J'ai bravé le danger (À tout cœur, no 51, 25 septembre 1947, p. 8-9)
Table des matières
SHEILA GAUDREAU et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
Personnages
Margaret Grey est la narratrice et protagoniste du récit. Elle est une jeune Anglaise riche et aventureuse, en visite en Malaisie Britannique.
Le capitaine Roberts est un célibataire endurci qui semble mépriser Margert, mais en est secrètement amoureux.
Le major Redmund est un ancien ami du père de Margaret et du capitaine Roberts.
Présentation
Margaret est une jeune femme en quête d’aventure. En visite chez le major Redmund, en Malaisie Britannique, elle dévore un livre au sujet d’un mystérieux Tigre Blanc, qui serait l’objet d’une vénération de la part d’une tribu locale. Bien qu’aucun Européen n’ait jamais vu l’animal, elle devient persuadée de l’existence réelle de la bête. Or, le capitaine Roberts, un célibataire aigri, également en visite chez Redmund, la ridiculise : il croit pour sa part qu’il ne s’agit que d’une légende sans fondement. Margaret poursuit sa lecture malgré les tirades du capitaine. Elle lit que les membres de la tribu des Tiranos s’adonnent régulièrement à un rituel au cours duquel ils sacrifient une jeune fille au Tigre Blanc. Margaret n’y tient plus : elle se décide à trouver cette tribu pour voir le grand fauve de ses propres yeux.
La jeune Anglaise engage donc quelques hommes malaisiens pour la guider au cœur de la jungle. Le groupe avance difficilement pendant plusieurs jours dans la jungle hostile truffée de serpents et d’autres bêtes redoutables. Alors que l’épuisement et la soif menacent d’avoir raison de la persévérance de Margaret, cette dernière entend les tam-tams des Tiranos résonner au cœur de la jungle. Elle retrouve son courage et accourt vers les tambours, alors que ses guides rebroussent chemin.
Margaret poursuit donc sa route seule, au milieu de la jungle menaçante, jusqu’à ce qu’elle entrevoie enfin les membres de la tribu des Tiranos, qui s’apprêtent à accomplir le sacrifice humain dont il était question dans le livre consacré au Tigre Blanc. Or, lorsque le sorcier de la tribu aperçoit Margaret, il décide de la faire prisonnière pour la servir en pâture au tigre à la place de l’une des jeunes femmes de la tribu.
Alors que le fauve s’apprête à la dévorer, Margaret s’évanouit. Quand elle reprend conscience, elle découvre qu’elle se trouve dans les bras du capitaine Roberts. Ce dernier la porte au travers de la jungle, en direction de la demeure du major Redmund. Le capitaine lui explique que peu après le départ de la jeune femme, il a eu vent de sa folle excursion et est parti à sa recherche pour la secourir. Il lui avoue du même coup être amoureux d’elle et lui explique que c’est en raison de cet amour qu’il la traitait avec ce qui semblait être du mépris, mais qui était en réalité une passion refoulée.
Le récit reprend des codes des récits d’aventures coloniaux de l’époque. Le décor exotique et les scènes d’action servent toutefois de simple toile de fond à une trame sentimentale typique des récits du cœur. Cette histoire témoigne bien de l’hybridation des genres (ici ceux de l’aventure géographique et du sentimental) qui survient ponctuellement dans la presse sentimentale, et plus souvent dans À tout cœur que dans les magazines concurrents comme Intimité et Confidences. Dans « J’ai bravé le danger », les motifs relevant de l’aventure servent en fait le scénario sentimental en jouant le rôle de la « disjonction1 » qui entrave temporairement la formation d’un couple. Contrairement à la majorité des « histoires vraies », celle-ci ne cherche pas à bâtir un univers familier au lecteur ; elle est, de ce fait, plus proche de la littérature d’imagination que du registre d’éducation pratique à la vie sentimentale qui caractérise habituellement les récits de témoignage des magazines sentimentaux.
Le récit renferme aussi un métadiscours sur la lecture, au travers du personnage de Miss Gray – une lectrice – et de l’opposition entre ce que l’on trouve dans les livres et ce qui existe dans la vie. L’aventure de Margaret Gray réconcilie ces deux pôles : elle prouve non seulement que la jeune femme, contrairement à ce qu’en dit Roberts au début de l’histoire, ne « préfère [pas] à coup sûr explorer la jungle sur les pages des livres » que dans la réalité, et qu’elle peut donc être à la fois une lectrice et une aventurière, mais aussi que les légendes des livres sont parfois vraies. « LE TIGRE BLANC ! Ce n’était pas une fiction, un rêve d’explorateur. Il existait ! », constate Margaret de ses propres yeux.
Enfin, « J’ai bravé le danger » est aussi représentatif de la façon dont À tout cœur met en avant l’écriture manuscrite au travers d’éléments typographiques et visuels. Dans ce cas-ci, le titre du récit est en lettres cursives et la signature manuscrite « Margaret » est placée au bas du texte, comme pour surdéterminer visuellement le caractère authentique de la confession à la première personne. De plus, l’iconographie qui accompagne ce récit est notamment composée d’un fragment d’écriture manuscrite. Celui-ci active un imaginaire de l’écriture intime et donne implicitement le texte comme un document envoyé au magazine par la lectrice. Si tous les magazines sentimentaux mobilisent à divers degrés un tel imaginaire visuel de l’écriture manuscrite, À tout cœur est celui qui le convoque le plus intensivement, comme cet exemple le montre bien.
J’ai bravé le danger

On lit ici dans le médaillon en cœur : Il me voyait sans courage. Alors je m’enfonçai seule dans la jungle à la recherche de cet extraordinaire Tigre Blanc qu’aucun Européen n’avait vu…
Un verre de whisky, miss Margaret ?
Plongée dans la lecture d’un livre, je ne répondis pas.
Le major Redmund quitta le rocking-chair dans lequel se balançait son corps maigre de colonial séché par le soleil de la Malaisie britannique. Il s’approcha de moi :
— Vous ne m’entendez donc pas ?
À l’autre bout de la pièce, un rire ironique fusa :
— Ne dérangez pas miss Gray dans la lecture de ses contes de fées !
Outragée, je dardais un regard noir et insolent sur le capitaine Roberts.
— En tout cas, j’ai le courage de mes opinions, moi. Je n’attends pas comme vous que tout le monde soit couché pour dévorer ce volume, criai-je.
Le visage de l’officier se colora légèrement. Gêné, il alluma une cigarette.
— Eh bien ! eh bien ! mes enfants, quel serpent vous pique ? s’exclama le jovial major. De quoi s’agit-il ?
Je tendis mon livre. Sur la couverture, le titre se détachait en gros caractères.
— LE TIGRE BLANC, lut à haute voix Redmund.
Roberts se leva, but une gorgée de whisky et, persifleur, revint à la charge :
— Miss Gray est persuadée de l’existence de ce Tigre Blanc.
Il haussa les épaules :
— ... Toute cette histoire ne tient pas debout. Elle est née de l’imagination en délire d’un colonial brûlé de fièvre.
— Qui peut l’affirmer, capitaine ? insinua Redmund.
Son regard fouilla les inextricables réseaux de lianes coupées d’arbres tortueux et de plantes gigantesques qu’on percevait à quelques mètres de la demeure. Il murmura :
— La jungle n’a pas encore livré tous ses mystères.
Roberts éclata de rire :
— Ha ! ha ! ha ! Vous aussi croyez à ces sorcelleries ? C’est bien la peine d’habiter la Malaisie depuis tant d’années !
— Mon cher, mon métier de médecin m’oblige plus souvent à soigner la malaria ou les piqûres de scolopendre, qu’à jouer les Robinsons à la recherche du Tigre Blanc de la tribu des Tiranos.
Insensible à la chaleur, je me dressai, énergique, portant mon livre à bout de bras, telle une raquette de tennis.
— Existe-t-elle réellement, cette tribu ? demandai-je.
— Bien sûr !
— Où tient-elle son quartier général ?
— En plein cœur de la forêt vierge, répondit le major.
Puis, mi-souriant, mi-sérieux :
— Ne vous avisez pas de rôder aux abords des cases de ces sauvages. Un blanc ou une blanche n’échappe jamais au poison de leurs flèches.
— Ne vous causez nul souci, mon cher major. Miss Gray préfère à coup sûr explorer la jungle sur les pages des livres. C’est tout aussi passionnant et moins dangereux, ricana Roberts.
Le brave Redmund, gêné des incessants sarcasmes dont Roberts me gratifiait, crut de son devoir d’hôte de plaisanter :
— Le whisky ne vous rend pas sociable, capitaine.
— Oh ! vous savez, les baise mains, les révérences et les compliments sucrés n’ont guère droit de cité au royaume des tigres, fussent-ils blancs !
Le nez dans mon livre, je feignis de n’avoir pas entendu.
Le major, las de servir de bouclier aux flèches acérées de Roberts, souhaita une bonne nuit à ses hôtes et se retira.
Le capitaine Roberts, commandant un détachement de troupes coloniales, passait chez son ami Redmund une partie de sa permission. Ennemi des femmes, bougon, n’aimant que la solitude et le whisky, il avait été désagréablement surpris, en débarquant chez le major, d’y trouver cette jeune fille vêtue d’un très élégant costume blanc sorti d’un tailleur en renom de Byron Street.
Redmund s’était chargé des présentations.
— Miss Margaret Gray, la fille d’un vieux camarade d’Eton devenu riche en confiant sa fortune à la banque, tandis que je confiais, moi, mes infortunes à la jungle.
Les chagrins d’amour, en effet, avaient conduit le brillant jeune homme John Redmund, médecin, dans cette forêt livrée aux débauches d’une végétation géante et aux carnages d’animaux féroces.
Je suis obsédée
Demeurés seuls, Roberts et moi, moi poursuivant ma lecture, Roberts s’abreuvant d’alcool, nous gardâmes un silence lourd de pensées orageuses.
Tout à coup, la nuit uniformément noire se pailleta d’étincelles, puis de lueurs, puis de flammes blanc orangé qui paraissaient lécher le rideau sombre que formait à cette heure la forêt.
Je bondis devant cette hallucinante vision :
— Qu’est-ce cela ? demandai-je.
Le silence s’était peuplé de bruits sourds d’abord, mais qui devenaient de minute en minute plus tumultueux, plus farouches. Tous les animaux hurlaient dans une cacophonie de cris, de râles, qui, portés par le vent, se prolongeaient, s’éternisaient, mêlés bientôt à d’autres bruits qui ressemblaient à ceux que font les arbres tordus par les flammes.
Roberts, indifférent à ce spectacle, n’avait pas bougé.
— Mais la jungle brûle, m’écriai-je.
Des colonnes rouges, tordues au centre, échevelées au sommet, dessinaient un temple fantastique, irréel, surgi de l’obscurité à la dévotion d’un dieu de la folie. Et toutes ces flammes soumises au caprice du vent semblaient danser un ballet d’enfer au milieu des banderoles fumantes, tendues d’un arbre à l’autre, que formaient les lianes à demi consumées.
— Il faut appeler Redmund, lançai-je.
— Pour quoi faire ? Voulez-vous qu’avec un seau d’eau il s’amuse au pompier ? Il en a vu d’autres, allez. Il ne s’agit là que d’une fantaisie de colon désireux de planter des hévéas (arbres à caoutchouc) sur la partie de forêt brûlée par ses soins... Ce sont les divertissements du pays. Peut-être paraissent-ils un peu trop barbares à votre esprit de mondaine égarée dans une terre sauvage.
Ce persiflage m’irrita. Délaissant les feux de la jungle, je tournai la tête :
— Pourquoi donc me détestez-vous à ce point, capitaine ?
Roberts, surpris de cette attaque brusque, perdit pied une seconde :
— Mais...
— Mais quoi ?
— Je ne vous déteste pas. Je trouve simplement étrange qu’une jeune fille de votre situation quitte ainsi sa maison afin de courir le monde à la recherche de sensations réservées aux explorateurs. Avouez que, dans un salon de thé, vous êtes mieux à votre place que parmi les bêtes sauvages.
Vexée, je ne répondis rien. Mon livre sous le bras, je gagnai ma chambre, je m’allongeai sur mon étroite couche sans prendre la peine d’ôter mes bottes. La chaleur accablait mon corps, surexcitait mon cerveau obsédé par l’histoire fabuleuse de ce Tigre Blanc, de ce dieu de la jungle adoré des Tiranos.
LE TIGRE BLANC ! Un seul explorateur l’avait vu, le Dr Simons, auteur de ce livre auquel nul ne croyait.
Fiévreux, mes doigts feuilletèrent les pages. Mes yeux s’hypnotisèrent sur le passage évoquant avec luxe la fête du dieu Tigre.
Je lus :
... À l’heure où la lune pose son croissant sur le dôme des arbres, le tam-tam résonne. Autour de la case du chef, les Tiranos prennent place en demi-cercle. Les tam-tam se taisent. Alors, d’un coin de la forêt accourt le sorcier. Grimaçant, tordant son corps contrefait comme un serpent jeté dans un brasier, il frappe des mains. À ce signal, toutes les jeunes filles de la tribu se groupent au centre. Les tam-tam poursuivent leurs chants. Alors le sorcier...
Un frisson me parcourut. Je continuai néanmoins ma lecture.
... Le sorcier, prenant les dieux à témoin de la pureté de ses intentions, désigne au hasard une jeune fille... Malgré ses cris et les pleurs de sa mère, les guerriers s’emparent de la victime, lui lient les mains et la traînent dans la cage dissimulée dans les branches où l’attend le Tigre Blanc. Elle est jetée en pâture à ce dieu. Aussitôt, les Tiranos, se retirent, car nul œil humain ne doit assister au sacrifice...
Je fermai les yeux.
Sur mon front perlaient des gouttes de sueur. « Si c’était vrai ? » murmurai-je. Mue par une volonté qui me rendait la vigueur, je me levai. J’appelai à mi-voix :
— Kéda !
Le silence... Plus sonore, mon appel retentit à nouveau. Dans l’encadrement de la porte apparut un Malais coiffé d’un énorme turban drapé avec une certaine recherche. Aussitôt, je fus debout :
— Kéda, tu connais bien la jungle ?
Un sourire souligna cette assurance.
— Prends avec toi deux hommes. Vous me conduirez... – ma voix ne trembla pas – à la tribu des Tiranos.
Sur le visage de l’homme passèrent des signes d’effroi. Je sortis de mon sac une poignée d’argent. Une lueur de convoitise traversa l’œil noir de Kéda. Il s’inclina. Je posai un doigt sur mes lèvres.
À chaque pas nous guette la mort
Pendant des jours et des jours, j’ai marché...
Dans mes yeux brûlés de soleil, ont dansé des visions d’arbres aux branches tordues et enfoncées dans la terre, d’où rien ne les distingue de leur tronc ; d’inextricables buissons échevelés au milieu desquels mes guides taillaient des chemins, qui ne conduisaient qu’à d’autres arbres, à d’autres branches, à d’autres buissons derrière lesquels se cachaient une bête, puis une autre, une autre encore.
À chaque pas, devant moi, derrière moi, autour de moi, luisaient les corps visqueux des serpents. Partout des yeux qui me guettent, des gueules qui s’ouvrent devant ma chair. Combien de coups de feu Kéda et ses compagnons ont-ils tirés ? Combien de fois a-t-il fallu se cacher et attendre, attendre durant des heures, que l’ennemi soit à portée des fusils ? Combien de cadavres ont jonché la route, cadavres dévorés déjà par d’autres bêtes, que d’autres bêtes guettaient à leur tour ?
Mon corps semblait ne plus être qu’un feu. La chaleur avait séché jusqu’à ma dernière goutte de salive. À l’instar du grand tamanoir, ma bouche, ma gorge, paraissaient livrées aux assauts de myriades de fourmis.
— Approchons-nous du but ? demandai-je à Kéda.
Mes jambes fléchissaient. Ma volonté, ferme jusqu’à cet instant, m’abandonnait tout à coup.
Mes guides, occupés à mettre à la raison un enchevêtrement de lianes, s’arrêtèrent brusquement.
Assourdi, porté par un vent chaud qui l’amollissait, un bruit arrivait jusqu’à nous. Une sorte de roulement monotone, obsédant. Je le reconnus :
« Le tam-tam des Tiranos ! »
— Vite, dis-je à mes guides, plus vite, nous arrivons !
Impatiente, je pris la tête de la colonne, je glissai entre les branches serrées. Mais, n’entendant plus aucun bruit de pas, je me retournai... mes guides, craignant la férocité des sauvages, avaient fui...
Je demeurai seule dans la jungle... Toute seule.
Le Tigre Blanc
Les tam-tam devenaient de plus en plus distincts.
Poussée par une force indomptable, je poursuivis mon chemin, la main crispée sur ma carabine, prête à parer à toute éventualité. Avais-je peur ? Non. Toute la jungle liguée contre moi ne m’arrêterait pas. Les oreilles bourdonnantes, j’allais en avant.
Soudain, à quelque vingt mètres de moi, bougèrent sur le rideau gigantesque de la forêt des ombres... Des ombres qui, peu à peu, se précisèrent. Des hommes de petite taille, au visage jaune, à la tête coiffée d’étranges bonnets, tenant à la main des arbalètes qu’ils faisaient tournoyer en accompagnant ce manège de vociférations. Les images évoquées dans le livre du Dr Simons se précisèrent.
— La fête du Tigre ! murmurai-je.
Alors, au mépris de toute prudence, je m’avançai. Au même instant, un être difforme bondit hors d’un buisson.
— Le sorcier ! criai-je, éperdue.
Je tentai de dissimuler ma silhouette derrière un arbre. Trop tard !
L’homme m’avait vue. Il poussa un cri terrible modulé comme un signal. Les guerriers, telle une meute, bondirent, s’éparpillèrent, formant un cercle autour de moi. Je tentai de fuir. Impossible. Autour de moi, une ronde d’yeux, une ronde d’arcs, flèches pointées vers moi... et le cercle infernal se resserrait. Un ordre du chef... Les guerriers se ruèrent sur moi, me soulevèrent. Les os de mes bras, de mes jambes, craquaient entre ces doigts. Des clameurs accueillirent l’arrivée des guerriers et de leur proie blanche. Brutalement, je fus jetée par terre aux pieds du chef. Le gnome – sorcier aux yeux de braise – exécuta autour de moi une danse sauvage.
Les larmes des jeunes filles de la tribu destinées au sacrifice s’arrêtèrent de couler. Elles étaient sauvées.
Moi, la fille blanche, j’allais assouvir la faim du dieu Tigre.
J’allais mourir. J’allais être sa victime...
L’animal bondit
Le sorcier s’arrêta de gesticuler, les guerriers de crier, les tam-tam de rouler. Deux Tiranos, dont la poitrine s’ornait de dessins aux traits grossiers représentant l’image du dieu fauve, me relevèrent, lièrent mes mains et me portèrent allongée, l’un emprisonnant ma tête, l’autre mes pieds. Je ne cherchais même plus à me débattre.
J’entendis soudain un rugissement.
« Le Tigre... le Tigre Blanc... »
Un bruit de feuillage froissé, de grillage ouvert... Les deux acolytes se baissèrent, entrèrent dans une cage aux solides barreaux. Je me sentis ligotée debout, face au Tigre Blanc, qui, dans sa cage voisine, attendait, royal et méprisant, l’heure du festin.
LE TIGRE BLANC ! Ce n’était pas une fiction, un rêve d’explorateur. Il existait !
Hallucinée, j’ouvrais des prunelles démesurées sur cette bête qui se découpait dans la nuit comme un tigre fantôme. Je voulus crier. Les sons s’étouffèrent. Je n’avais même plus la force de détacher mes regards des prunelles du Tigre.
Dans une demi-inconscience, j’entendis se lever la trappe qui séparait les deux cages. Le Tigre rugit. Il s’avança... Les hommes, fidèles à la tradition, s’enfuirent.
Une seconde encore, et les griffes du fauve laboureraient ma chair, sa mâchoire broierait mes os... Une seconde... Déjà l’animal affamé bondit...
Des coups de feu claquèrent... Je perdis connaissance...
On ne résiste pas a l’amour
Quand je rouvris les yeux, deux bras me portaient. Un visage brûlé par le soleil épiait mon visage.
— Roberts, murmurai-je... Vous, c’est vous ?
D’une voix douce, d’une voix toute changée, que je ne lui connaissais pas, il répondit :
— Oui...
— Mais comment ?... m’étonnai-je.
— Une indiscrétion de domestique m’a révélé votre odyssée. Quelle folie, Margaret ! Je suis parti à votre recherche sur-le-champ avec des hommes... Vous m’aviez distancé de peu, mais je n’ai pu vous rejoindre... J’ai rencontré Kéda qui fuyait avec ses compagnons. Je l’ai obligé à rebrousser chemin. J’ai retrouvé votre piste...
Sa voix tremblait :
— Ah ! Margaret !... folle Margaret !... Heureusement, je suis arrivé à temps...
Je me laissai bercer par ces mots... Roberts, le cynique Roberts... c’était lui qui me parlait ainsi.
Enveloppée de cette tendresse, je fermai les yeux et murmurai :
— Roberts... On dirait que vous m’aimez... Est-ce que je me trompe ?
— Non, non, répondit-il vivement. Dès notre première rencontre, vous m’avez conquis.
— J’avais l’impression que vous me détestiez.
— Je ne voulais pas me laisser prendre. Je luttais contre moi-même. Mais on ne résiste pas à l’amour.
Il se pencha sur mon visage. Bouleversée, je répondis en écho :
— Non, on ne résiste pas à l’amour.
Il m’embrassa passionnément, puis m’emporta.
— Pourquoi, me dit-il, avoir risqué cette folie ? Vous pouviez mourir.
— Je voulais vous prouver que j’avais du courage, que j’étais autre chose qu’une jeune fille de salon.
— Mon opinion comptait donc pour vous ?
Je le regardai avec une tendresse qui fut ma seule réponse.
Notes
1 Ellen Constans, Parlez-moi d’Amour. Le roman sentimental. Des romans grecs aux collections de l’an 2000, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 1999, p. 21.