souris avec un peu d’amertume en pensant qu’il ne s’était pas aperçu, il y avait de cela sept ans, que j’étais une jeune fille aussi agréable que bien d’autres.

Tout le temps du parcours, il me parla de son commerce, de ses projets. Ce n’était pas ce que j’attendais et je commençais à prendre en grippe poulets et dindons ! J’eus bientôt le sentiment désespéré qu’il n’avait pas oublié Marthe. Je me consolais en pensant à sa timidité. Même s’il pensait à moi, il faudrait que je fisse les premiers pas pour qu’il se déclarât. En aurais-je l’audace ?
La maison d’André avait tout l’aspect d’une masure. Mais ce qui avait fixé son choix, outre le bas prix, était que les vastes communs, en meilleur état que l’habitation, lui permettraient d’abriter la volaille, les paniers d’expédition, tout le matériel nécessaire à son exploitation. Toutefois l’ensemble offrait un aspect peu engageant. À l’intérieur, deux pièces noircies par des fumées séculaires et une cuisine, avec un fourneau démantelé. Des casseroles étaient restées découvertes.
— Je ne savais pas que vous saviez faire la cuisine, André ?
— Je ne sais pas la faire, en effet. Heureusement, j’ai un estomac d’autruche…
Ce fut dans l’étroit couloir qui séparait la cuisine des deux autres pièces que je me trouvai brusquement contre lui. Je me retournai et, sans pouvoir définir lequel de nous deux en prit l’initiative, je me trouvai dans ses bras et nos lèvres s’accrochèrent pour un baiser ardent… si ardent que j’en fus quelque peu effrayée. Il perçut mon recul involontaire et me laissa aller aussitôt.
— Pardonne-moi, Hélène, je n’ai sans doute aucun droit à ton amour.
Je lui offris de nouveau ma bouche :
— Si, André, tu as tous les droits… Puisque je t’aime, je t’aime !
— J’ai été si seul, soupira-t-il, si affreusement seul !
— Tu ne le seras plus jamais, chéri, lui dis-je dans un nouveau baiser.
Je continuai avec lui de visiter la petite propriété.
— Nous travaillerons ensemble, Hélène, la main dans la main !
— La main dans la main, pour toujours, répétai-je.
La nuit tombait comme nous revenions dans la maison et je compris qu’il valait mieux que je m’en aille tout de suite.
— Non, André, dis-je en me dégageant d’une étreinte plus pressante… Ne gâche pas notre amour par trop de hâte…
— Mais Hélène, tu m’aimes… tu me le jures ?
— Oui, je t’aime… Mais nous devons attendre d’être mariés. N’as-tu pas attendu avec Marthe ? dis-je involontairement. Tu lui as fait la cour… ne me la feras-tu pas un peu à moi aussi ?
— Hélène ! s’exclama-t-il d’un ton de reproche. Serais-tu jalouse de Marthe… de ce qu’elle a été pour moi ?
— Non, non, André. Tu dois garder son souvenir, c’est une autre partie de ta vie… Mais je…
Je me sentais honteuse et misérable. Je n’osais pas dire que je voulais le même amour, les mêmes égards qu’il avait eus pour Marthe. Je savais bien que les années qui s’étaient écoulées m’avaient dérobé quelque chose.
— Hélène, je regrette de t’avoir brusquée. Pardonne-moi. Nous allons, si tu veux, nous marier le plus rapidement possible. J’irai demain voir ta mère et à la mairie pour les publications.
J’avertis maman le soir même que nous nous marierions sans doute dans la quinzaine suivante. Elle aurait préféré me voir attendre un peu :
— J’ai peur que tu ne comprennes pas qu’André ne pas être le même qu’autrefois. Le mariage change un homme, je voudrais que tu penses à cela.
— Maman, j’aime André. Je ne veux pas attendre…
C’était vrai et surtout je ne voulais pas courir le risque de le perdre de nouveau.
La bénédiction nous fut donnée dans la simplicité la plus totale, après une messe basse. J’essayais de ne pas penser à la cérémonie nuptiale, dont j’avais toujours rêvé… à la joie des préparatifs… à la fête familiale qui aurait suivi. Nous n’aurions même pas la trêve d’une lune de miel puisque, dès le lendemain, André devait aller faire des achats sur un marché voisin. Il fallait faire de cette journée de notre mariage quelque chose d’aussi beau que possible.
Mais, comme nous arrivions à proximité de notre maison, j’aperçus, arrêtée non loin de là, une petite voiture commerciale. Un homme, debout près d’elle, paraissait nous attendre. André me lâche le bras et hâta le pas. Je le suivis, inquiète, prête à pleurer :
— Ils seront prêts dans deux heures… disait André.
Je crus avoir mal compris. Allait-il travailler un jour comme celui-ci ?
— Une chance ! me dit-il avec un sourire satisfait. Une douzaine de poulets pour le Grand Hôtel, au prix fort… Et, s’ils sont satisfaits, c’est un bon client assuré.
Je me mordis les lèvres, retenant mes larmes. J’allai me cacher dans la maison et je me mis à sangloter. Quand André eut fini et que j’entendis la voiture repartir, je m’essuyai les yeux en hâte, mais il vit mes paupières rougies.
— Tu as pleuré, Hélène ? Qu’as-tu ?
— Le… le jour de notre mariage, tu me laisses pour t’occuper de tes poulets !
— Tiens, ma chérie ! Ne pleure pas. J’ai fait une bonne affaire. Voici le chèque, il est à toi… pour ces heures perdues !
Je fus profondément blessée qu’il pût penser que quelques milliers de francs puissent compenser les heures d’amour auxquelles j’avais droit, sur lesquelles je comptais… Je regardai mon mari comme si je ne l’avais jamais vu. André, en ce moment, était pour moi un étranger. Et, un peu plus tard, je lui demandai, pensivement :
— André, si tu m’aimes, est-il si difficile de me le dire ?...
André fut ardent pendant la nuit de noces, trop ardent même, car j’avais compté sur une longue rêverie à deux, sur de lentes paroles d’amour murmurées à l’oreille l’un de l’autre, plutôt que cette passion à laquelle j’étais mal préparée. Et, le lendemain et les jours suivants, je restai déçue, avide de cet amour romanesque dont j’avais rêvé depuis mon enfance et auquel je ne croyais pas possible de renoncer parce qu’il me semblait un élément même du bonheur.
***
La vie quotidienne était d’ailleurs harassante, absorbante. André partait presque tous les jours pour faire les achats sur un marché ou sur un autre, voire dans les fermes. Cela lui prenait beaucoup de temps. Nous n’avions qu’un cheval, en effet, en attendant de pouvoir acheter une petite voiture, et j’avais la maison à tenir, à m’occuper de la volaille, du jardin. Le soir, j’étais morte de fatigue. André, lui, si las soit-il, était satisfait s’il avait fait une bonne journée et réalisé un bénéfice intéressant. Un jour qu’il m’expliquait avec enthousiasme une histoire de hausse et de baisse à laquelle je ne comprenais rien et qui ne m’intéressait pas, je perdis patience et, laissant la vaisselle que j’étais en train de faire, je me retournai et criai :
— Perte… bénéfice, notes, factures… Et le marché… et le maïs pour les poulets. Tu ne sais parler que de ces choses ! Est-ce que cela sera toujours ainsi… notre vie, notre mariage ?
André pâlit :
— Mais, Hélène, je pensais que tu serais contente que nous bâtissions quelque chose ensemble !
— Bâtir quoi ? Tu veux dire travailler… travailler encore toujours davantage… pourquoi ? Je me le demande !
— Pour pouvoir nous procurer ce qui nous fait envie.
Ce qui me faisait envie : c’était la tendresse et l’amour, ce qui avait été la part de Marthe ! C’était par amour que j’avais épousé André et il avait plumé des poulets le jour de notre mariage ! Il avait aimé sa première femme, sans doute ne pouvait-il pas aimer une seconde fois ! Mais je ne pouvais pas lui expliquer cela. Pourtant, je voyais qu’il était blessé par mon silence, mais je le laissai sortir d’un pas lourd sans pouvoir articuler un mot.
À quelques jours de là, il y eut une série de violents orages. Je devais oublier ma peur pour lutter contre l’eau qui rentrait dans la maison… aller mettre des bassines sous les gouttières qui se faisaient jour à travers le toit vétuste… essayer de maintenir la volaille au sec.
Un soir, André rentra soucieux :
— L’alerte est donnée. La rivière monte rapidement, l’inondation va bientôt gagner la région. J’ai peur que l’eau ne vienne jusqu’à nous !
Je le regardai, terrifiée. Je savais ce que ces mots voulaient dire. On peut lutter contre l’incendie, mais contre la colère des flots boueux qui descendent des montagnes, il n’y a pas d’autre attitude à prendre que la fuite. Mon cœur se serra à la pensée que cette maison, que je croyais détester, pourrait être emportée par les eaux… Un nouvel orage s’était déchaîné et une vraie trombe d’eau battait les vitres. Je me réfugiai instinctivement dans les bras d’André. Je devinai sa propre crainte à la pression de sa main sur mon épaule.
— Il faut que je transporte les poulets dans la grange, dit-il.
La grande était un peu surélevée par rapport aux autres bâtiments et, si l’eau montait jusque-là, tout serait perdu. Je tentai de le retenir, mais en vain. Il revêtit sa pèlerine de caoutchouc et s’élança, tandis que j’essayais d’apercevoir quelque chose à travers les vitres ruisselantes ; quand il revint, il était trempé jusqu’aux os et je jetai un fagot de sarments dans la cheminée pour qu’il pût se sécher. Son visage était crispé et je voyais qu’il tendait l’oreille aux bruits du dehors. Aux grondements du tonnerre se mêlait un roulement plus sourd maintenant : le bruit de la rivière grossissante.
J’étais terrifiée et ne pouvais maîtriser le tremblement qui m’avait saisie. Il me semblait que la maison allait s’écrouler, être emportée comme un fétu de paille. Je savais que mes craintes n’étaient pas chimériques. Si je n’avais jamais vu encore de grandes inondations, maman m’avait souvent raconté les catastrophes qu’elles entraînaient. Elle avait assisté à deux de ces cataclysmes au cours de son existence. André ne se leurrait pas davantage. Il devenait de plus en plus pâle et, s’il gardait son calme, je voyais qu’il s’attendait au pire.
— Mets ton manteau, Hélène, me dit-il d’une voix sourde.
Je lui obéis sans demander d’explication. Nous allions sans doute fuir à travers la tourmente. Était-il encore temps ? Il me porta pour traverser la cour, déjà inondée.
— Reste là, me dit-il, quand nous eûmes atteint la grange.
Il s’élança vers l’écurie. Il y resta quelques minutes, qui me parurent des heures. Il en sortit, menant Coquet par la bride. Il l’avait sellé. Il le fit entrer avec nous dans la grange. Le cheval était, lui aussi, terrifié par la tempête. André me tendit alors son portefeuille :
— C’est tout notre argent liquide, mets-le dans ton corsage.
— Mais que veux-tu faire ? bégayai-je.
— Tu vas essayer de gagner le village. Coquet connaît le chemin. Il fuira tout naturellement devant le danger, tu n’auras qu’à te cramponner pour ne pas tomber. Laisse-le galoper aussi vite qu’il pourra…
— Mais toi ?... toi ?...
— Je vais monter les volailles au grenier. Sans doute ce bâtiment résistera-t-il ?... Va, va ! Hélène…
Il me saisit le visage entre ses mains et me donna un baiser rapide et violent. Je me demandais si l’humidité de ses joues était bien due à la pluie. Il me mit en selle et, sur un claquement de ses lèvres, Coquet s’élança, tandis que l’averse m’aveuglait.
— André ! André ! criai-je.
Mais Coquet fonçait à bride abattue et je dus m’accrocher désespérément pour ne pas tomber. Pourquoi André avait-il fait cela ? Pourquoi voulait-il que je me sauve et restait-il au danger ? Les poulets ? Un prétexte, j’en étais sûre, et il m’avait semblé lire du désespoir dans son regard.
En haut de la côte, Coquet, qui savait le danger écarté, s’arrêta de lui-même pour souffler. Le bruit sourd de la rivière en folie parvenait encore à mes oreilles. Là-bas, dans la plaine noyée, était resté l’homme que j’aimais… celui que j’avais épousé et qui ne me parlait jamais d’amour… celui qui travaillait comme un forcené au lieu de me faire la cour… Celui qui m’envoyait vers la vie et avait choisi pour lui la mort solitaire ! Mon cœur se serra. J’aperçus la vérité. J’eus honte de mon égoïsme enfantin. André, lui, m’aimait comme un homme conscient de ses responsabilités, silencieusement, gravement, jusqu’au sacrifice…
Je flattai l’encolure de Coquet. Il frémit comme s’il avait compris.
— À la maison… à la maison, dis-je doucement. Et, avant que j’aie raffermi les guides dans ma main tremblante, le brave animal faisait demi-tour…
Bientôt, l’eau boueuse jaillit à chacun de ses pas. La cour était complètement inondée maintenant. Une cabane était déjà démolie et l’eau rentrait dans la maison. André, les mains en sang, de l’eau jusqu’aux mollets, parut à la porte de la grange quand il entendit le cheval hennir alors que mon appel restait noué dans ma gorge.
— Hélène ! cria-t-il avec une intonation que je n’oublierai jamais, Hélène, tu es revenue vers moi.
— André, tu es blessé ?
Il ne répondit pas. Il m’avait déjà saisie dans ses bras, il m’embrassait passionnément.
— Hélène, ma petite folle, mon adorable imprudente !... Hélène, mon Hélène…
Je n’avais plus peur de l’inondation ni de la tempête, pas plus que de la vie ou de la mort, désormais. Je me blottis dans ses bras. Tard dans la nuit, je m’assoupis dans le grenier où nous nous étions réfugiés. Le matin, le soleil brillait, le danger était écarté. Les dégâts étaient importants, nous aurions encore plus de travail que naguère pour remettre tout en état, mais j’étais joyeuse comme une jeune épousée au lendemain de son mariage, car c’était vraiment ma nuit de noces que je venais de vivre.