Histoires vraies sentimentales (1940-1950)

La vie nous a séparés. Confession inédite par Jacques Helena (Paris, Les Nouvelles Éditions Fournier, coll. « Ma confession », 1946)

Table des matières

IBTISSEM OULED ALI et MÉLODIE SIMARD-HOUDE

La collection « Ma confession » (Paris, Les Nouvelles Éditions Fournier, 1946)

La collection « Ma confession », qui compte une vingtaine de titres tous parus en 1946, s’inscrit dans l’univers de la littérature populaire du XXᵉ siècle, plus précisément dans celui des fascicules sentimentaux diffusés à grande échelle auprès d’un lectorat large. Ces publications, généralement de format court et peu coûteuses, étaient destinées à une consommation rapide et régulière. Elles participaient ainsi à une culture éditoriale fondée sur la sérialité, la circulation massive des récits et l’accessibilité de la lecture.

Le fascicule La vie nous a séparés constitue un exemple représentatif de cette production. Comme les autres numéros de la collection « Ma confession », il est présenté comme le récit personnel d’un individu qui dévoile un épisode marquant de sa vie. Cette forme confessionnelle s’appuie presque toujours sur une narration à la première personne, où le narrateur ou la narratrice revient sur un passé douloureux ou bouleversant. Ce choix narratif confère au texte une forte dimension introspective et donne au lecteur l’impression d’accéder à une expérience vécue. Le récit adopte ainsi les codes du témoignage ou de la confession intime, brouillant volontairement la frontière entre fiction et réalité.

Cependant, contrairement aux « histoires vraies » anonymes des magazines, ou aux fascicules de la collection « Histoires vraies » de la S.P.L.E. (voir la présentation de Toi, malgré tout), les histoires de la collection « Ma confession », tout comme celles d’autres collections semblables, sont attribuées à des auteur·rices : dans certains cas, leur production est prolifique et ils·elles apparaissent comme des tâcherons du roman sentimental. Ce n’est pas le cas Jacques Helena, auquel un seul récit est associé dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France, soit La vie nous a séparés ; il se peut fort bien que ce nom soit un pseudonyme.

Sur le plan thématique, la collection « Ma confession » privilégie les intrigues sentimentales et les drames affectifs. Les récits mettent fréquemment en scène des passions contrariées, des amours impossibles, des trahisons ou des conflits entre désir et devoir. Par exemple, le motif du triangle amoureux dans La vie nous a séparés constitue une structure narrative récurrente, permettant d’explorer les tensions entre fidélité, jalousie, sacrifice et pardon. Ces intrigues s’accompagnent souvent d’une dimension morale : à travers les épreuves vécues par les personnages, les récits interrogent la hiérarchie des valeurs humaines et mettent en scène des dilemmes affectifs et éthiques.

D’un point de vue narratologique, les fascicules de la collection se caractérisent par l’usage fréquent d’une narration homodiégétique, dans laquelle le narrateur est également le protagoniste de l’histoire qu’il raconte. Cette configuration favorise une écriture introspective centrée sur l’analyse des sentiments et des souvenirs. La temporalité du récit repose généralement sur un dispositif rétrospectif : le narrateur raconte les événements après coup, ce qui lui permet d’interpréter son propre passé et de proposer une lecture morale de l’expérience vécue.

Tout en se parant d’un sceau d’authenticité, ces récits exploitent des procédés caractéristiques du roman sentimental, tels que l’exagération des émotions, les retournements dramatiques, les coïncidences ou encore les scènes pathétiques destinées à susciter l’empathie du lecteur. Leurs thèmes et leurs motifs sont aussi typiques du genre : scènes du premier regard, du premier baiser, obstacles de diverses natures opposés à l’amour contrarié, etc., y sont récurrents. Ces récits explorent les passions humaines, parmi lesquelles l’amour apparaît comme une force à la fois créatrice et destructrice.

Ainsi, la collection « Ma confession » se situe à la croisée de plusieurs traditions narratives : celle de la littérature sentimentale populaire, celle du récit autobiographique fictif et celle du roman psychologique. En donnant la parole à des narrateur·rices qui racontent leur propre histoire, ces fascicules mêlent émotion, introspection et réflexion morale, offrant au lecteur ou à la lectrice une expérience de lecture fondée à la fois sur l’identification et sur l’analyse des sentiments.

Personnages

Jacques Santeil – dont le nom n’est révélé que vers le milieu de l’histoire – est le narrateur et le personnage central du récit. Âgé de trente-cinq ans au moment où il raconte son histoire, Jacques est un artiste peintre reconnu dans les cercles mondains parisiens. À travers son récit se dessine une personnalité sensible et romantique, bien que guidée par une certaine rationalité. Issu d’une famille de vignerons de la grande bourgeoisie du Bas-Languedoc, il se dépeint comme un Méridional en qui la lutte contre « la vague chaude du désir physique » est difficile. Il aime Mireille depuis l’enfance, sans avoir réellement compris la nature profonde de ses sentiments à son égard. Habité par les souvenirs de leur passé commun, il entreprend de raconter son histoire comme une forme de confession, une manière d’apaiser une âme tourmentée par la culpabilité et les regrets. 

Jacques connaît Mireille Ducouraux depuis l’adolescence. Mireille est la fille de commerçants que fréquentent les parents de Jacques. Elle est une belle jeune femme devenue, selon l’expression du narrateur, une « jeune-vieille femme » lorsqu’il la retrouve, après dix années de mariage avec un homme qu’elle n’aime pas. Amoureuse de Jacques depuis l’âge de quinze ans, elle apparaît comme un personnage à la fois fragile et passionné. Marquée par une profonde insatisfaction affective, elle tente de retrouver l’amour perdu de sa jeunesse. Déterminée et prête à tout pour vivre cet amour, elle parvient à reconquérir Jacques et le persuade de fuir avec elle, ce qui entraîne les deux personnages dans une série d’événements dramatiques. À mesure que progresse le récit, Mireille s’affirme comme une femme fatale détenant une « influence infernale » sur Jacques. La perspective masculine de la narration et la peinture de Mireille ne sont pas sans introduire une certaine misogynie dans ce récit : la principale figure féminine, résolument associée au désir physique, oscille entre la naïveté de l’enfant et le machiavélisme de la femme manipulatrice.

Jean Tech est le meilleur ami de Jacques. Ils se rencontrent à Paris, alors que tous deux sont étudiants et vivent dans le Quartier latin. Jean devient, par un cruel hasard du destin, l’époux de Mireille. Médecin de profession, établi dans une petite ville du sud située en bord de mer près de Perpignan, il incarne d’abord une figure de rigueur, de calme et de distance émotionnelle. Cependant, derrière cette apparente froideur se révèle un homme profondément attaché à sa femme, capable d’indulgence et de générosité. Malgré la trahison dont il est victime, il fait preuve d’une remarquable dignité morale et d’une grande loyauté envers sa femme et son ami.

D’autres personnages, moins développés, gravitent autour du trio principal et contribuent à enrichir l’univers du récit. On peut citer notamment les parents de Jacques et ceux de Mireille, le pêcheur Anton, qui s’exprime en occitan, une gitane qui prédit l’avenir de Mireille, le valet de chambre ou encore la vieille bonne de la villa. Bien que secondaires, ces figures participent à la construction de l’intrigue et renforcent le cadre social, spatial et symbolique dans lequel évoluent les personnages principaux. La gitane, en particulier, incarne le poids du « destin » dans l’univers du récit sentimental.

Présentation

Cette « confession », comme l’annonce la mention sur la couverture du fascicule, prend la forme d’un récit rétrospectif à la première personne, construit autour d’une voix masculine – contrepoint intéressant dans une production dominée par les voix féminines – et d’une temporalité double : le présent de l’écriture, marqué par la distance réflexive du narrateur, et le passé remémoré, qui occupe la quasi-totalité du récit, où se déploie l’histoire d’un amour ancien ravivé par le hasard. La voix narrative est homodiégétique : Jacques, artiste parisien reconnu, raconte sa propre histoire et revisite les événements qui ont bouleversé sa vie. L’écriture prend ainsi la forme d’une confession dans laquelle le souvenir devient un instrument d’analyse morale et psychologique, tout en produisant aussi un récit sentimental à l’intrigue ficelée selon les codes du genre : rencontre amoureuse, séparation des amants par une série d’obstacles, puis réunion. Dans ce cas-ci, toutefois, la réunion est de courte durée et la chute du récit, malheureuse, comme le titre du fascicule et l’incipit du récit le font pressentir d’emblée. La narration rétrospective de Jacques mobilise par endroit des prolepses, par lesquelles le narrateur laisse entrevoir, avant même leur survenue, les conséquences tragiques de certaines décisions, annonçant implicitement la catastrophe à venir. Si le récit s’appuie sur le dispositif authentifiant de la confession à la première personne, les péripéties présentent un caractère peu vraisemblable, à commencer par le coup de théâtre central par lequel Jacques découvre son amour de jeunesse, Mireille, mariée à son meilleur ami Jean Tech.

En effet, l’intrigue se noue autour d’une rencontre fortuite entre Jacques et Mireille, son amour d’enfance, qu’il avait perdu de vue. Lors de ces retrouvailles dans la luxueuse demeure méridionale de Jean, le destin a profondément transformé leur situation : Mireille est désormais l’épouse de Jean. Ce triangle amoureux constitue le noyau dramatique du récit. Très vite, la nostalgie du passé et la force du désir ravivent entre les deux anciens amoureux une passion longtemps refoulée. Or, cette dynamique passionnelle s’inscrit dans un cadre moral conflictuel où se confrontent désir, loyauté et culpabilité. 

L’axiologie du récit repose précisément sur cette tension entre l’amour passionnel et la fidélité morale à l’égard de l’ami, fidélité mise à l’épreuve par le secret qui relie Jacques et Mireille. Mireille incarne la figure du désir absolu, prête à transgresser les normes sociales et conjugales afin de retrouver l’amour perdu de sa jeunesse. Jacques, quant à lui, apparaît comme un personnage profondément hésitant, partagé entre son attachement à Mireille, qui l’entraîne dans cette « terrible aventure », et son amitié pour Jean. Cette hésitation révèle une crise morale où s’affrontent passion et responsabilité. À l’inverse, Jean incarne une forme d’éthique du sacrifice et du pardon : malgré la trahison dont il est victime, il choisit la compréhension plutôt que la vengeance.

La tentative de fuite des deux amants constitue le point culminant du récit. Convaincue que leur amour ne peut s’épanouir dans la situation présente, Mireille persuade Jacques de partir avec elle. Leur fuite se termine par un accident de voiture qui bouleverse le cours des événements : Mireille s’en sort indemne, tandis que Jacques tombe dans le coma. Cet épisode dramatique agit comme une rupture narrative.

À son réveil, Jacques découvre que Jean, loin de chercher à se venger, l’a soigné, est resté à son chevet et a veillé sur lui avec dévouement. Cette révélation renverse la perspective morale du récit. Jean apparaît alors comme une figure de dignité et de loyauté, profondément attachée à Mireille malgré la trahison. En proposant d’oublier les événements passés à condition que sa femme reste auprès de lui, il impose une résolution fondée sur le pardon et la continuité du lien conjugal. La confession, au bout du compte, fait ressortir les dangers de la passion amoureuse (après avoir cependant longuement dépeint son influence, qui fonde la tension narrative et le plaisir de lecture) au profit de la solidité de la tendresse durable qui unit les époux.

Ainsi, ce fascicule s’inscrit pleinement dans la tradition du roman sentimental, où l’intrigue amoureuse sert de cadre à une réflexion morale sur les passions humaines, mais tout en infléchissant la prédilection de celui-ci pour l’amour-passion au profit de la stabilité du bonheur conjugal, selon une logique typique des « histoires vraies », un genre profondément influencé par l’orientation pratique et axiologique des magazines sentimentaux qui le popularisent. L’« histoire vraie », c’est en quelque sorte le roman sentimental qui rencontre le courrier du cœur. À travers le destin de Jacques, Mireille et Jean, le récit explore la complexité des sentiments, la force du souvenir et les dilemmes éthiques liés à l’amour et à la fidélité. L’histoire révèle finalement l’ambiguïté des relations humaines : entre désir, amitié et sacrifice, aucune valeur ne s’impose sans tension.

Par ailleurs, l’amplitude des vingt-quatre pages du fascicule permet de développer bien davantage que dans les confessions en magazine le cadre spatial de l’histoire. La profession d’artiste peintre de Jacques résonne ici avec la description insistante des paysages et du climat. Ceux-ci traduisent les sentiments, la violente passion et les tourments des protagonistes, selon l’héritage d’une conception romantique de la nature. À l’exception de l’épisode des études de Jacques aux Beaux-Arts à Paris – où il habite le Quartier latin puis Montparnasse –, toute l’histoire se déroule dans le Bas-Languedoc, ce qui donne lieu à maintes évocations des mœurs et du climat du sud de la France, avec la mer, le vent, les cigales et, partout la chaleur, qui semble attiser le désir de Jacques et Mireille : « Du reste, n’étions-nous pas à la plage, le lieu de toutes les libertés et de toutes les licences ? » écrit le premier. C’est en pleine nature, dans une grotte « loin du monde civilisé », que Jacques et Mireille renouent leur étreinte d’autrefois. Cette disposition toute géographique et climatique de la passion, sise à distance du monde quotidien et social, participe d’un conflit central aussi bien dans le genre sentimental que dans les « histoires vraies » : le conflit entre le rêve (amoureux, passionnel) et la réalité. « En fait, dans toute cette histoire, c’est le romanesque qui l’a tentée », conclut philosophiquement Jean Tech à propos de sa femme. C’est aussi le romanesque qui est ici tenu en échec par la chute déceptive du récit.

La vie nous a séparés

Illustration

En sous-titre sur la page titre interne : Confession inédite par Jacques HELENA


Présentation

Aujourd'hui1 je suis un vieil homme, un très vieil homme. Et pourtant, si l’on utilise la commune mesure de la vie, je n’ai que trente-cinq ans. Mais certains soirs, comme ce soir, lorsque je pose mon front sur la fenêtre froide et que je regarde courir les passants, sous un ciel de cauchemar, à cet instant d’angoisse qu’est le crépuscule, j’ai l’impression de sentir peser sur mes épaules le poids de la neige de cent hivers.

Dieu merci, j’ai parfois, dans ma vie de célibataire, des heures éclatantes. Mais il est des moments où, véritablement, on se sent vaincu. Toutes les existences sont sans doute des défaites mais tant qu’il reste, au fond de nous, l’ombre rose d’une illusion nous croyons à la victoire. Et c’est ça, la jeunesse : les illusions, l’espoir. Il y a des gens qui les gardent jusqu’à leur mort. Ce sont des gens qui meurent jeunes, même lorsqu’ils ont atteint un âge patriarcal.

Ce n’est pas toujours une question de caractère. C’est aussi une question de chance. On garde de certaines aventures un goût de cendre sur les lèvres et, sur le cœur, cette froideur qui nous étonne au contact d’un visage mort.

Cette glace, qui étouffe les enthousiasmes et les joies, il y a cinq ans que je la sens en moi. Elle m’envahit peu à peu. Peu à peu elle gagne mes fibres les plus secrètes et c’est sans doute parce qu’un soir d’été, dans un village pourtant plein de vie et de lumière, dans une villa noyée sous les lauriers-roses, j’ai rencontré un fantôme.

Ce soir il pleut. La vie est grise et j’ai atteint les buts que je m’étais assignés. Je suis encore jeune, je suis célèbre et mes tableaux me rapportent assez d’argent pour vivre la vie d’aimable bohème riche que j’avais choisie. On m’accuse de n’être pas assez ambitieux et c’est sans doute par paresse, par goût du nonchaloir et par hérédité paysanne. Car j’ai le goût de la stabilité et du calme des campagnes, des belles lignes et des formes solidement campées. J’ai horreur du snobisme, du tape-à-l’œil et du scandale. Et c’est pourquoi si je commets, aujourd’hui, cette faiblesse d’écrire ces souvenirs, je vais tâcher de dissimuler les noms des personnages et ceux des lieux sous la chape mystérieuse du silence2.

Premières roses

Je suis d’une vieille famille de paysans, très exactement de vignerons. Si j’insiste ici avec cette précision, c’est que j’ai toujours senti une énorme différence entre le viticulteur et l’herbager par exemple. Le viticulteur aussi attaché à son sol que l’autre, aussi massif et aussi positif, a dans sa vie plus de légèreté. Est-ce par la grâce du vin, dispensateur des joies terrestres ?

Mes parents aimaient le confort, la vie aisée, les beaux-arts, mais par économie, beaucoup plus que par nécessité, ils se contentaient souvent de ce que les commerçants ont nommé le demi-luxe.

Je vécus en Bas-Languedoc, jusqu’à mes dix-huit ans. Pensionnaire au collège de Y… je ne venais qu’au moment des vacances dans la belle maison de campagne qu’habitaient mes parents.

Entourée d’un grand parc aux arbres vertigineux et couverts de chèvrefeuille, elle ressemblait avec sa porte étroite et ses grandes salles fraîches au plafond bas à ces « country houses » dont parlent les romans anglais. Sans doute parce que j’y passais surtout l’été je la revois toujours avec du soleil dans les fenêtres. Et dans la grande cuisine où s’affairait Marinette, notre vieille bonne, régnait toujours une odeur de fruits mûrs. Au-dessus de la cheminée, des crochets supportaient deux fusils. La chasse était trop la passion de mon père pour qu’elle n’influât pas sur sa destinée. Mais, hélas ! cette intervention, comme on le verra plus tard, fut tragique.

C’est dans cette pièce familière que tous les soirs le « ramonet » venait « au rapport », comme disait mon père, et conter son travail de la journée et celui de ses hommes. C’est là également que se réglaient les semaines.

Si mon père réalisait parfaitement le type du gentilhomme campagnard, ma mère, elle, représentait avec véracité l’héroïne romantique. Poitrinaire, et si pâle, si frêle, toujours enveloppée dans ses châles charmants, elle occupait ses loisirs à la peinture. C’est d’elle que je tiens, sans doute, ce que j’appellerai, sans fausse modestie, mon talent. Mon talent qui est ma joie et ma vie. Et c’est à cause d’elle également, la pauvre femme, que j’ai connu cette soif ardente d’un idéal inaccessible, ce cancer que je croyais définitivement guéri et qui me ronge, le premier amour.

Ma mère achetait son matériel de peintre à Y…, chez Ducouraux. À la longue, elle s’était liée d’amitié avec Mme Ducouraux et ceci avec d’autant plus de facilité que ces commerçants possédaient à côté de notre terre une propriété nantie d’une fort belle maison de campagne qu’on appelait le Rec.

M. Ducouraux, qui n’avait qu’un goût approximatif, malgré sa profession de serviteur des muses, avait choisi de construire dans ce coin de garrigue, sec et dénudé et spécifiquement méditerranéen, un chalet basque. Ce qui faisait sourire ma mère et hausser les épaules à mon père.

Les commerçants venaient souvent passer le dimanche dans leur terre et naturellement ils amenaient avec eux leur fille Mireille.

Y… n’est qu’une toute petite ville de province où tout le monde se connaît. J’avais déjà rencontré à plusieurs reprises Mireille. Sa jeune grâce toute neuve n’avait pas manqué de retenir mon attention. Mais nul n’en savait rien et je n’avais fait de confidences à personne.

Un jeudi ma mère était venue me chercher au collège et m’avait emmené avec elle dans ses courses. Nous allâmes justement chez les Ducouraux où je ne fus pas surpris de rencontrer Mireille. Mais ce jour-là je fus bouleversé. J’avais seize ans, elle en avait quinze, et dehors des marchandes passaient avec des corbeilles de fleurs. Le printemps riait dans les rues de la ville, éclaboussait de soleil les vieilles maisons. Je me sentais plein de force et de confiance.

Imprudemment je m’attardai à détailler Mireille, ses longs cheveux nattés, ses dents éclatantes, son petit nez mutin de fille-enfant et ses jeunes seins qui bougeaient sous sa blouse blanche. Imprudemment car peu à peu l’amour entrait dans mon cœur. Il me laissait abasourdi, sans résistance et s’installait, m’envahissait comme une eau tiède et parfumée.

Pour moi, désormais, rien n’avait d’importance et les personnages qui entraient et sortaient de la boutique, tandis que ma mère et Mme Ducouraux s’entretenaient dans un coin, me paraissaient inutiles et dérisoires. Je n’accordais à la conversation de ces dames qu’une attention apparente et lorsque je rêve à cette scène, après vingt ans, je pense que je devais avoir l’air passablement idiot.

Je ne perdais pas Mireille de vue. Elle aussi me regardait. Mais sitôt que nos yeux se rencontraient elle baissait la tête et rôdait dans le magasin avec la fausse activité d’une mouche en maraude.

Finalement nos mères s’aperçurent de notre existence, nous présentèrent l’un à l’autre et nous invitèrent réciproquement à des visites ultérieures. Il fut convenu notamment que le dimanche suivant, qui était pour moi jour de grande sortie, les Ducouraux viendraient, l’après-midi, à la maison.

C’est dans la fièvre que je passai les vingt-quatre heures qui nous séparaient de la fameuse réunion, allant jusqu’à consulter trois fois par jour, avec une indifférence feinte, le baromètre qui ornait l’antichambre du principal.

« Je l’aime », me disais-je, « je l’aime », et déjà il me semblait avoir ouvert une des plus belles portes de la vie. J’avais l’impression que cet amour me faisait homme, me rendait l’égal des hommes, beaucoup plus que les cigarettes que mes camarades s’acharnaient à fumer en cachette et qui les rendaient malades.

Sans doute le temps s’y prêtait. Il faisait un mois de mai splendide et déjà sur la façade de ma vieille maison le chèvrefeuille verdoyait.

Le dimanche arriva et Mireille vint. Je l’avais attendue toute la matinée avec une fièvre d’impatience qui m’empêchait de tenir en place. Les objets les plus familiers me semblaient insolites. Je n’avais de goût à rien et la pendule, qui avait pris une nouvelle et provisoire importance, n’avançait pas assez vite à mon gré. À midi je n’avais presque rien mangé. Mon père qui avait remarqué ma nervosité s’était inquiété et m’avait demandé des explications qui me firent rougir et me troubler. Il me semblait que mon secret se lisait sur mon front et que je commettais un crime. C’était, en tout cas, un crime délicieux.

Vers les trois heures les Ducouraux arrivèrent enfin. Entre sa mère, grosse bourgeoise mafflue, et son père long et maigre, porteur d’une paire de lorgnons d’une inhabituelle épaisseur, car il était fort myope, Mireille me parut d’une beauté éclatante. Elle était tête nue et ses longs cheveux de jais se jouaient3 sur ses épaules. Par un contraste qui me séduisait chaque jour davantage, de grands yeux verts un peu étonnés lui donnaient l’air d’une nymphe grecque. Grande et mince, elle avait un port de reine et une naturelle distinction qui la différenciaient nettement de ses compagnes de collège.

Elle me tendit la main, en souriant, puis baissa les yeux avec confusion. Quant à moi, j’étais timide, emprunté et, sans doute, assez peu dégourdi. Je bredouillai quelques mots, puis je me tus, incapable d’aller plus loin et de donner libre carrière à toutes les phrases et les brillantes reparties que mon esprit avait forgées. Je n’étais pas à mon aise, il était facile de le deviner et, malgré mes efforts ou peut-être à cause d’eux, pour sembler plein de désinvolture, je compris vite que je m’empêtrais de plus en plus. Cela me désespéra. Je pris le parti de me taire et je m’assis dans un coin en évitant de regarder Mireille. Il me semblait, en effet, que tous mes regards étaient surpris, interprétés, et que chacun d’eux était une preuve éclatante de mon amour.

— Mais, nous causons, nous causons, dit tout à coup ma mère, et nous sommes trop égoïstes. Ces enfants doivent s’ennuyer. Notre conversation ne doit guère les intéresser.

Sur quoi roulait cette conversation ? J’aurais été bien incapable de le dire, plongé comme je l’étais dans des pensées bien différentes.

— Jacques, ajouta ma mère, fais donc à Mireille les honneurs de notre parc.

Mireille rougit et me regarda. Pour ma part, je dus devenir écarlate. Dans mon trouble, je me levai vivement, bousculai ma chaise et gagnai la porte avec une rapidité qui fit sourire les assistants, persuadés que ma hâte était due à l’ennui que me procuraient leurs palabres. Je m’effaçai pour laisser passer Mireille et nous sortîmes.

Dehors, mai posait sur le sol la dentelle de l’ombre des verveines. Le ciel était profond et transparent comme un cristal. On entendait parfois, au loin, des rires clairs, des rires du dimanche et c’était le seul bruit avec, de temps à autre, le cri d’un oiseau ou le fredon d’un insecte, qui troublât le majestueux silence de la campagne en repos.

Nous marchions côte à côte, sans un mot. Souvent, à la dérobée, je lui jetais un regard et je surprenais parfois son sourire. Un sourire timide, un peu triste.

Ce silence ne pouvait s’éterniser. Je me rendais compte que, par sotte timidité, j’étais en train de gâcher de précieux instants. Mais j’étais très jeune et je ne savais comment entamer une conversation banale. Finalement, je posai une question stupide :

— Vous allez en classe ?

— Oui.

— Et ça marche ?

— À peu près, me répondit-elle.

— Qu’est-ce que vous préférez, le latin ou les maths ?

Elle sourit.

— Ni l’un ni l’autre. Vous savez, c’est très difficile. Mais je réussis en anglais et en français.

— Moi aussi, dis-je, les lettres me passionnent. Moins que le dessin, bien sûr.

— Vous dessinez ?

— Oui. Je veux faire les Beaux-Arts.

— Oh ! Vous êtes un artiste ?

— Oui, dis-je présomptueusement. J’ai déjà fait quelques paysages. Je vous les montrerai.

— Oh ! oui, répondit-elle, je suis sûre que je les aimerai ! Et des portraits ?...

— Pas encore. Mais j’en ferai.

— Vous ferez le mien ?

Cette simple question enfantine me laissa sans voix. J’y voyais une allusion blessante. J’avais l’habitude d’être moqué par mes camarades pour ma passion du dessin et j’avais le sentiment, erroné d’ailleurs, qu’elle entrait dans le jeu et essayait de rire à mes dépens.

— Oui, fis-je sourdement.

Mais, tout à coup, je m’imaginai, au contraire, qu’elle était pleine d’admiration pour un artiste tel que moi et je trouvai aussitôt sa demande toute naturelle. Dès lors, elle gagna ma sympathie. L’amour le plus pur ne comportant pas toujours la sympathie. Et je décidai de me livrer à elle sans retard et tout entier.

Il y avait au fond du parc une cachette, qui m’était personnelle. C’était une petite clairière envahie par les hautes herbes, au milieu d’un bosquet de chênes verts. Lorsque j’y étais tapi, nul n’aurait supposé ma présence à dix pas, tant elle était hermétique.

Les jeunes gens aiment toujours la solitude. Pendant mes vacances, j’y passais des heures entières à lire ou à rêver. Parfois, plus prosaïquement, à dormir. Quand j’étais très jeune, elle avait été tour à tour un wigwam peau-rouge, un ranch, une caverne mystérieuse et un bungalow perdu dans la jungle. Maintenant, elle était le lieu où je rêvais librement, où je disposais librement de mes heures, où j’étais vraiment et librement moi-même. Personne jusqu’ici n’en connaissait l’existence ou, en tout cas, personne ne savait qu’elle fût mon refuge.

J’y amenai Mireille et je lui en fis les honneurs. J’étais en verve, maintenant. Je lui en décrivis longuement les charmes cachés. Elle s’était étendue dans l’herbe avec la simplicité d’une enfant et, tandis que je parlais, les paupières mi-closes, elle regardait le ciel éternel.

— Mireille… Vous voulez bien que je vous appelle Mireille ? C’est tellement plus simple !

— Oui.

— Et vous m’appellerez Jacques, n’est-ce pas ?

Je m’allongeai près d’elle et pris sa main.

— Il fait bon, dit-elle.

— N’est-ce pas ? Ici, les arbres arrêtent le vent. On est loin du monde, loin de tout. Comme sur une île déserte. Aimeriez-vous habiter une île déserte ?

C’est un rêve commun à tous les adolescents entre quinze et vingt ans. Mireille ne faisait pas exception à la règle.

— Avec moi ?

— Oui, soupira-t-elle.

Je me relevai sur un coude et la regardai. Cette fois, elle ouvrit les yeux et me sourit. Encore maintenant, à vingt ans de distance, je vois ce sourire et l’éclat de cette pureté que je ne connaîtrai plus.

Malgré toute ma timidité, j’étais au bord de l’aveu, de cet aveu que je gardais jalousement dans mon cœur depuis des mois4. Mais, hélas ! j’avais la naïveté de mon âge et je me tus, parce que je jugeai le risque trop grand, persuadé que si mon amour ne lui convenait pas, il la fâcherait et que je risquais ainsi de la perdre. Peut-être même en aurait-elle parlé à ses parents et je m’imaginais déjà le scandale, la scène terrible que j’aurais à subir de la part des miens. Comme on le voit, je connaissais alors bien mal l’âme féminine, qui sait garder de tels secrets plus jalousement que l’âme des hommes.

Je résolus donc de me taire et de remettre à une date ultérieure une déclaration d’amour si dangereuse. D’ailleurs déjà, elle se levait, secouait sa robe.

— Si nous allions goûter ? Ce doit être l’heure…

Elle courut devant, comme un jeune animal, puis, rêveuse, s’appuya à un arbre, une fleur entre les lèvres et m’attendit. Et, quand je l’eus rejointe, ce fut elle, sans mot dire, qui se mit à mon côté et me prit le bras.

Cette simple attitude me bouleversa. Nous gagnâmes la maison en silence. Je ne savais que dire et ce bras frais sur le mien m’avait rendu ma timidité du début de l’après-midi. Mes pensées étaient confuses et, voyant qu’en dehors de banalités sans saveur, j’étais incapable de dire un mot, je préférai me taire et la laisser babiller. Elle me posait des questions sur tout, et je n’y répondais que par des mots brefs. Tout à coup :

— Vous êtes triste ? me dit-elle.

J’étais fou de joie !

— Non, répondis-je sottement, j’ai faim.

— Nous arrivons, répliqua-t-elle.

Alors, je lui posai une question qui me demanda beaucoup de courage :

— Quand vous reverrai-je ?

— Jeudi, répondit-elle. Vous n’avez qu’à passer au magasin.

Premières amours ! Elles nous marquent pour la vie. Cette aube sereine sur nos espoirs de jeunes êtres et qui semble n’avoir pas d’importance laisse en nous des traces ineffaçables. Plus tard, beaucoup plus tard, au coin de notre existence, nous les retrouvons, surtout dans les moments d’amertume, et elles sont en nous comme des fleurs fanées entre les pages d’un livre. Lorsqu’on le feuillette, elles apparaissent d’abord. Longtemps, nous les avons crues mortes, rayées, perdues. Mais, il a suffi de rouvrir sur des pages fermées le livre de notre vie pour les retrouver intactes, et leur parfum est la première chose qui nous surprend. À cette époque, j’ignorais ces choses. Mireille avait pour moi une importance immédiate, si je puis dire, et je ne me doutais pas qu’elle serait plus tard un souvenir atroce et que je perdrais, à cause d’elle, la saveur chaude d’une amitié et, surtout, surtout, ces dernières illusions qui nous permettent de vivre notre maturité et de réchauffer notre cœur fatigué aux sources mêmes du printemps.

Bien entendu, j’attendis le jeudi suivant avec cette impatience que l’on devine. À l’heure dite, c’est en tremblant que je me présentai à la boutique de M. Ducouraux, dans la Grand’Rue. J’y fus très bien reçu. Tandis que les parents de Mireille restaient en bas, au magasin, on nous laissa seuls dans un salon du premier étage, en compagnie, si l’on peut dire, d’une vieille bonne, qui ne quitta sa cuisine qu’à quatre heures pour nous apporter le goûter.

C’était un salon classique de province, avec de lourdes décorations d’une époque révolue ; au mur, quelques portraits de famille et, dans un coin, un piano. Mireille s’y assit. Je m’accoudai près d’elle et elle joua Tristesse, de Chopin, sans me quitter des yeux.

Il se dégageait de cette pièce surannée, sous l’influence de la musique, sous la chaleur d’un après-midi de printemps, une désespérance que je n’ai plus jamais retrouvée. Les yeux de Mireille ne me quittaient pas. J’aurais dû éprouver une immense joie et je ne ressentais qu’une tristesse atroce. Tout cela avait l’air d’un rêve. À cet instant, j’eus le pressentiment que Mireille disparaîtrait bientôt de ma vie. Je m’attachais à chacun de ses moindres gestes avec le désespoir d’un naufragé et je sentais couler les heures, implacables. Cette musique ! Cette musique désolée et pourtant calme, reposée, pleine de résignation ! Je subissais en même temps l’hypnose de ces yeux noirs qui suivaient mes mouvements.

J’étais trop jeune probablement pour mêler le désir à ce premier amour. Je n’avais pour Mireille qu’une tendresse platonique, d’une limpidité et d’une pureté inégalables. Pourtant, je sentais qu’il n’en était pas de même pour elle. Toute sa personne dégageait une sensualité morbide et sans doute est-ce cela qui me troublait ainsi.

Enfin elle s’arrêta, s’étira en arrière, les yeux mi-clos et les mains sur les seins avec une langueur telle que son attitude me bouleversa. J’avais la gorge sèche et j’étais crispé, mais, pour rien au monde, je n’eusse tenté sur elle le moindre geste, maintenant moins que jamais.

Elle bouscula mon silence.

— Allons ! Puisque vous aimez les livres, venez voir ma bibliothèque.

Elle m’entraîna dans la pièce où elle travaillait. Il y avait un meuble bas rempli de volumes. Elle s’accroupit à côté de moi et s’accrocha à mon épaule. Son contact me fit frémir et je pris un air grave pour feuilleter les bouquins. Et, tout à coup, je me lançai dans l’aventure.

— Mireille, dis-je d’une voix sourde, écoutez-moi…

Elle me regarda, puis détourna la tête. Avec sa sensibilité de femme, elle avait déjà compris de quoi j’allais parler. Elle se redressa, alla s’asseoir sur un divan où je la rejoignis. Elle demeura immobile, les yeux baissés.

— Mireille… il y a longtemps que je vous avais remarquée. Je vous avais déjà rencontrée plusieurs fois avant de vous connaître. Dans la rue. Je cherchais toujours un moyen de vous parler…

J’avais été longtemps silencieux, mais maintenant je débitais mes phrases comme on se jette dans le suicide.

— … Je crois bien que je vous aime.

Et je me tus. J’avais peur. Horriblement peur qu’elle parle, elle aussi, pour me dire que non, que je n’avais rien à espérer d’elle, ou la terreur d’entendre résonner son rire clair. J’étais très malheureux. Je me reprochais ma hâte. Mais elle se taisait et le silence pesait entre nous. Alors, je la regardai. Elle n’avait pas bougé. Avec une audace que je ne me connaissais pas, j’entourai sa taille de mon bras. Elle pencha la tête et l’appuya sur mon épaule. Je m’inclinai à mon tour et, depuis, j’ai toujours sur mes lèvres le goût de ce premier et maladroit baiser.

Nous restâmes assis, enlacés, jusqu’au crépuscule, qui entra peu à peu par la fenêtre ouverte. Nous n’avions pas dit un mot de plus.

En ce dernier trimestre, le succès ne vint pas couronner un travail trop bâclé. Je ne pensais qu’à Mireille, en classe, en étude, chez moi, partout. Je ne rêvais que de rendez-vous avec elle. Lorsque les vacances arrivèrent, ce fut un bonheur fou.

Grâce à la proximité de nos deux propriétés, nous nous voyions tous les jours. Nous courions ensemble la campagne ou bien nous passions des après-midi entiers blottis dans notre clairière, côte à côte, et le soir nous y surprenait souvent. J’étais encore trop timide et trop inexpérimenté pour avoir osé beaucoup. Toutefois, Mireille acceptait quelques caresses précises, qui nous laissaient bouleversés et tremblants, à la limite du plaisir. Mais l’été passa et nos rapports n’allèrent pas plus loin. Nous espérions tous deux beaucoup de l’avenir, mais nous ignorions que cet été fût le dernier et que la vie, brutale, allait nous séparer.

Premières épines

En effet, soit que ses parents se doutassent de quelque chose – et cela n’était guère difficile – soit pour toute autre raison, ils décidèrent d’envoyer Mireille interne à la ville voisine dans une pension religieuse. Les préparatifs écourtèrent nos entrevues désespérées.

À grandes enjambées, octobre arrivait. Le ciel déjà était moins clair et quelques feuilles d’or étincelaient dans l’herbe saccagée de notre clairière. Un soir, elle me dit :

— Je pars demain.

Nous nous jurâmes de nous écrire tous les jours, mais nous avions compté sans la vigilance des Sœurs, qui détruisirent notre correspondance. Nous nous quittâmes désespérés. Je ne devais plus revoir Mireille.

Or, ma mère, tout à coup, alla plus mal et dut garder la chambre. Puis, son état empira rapidement.

L’automne, avec ses longs brouillards glacés, ses gelées précoces, est parfois fatal aux tuberculeux. Un jour, on me fit revenir en hâte du collège. J’arrivai chez nous atterré. L’atmosphère, du reste, se prêtait à ce sentiment. Comme tout avait changé ! Le ciel bas roulait de gros nuages noirs, et les grands arbres dépouillés tendaient vers lui leurs branches maigres où, parfois, se posait, grelottant, un oiseau ébouriffé. La charrette qui m’amenait enfonçait dans des ornières pleines de boue. La façade était poignardée sous la vigne vierge dépouillée et laissait voir des plaques grisâtres. L’aigre bise de novembre sifflait à travers la tonnelle devant la maison. Enfin, je parvins dans la chambre de ma mère, hagard, étouffant mes larmes. Elle eut la force de me sourire une dernière fois. La nuit suivante, elle s’enfonça dans le grand silence de la mort.

Je restai quelques jours avec mon père, puis, comme cela était prévu, je partis pour Paris afin d’entrer aux Beaux-Arts.

Le deuil poignant qui m’étreignait, la cicatrice toute fraîche de mon malheureux amour pour Mireille, ainsi que l’atroce solitude dans laquelle j’avais laissé mon père, m’empêchèrent de goûter toute la joie de cette installation et même de partager celle de mes nouveaux camarades. Puis tout se tassa, peu à peu, sous l’influence des forces de la vie et ma tristesse s’apaisa. Lentement, Mireille devint pour moi un souvenir mélancolique, surtout lorsque je connus, il faut bien l’avouer, quelques petites femmes du Quartier Latin.

Dans le même hôtel que moi habitait un étudiant en médecine un peu plus âgé. Contrairement à ses camarades, il était sombre, peu enclin à la gaîté. C’est ce caractère, sans doute, qui me le fit aimer. Bientôt, nous ne nous quittions plus, échangeant des livres, fréquentant les mêmes bars et les mêmes restaurants. Il s’appelait Jean Tech et il était Catalan. Le fait qu’il était presque mon compatriote et connaissait ma petite patrie fut, sans doute, pour beaucoup, dans la naissance de cette amitié.

Il était grand, brun, un peu voûté, mais avait beaucoup de distinction. Il était d’une famille de riches expéditeurs, mais sa mère était morte jeune, son père s’était remarié et je compris que, malgré sa fortune, il avait eu une enfance assez malheureuse, qui lui avait laissé cet esprit distant, si rare chez les gens du Roussillon.

Bien que je ne sois encore qu’un modeste étudiant, je réussis à vendre à plusieurs maisons de commerce des projets d’affiches et des maquettes de publicité. Je réussis également à collaborer à divers journaux et j’eus la chance de connaître un éditeur qui me confia l’exclusivité des illustrations de ses éditions populaires5. Bref, j’étais, comme l’on dit, déjà tiré d’affaire, et mon travail me laissait des revenus suffisants pour vivre d’une manière assez confortable. Je fréquentais les milieux artistes, j’adorais cette vie de libre bohème et j’y avais des relations très intéressantes. Je ne fis donc en province que de courtes apparitions, qui étaient seulement des visites d’affection à mon père, car le pays lui-même ne présentait pour moi que très peu d’intérêt. Après la mort de ma mère, mon père avait cessé ses relations avec les Ducouraux.

Jamais je ne revis Mireille. Peu à peu, elle s’effaçait dans mon souvenir, perdait son importance. Allons, tout était bien fini et la vie avait tourné la page !

À la fin de l’année, Jean Tech repartit pour la province avec, dans la poche, son titre de docteur. Quant à moi, je restai à Paris.

Au mois d’août, j’allai passer quinze jours chez mon père, puis je partis en Bretagne chez mon ami Henri de Solville, dont la famille possédait un splendide château aux environs de Quimper. Mais j’avais beaucoup de travail et je revins à Paris courant septembre, afin d’examiner avec mon éditeur des maquettes de volumes à paraître à la rentrée.

J’avais évidemment les aventures normales des jeunes gens de mon âge et de mon milieu, maîtresses d’une heure ou de quinze jours, parfois de quelques mois. Je n’envisageais pas le mariage, non parce que j’étais trop jeune ou parce que je n’avais pas encore de situation assez stable, mais simplement parce que cela ne me venait pas à l’idée.

Un matin, j’étais encore couché lorsque le facteur apporta deux lettres. Simone, qui était, à ce moment-là, mon amie, alla ouvrir et me les remit. Elles contenaient deux nouvelles dont une seule avait pour moi de l’importance : c’était celle qui m’annonçait que la maison D... acceptait mon projet d’affiche et me priait de trouver ci-joint un chèque de cinq mille francs.

L’autre était de mon père :

« ...La petite Mireille vient d’épouser un docteur, dans les Pyrénées-Orientales, mais je serais bien incapable de te dire son nom. »

Puis mon père passait à des choses plus sérieuses, c’est-à-dire aux conseils de sagesse, d’économie et de vie bien réglée. Exactement le contraire de ce qu’était mon existence à ce moment-là.

L’annonce de ce mariage, sans me laisser froid, me fut indifférente. Toutefois, au cours de la journée, je pensai souvent aux dix-sept ans de Mireille avec regret. Il en résulta une gêne sourde, indéfinissable, dont je ne pus me débarrasser de la journée, malgré la gaîté de Simone et le plaisir positif d’encaisser cinq gros billets au guichet du Crédit Lyonnais.

Le temps passa. La vie à Montparnasse ne manque pas de variété et l’on y rencontre suffisamment de gens bizarres, étranges, un peu fous ou émouvants, on y côtoie assez de filles et d’étrangers, on y parle d’art avec tant de désintéressement et d’enthousiasme, pour que l’existence ne se heurte pas à l’ennui et à la routine.

Ce quartier de Paris est un quartier de toutes les capitales. C’est aussi le quartier de la jeunesse et de la liberté. Je regrettais parfois que mon ami Jean Tech m’ait quitté au moment où j’abandonnais les environs de la place Saint-Michel pour le carrefour Raspail-Montparnasse, mais je me consolais en me disant qu’il ne se fût pas habitué à ce climat de fantaisistes. Et puis, j’avais contre lui un peu de rancune. À part un petit mot m’annonçant son installation dans un village de la côte Vermeille, il ne m’avait plus écrit et je lui en tenais rigueur.

C’est à peu de temps de là que je reçus de nouveau un choc terrible. Un télégramme m’arriva qui contenait ces simples mots, brutalement : « Père décédé accidentellement. » C’était signé : Victor, le nom de notre « ramonet ».

Je pris le premier express en partance et, le lendemain, je fus chez nous.

Toute sa vie, il avait aimé passionnément la chasse. À la suite d’une erreur, mon père, qui fabriquait lui-même ses cartouches, en avait surchargé une et, au moment où il tirait un faisan, l’arme lui avait éclaté devant le visage. La face emportée, il avait été tué sur le coup.

Je suivis tristement le corbillard dans une rafale de vent, comme il n’en fait que dans le Bas-Languedoc. Plus rien ne me retenait au pays que je n’avais jamais beaucoup aimé. J’étais devenu trop essentiellement parisien pour goûter cette province désolée, sèche, aux arbustes rabougris, battue par tous les vents de l’enfer. Je chargeai donc mon notaire de vendre notre propriété et je me promis d’acheter à Paris un hôtel particulier.

Je n’avais plus personne au monde, sauf une vieille tante à la mode de Bretagne que nous n’avions jamais fréquentée. Elle habitait dans Béziers une rue étroite où ne passaient que les enterrements. Et, le dimanche, elle restait devant sa fenêtre, en grande tenue, pour contempler ces tristes cortèges, jugeant avec aigreur des marques extérieures de dévotion des membres de la famille. C’était la seule distraction de ce casanier débris. Je ne me souciais point de me mêler à cette existence par trop macabre.

Lorsque tous les amis de la famille furent partis, je restai seul avec la vieille Marinette et le domestique Victor, qui n’avaient pas voulu me quitter. Je mangeai dans le salon, dans ce salon que j’avais vu plein de monde, où il n’y avait pas si longtemps mes parents étaient réunis. Tout cela était d’une tristesse atroce. Je n’y tins plus et allai passer ma soirée avec les domestiques, dans la grande cuisine. Le lendemain, après avoir fait à chacun d’eux une large gratification, je pris le premier train pour Paris. Plus tard, lorsque les terres furent vendues, j’envoyai des déménageurs chercher les meubles.

Quant à Mireille, je n’avais pas eu pour elle la plus petite pensée.

Et les années passèrent, avec des fortunes diverses et des bonheurs nouveaux. Or, il y a cinq ans…

Diaboliques circonstances

Il y a cinq ans, j’avais un contrat avec Schusberg, le célèbre marchand de tableaux de la rue de Rennes. J’étais déjà fort connu et je venais de faire chez lui une exposition qui m’avait valu la gloire. Toute la presse artistique de Paris m’abreuvait de louanges et il n’était pas de jours que je ne trouve chez Schusberg quelque lettre de félicitations ou quelque offre plus ou moins intéressante. Parfois aussi des sollicitations, exactement comme pour une vedette de cinéma.

Je l’ai dit au début, je suis un homme simple et je n’aime guère les congratulations. Je mettais tout ce courrier, en vrac, dans un tiroir de mon secrétaire, et je n’y pensais plus.

Une de ces lettres, pourtant, retint mon attention. Elle venait de mon ami Jean Tech. Il était installé à X…, depuis longtemps. C’était un endroit charmant, me disait-il, et il serait heureux de m’y recevoir afin de renouer les liens d’une ancienne amitié et de me faire connaître sa femme. Pas un mot de ma peinture. C’est, sans doute, ce qui m’enchanta. J’étais fatigué de mes conversations professionnelles avec des amateurs, des marchands ou des confrères. De plus, mon exposition m’avait demandé un très grand effort. Enfin, des journées de triomphe m’avaient accablé. Un peu de repos au bord de la Méditerranée ne me ferait pas de mal.

J’étais aussi curieux de savoir ce qu’était devenu Jean Tech. Il devait jouir du respect et de la considération des habitants de ce bled. Et ce devait être maintenant un bourgeois plein de principes. Comment et dans quels sens, depuis dix ans, avait-il évolué ? J’avoue aussi que cette invitation, au seuil de l’été, ne me déplaisait pas. J’avais entendu parler par d’autres peintres du village qu’habitait mon ami. Ils étaient unanimes à vanter la douceur de son ciel, les formes et la couleur des rochers, l’éclat émeraude de la mer.

Je répondis donc par télégramme au docteur Jean Tech que j’arrivais et je me mis en devoir de boucler mes bagages. Le lendemain, ma voiture filait vers le sud dans l’enchantement du printemps.

J’aime particulièrement ces voyages hasardeux sur les routes de France. Je ne me presse jamais, je flâne, j’évite les grandes villes et je m’arrête, le soir, au petit bonheur, dans des auberges de campagne où l’on rencontre des gens nouveaux, noyés dans une petite vie sans relief, et, agréablement le tout, l’inévitable voyageur de commerce. J’adore ces rencontres imprévues et, parfois, ces aventures d’une nuit avec de belles filles anonymes, voyageuses ou non. Je ne me hâtai donc point jusqu’à Narbonne, où je n’arrivai que trois jours après mon départ de Paris. Mais, à partir de là, le pays m’était familier, la campagne bousculée par un épouvantable mistral ne me convenait guère.

Je tournai donc carrément vers l’Espagne et longeai vers X… où habitait Jean Tech. J’y parvins le soir même. Vers les six heures, après un large virage sur une admirable route ourlant les flots, X… m’apparut dans le soleil couchant, blanc et rose.

Effectivement, avec ses ruelles étroites et archaïques, ses fenêtres grillagées à l’espagnole, cette odeur d’huile rance et le type catalan des habitants, X… avait beaucoup de caractère.

Je ne voulus pas arriver tout de suite chez Jean Tech. Je stoppai donc à la hauteur d’un petit bar au bord de la mer, sur le quai encombré de cordages et de filets. À mon entrée, les conversations s’arrêtèrent et chacun me dévisagea avec curiosité. Je pris un verre parmi ces braves gens, puis je remontai dans mon coach et m’engageai dans la villa du docteur. Car il avait une villa dissimulée par un bouquet d’arbres, à un virage brusque d’un chemin de terre. Ce virage était assez vertigineux, car, bordé d’un côté par un haut mur couronné de culs de bouteilles, de l’autre, il côtoyait le bord d’une petite falaise où, dix mètres plus bas, les lames s’écrasaient avec fracas. C’était isolé, désert et sauvage. Surtout à cette heure crépusculaire, où les moindres sentiments d’angoisse prennent soudain une importance inaccoutumée.

Je bloquai devant une barrière de bois peinte en blanc et cornai longuement. Finalement, un vieillard décrépit vint m’ouvrir et m’indiqua le garage, qui s’ouvrait dans le sous-sol de la villa et dans lequel on pénétrait par un plan incliné.

La demeure était luxueuse. Devant un large perron, une allée sablée arrondissait sa courbe élégante, puis s’enfonçait sous les pins pour y disparaître bientôt. La maison était grande, rectangulaire, avec un toit en terrasse, comme il y en a tant dans le Midi. De larges baies s’ouvraient sur les quatre faces. À part le vague bruissement du vent dans les pins et, tellement habituel qu’on n’y prêtait point garde, le roulement grave des flots, le silence régnait.

Après avoir rangé ma voiture et laissé sa place à celle du docteur, « qui s’excusait, mais qui avait dû rendre visite à un malade », le valet de chambre m’accompagna à la maîtresse de maison. Nous franchîmes les degrés de marbre de l’escalier, passâmes la magnifique porte de chêne sculpté et pénétrâmes dans le hall. Immense, il prenait jour, très haut, par un grand œil-de-bœuf aux verres de couleur. Des tableaux couvraient les murs. Au-dessus d’un canapé, une panoplie étincelait de tous ses aciers. Au fond, un escalier monumental montait vers le premier et unique étage de la villa. De chaque côté du hall, il y avait deux portes aux boiseries précieuses. J’étais émerveillé par le luxe de cette demeure que l’extérieur quelconque ne laissait pas prévoir.

Mais déjà, Henri, le valet de chambre, se dirigeait vers une des portes, au bas de l’escalier. Il l’ouvrit, s’inclina. J’entrai. Et je m’arrêtai, frappé au cœur, stupide, tremblant et muet : 

Mireille était devant moi.

Je m’attendais à tout, sauf à cela. En un clin d’œil, je revis la lettre de mon père, dans la chambre de Montparnasse. Parbleu ! Mireille avait épousé le docteur Jean Tech, le docteur dont mon père savait seulement qu’il était catalan. Par un coup cruel du destin, mon meilleur ami – car c’est ainsi que je le considérais, malgré son silence de dix années – était uni à mon plus grand amour.

Brusquement, tout le passé reflua à mon cœur, en vagues chaudes. Je me souvins de nos serments, de nos maladroites étreintes de gosses, dans la clairière. Douze ans, tout à coup, venaient de disparaître. La vie reprenait son cours au point où notre idylle avait été interrompue et tout me paraissait simple, constant et inévitable. Je n’aurais pas été surpris de voir entrer mes parents ou les siens.

— Vous ? dis-je comme elle se levait de la bergère où elle était assise et venait vers moi.

Elle me regardait, comme autrefois, de ses yeux sombres et, tandis que je m’inclinais pour lui baiser la main, je sentis frémir ses doigts. Elle ne répondit pas, car, à cet instant, la porte fut poussée.

Jean entra.

— Ah ! dit-il, je vois que la glace est déjà rompue. C’est bien mieux ainsi. J’ai horreur des cérémonies. Comment vas-tu ?

Nous nous contâmes mutuellement notre existence. Celle de Jean était celle des gens heureux. Il n’avait pas d’histoire. Moi, par contre, j’en avais trop. Mais c’est là que réside justement mon bonheur, car je n’aime pas les vies trop plates.

Pendant que nous causions, je regardais mon ami. Toujours aussi impénétrable et plus froid qu’auparavant. Cette attitude me gêna. J’aurais voulu lui avouer que je connaissais sa femme depuis mon enfance, mais Mireille, qui se tenait silencieuse, dans un coin, après avoir servi le porto, n’avait soufflé mot. Cela m’incita à me taire. Et c’est sans doute ce secret nouveau et ce silence, propices à toutes les mauvaises pensées, qui furent cause de toutes les catastrophes qui se produisirent par la suite6.

Toutefois, le mutisme de Mireille me parut bientôt une anomalie. De même, après les premières manifestations d’amitié, le docteur était redevenu distant et froid. Mes efforts pour mettre un peu de gaîté dans ce salon furent un échec retentissant. Ma gêne s’en accrut. Je savais, pourtant, fort bien toute l’amitié que me portait Jean Tech, je connaissais aussi son caractère taciturne. En d’autres circonstances, je ne m’en serais pas autrement inquiété. Mais il y avait Mireille, Mireille, présente, muette, implacablement sombre comme son mari. Je ne l’avais jamais connue bien expansive. Mais, aujourd’hui, ce secret, entre nous, ce secret sans importance donnait au moindre incident un aspect inattendu. Il eût mieux valu, dès le début, tenir Jean au courant. Je me doutais bien que Mireille n’en avait rien fait. C’est la raison pour laquelle je tus également notre connaissance antérieure. Pourtant si, un jour – et cela ne pouvait manquer – Jean apprenait tout, cela risquait de jeter le doute dans son cœur et sur sa femme et sur son ami. Mireille, je m’en rendais compte, jouait le calme de son foyer et son bonheur – car je ne doutais point qu’elle fût heureuse – sur une carte ridiculement faible. Pourquoi n’avait-elle rien dit ?

J’ai, comme tous les hommes, une tendance à considérer, de prime abord, une femme qui se conduit à mon égard d’une façon étrange comme pouvant avoir des visées sur moi. Je ne tardai donc pas à supposer que Mireille n’avait pas oublié notre idylle et qu’elle avait cru bon de la cacher à son mari par pudeur sentimentale et afin de ménager l’avenir. J’en conçus une joie que je me reprochai.

Pour mon premier repas chez Jean Tech, le docteur avait bien fait les choses. Le dîner fut somptueux. Mes pensées troubles s’étaient effacées. J’éprouvais maintenant devant cette table, où étincelaient les cristaux sur la neige de la nappe, à côté des vases d’où jaillissaient des fleurs aux tons chauds, un bien-être singulier. Par la fenêtre largement ouverte sur l’obscurité parfumée du jardin, tiède la nuit méditerranéenne entrait avec des ailes de velours. Parfois, une phalène arrivait du fond de l’ombre, tournoyait autour du grand abat-jour, puis, terrassée par un vertige délicieux, s’abattait sur la table. Un moment, elle battait des ailes, puis, brûlée par la lumière trop aimée, elle ne tardait pas à mourir. Ce ne fut que beaucoup plus tard que je pensai à cette phalène…

Comme, immédiatement après le repas, nous passions au salon, le téléphone grelotta. Jean revint, l’air contrarié.

— Mon cher ! il faut que tu m’excuses. Je suis obligé de m’absenter. Un accouchement… Mireille te tiendra compagnie.

— Mais certainement, mon cher, ne t’excuse pas. Nécessité fait loi.

J’étais heureux, égoïstement heureux de son départ et inquiet en même temps. Car, enfin, quel allait être ce tête-à-tête avec Mireille, qu’il me tardait maintenant d’avoir ? Je désirais d’elle quelques explications.

Bientôt, la porte claqua. J’entendis ronfler la voiture de Jean, puis elle s’éloigna. Alors, seulement, je regardai Mireille dans les yeux. Elle me regarda aussi. Mais elle baissa tout de suite la tête sur son verre de chartreuse. Entre nous, le silence pesa. Je ne savais véritablement que dire. J’allai à la fenêtre et regardai la nuit immense, la pipe aux dents. Et, sans me retourner :

— Mireille… pourquoi ne lui avez-vous rien dit ?

Après un temps, elle soupira :

— Il ne fallait pas qu’il sache.

— Pourquoi ? Pourquoi ce secret qu’il découvrira un jour, fatalement ?

Je me retournai. Elle haussa les épaules et ne dit mot.

— Et, ce jour-là, vous souffrirez, Mireille.

Elle éclata de rire. Et ce rire me fit peur, tant il contenait d’amertume.

— Souffrir ? répéta-t-elle.

Et elle rit de nouveau.

— Quoi, dis-je, ne seriez-vous pas heureuse ?

Elle me regarda et me jeta :

— Non, avec violence.

Elle ne riait plus.

— Jean n’est pas ?…

— Il ne faut pas chercher ce que Jean n’est pas, répondit-elle, mais ce qu’il est.

Je ne trouvai qu’une phrase pauvre :

— C’est un brave garçon.

Elle me regarda avec pitié. Je la sentais furieuse, d’une fureur froide, rentrée.

— Oui, mais c’est une brute. Ça vous étonne, hein ? Oui, on peut être un brave garçon et une brute. C’est ce que la plupart des gens ne comprennent pas. Vous non plus, je vois. Malgré la « psychologie » que contient votre peinture.

Sa mordante ironie me blessa. J’étais très calme et je cherchais vivement à m’expliquer sa colère contre moi. Je souris.

— Est-ce que Jean vous a frappée ?

— Oh ! non ! je vous l’ai dit, c’est un brave garçon.

— Qu’avez-vous donc à lui reprocher ?

Alors, elle se leva, s’appuya des deux poings sur la table. Ses yeux brillaient. Son sourire crispé montrait des dents de jeune loup.

— Son silence, oui, son silence. Car c’est de cela surtout que je souffre : de son indifférence et de son impassibilité. Vous le connaissez, n’est-ce pas, depuis plusieurs années, vous avez vécu avec lui, au Quartier Latin, vous savez son caractère. Eh bien ! c’est son caractère qui me tue, qui m’use de plus en plus et qui a fait de moi une vieille femme. Car, ça vous l’ignorez, mais, moralement, je suis devenue une vieille femme. Oui, par son impassibilité et l’austérité de sa vie, cet homme m’a arraché ma jeunesse, vous entendez, ma jeunesse. Je n’ai plus de goût pour rien, rien ne m’intéresse de ce qui m’intéressait auparavant et je n’ai même pas la force d’une chanson ou d’un rire.

Elle parlait d’une voix grave, bien timbrée, mais parfois sa voix se cassait dans un sanglot rentré.

— Pourtant, voyez-vous, je suis jeune, j’ai vingt-cinq ans. Mais comment ne serais-je pas mille fois plus archaïque ? Quand vous êtes arrivé, il y a trois jours qu’il n’avait rien dit. Il n’était pas fâché ni contre moi ni contre personne, mais c’est ainsi. Ici, la radio est interdite, sauf pour les informations ou des conférences plus ennuyeuses les unes que les autres. Pas de théâtre, pas de musique, jamais. Il est le dieu du silence en personne. Et l’avez-vous regardé ? Jamais un sourire, jamais un mot tendre et je me suis toujours heurtée à un visage de bois. J’ai raté ma vie, raté ma vie ! répéta-telle avec désespoir.

J’étais près d’elle.

— Mais pourquoi ?

Elle me lança un regard étrange.

— Vous le savez bien.

— À cause de moi ?

— Oui.

Je m’attendais un peu à cela. Je soupirai :

— La vie…

— Non, ne cherchez pas d’excuses. Je me suis mariée quand j’ai compris que jamais vous ne reviendriez à la petite clairière où nous nous rencontrions. Et j’ai mis longtemps à comprendre, vous savez… Mes parents me harcelaient. À cette époque, je croyais ma vie finie. Alors, n’est-ce pas, lui ou un autre… Quelle erreur ! Et comment peut-on être assez bête pour croire que, du moment qu’on ne peut avoir celui qu’on aime, il est inutile de choisir. Il n’y a que la mort qui termine la vie, malheureusement. Le mariage, lui, la commence. Je m’en suis aperçue trop tard.

Je me raccrochai à des arguments qui, pour elle, comptaient assez peu.

— Mais il vous aime ?

— Oh ! sans doute. Comme ses chiens de chasse. Parce qu’ils lui procurent du plaisir. J’ai longtemps espéré que cela s’arrangerait. Il y a maintenant dix ans que j’espère. Mais la route est droite et je ne vois rien venir.

— Pourquoi avoir accepté que je vienne ici ? Cela ne risquait que d’embrouiller les cartes et de nous faire souffrir, vous et moi.

— Il fait ce qu’il désire et je n’essayerais jamais de le dissuader de faire une chose qu’il a décidée. Et puis, je pensais à vous avec plaisir. Je me suis fait une joie de vous revoir, après tant d’années. Vous n’avez guère changé. Vous avez toujours l’aspect aussi bohémien.

La conversation bifurquait. Je voulus en profiter pour poser une question que je voulais éclaircir, pensant terminée l’ère7des imprécations :

— Mais pourquoi avez-vous dissimulé à Jean nos... relations d’enfance ?

Elle me regarda, tristement, se leva.

— Parce que je vous aime, dit-elle.

Puis, elle sortit et me laissa seul avec mes pensées tourbillonnantes.

Je passai une nuit assez agitée, on le comprendra. Ainsi Mireille ne m’avait jamais oublié. Et moi, pauvre fou aux mains pleines, j’avais usé ma jeunesse et ma vie à courir des buts incertains. Aujourd’hui, elle était mariée, et notre idylle était bien finie.

Je pensai à l’existence atroce qui avait dû être la sienne, lorsqu’elle avait constaté que j’étais parti, que je m’étais détaché d’elle. Je comprenais son désarroi et qu’elle se fût jetée dans le premier mariage venu. Tout cela était de ma faute. J’avais eu le bonheur, je l’avais possédé, vraiment. Je n’aurais eu qu’un geste à faire, qu’un mot à dire, et j’avais croisé mes bras et fermé les lèvres. J’avais couru après le succès, après le travail. Je m’étais intéressé à d’insuffisantes nuits d’amour avec de pauvres filles de Montparnasse. J’avais écarté le bonheur pour lui substituer la bohème. J’en conclus rapidement que j’étais un imbécile et que je ne méritais que ma solitude.

Parfois, la colère me secouait. Bon sang ! Qu’étais-je venu faire à X… Maudite idée qui m’avait amené là ? Puis, j’admirais le prodigieux concours de circonstances qui avait fait de Mireille l’épouse de Jean Tech. Après tout, qu’étais-je là-dedans ? Rien, moins que rien. L’intrus. L’homme au rôle idiot par excellence. Car, enfin, elle était la femme de mon ami !

Puis mes idées évoluèrent dans un sens différent que les fantasmes de la nuit ne tardèrent pas à rendre apparemment logique. Somme toute, l’intrus, c’était Jean. Mais oui, c’était Jean, puisque Mireille avait été ma fiancée, que nous n’avions jamais rompu et qu’elle n’était devenue sa femme qu’à la faveur d’un malentendu. J’appelais malentendu, assez arbitrairement, mon silence de trois années. Comme si ce seul fait n’était pas, en lui, une rupture ! Parti de ce principe, j’en conclus assez rapidement que Mireille devait être à moi et à nul autre. Mais lorsque Jean entrait en scène, toutes ces mauvaises pensées s’effaçaient. Que je veuille ou non, elle était, malgré tout, sa femme. J’avais trop d’affection pour le vieux compagnon des heures dures de ma jeunesse pour le trahir aussi bassement. Car emmener Mireille, il n’y fallait pas songer. Je l’ai dit, et c’est sans doute une lâcheté, mais j’ai horreur du scandale. En faire ma maîtresse n’était qu’une malpropreté qui n’arrangerait rien. Et pourtant, elle m’aimait, je le savais, j’en étais sûr, elle me l’avait dit. Et moi ? Moi aussi, parbleu, je l’aimais, avec ferveur, avec toute la fougue de mes dix-huit ans retrouvés. Elle était vraiment la femme de ma vie. Avais-je le droit de la laisser à un autre, même si cet homme était mon ami ? En la prenant, je brisais une amitié. En l’abandonnant, je brisais un amour. Si j’emmenais Mireille, Jean me mépriserait. Si je ne l’emmenais pas, le mépris viendrait de la jeune femme, de cette malheureuse qui avait retrouvé en moi l’amour de ses quinze ans et qui en escomptait le bonheur, au point de me le dire crûment.

Je me rendais compte que j’étais dans une impasse.

La chaleur était accablante. Je me tournais et retournais, nu sur mon lit, sans souci des moustiques nocturnes. Il m’était impossible non de trouver le sommeil, que je ne cherchais plus, mais une idée apaisante. Parfois, je m’asseyais sur mon lit et je prenais ma tête dans mes mains. Puis, une pensée me vint. Fuir. Fuir, malgré l’arrachement que cela serait pour elle et pour moi. Lui faire comprendre... Comme tout cela était idiot ! N’avait-elle pas cherché, elle aussi, une solution ? Est-ce qu’il est facile d’échapper à son destin ? Bien entendu, j’essayerais le lendemain. Que penserait Jean ? Bah ! je trouverai toujours une raison, plus ou moins valable. Mais pendant que ces pensées s’agitaient dans ma tête, un sentiment sourd, implacable et toujours présent, me laissait entendre que je ne partirais8 pas, que j’étais lié ici par une force plus forte que la mienne, une force vieille, tenace et sans scrupules et dont je ne m’affranchirais pas aussi facilement.

Au matin, une tache claire s’agrandit rapidement à l’horizon. Un coq chanta cette aube nouvelle. Maintenant un peu de fraîcheur descendait. De mon lit, je voyais la mer, lentement, devenir bleue. Quelle nuit ! Je me levai, enfilai mon caleçon de bain ; dehors, je courus sur la plage et, bientôt, je plongeai dans l’eau fraîche mon corps brûlant de tous les rêves de la nuit.

Quand je sortis de l’eau, Jean Tech m’attendait, assis sur la plage.

— Bonne nuit ?

— Heu, heu !

— Ah ! les moustiques. Tu n’y es pas habitué.

Nous nous dirigeâmes à travers les romarins et les lavandes vers le petit bois qui dissimulait de son mieux la villa. Mon compagnon était redevenu silencieux. Le bruit de la mer emplissait l’espace. Au-dessus de nous, le ciel était une immense coupole d’azur pâle. La senteur vivifiante du romarin que foulaient nos pieds montait jusqu’à nous. C’était une de ces matinées heureuses où l’on se sent débarrassé de tous les ennuis de l’existence. Tout nous paraît mesquin, et simples les choses les plus compliquées. Les soucis de la nuit s’étaient dissipés. J’avais retrouvé mon optimisme méridional et j’étais persuadé que tout s’arrangerait. Je ne me doutais pas, à cet instant, où je considérais devant moi le dos impassible de mon ami silencieux, que j’étais aux portes de l’enfer.

Tout s’arrangea, en effet, mais mal. Et, pourtant, comme tout était apaisé et apaisant. Une joie latente régnait autour de nous : dans l’herbe grasse, dans les insectes rampants, dans le soleil qui écrasait sur la mer ses rayons d’or. Tout à l’heure, la plage serait couverte d’un monde impatient de participer à cette joie. Au loin des pêcheurs rentraient de la mer. Ils portaient sur le dos une poche en filet contenant les éclairs d’argent de leur pêche nocturne. Et je me pris à envier leur existence calme dont j’ignorais les soucis et les dangers.

Dans la vaste salle à manger de la villa, Mireille nous attendait devant un plantureux breakfast : café, tartines beurrées, marmelade d’orange et grape-fruit. Le matin clair d’un beau jour entrait par toutes les baies. Devant les fenêtres, des fleurs tendaient vers le soleil leur corolle triomphante.

Mireille et Jean se saluèrent à peine.

— Tu permets ? dit mon ami.

Et il se plongea dans la lecture d’une revue médicale qui venait d’arriver. Je n’osai d’abord pas regarder Mireille. Enfin, nos regards se croisèrent. Elle eut ce sourire triste que je lui connaissais si bien et nous commençâmes à échanger des banalités. Puis, le goût de la conversation nous ayant sans doute passé, les derniers instants du breakfast furent accompagnés seulement du bruit des cuillères. Mireille eut vers son mari un geste agacé, puis elle se leva, s’excusa et disparut.

Résigné, devant mon ami toujours plongé dans la lecture de sa revue, je bourrai une pipe et m’enfonçai à mon tour dans la presse parisienne. Mais il m’était difficile de lire. Le visage de Mireille m’apparaissait continuellement. Je ne pouvais la chasser de ma pensée. Finalement, je m’ébrouai, jetai mes journaux.

— Où vas-tu ? me demanda Jean.

— Visiter le patelin.

Et je sortis. Il me tardait de quitter cette atmosphère tendue pour retrouver la limpidité de l’air méridional.

Vers midi, la chaleur, de nouveau, fut à son comble et l’ambiance fut changée. Faite de pureté légère le matin,9 à cette heure-là, elle était imprégnée d’une sensualité lourde que la sieste dans ma chambre fraîche ne parvenait pas à amoindrir, au contraire. Étendu sur mon lit, des visions impudiques passaient devant mes yeux et toutes, malgré mes efforts, avaient le visage de Mireille. J’essayais, avec fièvre, d’imaginer ses traits crispés par le plaisir. Sans me douter que là était le danger le plus grand. En effet, j’aurais pu combattre avec quelques chances de succès un amour platonique. Mais, avec mon tempérament de Méridional, il m’était impossible de lutter contre la vague chaude du désir physique.

Par la fenêtre ouverte entrait l’odeur antique de la mer et des pins immobiles. Tout était écrasé par la chaleur. Le bruissement énervant des cigales emplissait la chambre,10 puis, parfois, s’arrêtait brusquement pour repartir plus fort. On devinait la senteur chaude des herbes dans lesquelles il eût fait bon s’étendre avec une belle fille qui ressemblât à Mireille. Non. Qui fût Mireille. Car, maintenant, il m’était devenu impossible d’imaginer une étreinte avec une femme quelconque. C’était elle que je désirais et nulle autre. Mon passé amoureux, qui était pourtant appréciable, me semblait fade à côté de ce geste. Il me paraissait que je n’avais pas vécu en dehors d’elle et que tout le reste n’était qu’aventures sans valeur.

En proie à une fièvre que je n’arrivais pas à refréner et qui montait d’instant en instant, je me levai et descendis boire un whisky, avec, sans doute, au fond de moi-même, le désir de la rencontrer. Je savais qu’elle ne partageait pas la chambre de son mari, et je l’aurais, à ce moment-là, suivie chez elle, malgré le danger, malgré ses rebuffades possibles. J’étais une bête livrée à son instinct.

Je restai un moment dans le salon, tremblant d’une angoisse délicieuse, mais nul ne vint. La maison restait silencieuse. Apparemment, tout le monde reposait.

À quoi pensait Mireille ? Peut-être, elle aussi, attendait-elle l’instant où mon audace me lancerait vers elle ? Longtemps, je tournai et retournai dans ma tête mille projets tous plus fous les uns que les autres. Ce désir d’elle m’emplissait tout entier. Je n’étais plus le fin, le délicat Jacques Santeil, artiste peintre, j’étais un fauve submergé par le désir. Mais j’avais passé une nuit sans sommeil et je ne tardai pas à sombrer dans un néant noir.

Lorsque je me relevai, vers les quatre heures, toutes ces mauvaises idées s’étaient dissipées. Jean et moi descendîmes au village prendre l’apéritif. Nous traversâmes quelques rues tortueuses, pour parvenir finalement au bar où je m’étais arrêté la veille, au bord du quai.

Beaucoup de gens saluaient mon ami. De même, dans le bar, il fut reçu avec beaucoup de respect. Mais, debout près du zinc, devant le traditionnel pastis, je me rendis vite compte que le docteur n’était guère aimé. C’était, sans aucun doute, un brave garçon, comme je l’avais dit à Mireille, mais il était trop froid, trop renfermé, pour attirer la sympathie de ces gens timides que, seule, la familiarité mettait à leur aise.

Comme nous en étions à notre deuxième verre, un homme vêtu d’une vareuse de pêcheur s’approcha de nous. Il avait le teint cuit et les traits burinés par les tempêtes d’équinoxe. Une large ceinture de laine rouge, la « taïole », maintenait sur ses hanches maigres un pantalon de rude toile bleue. Il fumait une grosse pipe courbe qu’il ôtait souvent de sa bouche pour lancer au loin un long jet de salive brune.

— Si aqueche tems se mantent, dema irem al baïrat. (Si ce temps se maintient, demain nous irons au maquereau.)

—  (Hé bien), répondit mon ami.

Puis le pêcheur remonta sa ceinture et sortit sans mot dire.

— Veux-tu venir ?

— Pourquoi pas ? répondis-je.

Puis nous regagnâmes la villa. La soirée se passa sans incident, dans un silence tel que je comprenais maintenant la neurasthénie de Mireille.

Le lendemain, à l’aube, un poing énergique ébranla ma porte.

— C’est l’heure.

Dans la salle à manger, je retrouvai Jean Tech. Il était méconnaissable. Il portait une chemise bleue rapetassée et un vieux pantalon rouille. Un large béret basque s’avançait en pointe sur son front. Il était nu-pieds dans des sandales déchirées.

— À la mer, on ne fait pas de chiqué, dit-il. C’est l’endroit rêvé pour la simplicité. J’ai fait préparer un repas froid assez abondant. L’air du large creuse, continua-t-il.

Nous déjeunâmes allègrement et copieusement, puis ce fut le départ.

Assis sur le quai, les jambes pendantes, Anton, le pêcheur, fumait son éternelle pipe en regardant la mer. Au-dessous de lui, un bateau à fond plat se balançait au gré de la houle. Nous descendîmes nos sacs, Anton largua les amarres, lança le petit moteur. « La Gabino » (La Mouette), c’était le nom du bateau, traça une courbe élégante. Bientôt, nous passâmes le goulet.

Le temps était idéal. Au-dessus de nous, les goélands passaient en envolées puissantes, jetant de temps en temps leur cri rouillé de poulie. Je regardais la côte s’éloigner. Les maisons se rapetissaient, prenaient des proportions dérisoires. Au loin, passait un train dont on voyait le panache. Sur la falaise, maintenant, par la magie de la distance, on distinguait la villa de Jean Tech.

Que faisait Mireille ? Sûrement, à cette heure-ci, elle dormait encore.

Je me tournai vers Jean. Il participait à la manœuvre, avec Anton. Ses yeux étincelaient et je vis sur ses traits une joie que je ne lui connaissais pas. Maintenant, il débrouillait les lignes, les amorçait, les jetait. L’un après l’autre, avec une cadence extraordinaire rapide, les maquereaux tombaient à mes pieds, au fond du bateau. Je regardais tressauter leur corps oblong et lisse veiné de noir, de bleu et de vert.

Parfois, l’un des pêcheurs en saisissait un, coupait près de la queue une mince lanière et appâtait avec elle l’hameçon. Un instant après, un de ses congénères venait rejoindre la victime sur le plancher de l’embarcation. Cela durait toute la matinée, avec plus ou moins de chance. Jean et Anton travaillaient sans un mot, rapidement.

Vers midi, Anton stoppa le petit moteur et laissa l’ancre couler dans les profondeurs marines. La « Gabino » se balançait doucement sur l’arête verte des lames. Puis Jean alluma un réchaud à essence, nettoya quelques poissons. Bientôt, l’huile grésilla dans la poêle et il les étendit, presque vivants. Ce plat eut beaucoup plus de succès que notre repas froid et je dois avouer que, jamais, je n’avais mangé de poisson avec autant de plaisir. Le repas achevé, le silence des deux hommes n’en fut pas troublé pour autant. On nettoya la batterie de cuisine, puis les pipes furent allumées.

Il faisait une chaleur lourde et pas un brin d’air ne venait rafraîchir mon visage brûlant.

Je comprenais maintenant quelle brutale amitié liait ces deux hommes taciturnes et pourquoi Anton ne sortait qu’avec le docteur. J’avais été un invité obligatoire à une partie de pêche, qui devait être la seule chose qu’aimât Jean Tech. On le devinait à ses yeux. Quant au pêcheur, il n’avait eu pour moi qu’un hochement de tête et ne m’avait pas dit un mot. Lorsque, par miracle, il avait quelque chose d’important à dire, il s’adressait au docteur en catalan. Il me considérait, en somme, comme quantité négligeable et me tenait plutôt pour un trouble-fête que pour un joyeux compagnon.

Puis Anton remit le moteur en marche et la pêche recommença. Nous étions maintenant très loin au large et la côte apparaissait à l’horizon comme un fil brun.

Tout à coup, le pêcheur se redressa. Il regarda vers le large. Je suivis son regard et je vis un tout petit nuage noir pointer au-dessus de l’eau.

— Mauvais, dit simplement Anton.

Il vira de bord et mit le cap sur la côte. Presque au même instant, je sentis au-dessous de nous la mer se gonfler, puis « La Gabino » plongea dans une vallée mouvante et vertigineuse. Quand la barque se redressa, son nez fit jaillir une gerbe d’eau.

Hâtivement, Jean Tech rentrait les lignes. Une légère brise courut sur les eaux, égratigna d’abord la surface. Puis, le vent arriva en hurlant, écrasa les vagues. Elles couraient maintenant, rapides, tête dressée, effrangées et sifflantes comme des chimères. Anton avait revêtu un vieux caban, dont il avait relevé le col, et s’était assis à la barre. Jean me jeta une veste cirée analogue à celle qu’il avait revêtue et me conseilla de m’asseoir dans le fond de la barque, afin de ne pas donner de prise au vent contraire. Nous devions aller assez rapidement, mais les vagues, qui nous assaillaient par derrière, nous faisaient piquer du nez, puis s’en allaient devant nous, nous donnaient l’impression d’être immobiles.

Mes deux compagnons n’avaient pas pour si peu perdu leur calme habituel. Je regardai Jean. Ses yeux étincelaient encore plus fortement que tout à l’heure, pendant la pêche.

— Tu as du sang-froid, remarquai-je.

— J’aime le danger. Tu vois, je suis, au fond, un solitaire, un sauvage. Aussi je goûte surtout ce qui est sauvage. Je préfère la mer quand elle est déchaînée.

Il n’avait jamais parlé aussi longtemps. À travers le vacarme de la tempête, j’avais dû rapprocher mon visage du sien. Quand je m’écartai, je m’aperçus qu’il riait. C’était la première fois de ma vie que je le voyais ainsi. Et, pour la première fois aussi, je comprenais ce rire devant le danger menaçant, cette joie de la lutte âpre et directe.

Je me tournai vers Anton. Le pêcheur, les yeux mi-clos, regardait devant lui, sa pipe vissée dans ses dents. Il donnait une telle impression de rudesse, de virilité et de calme qu’il était impossible de perdre confiance, de connaître la peur au sein de la terrible tempête au cœur de laquelle nous nous débattions pauvrement. À chaque plongée, je voyais l’hélice jaillir de l’eau, battre l’air tourbillonnant et le moteur augmentait son régime en un bruit assourdissant.

Bientôt, pour comble d’infortune, la pluie se mit à tomber avec violence, une pluie glacée qui nous coulait dans le dos à petits ruisseaux furtifs. Le ciel était complètement gris à présent et l’on eût dit que la nuit était proche. Pourtant, il n’était guère plus de cinq heures et, au mois de juillet, le soleil, dans cette région, ne se couche guère avant huit heures. Mais le paysage prenait une teinte apocalyptique qu’en d’autres temps je me fusse acharné à reproduire.

Brusquement, je tournai la tête et, faisant place à la terreur latente dont j’avais été, malgré tout, et sans m’en douter la proie, je me sentis envahir d’une immense joie. La terre était là, à moins d’un kilomètre. Elle était parfois cachée par les vagues. Parfois, au contraire, lorsque notre esquif se balançait au sommet de la vague, elle apparaissait très bien, à peine voilée par le rideau gris de la pluie battante. Je me tournai vers mes compagnons :

— La terre !

Ils ne répondirent point, indifférents à ma joie. Nous passâmes le goulet de justesse et une vague immense nous porta littéralement contre le quai. Jean bondit à terre, m’entraîna dans le bistrot. Nous y fûmes bientôt suivis par Anton, qui s’était attardé à amarrer son bateau. Mon ami commanda de grands verres de rhum. Puis, afin de maintenir notre chaleur, nous partîmes en courant vers la villa.

La vieille bonne, sur l’ordre de Mireille, avait allumé dans nos chambres un feu d’enfer. La flamme crépitait et les branches de pin pleuraient des larmes de résine. J’avais fermé ma fenêtre. J’entendais le vent hurler et tordre les lauriers roses. La pluie cinglait avec rage sur mes vitres. Tout avait été prévu. Sur un guéridon, une bouteille de whisky s’offrait à mon désir. J’en bus une large rasade, puis je me déshabillai entièrement, me séchai devant le feu et m’habillai pour le repas du soir. Mon ami menait une vie très simple et assez isolée pour que l’habit ou le smoking ne soient pas de rigueur au dîner. Du reste, n’étions-nous pas à la plage, le lieu de toutes les libertés et de toutes les licences ?

La température s’était rafraîchie singulièrement. De loin en loin, un éclair zébrait le ciel noir et le tonnerre, un instant après, faisait frissonner les vitres et les cristaux. Je mis donc mon costume de tweed et enroulai autour de mon cou un foulard espagnol. Mes hôtes m’attendaient dans le salon. Jean me servit presque de force un pernod bien épais, alléguant qu’il fallait réagir contre le froid qui nous avait traîtreusement pénétrés. Ses yeux brillaient encore du plaisir de l’après-midi.

— Quelle admirable journée, n’est-ce pas ?

— Oui, fis-je sans conviction.

Je regardai Mireille. Elle leva les sourcils et haussa les épaules, puis se pencha pour mettre une bûche au feu.

… … … … …

Nous avions passé une forte agréable soirée à lire, en cercle autour de l’immense cheminée gothique dont le feu de bois n’était pas gênant. En effet, comme cela arrive souvent, une forte bise glacée s’était levée et la température avait sensiblement fraîchi. Jean Tech avait une bibliothèque fort attrayante, qui s’enrichissait notamment d’une très belle collection d’auteurs galants du XVIIIe siècle.

Mais, bientôt, Mireille s’était levée, excusée, et avait gagné sa chambre. Je fus alors pris d’une mauvaise inspiration.

— Jean, dis-je, tu es beaucoup trop renfermé.

Il posa son livre et me regarda avec étonnement.

— Pardon ?

— Tu es beaucoup trop personnel.

— Tiens, tiens, dit-il. En voilà une idée ! Et qu’est-ce qui me vaut l’honneur de cette réprimande ?

— Ton attitude. Voyons, soyons francs, nous sommes d’assez vieux amis, n’est-ce pas ? Est-ce que tu t’entends avec ta femme ?

— Mais parfaitement ! S’écria-t-il. Que vas-tu chercher là ?

— Je n’ai pas voulu te le dire jusqu’à présent, mais j’ai l’impression qu’elle s’ennuie, mon vieux. Et, tu sais, une femme qui s’ennuie…

— Elle te l’a dit ?

— Pas du tout, mentis-je, mais ça se voit. Enfin, bon sang, ce n’est pas naturel. Tu restes des heures entières sans mot dire. As-tu seulement envers elle un geste, un élan de tendresse ? Je n’en sais rien, mais, en tout cas, on ne le dirait pas.

— Tu sais fort bien que cela provient de mon caractère. Déjà, au Quartier Latin…

— Hé ! Je le sais fichtre bien ! Mais nous ne sommes plus au Quartier Latin. Une femme, mon cher, c’est un animal qui vit surtout de tendresse. Tu es brutal avec elle comme un palefrenier. Tu ne lui fais jamais de confidences, ce deuxième pain que la femme demande à son mari. Elle est ici comme une étrangère.

— Ah ! çà, mais tu m’engueules ?

— Pas du tout. Je te fais simplement remarquer quelle est ton attitude à l’égard de ta femme pour quelqu’un de non averti. C’est bien simple, je te le répète, tu ne t’intéresses pas à elle ; alors, elle s’ennuie. Si tu ne veux pas la distraire toi-même ou si tu ne le peux pas, fais venir ses parents.

— Non, mais tu es fou ? Tu la connais, la famille Ducouraux ?

— Naturellement... non, fis-je étourdiment.

— Eh bien ! moi, mon vieux, je la connais. Je ne veux pas installer ici une dame qui n’aura de cesse, avec ses cancans, qu’elle ne m’ait brouillé avec tout le village, et un monsieur qui joue à longueur de journée du cornet à piston. Merci. J’aime autant que ma femme évite ces distractions.

Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.

— Bien sûr, ça t’amuse, bougonna Jean Tech. Les malheurs des autres t’ont toujours fait rire. Moi, qui n’aime pas le bruit, je t’assure que je n’ai pas été chéri des dieux pour tomber sur une belle-famille si bruyante.

— Tu n’as pas besoin, dis-je, de faire venir ta belle-famille. Mais je t’assure qu’avec un petit effort, en sacrifiant un peu ton égoïsme célibataire, tu pourrais très bien donner à ta femme un peu plus de joie.

— Tu ne sais pas ce que tu dis. Elle a tout ce qu’elle désire, n’est-ce pas ? Robes, manteaux, voiture, bijoux, etc.

— Qu’est-ce que ça prouve ? Je suis bien moins riche que toi et j’ai fait à ma maîtresse un cadeau plus précieux que tout ça, répondis-je.

— Et quoi donc ?

— Ma tendresse. Les cadeaux même luxueux, sans amour, tu sais, ce n’est qu’une façade. Si tu vas en profondeur, il n’y a plus rien. Je suis persuadé que ta femme préférerait souvent un mot doux, un geste affectueux à un bijou.

Jean me regarda en silence.

— Toi, mon vieux, tu me caches quelque chose.

— Mais non, je t’assure. Que veux-tu que je te cache ?

— Elle t’a fait des confidences.

— Quelles confidences veux-tu qu’elle m’ait faites ? Elle me connaît à peine, somme toute.

— Oui, bien sûr, grogna Jean.

— Non, je te parle comme à un frère. Je suis artiste. J’ai l’habitude de l’observation, le chic pour saisir du premier coup le détail fuyant. C’est mon métier. Et c’est pourquoi je te dis qu’il y a quelque chose qui cloche.

— Hé bien ! oui, là, il y a quelque chose qui cloche. Tu as raison.

— Tu vois bien, triomphai-je.

— Elle en aime un autre.

— Hein !

Je bondis dans mon fauteuil.

— Qu’est-ce que tu me racontes là, c’est idiot.

— Enfin, je peux te dire qu’elle en aimait un autre. Parce que maintenant, depuis dix ans… je ne pense pas que sa constance eût été aussi résistante. Oui, elle était une enfant. Lui n’était qu’un gosse. Il est allé à Paris poursuivre ses études. Les lettres, je crois. Ce sont là les maigres renseignements qu’on m’a donnés. Il y a toujours des âmes charitables, tu sais.

J’étais tremblant. Qu’est-ce que Jean Tech savait au juste ? Était-ce là tout ? Cela me paraissait bien invraisemblable.

— Je n’ai pas cherché à approfondir. À ce moment-là il me semblait que cela n’avait pas beaucoup d’importance et que cette importance diminuerait de jour en jour. Mais je me suis trompé, vois-tu. Elle ne m’a jamais aimé.

Je me taisais et mon silence embarrassé me paraissait coupable. À cet homme dur qui me disait tout cela si simplement j’avais envie de répondre :

— C’était moi le gosse d’il y a douze ans. C’était moi. Et je m’en vais, Jean, tu vois, il vaut mieux, maintenant, que je m’en aille.

Mais une force inconnue et puissante me tenait rivé à mon fauteuil.

Mon silence dut paraître bizarre au docteur, car il me dit :

— Ça t’étonne ?

Je haussai les épaules tristement. Que pouvais-je dire de plus à cet homme lucide, sauf un nouveau mensonge ? Je me levai, arpentai la pièce.

— Vois-tu, continua Jean Tech, si je me lance dans les manifestations de tendresse je n’en sortirai plus. Et je suis sûr que cette attitude, au lieu de la calmer, la choquera, la raidira davantage contre moi. Tu sais, quand on n’aime pas quelqu’un, ce ne sont pas ses caresses qui nous le font aimer.

Évidemment, il avait cent fois raison et je m’en rendais parfaitement compte. Ce qui me troublait c’est ce qu’il venait de me dire, qui confirmait l’aveu de Mireille. Ainsi, elle m’aimait. Elle n’avait jamais cessé de m’aimer. J’en éprouvais secrètement une joie profonde.

Mais le docteur était lancé, lui pourtant si peu bavard.

— Je pense donc que la solution la plus raisonnable est encore celle que j’ai adoptée. Nous vivons côte à côte, ainsi que deux camarades, ou plutôt deux associés. J’ai gardé l’indépendance de mon caractère, mon goût du silence, mon amour de ce qui est sauvage, grandiose et désespéré. Tu sais qu’au Quartier on m’avait surnommé le dernier romantique. De son côté, telle Pénélope, elle poursuit des ouvrages sempiternels. Nous sommes deux étrangers liés l’un à l’autre. Nous n’avons jamais eu d’intimité vraie, de ces élans qui jettent deux êtres dans les bras l’un de l’autre. Aussi nous sommes-nous installés dans la vie commune aussi confortablement que possible, comme pour un long voyage qui durerait toute la vie. Je crois que là est la vérité.

Il fit claquer son livre en le fermant, le posa sur l’entablement de la cheminée et se leva. Il bourra rapidement une courte pipe et versa du whisky dans deux grands verres, puis me tendit le mien.

— À ta santé, me dit-il.

J’allai me coucher en proie à des pensées contradictoires. Le problème de mon attitude future devant Mireille comportait des éléments nouveaux. Car, que je le veuille ou non, ce problème existait. Il m’était impossible, une fois mon séjour terminé à la villa de mon ami, de partir tranquillement, sans avoir avec Mireille un mot d’explication. C’était un procédé de goujat qu’il me répugnait d’utiliser. En tout cas, cette soirée m’avait appris au moins deux choses : d’abord que l’amour de Mireille à mon égard ne semblait pas être une passade, ensuite que Jean Tech n’aimait pas sa femme. Il l’avait sans doute aimée jadis, mais devant l’indifférence de la jeune femme il n’avait pas tardé à s’éloigner d’elle, à reprendre sa liberté morale de garçon. Il m’avait parlé de tout cela avec un sang-froid, une lucidité que n’aurait certainement pas eus un homme amoureux.

Cela me rassura d’un côté et m’inquiéta de l’autre. J’envisageais désormais assez froidement l’idée de posséder Mireille, de bousculer sa vie et celle de Jean Tech. Je ne me rendais pas compte, à ce moment-là, à quel point cette pensée était monstrueuse.

L’amour retrouvé

J’avais décidé, ce jour-là, de faire la grasse matinée. L’aventure de la veille, la tempête hurlante qui s’était abattue sur nous m’avait brisé. Je m’étirais donc dans mon lit avec volupté, regardant à travers la fenêtre les branches des lauriers roses, toutes proches, se profiler sur un ciel pur d’été. Le beau temps était revenu. Mais l’orage de la veille avait emporté la chaleur et l’air matinal était d’une fraîcheur délicieuse.

Tout à coup quelques graviers vinrent heurter les vitres de la baie.

Qu’est-ce que c’est que ça ?11

Très étonné, je me levai et ouvris la fenêtre. En bas, Mireille, un large chapeau de paille à la main, me regardait, rieuse.

— Mon mari s’excuse. Il ne rentrera pas déjeuner. Je vais à Perpignan. Voulez-vous me tenir compagnie ? Je vous emmène.

— Entendu. Je descends.

Je fis ma toilette, m’habillai à la hâte. Un instant plus tard nous gagnions ensemble le garage. Elle préféra ma voiture parce que c’était un coach décapotable et qu’avec ce temps, n’est-ce pas ?…

Nous nous installâmes et bientôt nous passâmes la grille du parc, traversâmes X… et filâmes sur la grand’route.

Elle se taisait, ne me regardait même pas et tenait le visage obstinément tourné vers le paysage qui défilait rapidement. Elle portait une claire toilette d’été parsemée de fleurs des champs. J’aimais cette robe modeste aux couleurs vives qui mettait en valeur son teint mat de brune et les torsades lourdes de ses cheveux noirs. Elle était tête nue et le vent de la course modelait son visage.

La nuit m’avait apporté le calme et je conduisais avec indifférence.

Nous arrivâmes bientôt à Perpignan. C’est une ville qui m’étonna. Comme on le sait, j’avais quitté la région où j’étais né, qui était contiguë à celle de Perpignan, quelque dix ans plus tôt, sans espoir de retour. Je connaissais cette ville pour y être venu parfois avec mes parents. Elle m’avait toujours attiré par la douceur de son climat, ses contrastes (en février à travers les mimosas en fleur, on voit, très proches, les neiges du Canigou), par son caractère exotique et par l’indépendance de la vie de ses citoyens.

C’était alors une ville d’une quarantaine de mille d’habitants. En dix ans la population avait doublé. Pareille à ces villes d’Amérique du Sud que l’on a appelées champignons parce qu’en un endroit désert, en peu d’années, est née une agglomération immense, on avait démoli les anciens remparts de Vauban et construit sur leur emplacement des milliers de villas modernes. De larges avenues s’étendaient à perte de vue, plantées de loin en loin d’arbres maigres.

Le cœur de la ville, lui, n’avait pas changé, sauf la luxueuse modernisation de quelques façades. C’était encore la vieille cité frontière, déjà espagnole et encore française. Mais la population y était plus dense qu’autrefois. C’était un grouillement constant, rapide, bariolé. L’accent catalan y jetait sa pointe de saveur et le soleil écrasait cette foule, éclatait sur les façades blanches, s’infiltrait à travers les platanes verts et fournis. Les petites rues proches de la Loge, de Saint-Mathieu ou du Castillet n’avaient pas non plus changé. Elles étaient toujours semblables à des rues de Barcelone, de Madrid ou de Tolède, avec leurs balcons avancés, leurs rideaux de verrerie qui tamisaient la chaleur et leur éternelle lessive en train de sécher.

Dans certaines artères montantes, afin de permettre la circulation aux chevaux, on avait aménagé, au milieu de la chaussée, un chemin de briques pilée, étrangement rouge, et qui provenait sans doute des fortifications détruites. Il est curieux de constater que dans cette contrée pourtant fort caillouteuse le matériau de construction par excellence fut et demeure la brique.

Mireille avait pris mon bras. Je ne l’avais jamais vue aussi gaie que tandis qu’elle me faisait les honneurs de la ville. Avec sa robe claire et ses cheveux au vent, elle avait un air de jeune fille qui me la faisait désirer davantage. Toutefois, il n’y avait encore entre nous aucun mot se rapportant à nos sentiments, ni aucune allusion à notre passé ou à notre conversation de l’autre nuit. Je préférais qu’il en fût ainsi et je me donnais à cette promenade dans une ville, somme toute nouvelle, avec la joie d’un collégien.

Mireille m’entraîna dans ses courses féminines et acheta des bas, de la poudre, du rouge ainsi que divers petits accessoires de toilette. Dans certaines boutiques proches des Halles ou de la rue des Augustins, on utilisait exclusivement l’espagnol. Je constatai que Mireille parlait cette langue avec une maestria dont je ne la savais pas capable. Dans sa bouche les syllabes chantantes prenaient une saveur nouvelle. Avec ses longs cheveux bruns et ses grands yeux noirs elle avait l’allure élégante et souple d’une Andalouse.

Connaissez-vous dans Barcelone

Cette Andalouse au sein bruni ?

C’est ma maîtresse, ma lionne…

Ces vers de Musset ne tardèrent pas à m’obséder, à telle enseigne que je finis par les murmurer. Mireille me regarda en souriant.

— Vous n’y croyez pas ?

— Poète, maintenant ?

— Oh ! non, ces vers sont de Musset.

— Je le sais, mais il y a des poètes qui ne disent que les vers des autres. Est-ce le pays qui vous exalte ?

— Peut-être.

— En tout cas, dit-elle catégoriquement, je n’aime pas ce sein bruni. A-t-on idée ? Cela évoque trop la gitane.

Elle eut une moue, me reprit le bras.

— Tenez, allons déjeuner.

Mais cette réflexion m’avait troublé et maintenant je pensais à sa poitrine.

— Puisque vous êtes curieux des choses espagnoles, je vais vous emmener dans un petit restaurant qui est vraiment le type des restaurants populaires espagnols.

Nous entrâmes dans une salle basse où plusieurs tables juxtaposées n’en faisaient qu’une et où des gens attablés en rang d’oignon mangeaient en vociférant. Cela sentait l’ail et l’huile chaude.

On nous servit la salade hachée menu et inondée d’une huile rance. Puis nous dégustâmes le riz à l’espagnole, c’est-à-dire contenant des moules, du poisson et de la viande.

Au fond de la salle une porte s’ouvrait sur un escalier donnant apparemment sur les étages supérieurs. Continuellement des gens entraient ou sortaient. Le vacarme était à son comble. Comment Mireille connaissait-elle ces bas quartiers ? Sans doute les parcourait-elle, par curiosité, lorsqu’elle venait seule à Perpignan. Étrange petite femme ! J’avais l’impression d’être le seul à la connaître et qu’elle ne livrait qu’à moi son caractère secret.

— Je préfère déjeuner ici qu’au Duc d’Anjou.

Le Duc d’Anjou est sans doute le restaurant le plus chic de la ville. Par quelle étrange aberration Mireille, qui ne fréquentait que la haute société, Mireille, si élégante, si distinguée, si mondaine, pouvait-elle ?… Sans doute, comme moi, était-elle un de ces êtres éternellement insatisfaits et qui, toute leur vie, recherchent le pittoresque, même s’il est cruel, amer et sans beauté. Ce n’était qu’avec cette idée qu’elle m’avait amené ici. Ou peut-être pour éviter un tête-à-tête et la conversation qui, fatalement, en eût résulté ! Tête-à-tête impossible dans une foule pareille où l’on se trouvait à une trop grande proximité des autres dîneurs.

Maintenant, tout s’éclairait quant à son but. Mais un point demeurait obscur. Pourquoi cette attitude après sa confidence de l’autre soir ? Regrettait-elle cet instant de désespoir et l’aveu brutal qui en était résulté ? Je me surpris à hausser les épaules. Ma foi, l’avenir m’apprendrait sans doute tout cela. Pour l’instant, je ne voulais faire aucun effort de rapprochement sentimental.

Je quittai le restaurant avec soulagement. Cette odeur d’huile et d’épices cuites commençait à m’indisposer. Nous nous installâmes place de la Loge, à la terrasse d’un café et demandâmes des liqueurs.

Le temps était extraordinairement beau. Il ne restait nulle trace de l’affreuse tempête de la veille. La foule s’écoulait à proximité de notre table. Les femmes passaient, brunes ou blondes, dans leurs claires toilettes d’été, comme des rêves promis. L’air était doux. Parfois, une légère brise apportait un peu de fraîcheur parfumée. Mireille s’absorbait dans la contemplation de l’extrémité rouge de sa cigarette. Encore un détail qui me la fit apparaître sous un jour nouveau : je ne l’avais jamais vue fumer.

Quant à moi, je sombrai peu à peu dans une euphorie heureuse exempte de soucis et carrément tournée vers l’optimisme.

Vers les quatre heures, nos courses étaient terminées. Nous étions allés prendre le thé dans une brasserie voisine du garage où j’avais rangé ma voiture. Une gitane entra. Elle avait un âge indéfinissable. Elle portait, noué sur la tête, un foulard d’indienne sale. À ses oreilles, pendaient des boucles d’or, qui formaient des dessins bizarres. Un lourd bracelet barbare enrichissait son poignet. Elle nous repéra tout de suite et se dirigea vivement vers nous.

— La bonne aventure, madame ? La bonne aventure ? Je sais le passé, le présent, l’avenir.

Ces gens, qui savent tant de choses, m’indisposent. Je les tiens naturellement pour des charlatans. Mais ils affirment leur science avec une tranquillité telle qu’on finit par avoir l’impression qu’ils ne mentent pas et qu’ils se tiennent tout naturellement dans un monde surnaturel. De plus, je n’aime pas qu’on fouille mon passé personnel. Le passé d’un homme n’est jamais très beau, et ce geste ressemble à un viol. Mais, Mireille, en riant, se laissa tenter. La curiosité de l’avenir est essentiellement féminine.

La gitane s’assit donc à côté d’elle. Dans sa main basanée, la main blanche de mon amie ressemblait à une aile de colombe. Elle scruta les lignes d’un œil vif, puis dit :

— Pour que tout s’éclaire, il faut que monsieur mette dans la paume une pièce blanche.

Parbleu ! Cette gitane était pleine de psychologie. Elle savait que, devant une jolie femme et pour son plaisir, aucun homme ne refuserait une telle demande. Je déposai donc dans la main de Mireille une pièce de dix francs que la nomade fit prestement disparaître dans une des nombreuses poches de ses jupons.

— Vous êtes riche, madame. Vous l’avez toujours été. Mais vous avez épousé un homme de science qui l’était plus que vous. Jamais vous ne connaîtrez la gêne.

Ce début me troubla. La femme, peut-être, connaissait-elle Mireille. Ces gitanes sont très observatrices et savent tant de choses !

— Vous avez une bonne santé et vous vivrez très vieille. Pourtant, un terrible danger vous guette, madame, et bientôt la mort sera sur vous. Mais vous lui échapperez et vous continuerez à vivre, rassurez-vous. Ce danger viendra de l’amour.

Je ne riais plus. Prédiction toute gratuite, sans doute, mais mauvaise prédiction. Je savais que ce n’était pas dans l’habitude des farceurs, qui n’annoncent que des événements heureux. Aussi, lorsqu’elle réclama une nouvelle pièce blanche, afin d’éclaircir, paraît-il, sa voyance, je la tendis immédiatement.

— Oui, dit-elle, c’est un grand danger que je vois, un danger qui vous suit depuis votre enfance. Vous aimez un homme. Toujours le même homme. C’est étrange. Je le vois d’abord près de vous, puis il s’éloigne longtemps. Mais il revient. Il revient. Il vous prend par la main et vous amène au bord de la mort. Mais ce ne sera pas sa faute, car je vois que, lui aussi, courra le même danger.

Je regardai Mireille. Elle tremblait.

— Il vous quittera de nouveau, reprit la gitane. Et, cette fois, ce sera pour toujours. Les heures de la vie qui contiennent votre bonheur sont courtes, madame.

Mireille me fixa avec des yeux désespérés. Quant à moi, je me sentais frémir. Il ne pouvait être question de supercherie. Comment cette femme avait-elle pu savoir, deviner ?...

La consultation était terminée. J’allongeai à la sorcière dix francs de plus et elle s’en fut vers d’autres consommateurs.

— Ne restons pas là, venez, dis-je à Mireille.

Nous nous levâmes et sortîmes comme des automates. Un instant après, la voiture nous emportait rapidement vers X…

Nous roulions en silence. Je regardais devant moi, les dents serrées, le long ruban noir de la route que, parfois, des touffes de myrtes ombrageaient. Je m’efforçais de ne pas penser, afin de dominer mon trouble. Mireille, soudain, eut un rire nerveux.

— Qu’en pensez-vous ? dit-elle.

— Rien, dis-je. Tout cela est idiot.

— Vous n’y croyez pas ?

— Non. Vous savez, on est généralement très bête. L’homme croit invinciblement à son avenir. C’est sans doute le plus beau don que Dieu lui ait fait pour lui permettre de vivre. On croit aux prédictions heureuses. Mais si, par malheur, elles ne nous promettent pas ce que nous attendons, nous crions bien haut à l’imposture.

— Croyez-vous à cette gitane ?

— Non, criai-je.

Mais, au fond de moi-même, se tenait désormais cette inquiétude qui me troublait, qui m’étouffait, je le sentais à la longue. Ma volonté se raidissait contre mon instinct sans parvenir à le maîtriser.

— Moi, j’y crois, dit Mireille. Elle m’a dit des choses justes. Il n’y a pas de raison pour qu’elle se soit trompée sur les mauvaises prédictions.

Je ne répondis point. Ces paroles étaient trop à l’image de ce que je pensais moi-même. Il m’était impossible de contredire Mireille.

— Ainsi, vous me quitterez une seconde fois, soupira-t-elle.

Je serrai les dents et crispai mes mains sur mon volant. La voiture fit un bond. Nous atteignions maintenant le cent dix. Je me grisai de cette vitesse et essayai de résister à la tentation. Mais la voix, insinuante, reprenait :

— Heureusement, avant le grand silence que sera alors ma vie, j’aurai connu le bonheur, grâce à vous.

Je stoppai si brusquement que les pneus crièrent. Je regardai Mireille. Avec un sourire heureux, elle se tourna vers moi, appuya sans mot dire sa tête sur mon épaule. Alors, je la pris dans mes bras et l’embrassai avec la violence de la passion. Sous ma bouche, je sentais frémir la sienne. Elle avait fermé les paupières et je la devinais entièrement à ma merci. Mais je l’abandonnai soudain, remis en marche et, hagard, fonçai éperdument sur la route déserte. Je ne me doutais guère que je venais de nouer le drame qui devait définitivement attrister ma vie.

L’atmosphère du repas fut tendue, et d’un commun accord, nous écourtâmes la soirée. Cela ne gêna aucunement Jean Tech, qui était habitué au mutisme. Quant à moi, j’étais oppressé par une angoisse sourde. Je revivais avec délices l’instant suprême de ce baiser retrouvé après des années. J’essayais vainement d’imaginer une solution qui me permit de sortir de ce dilemme sinon avec avantage, du moins avec dignité. Mais, malgré mes efforts, aucune issue élégante ne se présentait et je sentais bien que j’étais désormais à la merci des événements. Il me semblait nager dans le vide sans pouvoir me raccrocher à une branche secourable. Mais, je le répète, ce sentiment d’euphorie était délicieux.

J’évitais, toutefois, de rencontrer le regard de Jean Tech. J’avais l’impression qu’il y aurait lu ma trahison et celle de Mireille. Malgré ma joie sourde et latente, je me rendais parfaitement compte que j’étais en train de commettre une félonie et de détruire une amitié plus certaine, sans doute, que l’amour.

Car je savais que l’amour vrai brise tous les obstacles, même avec violence, si c’est nécessaire. Je savais que c’est une marée irrésistible qui noie tous les autres sentiments, efface les nécessités et fait de l’homme le plus positif un fervent idéaliste. Mais je réfléchissais, je me penchais sur mon problème personnel et, lorsque j’allais au fond de l’analyse, je réalisais parfaitement que mon amour pour Mireille n’était pas complet, n’était plus complet. La preuve ? J’avais encore au fond de moi la peur du scandale, la peur, en somme, d’une scène avec Jean pour qui je ressentais pourtant une amitié véritable.

Par quelle étrange fatalité Mireille était-elle devenue la femme du docteur ? Si elle eût été la compagne de tout autre, je n’aurais pas hésité une seconde. J’étais arrivé, en effet, à cette conception que la jeune femme était à moi, qu’elle m’était due par le destin, et que, depuis dix ans, elle m’était promise. Un autre homme entre nous ne pouvait être qu’un intrus, qu’un accident, qu’il fallait écarter.

Jean se leva, vida sa pipe contre son talon, s’excusa, alla se coucher. Je le regardai partir, grand, mince, un peu voûté. Alors, il me vint une idée affreuse, une idée épouvantable dont je frémis aujourd’hui. J’imaginai Jean Tech mort. Et comme tout, désormais, devenait simple ! Comme tout prenait un tour facile et heureux ! Si Jean n’était plus là ? Si nous n’avions pas entre nous cet obstacle, cet homme au destin indifférent ? Alors ? Tuer Jean ? Quelle chose affreuse ! Quelle idée abominable venait de germer dans mon cerveau fiévreux ! Comment avais-je pu avoir, un seul instant, une telle velléité ? Je la repoussai avec rage. Cet homme était couvert de mon amitié comme d’une armure. Il était intouchable et sacro-saint.

Je me levai, en fureur contre moi-même, avalai un grand verre de whisky et sortis. Je plongeai dans la nuit comme dans un abîme.

Le temps avait rapidement tourné à l’aigre. Un grand vent du nord, le mistral, s’était levé. Il chevauchait en hurlant les bruyères basses, les romarins noircis et les lavandes pâles. Là-bas, vers la falaise, il tordait désespérément les chevelures souples des tamaris courbés. On entendait à peine la grande voix de la mer et de lourds nuages aux formes d’Apocalyse dessinaient dans le ciel un étrange monde de cauchemar.

J’errai longtemps dans ce paysage romantique qui ressemblait si bien à mon âme. Mes pensées étaient désordonnées et je n’arrivais pas à leur donner une cohésion, une suite logique. Parfois, un voile rouge passait devant mes yeux.

Mais j’étais malade ! C’est ça, j’étais malade. Seule, une indisposition pouvait me mener aussi rapidement sur les chemins de la folie. Cette idée me rassura un peu, si tant est qu’elle fût rassurante.

Le vent me bousculait, traversait délicieusement ma chevelure. Cette fraîcheur provoqua une détente. Je m’abattis dans l’herbe rase et sanglotai pour la première fois depuis mon enfance, longuement, tandis qu’au-dessus de moi une large pluie d’orage commençait sa chanson désespérée.

Je ne rentrai qu’à l’aube, trempé, glacé, mais calme. J’allumai un grand feu dans la cheminée de ma chambre et me laissai bercer par le vent, qui hurlait à travers les pins et les lauriers roses. Il se levait un jour gris comme un jour d’hiver et j’étais mal à mon aise, maintenant, dans cette maison où j’avais été si bien reçu. J’avais honte. Et pourtant ! et pourtant Mireille était là, présente et exigeante.

Tentative de meurtre

J’ai toujours aimé le mauvais temps. Il change rapidement l’aspect des choses. Il donne au paysage le plus plat, le plus quelconque, n’ayant aucun caractère valable, un ton grandiose, amer ou lugubre que j’éprouve à peindre une sorte de volupté. Sans doute, la règle qui veut que les écrivains tristes soient des gens gais et les humoristes des bonnets de nuit est valable pour les peintres. Car, malgré la désespérance de mes tableaux, j’ai, on le sait, un tempérament plutôt cordial.

À midi, le vent augmenta son ampleur et sa vitesse, cependant que le ciel s’assombrissait de plus en plus. Je ramassai mon attirail d’artiste négligé complètement depuis mon arrivée et je partis à la recherche d’un décor qui valût la peine d’une pochade.

Il y a dans cette région du Roussillon tant de coins pittoresques et sauvages que j’hésitai longtemps. Je finis par planter mon chevalet devant l’entrée d’une caverne petite, mais profonde, dont les couloirs tortueux se perdaient dans une nuit mystérieuse. De cet endroit, le sol s’inclinait en pente douce vers la mer.

Des vagues énormes arrivaient en grondant, gonflées de colère et leur tête échevelée perdait dans le vent ses flocons d’écume et ses embruns. Sous le ciel blafard, là-bas, vers l’horizon, arrivaient, en outre, des nuées noires. Le paysage n’avait plus rien de méridional. On eût plutôt cru un coin de la côte atlantique. C’est ce contraste, sans doute, qui me séduisit et je commençai à peindre.

Je travaillais rapidement, avec le désir de rendre l’aspect saisissant de ces nuages sur la mer verte, aspect passager qui changeait d’instant en instant. Enfin, lorsque je crus avoir noté les principales lignes et n’avoir plus qu’à reproduire des détails secondaires, je m’arrêtai et bourrai une pipe. Mais, comme je me retournais pour l’allumer à l’abri du vent, j’eus un sursaut.

Mireille était assise dans la lavande, les jambes allongées et me regardait sans mot dire. Depuis combien de temps était-elle là ? Je n’aurais su le dire. Je ne l’avais pas entendue venir et il y avait bien maintenant une heure que je travaillais sans m’être retourné une seule fois. Le vent violent, qui emportait tous les bruits, m’avait empêché de l’entendre venir à moi.

J’abandonnai mon travail et m’assis près d’elle.

— Vous n’avez pas froid ?

— Non.

Pourtant, elle tremblait et j’avais l’impression que ses dents claquaient. Mais il faisait un temps…

— … Affreux, n’est-ce pas ?

— Oui, dit-elle.

Elle n’avait pas l’air de vouloir se lancer dans une conversation. Je crus qu’elle préférait garder le silence devant cette nature émouvante. Mais, sans mot dire, elle prit ma main et la serra. Je répondis à cette pression et je me tus, les yeux fixés vers le large. On n’entendait plus que le frémissement des romarins, sous la course du vent et, parfois, le cri rauque et rouillé d’un goéland.

Confusément, je sentais que cette intimité était nouvelle, que, jusqu’à présent, notre communion, au moment de nos rencontres, n’avait été qu’accidentelle. Mais, maintenant, cela ressemblait trop à un rendez-vous. C’était une rencontre prévue, préméditée.

— Comment, dis-je, êtes-vous venue jusqu’ici ? Si loin de la villa et du village, par un temps pareil ?

— Je vous ai suivi. Je voulais vous voir peindre.

— Seulement me voir peindre ?

Elle hésita.

— Et puis, je voulais vous voir, j’avais besoin de vous, j’avais besoin de vous, répéta-t-elle sourdement.

Cet aveu, pourtant bien pâle, me troubla délicieusement. Je pris sa main et la baisai. Elle regardait toujours fixement la mer, mais elle serra mes doigts avec force.

— Pourquoi, dis-je, être venue jusqu’ici ? C’est dangereux. On risquait de vous voir et d’interpréter…

Elle eut un geste las.

— Qu’importe !…

Alors, je me mis à lui dire ce qui me venait à l’idée. Je lui contai mes angoisses, lui confiai mes souvenirs. J’étais pris d’une frénésie de paroles. Il me semblait que mes phrases s’enchaînaient et s’échappaient par force de ma bouche. Il me semblait aussi que je conjurais un sort terrible.

Mais, soudain, avec une brutalité rageuse, une grosse pluie se mit à tomber. En outre, immédiatement, la température fraîchit encore. J’entraînai Mireille dans la caverne et m’assis à côté d’elle sur un matelas de varech que des pêcheurs, sans doute, avaient disposé là. La jeune femme s’étendit sur la couche dure et, comme je me tournais vers elle, je tressaillis. Elle avait adopté sans le vouloir son attitude du premier jour, il y avait dix ans, dans ma clairière, et je venais de retrouver brusquement la pâle jeune fille aux cheveux noirs que j’avais vainement essayé de reconnaître durant ces derniers jours. Et ce fut de nouveau l’adolescent d’autrefois qui se pencha sur elle.

— Nous avons, enfin, rencontré cette île déserte, tu vois, cette île blonde dont tu parlais si bien et qui n’avait pas de nom. Tu ne m’y as pas amenée, mais nous nous y sommes rejoints quand même.

Dehors, la rafale hurlait. Par l’orifice étroit de la caverne, on voyait une petite portion de mer grondante. Nous étions loin du monde civilisé et il me semblait qu’ici rien ni personne ne pouvait plus nous atteindre.

Mireille passa ses bras autour de mon cou, m’attira sur elle. Sous mes caresses sensuelles, je la sentais frémir et se crisper. Elle me tendit ses lèvres humides, tandis que je l’enlaçai, mais je ne la pris vraiment que lorsqu’elle poussa son premier râle de volupté.

Je ne pense pas avoir jamais éprouvé avec d’autre femme un plaisir aussi complet. Mireille se donnait avec frénésie, prévoyait et facilitait chaque geste avec une intuition amoureuse que je n’aurais pas pressentie chez une femme qui était encore pour moi, sottement je l’avoue, une jeune fille. Il ne m’était pas venu à l’idée que Mireille était mariée et avait évolué. Je n’en fus pas déçu, au contraire. Après m’avoir attiré par le souvenir, la jeune femme, maintenant, me retenait par la luxure.

Je sortis rompu de cette étreinte.

Elle arrangea sa toilette, puis s’assit près de moi et enfouit sa tête au creux de mon épaule. Nous demeurâmes longtemps ainsi, plongés dans une euphorie heureuse. Je me laissais envahir par ce bien-être tiède, m’efforçant d’effacer de ma pensée le souvenir de Jean Tech, essayant de ne pas considérer notre acte sous l’angle social et ne voulant pas voir que je venais de commettre une félonie. Malgré ma joie, je me rendais compte que cela n’arrangeait rien, bien au contraire, et que ma situation était devenue plus inextricable encore. En effet, désormais, je ne pouvais quitter X… sans un arrangement préalable avec Mireille. J’aurais été, dans ce cas, un goujat et un triste bonhomme.

— Qu’as-tu ? me dit Mireille.

— Je pense à nous, répondis-je.

Je remarquai alors son visage blême, ses traits crispés. Je m’étais déjà aperçu de sa nervosité avant notre possession, mais je l’avais attribuée au désir qui, certainement, la troublait autant que moi-même. Mais, après notre geste, elle aurait dû être plus calme, légèrement abattue et ce détail m’inquiéta.

— Et toi ? Tu parais bizarre.

Elle darda sur moi le regard ardent de ses prunelles noires.

— Si tu savais comme je t’aime ! comme mon amour me rend forte. Promets-moi, promets-moi que nul, jamais, ne nous séparera ?

— Mais, ma chérie, nous ne sommes pas seuls.

— Nous serons seuls bientôt.

Je crus qu’elle voulait me suivre et je pensai à Jean.

— Il sera très malheureux.

— Non.

— Pourquoi ? Ne t’aime-t-il donc pas ?

— Il me hait. Et je le hais aussi, avec une force que tu ne peux pas soupçonner, mais dont tu verras les preuves tout à l’heure.

Elle avait dit cela avec une voix vibrante qui m’étonna.

— Pourquoi tout à l’heure ? Que comptes-tu faire ? Surtout ne fais pas de bêtises, hein ?

— Non, non, répondit-elle, ce ne sont pas des bêtises. D’ailleurs, de toute façon, il est trop tard.

— Comment trop tard ? Qu’as-tu donc fait ?

J’étais étreint par une angoisse sourde, une inquiétude latente. Elle hésita, me regarda dans les yeux et me dit :

— J’ai drogué le café que Jean prendra à quatre heures.

Je bondis sur mes pieds.

— Drogué ? Avec quoi ?

— Arsenic, dit-elle sourdement.

Je poussai un cri d’horreur et sentis ma raison vaciller. Ainsi, elle avait réalisé ma pensée d’hier, comme un merveilleux automate. J’avais rêvé la chose, malgré moi, bien sûr, bien malgré moi, et elle l’avait accomplie ! Quelle coïncidence épouvantable ! Mais je ne voulais pas, je ne voulais pas ! Il ne fallait pas que s’accomplît cette chose atroce, que Mireille fût une meurtrière et que Jean Tech mourût assassiné ! Mireille était là, près de moi et je l’aimais toujours. C’était une étrangère qui avait versé dans le café la diabolique poudre blanche. Je ne connaissais pas encore le satanisme de cette femme.

— Tu es folle ! disais-je. Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Viens avec moi !

Et je partis en courant vers la villa, contre un vent du diable, essoufflé, bousculé par la rafale, aveuglé par les larmes que cette tornade tirait de mes yeux. Je ne me retournai point pour savoir si la jeune femme me suivait. Je me ruais au secours de mon ami, hagard, affolé à l’idée que j’étais loin de la villa, que je n’arriverais peut-être pas à temps pour empêcher le drame, pour éviter que le docteur, ce soir, baise la mort. Je rageais contre cette force invisible, le vent, qui me retenait, freinait ma marche en avant. Maintenant, les poumons me faisaient mal, je respirais difficilement cet air mouillé de la pluie. Dieu ! N’arriverais-je donc jamais à la villa ? Pourtant, peu à peu, les frondaisons du parc se rapprochaient. Je passai la grille blanche. Je franchis d’un seul bond le large perron et fus dans le hall.

— Où est le docteur ? criai-je à la vieille bonne ahurie.

— Dans son cabinet, dit-elle, je viens de lui apporter le café.

À ces mots, mon angoisse ne connut plus de bornes. Je grimpai quatre à quatre et me ruai dans la pièce où Jean avait l’habitude de travailler. J’ouvris brusquement la porte et entendis un bruit de porcelaine cassée. J’avais établi sans le vouloir un courant d’air avec la fenêtre. Celle-ci s’était ouverte brusquement et avait envoyé rouler par terre la cafetière trop chaude que Jean avait mise à refroidir sur l’entablement.

— Imbécile, grommela le docteur, on n’a pas idée d’entrer ainsi chez les gens ! Je ne pourrai pas boire mon café. Croyais-tu donc que je recevais une belle cliente ?

Alors, je me mis à rire d’un rire énorme que rien ne justifiait et je me laissai tomber sur une chaise, les jambes coupées par la fatigue et par la joie.

— Ah ! çà, mais tu es fou, dit Jean. Qu’est-ce qui te prend ?

J’expliquai vaguement que le synchronisme de l’ouverture de la porte et de la chute de la cafetière m’amusait beaucoup et que lui, Jean, avait eu un air si désolé… J’inventai facilement une histoire justifiant mon intrusion, puis je m’assis dans un coin en bourrant une pipe.

Je me sentais soulagé d’un poids énorme et tout était d’une facilité nouvelle.

— Et Mireille ? demanda Jean. Elle est allée vers la falaise.

— Je ne l’ai pas vue, dis-je très vite.

Notre aventure amoureuse était maintenant très vague, très lointaine. J’avais eu, depuis, des émotions beaucoup plus graves, et elle me semblait s’estomper dans le passé.

La réflexion de Jean posa, de nouveau, tout en question12. Je fus gêné et quittai la pièce, le laissant à son travail, puis remontai dans ma chambre. J’allai à la fenêtre. Le temps était toujours gris et les arbres se tordaient sous ce ciel d’hiver. J’appuyai ma tête brûlante à la vitre froide. Là-bas, dans un sentier à travers la bruyère, Mireille, songeuse, revenait à pas lents vers la villa. Je redescendis en hâte, traversai le parc et allai l’attendre au bord du chemin. Elle ne tarda pas à m’y rejoindre. Je la pris par les poignets et la regardai avec une tristesse impossible à cacher.

— Pourquoi ? dis-je, pourquoi as-tu fait ça ? Dieu merci, Jean est sauvé ! Grâce à un coup de chance extraordinaire.

— Une chance de cocu, ricana-t-elle.

Cette réflexion méchante me blessa et me transporta de colère.

— Tais-toi, dis-je. Tu n’as pas le droit de salir ainsi un homme malheureux.

— En suis-je seule responsable ?

Je baissai la tête. Elle avait raison, évidemment.

— Les paroles n’ont pas d’importance. Ce soir, dans ma chambre, je t’expliquerai.

Et, tandis qu’elle s’en allait, je réfléchissais qu’au contraire les paroles sont les choses les plus importantes de la vie et que le malheur des hommes venait surtout de ne pas savoir comprendre le sens exact de la plupart des mots.

La course à l’amour

Mireille ne parut qu’à peine au repas du soir. Elle prétexta la fatigue et l’énervement de cette journée de mauvais temps et monta de bonne heure dans sa chambre.

Presque au même instant, le téléphone grelotta. Jean revint m’annoncer qu’il était appelé d’urgence auprès d’un malade et qu’il s’excusait d’être obligé de s’absenter.

Je m’installai près du grand feu de bois, extraordinaire en cette saison, et repris le livre abandonné l’autre nuit. Je m’apprêtais, écartant les pensées et les soucis, à passer une soirée aussi agréable que possible. Et ce n’était guère facile, quand Mireille apparut. Elle avait l’air très agitée.

— Nous ne pouvons plus rester ici, dit-elle à brûle-pourpoint, nous ne pouvons plus mener cette existence de danger et de compromis.

— Que veux-tu dire ? demandai-je.

Mais j’avais déjà compris son désir. Je savais aussi, hélas ! que je ne saurais pas résister et que c’était elle qui menait le jeu. Elle avait sur moi une influence infernale et je n’étais plus qu’un esclave dont elle disposait à son gré.

— Partons, dit-elle. Prends-moi, emmène-moi loin d’ici.

— Mais c’est impossible !

— Pourquoi donc ?

— Et ton mari ? Tu n’as donc pas réfléchi ! Après cette affreuse tentative, le goût du malheur ne t’a donc pas passé ?

Elle se tordit les bras avec désespoir.

— Mais je t’aime, dit-elle, je t’aime ! Ne le sais-tu pas ? Tu t’imagines donc que mes gestes sont inutiles ? Mais, c’est par amour pour toi que j’ai fait cela.

À cet instant, je me rendis compte, matériellement, de la malédiction qui pesait sur notre amour. Je fus pris d’une grande colère contre un destin aussi injuste.

— Tu n’as donc pas compris que ce geste a justement rendu notre vie impossible ? Qu’il ne m’est plus possible de vivre avec Jean, même si je le voulais, et qu’il y aura toujours entre lui et moi le souvenir de ce poison que j’ai versé dans son café dans un moment d’égarement.

« Tu m’aimes ? Dis-moi que tu m’aimes ?

Elle était en larmes et s’accrochait à mon bras.

— Dis-moi que tu n’as pas fait de moi ta maîtresse par ennui et par jeu…

— Oui, dis-je, je t’aime, ma chérie, beaucoup plus que tu ne le crois.

Et, à ce moment, j’étais sincère.

— Je suis toujours pour toi la petite fille de la clairière, n’est-ce pas ? Et tu n’as jamais cessé de m’aimer ?

J’acquiesçai et Mireille mettait tant de fougue, dans ses questions, que je finissais par le croire moi-même.

— Alors, je t’en prie, partons, partons !

— Mais quand ?

— Tout de suite.

— Tout de suite ! C’est impossible, voyons !

— Au contraire, Jean n’est pas là. Moi, je suis prête. Ce soir, j’avais pensé à tout.

Et, comme j’hésitais encore :

— Ce soir ou jamais, ajouta-t-elle. Cette dernière épreuve sera la pierre de touche de notre amour. Si tu refuses, nous n’en parlerons plus et je disparaîtrai de ta vie.

Alors, je me lançai dans l’aventure sans vouloir réfléchir davantage aux inévitables conséquences de notre folie.

— Viens, dis-je.

Je me ruai dans ma chambre, entassai en vrac mes effets dans ma valise et saisis mon matériel de peintre. Quelques secondes après, je poussai Mireille dans ma voiture et embrayai. Le tout, sans mot dire, les dents serrées, avec cette rage qui nous étreint lorsque nous faisons une grande folie et que nous nous en rendons compte.

Bientôt, le coach fila sur la grand’route, vers Perpignan. Instinctivement, en effet, j’avais mis le cap sur cette ville. Après, on verrait. Je ne savais encore où nous irions. La solution la plus logique eût été de regagner Paris, mais, j’ignore pourquoi, cette perspective ne m’enchantait pas.

Ainsi, j’étais lancé dans la honteuse aventure et presque malgré moi. J’avais voulu éviter cela, mais, par ma faiblesse et grâce au machiavélisme de Mireille, j’étais au cœur même du scandale.

Où aller ? J’y réfléchissais, avec force, tandis que nous nous taisions, en proie tous deux à des idées troubles. On ne rompt pas ainsi facilement avec le passé, même quand le passé est un mauvais souvenir. Mireille subissait le choc de cette rupture avec un peu de mélancolie. Tout ce qu’on laisse et qu’on ne verra plus…

Nous roulions donc à cent à l’heure sur la route large, plongés dans nos pensées, lorsque je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête. Un lourd camion venait brusquement de déboucher sur ma gauche d’un chemin de terre. Il occupait maintenant toute la route et m’offrait son flanc. J’entendis Mireille hurler. Je serrai mes freins de toutes mes forces. Mais, malgré cela, nous approchions du monstre à une vitesse météorique. J’appuyai sur ma droite autant que je le pus. De ce côté, c’était l’abîme. Dix mètres de falaise à pic. En bas, la mer grondante. Et, comme je me serrai dans l’étroit espace que me laissait le camion, une violente explosion m’arracha le volant des doigts. Mon pneu gauche avant venait d’éclater.

Alors, devant nous, je vis s’ouvrir le gouffre. La voiture s’envola au-dessus du maigre talus et je perdis connaissance.

… … … … …

Dieu ne veut pas la mort du pécheur et c’est sans doute à son intervention que je dois d’être encore en vie.

Je finis par me réveiller de cet envol. Un matin, j’ouvris les yeux dans une pièce claire, à travers la fenêtre de laquelle entrait le parfum des lauriers roses. Plus loin, l’automne rouillait un jardin qui me semblait reconnaître. Où étais-je donc ? Puis, peu à peu, le souvenir me revint. Tout cela me semblait lointain et proche à la fois. Mireille… ses étranges yeux noirs… Mireille et Jean… Mireille, Jean et moi… Puis, notre fuite dans la nuit d’orage et le bond, l’épouvantable bond vers la mer déchaînée. Cela expliquait la douleur constante qui me taraudait le ventre et l’immobilité de mon bras, muré dans une chape de plâtre. Le bras gauche, Dieu merci…

Mais, où étais-je donc ? Cette pièce élégante, tendue de toile de Jouy n’avait rien de commun avec une sévère chambre ripolinée de clinique. Encore moins d’hôpital. J’en conclus rapidement qu’après l’accident j’avais été transporté dans une villa voisine et que mon inconscience avait été de courte durée.

Et Mireille ? Qu’était-il advenu d’elle ? Tout de suite, l’angoisse m’envahit. Morte ? Déchiquetée sur les rochers aigus ? Broyée dans l’écrasement de la voiture ? Je fus épouvanté des conséquences de notre acte. Et tout cela, pourquoi ? Pour rien. Strictement pour rien. Est-ce que je l’aimais ? Non, sans hésitation possible ; maintenant, je pouvais répondre non. Je n’éprouvais pas à son égard de l’indifférence, mais, en tout cas, ce n’était certainement pas de l’amour. Même plus de désir. L’avais-je aimée ? Pas davantage. Alors ?

Cet accident, ce long sommeil, cette solitude m’avaient rendu possible l’analyse de mes idées et de mes réactions. J’avais retrouvé aussi ce que les Anglais appellent le « self-control ».

Non, je ne l’avais pas aimée. Je réalisais parfaitement ce que mon sentiment avait de factice. J’avais aimé une ombre. Voilà. J’avais aimé une ombre. J’avais retrouvé Mireille, mais la vie avait passé, elle avait changé. Elle était devenue femme. Et c’est la jeune fille que j’avais cru retrouver. J’avais voulu ranimer un amour défunt depuis trop longtemps. Je m’étais épris d’une légende… Trop de souvenirs, depuis trop longtemps… En somme, il y avait eu, il y a dix ans, un temps exceptionnel, un été d’or et d’azur… Et ce n’était pas parce que c’était uniquement Mireille. N’importe quelle jeune fille, alors, m’aurait séduit.

Mais elle, qui semblait m’aimer ? Elle qui ne m’avait jamais oublié, qui me l’avait dit, qui m’avait enlevé, en somme, beaucoup plus que je ne l’avais enlevée ?

La porte, lentement, s’entrebâillait. Un homme entra à pas feutrés.

Jean Tech !

Et, tout à coup, je sus pourquoi j’avais reconnu le jardin. Parbleu ! J’étais dans sa villa. Il s’approcha de mon lit, sourit.

— Enfin ! Ça va mieux ?

J’aurais voulu disparaître en fumée.

— Je suis un salaud, murmurai-je.

— Mais non, tu es comme les autres. Ni pire, ni meilleur. Si Mireille n’avait pas commencé…

— Et Mireille ?

— Sauvée, rassure-toi. Elle a eu une veine insensée.

Je pensai avec rancœur à son expression, à elle.

— Elle a été projetée par-dessus le pare-brise et a fait un plongeon. Elle s’en est tirée indemne.

— Et moi ?

— Éventration, fracture de l’avant-bras gauche, commotion cérébrale qui t’a fait dormir deux mois.

J’eus un sursaut.

— Deux mois que je suis ici ?

— Oui, mon vieux. Regarde, c’est l’automne.

— Bon sang ! Et Paris ? Et mes contrats?

— J’ai averti ton marchand. Il est même venu te voir, il y a huit jours. Mais, repose-toi, dors, dors.

Et Jean Tech s’en fut à pas de loup.

Le secret de Jean Tech

Une semaine plus tard, nous eûmes une conversation plus longue.

— Je partirai bientôt, Jean. Et tu ne me verras plus. C’est préférable.

Il baissa la tête, se tut.

— Comment as-tu pu me pardonner ainsi ?

— On ne peut pas laisser mourir un homme. Je t’ai fait porter ici. Et puis, l’habitude... Oh ! les premiers jours, je t’ai haï. J’aurais presque souhaité ta mort, mais on s’y fait… C’était surtout de l’enfantillage.

— Et pour Mireille ?

— C’est une gosse.

— Mais le scandale ?

— Il n’y a pas de scandale. J’ai transporté vos bagages dans le camion et j’ai dit que j’étais au courant de cette promenade.

— Mais, enfin, nous avons commis un acte...

— Oui, je sais. Ne retourne pas le fer dans la plaie. J’ai été assez malheureux comme cela. Écoute, je vais te dire une chose que tu admettras sans la discuter, car elle ne s’explique pas, et qu’avec ton esprit de « vieux garçon » et d’homme à femmes tu ne peux pas comprendre : j’aime Mireille. J’aime Mireille à un point que tu ne peux soupçonner. Pour les types comme toi, dans la vie, il y a d’autres femmes. C’est, du reste, ce qui rend ta faute si moche. Dans ma vie à moi, il n’y en a qu’une et c’est elle. Je te l’ai dit un soir, elle ne m’aime pas. Je le sais, je l’admets, tout ce qu’on voudra, mais qu’on me la laisse, tu comprends, qu’on me la laisse. Si je ne l’avais plus, je crèverais comme une bête. Si tu savais quelle nuit j’ai passée le soir de votre départ, c’est à ne pas y croire. Tu sais, je n’ai pas eu une jeunesse très heureuse. J’étais très jeune, quand ma mère est morte ; plus tard, j’ai travaillé comme une brute, afin de conquérir mon indépendance. L’affection féminine, dans ma vie, je ne l’ai connue qu’avec Mireille. Tu te souviens, au Quartier Latin ? Sauf quelques petites grues… Alors, je m’accroche à ma femme. Parce que je l’aime. Parce que j’ai avec elle ce sentiment de tiédeur, de stabilité et de tendresse que n’ont pas les foyers de célibataires. Oui, même de tendresse. On ne vit pas ensemble pendant dix ans impunément, sans que la tendresse fasse son apparition. Au fond, il n’y a qu’elle qui soit solide. L’amour…

Il eut un geste vague.

— Tu avais raison, ce soir-là. Elle s’ennuie. Et, fatalement, son imagination travaille. Si elle avait des enfants… En fait, dans toute cette histoire, c’est le romanesque qui l’a tentée. Elle me l’a avoué.

Il disait cela avec une telle tranquillité qu’il m’exaspéra. Je lui dis une phrase cruelle :

— T’a-t-elle aussi avoué qu’elle avait tenté de te tuer en empoisonnant ton café ? Ce même café dont, par bonheur, la fenêtre, en s’ouvrant, a brisé le récipient ?

Il pâlit, mais se reprit aussitôt :

— Ah ! oui. Elle t’avait fait croire ça aussi.

Aussi ? Décidément, j’aurais bien l’air d’un dindon, dans cette farce.

— Non, mon vieux, continua-t-il, le café n’était pas drogué. Quand tu es entré dans mon cabinet, j’avais déjà bu la moitié de la cafetière et je l’avais posée là afin de débarrasser mon bureau.

Il parlait avec une assurance qui me troubla.

— Elle avait dit cela pour te déterminer à la suivre. Elle te sentait hésitant et elle pensait que, devant l’irréparable, tu te déciderais.

Ce dernier argument me parut toutefois assez faible.

— Et tu l’as cru ? Romantique, va !

Le parfum de l’amour fané

Huit jours plus tard, je quittai X…, la villa et mon ami Jean Tech. À Paris, je fus aussitôt entouré, fêté, et je ne tardai pas à reprendre la vie d’artiste, qui avait été la mienne avant ma terrible aventure. Je retrouvai avec plaisir l’existence de luxe, les réceptions fastueuses, les belles femmes du monde et leurs intrigues embrouillées, ainsi que la paix amicale de mon atelier

Mais, certains soirs de pluie et de silence, quand le crépuscule mouillé descend sur le boulevard Raspail, je pense à ma belle maîtresse des heures éclatantes d’un été méditerranéen, à nos amours impossibles et à ce fantôme mélancolique des jours anciens, qui m’attend au fond d’un bois mouillé de pluie, au bord d’une fontaine où gisent des nénuphars et sur lequel un saule blafard étend ses bras lourds de tristesse.

Notes

1 Cette « Présentation » situe l’énonciateur dans le présent de l’écriture de la confession, avant la grande analepse composée par le récit chronologique de sa vie, qui débute après l’intertitre « Premières roses ». Ce dispositif reprend, en l’amplifiant, une amorce classique des « histoires vraies » en magazine, souvent introduites par un tel propos où l’énonciateur·rice laisse entrevoir ce qu’il va raconter.

2 Cet avertissement du narrateur rappelle celui que les magazines sentimentaux placent généralement au bas de leur sommaire ou dans une note de bas de page, afin de spécifier que les noms et les lieux des « histoires vraies » ont tous été modifiés.

3 Tel quel dans le texte.

4 Qu’elle soit le fait de l’enflure du discours sentimental ou de la maladresse d’une rédaction rapide, cette précision est peu vraisemblable, puisque la vision de Mireille, par le narrateur, au commerce des parents de celle-ci, présentée précédemment comme la première fois où le narrateur est véritablement frappé par la jeune fille, est survenue à peine trois jours plus tôt, soit le jeudi précédant cette visite du dimanche.

5 Dans le cadre d’un récit paru dans un fascicule populaire à la couverture illustrée, cette allusion renvoie, de manière réflexive, au support et à sa fabrique.

6 Depuis sa position rétrospective, le narrateur peut ainsi laisser entrevoir les péripéties à venir et activer la tension narrative, tout en respectant la forme de la confession à la première personne.

7 Sans doute une coquille pour l’« heure » des imprécations.

8 « partirai » dans le texte original.

9 Point-virgule après « matin » dans le texte original.

10 Point-virgule après « chambre » dans le texte original.

11 La phrase est bien au présent dans le texte original.

12 Tel quel dans le texte.

Pour citer ce document

Ibtissem Ouled Ali et Mélodie Simard-Houde, « La vie nous a séparés. Confession inédite par Jacques Helena (Paris, Les Nouvelles Éditions Fournier, coll. « Ma confession », 1946)», Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/textes-du-19e-siecle/anthologies/histoires-vraies-sentimentales-1940-1950/la-vie-nous-separes-confession-inedite-par-jacques-helena-paris-les-nouvelles-editions-fournier-coll-ma-confession-1946