Histoires vraies sentimentales (1940-1950)

Je dois le haïr et cependant… Je ne peux vivre sans lui (À tout cœur, no 51, 25 septembre 1947, p. 11)

Table des matières

SHEILA GAUDREAU et MÉLODIE SIMARD-HOUDE

Personnages

Hella est une jeune femme d’origine hongroise, orpheline depuis que ses parents ont été tués à Auschwitz.

Mathias est un jeune Hongrois qui a été emprisonné à Auschwitz et devient l’amoureux d’Hella.

Présentation

Le récit se présente sous la forme d’une lettre : Hella, une jeune Hongroise, expose sa situation aux lectrices du magazine pour obtenir leurs conseils.

Elle raconte avoir été élevée par des parents bienveillants, qu’elle affectionnait grandement. Or, lors de la Seconde Guerre mondiale, ceux-ci sont déportés à Auschwitz, où ils trouvent la mort. Après la Libération, Hella fait la rencontre de Mathias, un étudiant en médecine. Les deux jeunes gens tombent passionnément amoureux. Un jour, lors d’une promenade, Mathias interroge Hella au sujet de ses parents. Elle lui apprend qu’ils sont morts à Auschwitz. Mathias semble surpris et lui demande de lui en dire plus sur les circonstances de leur disparition. Hella lui explique que sa mère a été exécutée par les nazis dans une chambre à gaz, alors que son père a plutôt été tué par un jeune codétenu hongrois lors d’une empoignade. Mathias, visiblement bouleversé, s’enfuit alors brusquement, abandonnant Hella, confuse.

Le lendemain, Hella reçoit une lettre signée de la main de son amant, qui lui explique la raison de sa fuite soudaine : Mathias raconte avoir été lui-même détenu à Auschwitz. Après avoir été privé de nourriture pendant quatre jours pour avoir défendu un camarade contre un garde qui le maltraitait, Mathias avait tenté de voler un morceau de pain à son voisin de lit, alors que celui-ci dormait. Mais ce dernier s’était réveillé et Mathias, pris de panique, l’avait étranglé. Dans sa lettre, Mathias explique que, lorsqu’Hella lui a appris la manière dont son père était mort, il avait réalisé qu’il en avait été l’assassin. Hanté par ce crime, et conscient qu’il rend leur amour impossible, Mathias a quitté Hella, sachant qu’elle ne pourrait jamais pardonner ce crime odieux.

Elle expose ainsi l’impasse à laquelle elle se bute : « L’épouser, c’est impossible... Et vivre sans lui, c’est aussi impossible... », pour ensuite lancer un appel direct aux lectrices : « Venez à mon secours ! Y a-t-il quelque chose à faire ? ». La rédaction renchérit, dans un petit encadré au bas du récit, en invitant les lectrices à répondre à la demande d’Hella et à lui écrire « avec [leur] âme, avec [leur] cœur », promettant de faire parvenir leurs missives à la jeune femme. Le récit se garde bien d’apporter une réponse aux questions d’Hella : ce sont les lectrices elles-mêmes qui sont invitées à offrir leurs propres conseils à cette « femme désespérée qui [leur] a confié le drame effroyable dont elle est la victime ». Par cette interpellation des lectrices, l’histoire d’Hella prend plus particulièrement la forme du « problème humain », l’une des rubriques-phares de la presse sentimentale. Les problèmes partagent avec les « histoires vraies » la forme du témoignage et des thématiques communes, mais ils s’en distinguent par leur brièveté, leur dénouement en suspens, leur fin interrogative et l’appel explicite aux conseils du lectorat.

Malgré l’activation habituelle de la forme du témoignage et l’interpellation des lectrices, qui ajoute à la promesse d’authenticité du récit, on peut juger le scénario de « Je dois le haïs et cependant… » hautement improbable, avec ses coïncidences, son dilemme éthique et sa concentration tragique. Or, ce type de récit abonde dans la presse du cœur. On peut y voir la marque durable du mode mélodramatique décrit par Peter Brooks1, qui rencontre, dans les magazines sentimentaux, la prétention à l’authenticité.

Je dois le haïr et cependant… Je ne peux vivre sans lui

Illustration

On lit ici en surtitre : Une femme vous confie un drame sans issue


Je suis Hongroise...

Pendant la guerre, mes parents ont été déportés et sont morts à Auschwitz. Comment vous dire les heures horribles que j’ai vécues, errant de ville en ville, pourchassée, traquée, passant des jours sans manger et des nuits à grelotter de froid !

La Libération a marqué la fin de mon calvaire, du moins je le croyais. Le plus terrible me restait à vivre, puisque, en revenant à Budapest, j’ai appris la mort de mes parents.

Comment vous dire ma souffrance ? Comment vous expliquer cette torture du cœur ? J’adorais mes parents. Ils avaient fait de gros sacrifices pour m’élever, me donner de l’instruction. J’étais leur fille unique.

Plus personne... La solitude...

Secrétaire, je me suis mise au travail avec acharnement pour essayer non pas d’oublier – c’est impossible – mais de moins penser à mon mal.

Un soir, dans un petit restaurant, où m’avaient entraînée des amis, j’ai fait la connaissance d’un étudiant en médecine, un garçon de vingt-cinq ans qui, lui aussi, avait été déporté.

Nous sommes sortis ensemble...

Un amour passionné est né.

Jour après jour, je repris goût à la vie. Une transformation s’opérait en moi : le miracle de l’amour, ce miracle merveilleux qui vous apporte une sensation de paradis...

Mathias était un garçon doué de toutes les qualités.

Jamais nous ne parlions de la guerre, des horreurs vécues. Nous ne voulions ni l’un ni l’autre attrister notre bonheur présent par le rappel du passé.

Pourtant, un soir que Mathias et moi nous nous promenions le long du fleuve, il me demanda :

— Où sont tes parents, Hella ?

— À Auschwitz...

— À Auschwitz ! répéta-t-il, stupéfait.

— Oui. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es tout pâle...

— Rien. Ils ont été brûlés comme tant d’autres ?

— Ma mère, oui. Mon père a été tué...

— Par les Allemands ?

— Non, par un Hongrois comme lui. Un ami revenu de là-bas m’a raconté la scène. Je ne t’en ai jamais parlé, car c’est atroce. Je veux oublier ce cauchemar.

— Raconte, Hella, je veux savoir. Comment est-il mort ?

— Étranglé une nuit par un jeune homme affamé qui lui a volé son morceau de pain...

À ce moment, je vis les yeux de Mathias devenir fixes. Il s’écarta de moi et hurla :

— Ce n’est pas vrai... n’est-ce pas ?... Ce n’est pas vrai...

Sans un mot, il s’enfuit en courant.

J’étais stupéfaite. Je courus derrière lui en l’appelant de toutes mes forces. Il ne s’est pas retourné. L’ayant perdu de vue, je suis allée jusqu’à son hôtel. Il n’était pas rentré. J’ai attendu deux heures. Personne. Alors, désespérée, je suis revenue à ma petite chambre meublée.

« Il est devenu fou », me répétais-je.

La nuit, je n’ai pas dormi, me posant mille questions.

Le matin, un petit messager m’apportait cette lettre...

***

Hella, je ne sais pas si tu as compris. C’est une chose tellement horrible ! Je crois vivre un cauchemar, et pourtant...

C’est moi le criminel...

C’est moi qui ai tué ton père...

C’est épouvantable. Toutes les tortures que j’ai subies n’ont rien de comparable au martyre que j’endure depuis que je sais la vérité. Pourquoi n’as-tu pas parlé plus tôt, avant que je t’aime avec cette passion ?

Oui, c’est moi... Cette scène me hante.

Depuis quatre jours, j’étais privé de ma ration de nourriture parce que j’avais giflé la sentinelle qui avait maltraité un camarade. Peux-tu savoir ce que c’est que la faim ? C’est atroce. Je me sentais devenir une véritable bête. Je léchais la terre, je devenais fou.

Mon voisin de lit avait un morceau de pain caché sous sa couverture. J’ai voulu le voler pendant son sommeil. Il s’est réveillé...

Je ne savais plus ce que je faisais.

J’ai serré la gorge... Il est mort tout de suite. Il était déjà si épuisé, cet homme...

J’aurais voulu mourir après ça...

Moi qui étais dans ce camp parce que j’avais refusé de livrer des camarades, moi qui avais été torturé sans jamais nommer personne, j’avais tué un compatriote.

Et cet homme, c’était ton père...

Je suis un misérable. Notre amour est désormais impossible. Le destin n’a pas voulu que nous soyons heureux...

Je ne peux demander ton pardon. Ce crime ne peut obtenir de pardon.

Je suis désespéré.

***

N’est-ce pas horrible, en effet...

Je suis folle, à mon tour, folle de cette fatalité qui fait que l’homme que j’aime est le meurtrier de mon père.

Je ne puis lui pardonner. Je ne puis l’épouser.

Pourtant, je l’aimais. Il était devenu toute ma raison de vivre, et, sans lui, je n’ai plus qu’à mourir à mon tour...

Il est impossible que je lui pardonne, je le sais.

Pourtant, je vous écris parce que je veux savoir ce que pensent des femmes qui ne sont pas mêlées à mon drame.

Je suis dans un chaos, dans la nuit, dans l’orage.

L’épouser, c’est impossible...

Et vivre sans lui, c’est aussi impossible...

Venez à mon secours ! Y a-t-il quelque chose à faire ?

Hella

[Dans un encadré :] Vous ne laisserez pas sans réponse l’appel de cette femme désespérée qui vous a confié le drame effroyable dont elle est la victime. Écrivez-lui avec votre âme, avec votre cœur. Adressez vos lettres à À TOUT CŒUR. Mettez sur le coin de l’enveloppe : « Pour Hella » Nous ferons parvenir vos missives.

Notes

1 Peter Brooks, L’imagination mélodramatique : Balzac, Henry James, le mélodrame et le mode de l’excès, Paris, Classiques Garnier, coll. « Études romantiques et dix-neuviémistes », 2010 [1976 pour l’édition originale en anglais].

Pour citer ce document

Sheila Gaudreau et Mélodie Simard-Houde, « Je dois le haïr et cependant… Je ne peux vivre sans lui (À tout cœur, no 51, 25 septembre 1947, p. 11)», Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/textes-du-19e-siecle/anthologies/histoires-vraies-sentimentales-1940-1950/je-dois-le-hair-et-cependant-je-ne-peux-vivre-sans-lui-tout-coeur-no-51-25-septembre-1947-p-11