Histoires vraies sentimentales (1940-1950)

La modestie. Chemin d'accès à la gloire (Nous Deux, no 3, 11 juin 1947, p. 11 et 12)

Table des matières

SAMUEL CHARLAND et MÉLODIE SIMARD-HOUDE

Personnages

Edwige est la narratrice du récit. Après s’être fait prendre en photo, par hasard, dans la rue, elle est élue comme l’une des plus belles jeunes filles de France. Orpheline modeste et simple, elle est par la suite projetée contre son gré dans l’univers du cinéma.

Mme Solange : Modiste de luxe, elle est également la tante d’Edwige. Tout au long du récit, elle apporte son aide à Edwige, non pas par bonté de cœur, mais bien par ambition personnelle.

Roland Duville : C’est un acteur français célèbre, qui se fait passer pour un machiniste de la maison cinématographique. Il devient peu à peu amoureux d’Edwige, et vice-versa, alors qu’elle ignore tout de sa véritable identité. Lorsque la supercherie est révélée, il se rend compte qu’Edwige l’aime pour ce qu’il est, et non pour sa fortune.

Présentation

Le récit « La modestie. Chemin d’accès à la gloire » raconte l’histoire d’une jeune femme, Edwige qui, un jour, alors qu’elle revient chez elle, apprend qu’elle a été élue la plus belle femme de France. Par la même occasion, la rédaction du journal qui l’a prise en photo l’invite à Paris pour passer des auditions dans une maison cinématographique. Edwige s’y rend à contrecœur. Elle ne désire pas la richesse et la gloire, mais seulement un bonheur simple et vrai. Durant son passage sur scène, un incendie se déclenche dans la maison cinématographique. Edwige est sauvée par celui qu’elle prend pour un machiniste, Roland Duville. Ce dernier lui laisse croire qu’elle a mis le feu par accident et qu’on la recherche pour cette raison, puis l’aide à prendre la fuite. Au bout de quelques péripéties rocambolesques (fuite en voiture, attaque par des brigands), Edwige (et avec elle, le lecteur) apprend que tout ce qui est arrivé depuis l’incendie des locaux est en fait une mise en scène truquée par la maison cinématographique pour le tournage d’un film. L’histoire se termine bien : Edwige se marie avec Roland Duville, le pseudo-machiniste, qui se révèle être un célèbre acteur français nourrissant à l’égard d’Edwige des sentiments sincères.

« La modestie. Chemin d’accès à la gloire » est un récit intéressant en cela qu’il met en scène, de manière réflexive, le milieu du cinéma et les pratiques des magazines : la presse sentimentale et la presse de célébrité des années 1940-1950 organisent effectivement des concours comme celui que remporte Edwige. L’élection de celle-ci en tant que plus belle femme de France, grâce à une photo d’elle prise dans la rue, à son insu, n’est pas sans rappeler les concours des magazines comme Confidences, Intimité et Nous Deux, notamment celui de la « cover-girl » d’Intimité, au tournant des années 1950 : d’après des portraits photographiques, les lectrices votent chaque semaine, parmi une pré-sélection établie par la rédaction, pour la plus belle des concurrentes, qui aura la chance de figurer en couverture d’un prochain numéro. On assiste ici à une représentation en abyme du rêve que vend la presse sentimentale à ses lecteurs et lectrices, celui de la gloire et de la reconnaissance, mais aussi de la rencontre amoureuse réussie, gloire et amour couronnant ici un comportement jugé méritoire – l’authenticité et la modestie de la jeune fille : « c’est ainsi que l’humble jeune fille de France que j’étais est devenue l’actrice connue que vous avez tant de fois vue à l’écran… », conclut Edwige. 

Dans cette représentation de la « gloire », non dépourvue d’un regard critique – puisque Edwige craint les lumières et les excès de « ce monde artificiel qui ne flatt[e] que la vanité » –, le magazine continue de déployer une axiologie conforme à la majorité de ses « histoires vécues », dans lesquelles des qualités morales comme l’authenticité, la modestie ou la simplicité sont valorisées. Le discours sur la célébrité instantanée que renferme cette histoire n’est pas sans faire penser, pour le lecteur d’aujourd’hui, au vedettariat éphémère de la téléréalité : les concours de la presse magazine mettent en place, dans les années 1940-1950, des mécanismes de médiatisation par lesquels des individus anonymes se trouvent projetés en pleine lumière.

On peut souligner, enfin, que la charge réflexive de cette histoire réside aussi dans la manière dont elle souligne à grand trait les deux principaux leviers de l’action dans les « histoires vécues », « confessions » et « histoires vraies ». Comme l’explique le régisseur à Edwige au moment où il lui révèle que l’aventure de l’incendie et de la fuite en voiture n’était qu’une fiction montée de toute pièce : « — On a tourné trois scènes magnifiques […]. Celle de l’incendie du théâtre ; la deuxième, sentimentale, dans la loge ; la troisième, dramatique, dans l’autocar. » Le sentimental et le drame : ce sont bien là deux grands soubassements communs aux « histoires vraies » et, plus largement, aux fictions populaires, littéraires comme cinématographiques.1

La modestie. Chemin d’accès à la gloire

Illustration

Le récit de Nous Deux est précédé du surtitre « Histoire vécue » et du chapeau suivant : Ceci n’est pas une nouvelle, mais la narration d’événements qui se sont réellement produits. La protagoniste, qui est une célèbre actrice de l’écran français, l’a écrite en se servant, pour des raisons évidentes, de noms d’emprunt. Source : © BnF / Gallica


En rentrant un après-midi du bureau, je m’entendis appeler du salon où travaillaient ma tante et ses aides.

Les voix qui m’appelaient étaient émues. Lorsque j’apparus dans l’ouverture de la porte, je fus accueillie par un cri de triomphe.

— C’est elle ! crièrent les jeunes filles, et leurs yeux rayonnèrent.

— C’est bien toi ! s’écria ma tante en m’embrassant.

Je restai un instant interloquée, puis je levai une main et me mis à lui éventer le front d’une manière peu respectueuse :

— Es-tu devenue folle ?

— Regarde ! s’exclama triomphalement ma tante, en me tendant un journal.

Je regardai, interdite. Là, en première page, s’étalait mon propre visage : mes yeux rêveurs, mes boucles au vent, mon modeste petit costume à carreaux blancs et marron, en somme, moi à n’en pouvoir douter. Mais qu’est-ce que je faisais là, sur cette page de journal, entre la photo du nouveau ministre de l’Uruguay et celle du vainqueur du Tour de France ?

— Eh bien ! Edwige, cria ma tante, me tendant le journal, tu ne veux même pas lire de quoi il s’agit ? Tu as été photographiée à ton insu, dans la rue, et quatre-vingt-dix-neuf autres jeunes filles, dans tous les coins du pays, ont été photographiées comme toi. Par un referendum parmi les lecteurs du journal, tu as été proclamée la plus belle jeune fille de France ; et tu es invitée – tu entends, Edwige – par une grande maison cinématographique de Paris, à tourner un bout d’essai. Lis donc, tiens, ici. Tu auras une grosse prime en argent, tu…

Je m’assis sur la première chaise que je trouvai et regardai encore une fois, apeurée, mon propre visage qui, de l’illustration du journal, me rendit mon regard. Il me sembla me voir reflétée dans un miroir. Dieu sait ce que les lecteurs avaient pu trouver de joli dans cette petite figure que je promenais depuis dix-huit ans sans jamais penser qu’on pût la trouver si remarquable !

— Et alors ? demandai-je, en levant les yeux vers ma tante.

Je savais qu’elle me donnerait des ordres, et que je serais obligée de lui obéir. Depuis la mort de mes parents, j’habitais chez elle, et elle m’avait toujours montré une affection maternelle. Elle était modiste de lux à Lille – Mme Solange. C’était une femme gaie, bruyante, extravagante, tandis que j’étais, moi, calme et réfléchie ; et son ambition se heurtait toujours à mon désir de ne pas me mettre en avant, et ne pas paraître autre chose que ce que j’étais en vérité : une jeune fille modeste, sans maman, et pauvre. Si, de temps à autre, il arrivait quelque petite discussion entre nous, elle devait toujours son origine à cette différence entre nos caractères. Cependant, depuis quelque temps, ma tante ne s’occupait plus beaucoup de moi : elle avait ses amis, ses clientes, elle avait cette vie scintillante, mondaine, superficielle, qui lui plaisait tant.

À Paris

Je travaillais depuis deux ans dans un bureau, et cela me plaisait. Comme toutes les jeunes filles de mon âge, je rêvais d’amour : d’un homme bon et sincère qui me ferait l’offre de son cœur et d’une petite maison, une toute petite maison bien modeste. Je savais bien qu’il ne fallait pas trop attendre de la vie, et je me méfiais de la richesse et du luxe, que je considérais comme trop enivrants et susceptibles de dessécher le cœur. Maisons splendides, propriétés à la campagne, toilettes, bijoux… Non. Je sentais que le bonheur n’était pas de ce côté-là ! Mieux vaudrait deux petites pièces sous les toits et des robes de coton, mais un mari affectueux et un enfant bien portant… Avec de telles idées, je ne pouvais pas comprendre mes camarades de bureau, qui rêvaient d’un mari quelconque, mais riche et possédant une automobile. Elles, de leur côté, ne me comprenaient pas davantage.

— Tu es trop « pot-au-feu », Edwige, me disaient elles. Dans la vie, il faut voir grand pour arriver à quelques chose… 

C’est pour cela qu’à ce moment je sentis que bien des choses allaient changer pour moi, et j’en eus peur. Les yeux que je tournai vers ma tante avaient l’expression suppliante d’une gazelle prise au piège.

— Comment, « et alors » ? s’écrièrent en chœur les ouvrières qui m’entouraient. Tu ne te rends donc pas compte ? Alors !... C’est une vie merveilleuse, une vie de roman qui s’ouvre devant toi, maintenant…

Ah ! voilà. Je commençais à comprendre. Une vie de roman ! Non, plus le rêve, mais la réalité de demain. Agitée, je me mis à pleurer.

— Cela te fera du bien ! Soulage-toi un peu, me dit ma tante. Même le bonheur a besoin d’être salué de quelques larmes pour qu’on se rendre compte qu’il est vrai.

Ses aides, armées de crayons, me demandaient mon nom de famille, la date de ma naissance, le nom de mes parents morts. Il y avait une prime, aussi, pour la première lettre qui réussirait à identifier l’élue anonyme et à fournir au journal des renseignements sur elle. (Toute le monde, d’ailleurs, voulait obtenir cette prime. Même le directeur de la maison où je travaillais, un homme toujours raide et hautain, daigna un matin me demander des renseignements sur moi-même.)

D’un seul coup, j’étais devenus le centre d’intérêt de toutes mes connaissances, l’objet de leurs attentions empressées.

Il avait suffi qu’un photographe, un inconnu, remarquât mon visage, pour que tous ceux qui m’avaient toujours eue devant les yeux s’accordassent pour dire que j’étais belle.

Au bout de huit jours, je reçus l’invitation de me présenter dans une grande maison cinématographique de Paris. Ma tante, enrubannée comme un cheval de carrousel, scintillante comme un arbre de Noël, m’amena à Paris avec mon simple petit costume à carreaux blancs et marron, celui que je portais sur la photo. Le costume était presque neuf ; je le trouvais charmant et il m’allait très bien. Mais j’avais dû tenir tête aux protestations de ma tante, qui aurait voulu me présenter aux jurés en robe du soir.

— Mais, ma tante, puisque je leur ai plu au début ainsi habillée…

— Fais comme tu veux. Mais je le regrette, parce que tu auras l’air d’être ma femme de chambre…

Au fond du cœur, elle pensait peut-être que les illustres personnages qui nous attendaient la regarderaient, elle, plutôt que moi. Il est vrai que j’étais de plus en plus intimidée. J’avais l’impression d’être à l’école et sur le point de me présenter à un examen pour lequel je n’avais pas étudié suffisamment. (À cette différence près qu’à l’école je tenais à passer dans la classe supérieure, tandis que maintenant je ne tenais pas précisément à réussir. Mon rêve n’était pas de devenir actrice !)

En effet… tout alla très mal. Ces personnages importants ne furent satisfaits ni de l’une ni de l’autre de nous. J’avais cru qu’ils se contenteraient de me regarder ; mais, au contraire, ils me firent maquiller et me conduisirent, le visage complètement transformé, dans une salle où ils braquèrent sur moi la lumière aveuglante des projecteurs. Puis ce fut : « Riez, pleurez, marchez, dites à cet homme-là que vous êtes furieuse contre lui. » Je me déplaçais comme une marionnette sous le feu des projecteurs et de vingt yeux masculins qui m’observaient. Un désastre !

À la fin, j’étais contente de penser que le supplice était terminé et que je les avais tous déçus. J’avais une peur terrible de faire plaisir et de voir se consolider mon avenir dans ce monde artificiel qui ne flattait que la vanité. Non, non. Le bonheur dont j’avais toujours rêvé, je n’aurais jamais pu l’atteindre dans cette atmosphère. Il n’y avait rien de tout cela ici.

Ma tante était furibonde. La décision de ces messieurs du cinéma lui portait un coup au cœur !

Mais, mon Dieu, je n’y puis rien si je me sens comme une poupée rembourrée de son. Contrairement à mes camarades qui rêvent de devenir actrices de cinéma, je n’ai justement pas cette ambition. Je sais que le métier d’actrice est difficile, qu’il y faut du talent, de la volonté, et je me sens inapte à la tâche.

Me voyant pleurer, ma tante s’énerve.

— Par pitié, Edwige, ne te mets pas à pleurnicher, à présent. Tu vas avoir de jolis yeux ! C’est bon… Demain matin nous retournerons à Lille. Mais qu’allons-nous dire à nos amies ? Moi qui pensais les faire mourir de jalousie…

À présent, c’est elle qui pleure. Elle voit d’avance le sourire ironique de ses clientes, qui l’ont vue partir en triomphe pour Paris, à mes côtés. Je suis en train de chercher quelque phrase pour la consoler, quand un groom de l’hôtel vient nous annoncer que le secrétaire d’un « gros bonnet » du cinéma demande à nous parler. Ma tante change instantanément d’humeur, se refait une beauté et reçoit la secrétaire. Celui-ci nous dit que son patron, un grand directeur, l’a envoyé pour me prier de prendre part, le lendemain, à un spectacle de variétés présenté par la maison cinématographique.

— Mademoiselle n’aura qu’à paraître sur la scène quelques instants, dit-il à ma tante, et pour cela elle recevra une somme importante. Je vous conseille, poursuit-il en s’adressant toujours à ma tante, de retourner chez vous et de laisser mademoiselle seule à Paris pendant deux jours encore. Il me semble que votre présence l’intimide et lui enlève toute spontanéité.

Épouvantée, j’étreins soudain la main de ma tante, mais elle se dégage et répond, ravie, que M. le secrétaire a raison. Elle repartira demain pour Lille, et moi je la suivrai, une fois ma tâche accomplie.

— Tu n’es plus un bébé, Edwige, et ces messieurs sont de parfaits gentilshommes.

Je vois bien que ma tante est animée, en cette décision, moins de l’espoir de me voir devenir plus raisonnable, que de la pensée consolante de retourner seule à Lille et de pouvoir raconter à ses amies Dieu sait quelle histoire fantastique.

***

Le lendemain, ma tante s’en va donc, et je me prépare pour mes nouveaux débuts : je suis calme, souriante, rassérénée. La seule satisfaction que j’attende c’est de me voir attribuer une bonne récompense en argent qui aidera, à mon retour, MmeSolange à retrouver sa bonne humeur.

Le soir, dans ma loge, je trouve une merveilleuse robe blanche.

— Elle vous est offerte par Duville, le grand acteur, me dit le secrétaire. Il est convaincu que vous allez réussir. Il a parié cinquante mille francs sur vous, sur vos qualités photogéniques…

Est-il fou ? Je hoche la tête…

— Remerciez-le de ma part, dis-je au secrétaire.

Une habilleuse vient m’aider. Tout à coup, pendant qu’elle est en train de me coiffer, on l’appelle.

— Il faudra finir cela vous-même, me dit-elle. Si vous voulez vous faire des boucles là sur le front, faites chauffer ce fer sur la petite lampe à alcool que j’ai déjà allumée.

J’obéis. Mais voilà le régisseur qui entre dans ma loge :

— Vite, vite, mademoiselle, c’est à vous maintenant.

Il me prend par la main et me pousse sur la scène.

Je vois des lumières, il me semble que le théâtre est une mer où je vais sombrer. Il y a des quantités de spectateurs : quelques jeunes filles dansent sur la scène ; une musique se fait doucement entendre. Le public m’applaudit gentiment. Mais soudain un nuage de fumée m’entoure. Quelqu’un crie « Au feu ! », et, avant que je me rende compte de la terrible chose, j’entends les cris des petites danseuses et je les vois s’enfuir avec précipitation. Le public aussi se rue vers la sortie. Quant à moi, je reste là, au milieu de la scène, paralysée par la terreur. Je ne sais que faire – s’il faut suivre les danseuses ou me mêler au public qui s’enfuit. Mais, tout à coup, un homme bondit sur la scène, me saisit, me soulève et m’emporte. Je sens la douce étreinte de ses bras – puis je ne sens, je ne vois plus rien.

Je reviens à moi dans une grande pièce sans plafond. La lumière blanche de l’aube tombe sur ma robe blanche. Un beau jeune homme est penché sur moi.

— Cela va mieux, chérie ?

Je rêve peut-être. Je n’ai jamais vu d’yeux plus ardents ou plus tendres, je n’ai jamais entendu une voix plus mélodieuse.

Oh le rêve !

Oh ! oui, je vais très bien. Je voudrais rester toujours ainsi, étendue dans ma belle robe blanche qui ressemble à une robe de mariée, dans cette étrange chambre qui a pour plafond le ciel translucide de l’aube.

Et alors, il me parle gentiment. Il sait tout de moi. Lui s’appelle Roland, il est machiniste du théâtre. Il m’a longuement regardée hier soir, quand je suis entrée en scène, et, lorsque l’incendie s’est déclaré, il m’a vue si faible, sans défense, et il a risqué sa vie pour me sauver. Et il m’a menée dans cette loge où nous avons passé la nuit, moi évanouie, lui penché sur moi.

— Ta robe avait pris feu aux épaules, mais cela n’était pas grave, Edwige, dit-il pour terminer.

Je me tais, tout émue.

— Je voudrais que nous restions toujours ensemble ainsi, ajoute-t-il en me caressant doucement.

Je souris, heureuse. C’est peut-être mon rêve ! Là, devant moi, c’est peut-être le mari que depuis toujours j’attends ? Mais, jusqu’à présent, je n’avais jamais osé croire que de tels rêves pouvaient se réaliser !

Puis Roland se lève, l’air sérieux :

— Il me faut t’avertir, ma chérie, d’une chose embêtante. Je t’ai cachée dans cette loge isolée parce qu’on te recherche. On t’accuse d’avoir provoqué l’incendie du théâtre.

— Moi ?

Et je me mets à rire.

— Oui. Tu as laissé un petit réchaud allumé dans ta loge. Un rideau a pris feu. Les cloisons étaient en bois…

— Oh ! mon Dieu !...

— Ne t’inquiète pas, dit Roland doucement. J’ai ici un costume d’homme pareil à celui-ci, que tu pourras mettre pour t’en aller d’ici. L’autocar part dans une demi-heure de la petite place à côté du théâtre. Je t’emmènerai chez ma mère, nous lui raconterons tout ce qui s’est passé. Elle prendra soin de toi comme si tu étais sa propre fille, jusqu’au jour de notre mariage. Nous sommes des gens pauvres : nous vivons dans une grande vallée verte…

… Oh ! mon rêve… !

— J’ai une tante à Lille, Mme Solange, dis-je en soupirant.

— Cela, tout le monde le sait, répond Roland, et les gens qui te recherchent te trouveraient là. Tiens, voilà le costume d’homme, Edwige. Habille-toi, je reviendrai te chercher dans quelques instants.

Je me lève, j’enlève ma robe blanche, ma jolie combinaison. Je n’ai plus sur moi qu’une culotte et un soutien-gorge, et je me dépêche d’endosser les vêtements d’homme : il me semble que mille yeux m’espionnent. Quand j’ai fini de m’habiller, j’appelle Roland, il entre, et nous rions ensemble de mon déguisement.

— Partons, alors, dit-il. Enfonce bien ton béret sur tes yeux.

Nous traversons des rues : je serre fort sa main pour ne pas le perdre… Nous arrivons à l’autocar.

— Voilà notre voiture, annonce Roland. Monte, moi je me mettrai à côté du conducteur. Si tu as besoin de moi, tu n’auras qu’à m’appeler.

La voiture démarre. Elle va vers la vallée verte dont j’ai toujours rêvé.

À un certain moment, quelqu’un me touche le bras. Je me retourne : je vois le secrétaire du directeur.

— Comment se fait-il que vous soyez habillée ainsi ?

Je suis prise de panique. J’ai envie de crier à Roland pour qu’il vienne à mon secours.

— Enfin, reprend le secrétaire, vos affaires ne me regardent pas. Je sais que vous êtes recherchée pour l’histoire de l’incendie, et j’imagine que ce déguisement n’est pas étranger à ce fait. Mais vous avez mal choisi votre manière de fuir. Je vous conseille de descendre au premier arrêt. Ce voyage est dangereux pour vous.

— Pourquoi ? lui demandai-je, le cœur serré.

— Écoutez.

Le secrétaire me parle à l’oreille.

— Vous voyez ce gros monsieur assis devant nous ?

— Celui qui porte un imperméable ?

— Oui. C’est mon patron. Il a une somme fabuleuse dans son portefeuille.

Mes lèvres tremblent dans un sourire :

— Tant mieux pour lui…

— Mais pas pour vous. Il voyage dans une voiture publique parce qu’il a peur d’être attaqué et dévalisé. Il espère passer inaperçu parmi les autres voyageurs. Eh bien ! cela ne lui servira à rien. Derrière nous file une petite voiture. Retournez-vous, vous la verrez. Là-dedans se trouvent quatre hommes armés. Lorsque nous arriverons en pleine campagne, ils nous attaqueront et ils voleront l’argent de mon patron.

Je me sens défaillir.

— Mais comment le savez-vous ?

— J’ai été obligé, sous menace de mort, de prendre part à l’opération.

Je le regarde avec épouvante. Je me lève d’un bond :

— Je veux descendre ! criai-je pour me faire entendre de Roland.

Coup de théâtre

Un étrange sourire effleure les lèvres du secrétaire. Au même moment, la voiture qui nous suit accélère, arrive à notre niveau, et une voix rauque ordonne à notre conducteur :

— Arrête-toi et haut les mains !

L’autocar s’arrête brusquement. Moi, terrifiée, je lève les bras, en criant :

— Roland !

Mais déjà, d’un bond, il est à mes côtés, il me prend dans ses bras et m’emporte hors de l’autocar. Il s’arrête sur le côté du chemin, près d’un bois. De la petite voiture des assaillants, non seulement des mitrailleuses et des revolvers, mais aussi des faisceaux de lumière électrique sont braqués sur nous. Je suis toujours dans les bras de Roland, qui me serre contre lui, bien résolu à me défendre…

Et la caméra enregistre sur la pellicule mon effroi et mon amour.

Puis les assaillants me tendent la main en souriant.

— On a tourné trois scènes magnifiques, annonce gaîment le régisseur. Celle de l’incendie du théâtre ; la deuxième, sentimentale, dans la loge ; la troisième, dramatique, dans l’autocar. La conversation avec le secrétaire, avec l’horreur qui se peignait progressivement sur votre visage, est un chef-d’œuvre. C’est sûrement la meilleure des trois scènes. Mademoiselle Adwige, notre acteur, Roland Duville, est venu à bout de votre trac. Vous avez la plus jolie petite figure de France, émotive et photogénique. Vous vous êtes révélée comme une magnifique artiste, et nous avons l’intention d’utiliser les trois scènes, telles quelles, dans notre prochain film…

Je regarde, stupéfaite, ceux qui m’entourent. Au milieu, Roland, le prétendu machiniste, qui m’a tenue dans ses bras et qui, pendant toute une nuit, a écouté ma respiration… lui qui m’a promis une petite maison dans une vallée verte… Quels mensonges ! Roland est acteur et tout cela n’était qu’une comédie.

Je le regarde, désespérée.

— Eh bien ? me demande-t-il en souriant. Tu n’as pas l’air d’être heureuse de ton succès, ma chère…

— Vous m’avez menti ! lui crié-je, les yeux pleins de larmes.

— Moins que tu ne le crois, Edwige. Nos cœurs ne jouaient pas.

Il me prend la main. Je me dégage.

— Je ne vous crois pas, monsieur Roland. Un homme célèbre comme vous, habitué à une vie de luxe, à l’admiration de toutes les femmes, ne pourrait jamais aimer et comprendre une humble petite fille comme moi…

— Au contraire, je te comprends et je t’aime, Edwige. Tu es exactement celle que mon cœur cherchait ! Célèbre et riche, je n’ai jamais pu trouver une femme qui m’aime d’un amour sincère. Elles cédaient toutes à l’attrait de mon nom et de mon argent… Mais toi, tu m’as aimé même en me croyant un simple machiniste de théâtre. Comment pourrais-je douter de ton amour !

— Mais je ne veux pas être actrice, balbutiai-je, confuse.

Il hoche doucement la tête.

— Pas même par amour, Edwige ? Par amour pour moi ?

Je me jette dans ses bras.

— Si… mon chéri.

***

Et c’est ainsi que l’humble jeune fille de France que j’étais est devenue l’actrice connue que vous avez tant de fois vue à l’écran… et c’est ainsi, aussi, que je suis devenue la femme de Roland Duville. Il a tenu sa promesse de me donner une coquette petite maison dans une vallée verte. Loin des projecteurs, nous y allons, tous les deux, nous offrir chaque printemps des vacances d’amour.

Notes

1 Numérisé par la Bibliothèque nationale de France, ce numéro de Nous Deux peut être consulté dans Gallica

Pour citer ce document

Samuel Charland et Mélodie Simard-Houde, « La modestie. Chemin d'accès à la gloire (Nous Deux, no 3, 11 juin 1947, p. 11 et 12)», Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/textes-du-19e-siecle/anthologies/histoires-vraies-sentimentales-1940-1950/la-modestie-chemin-dacces-la-gloire-nous-deux-no-3-11-juin-1947-p-11-et-12