Le concours d’optimisme (extraits) (Confidences, no 138, 23 juin 1950 – no 194, 27 juillet 1951)
Table des matières
MÉLODIE SIMARD-HOUDE
Présentation
Pionnier de la presse sentimentale française fondé en 1938, tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires à partir de sa relance en 1947, Confidences est populaire pour ses « histoires vraies ». Celles-ci empruntent une forme et des thèmes semblables à celles que nous avons sélectionnées dans les magazines concurrents. Cependant, ce ne sont pas ces histoires que l’on s’apprête à lire ici, mais de plus courts témoignages envoyés à Confidences par les lecteur·rices participant au « Concours d’optimisme ».
Confidences est, avec Intimité, le principal magazine sentimental français à initier de semblables concours, qui durent des mois et font appel, selon le cas, à l’envoi de témoignages ou de photographies de lecteur·rices sur un thème donné, en échange de prix. Typique des concours axés sur l’envoi de témoignages, « Le concours d’optimisme » est lancé en juin 1950 et durera un peu plus d’un an. Les modalités de participation, telles qu’elles sont exposées dans le magazine, sont simples : « Si votre optimisme vous a permis de surmonter une difficulté capitale, racontez-le en quatre cents mots maximum. […] Écrivez à CONFIDENCES, 7, rue de la Paix ou, pour les lecteurs belges, 47, rue du Houblon, à Bruxelles1. »
Pendant le concours, à toutes les deux semaines, soit dans un numéro sur deux, un témoignage gagnant est publié et son auteur·rice se mérite 1 000 francs – un montant alors légèrement supérieur au coût d’un abonnement d’un an à Confidences (950 francs) ; en outre, une fois par deux mois, l’auteur·rice du récit publié jugé le « meilleur » par la rédaction remporte pas moins de 10 000 francs supplémentaires. Six récits (sur un total de 29 publiés) se sont vu attribuer ce grand prix : ce sont eux qui ont été sélectionnés pour figurer dans la présente anthologie.
L’identité des gagnant·es n’est pas révélée entièrement, mais le magazine donne la plupart du temps leurs initiales et leur ville d’origine, plus rarement leur nom complet ; l’existence de certain·es lauréat·es des concours de la presse sentimentale a pu être vérifiée par le recoupement de diverses sources, à commencer par les bottins téléphoniques anciens. Nous avons donc tout lieu de croire, même en l’absence d’archives des lettres envoyées aux magazines, que ces personnes ont véritablement existé et que leurs envois sont réels, bien que les récits, en plus d’avoir fait l’objet d’une sélection, aient sans doute été retouchés, lissés et corrigés par la rédaction.
S’ils sont certes plus succincts que les « histoires vraies », les témoignages issus du « Concours d’optimisme » sont tout de même substantiels : loin de s’en tenir aux « quatre cents mots maximum » demandés, beaucoup des témoignages publiés comptent de 500 à 600 mots, voire près de 1 000 mots dans le cas de l’histoire de « Mlle B. D… » de Paris – la plus longue de cette série –, que l’on trouvera ci-après. Ces concours illustrent de manière tout à fait remarquable la façon dont la presse sentimentale a participé à la promotion et à la diffusion d’une culture du témoignage et de pratiques ordinaires d’écriture de soi. À l’occasion du « Concours d’optimisme » et des autres rubriques semblables (mentionnons notamment le concours « La plus belle heure de votre vie » de Confidences ou encore le « Concours du souvenir le plus dramatique » d’Intimité), les lecteur·rices sont exhortés à pratiquer l’écriture de soi, à confier leurs souvenirs à la rédaction, à dire « je » – tout comme les narrateur·rices des « histoires vraies ». Ce faisant, ils et elles se remémorent leur vie et mettent par écrit leurs expériences au travers des codes suggérés par le magazine : le passé se colore des valeurs optimistes, de l’axiologie (quête du bonheur sentimental et familial) et des accents mélodramatiques véhiculés, par ailleurs, dans les « histoires vraies » – notre lecteur·rice pourra en juger. Culture populaire et écriture de soi convergent ainsi dans ces brefs morceaux d’intimité confiés aux magazines, dans ces micro-récits de vie condensés où les épreuves – chômage, maladie, handicap, guerre, coup du sort… – et les lueurs de bonheur se succèdent. Des thèmes moins exploités dans les « histoires vraies » y reviennent aussi de manière récurrente, à commencer par la précarité d’emploi et les difficultés financières, qui ont visiblement marqué une partie de la population française ayant vécu la crise des années 1930 puis la Seconde Guerre mondiale et les années d’après-guerre. Au travers de son « Concours d’optimisme », Confidences semble vouloir appliquer comme un baume sur la dureté de l’existence des ouvrier·ères, travailleur·euses, mères et pères de famille, et valoriser une conduite résiliente : loin de tout esprit révolutionnaire, le magazine s’adresse avec pragmatisme aux classes laborieuses.
Le concours d’optimisme (extraits)

No 143, 4 août 1950, p. 14 : récit de « Mme L. P… à Jouhet (Vienne) »
Être optimiste paye toujours. Et j’estime que toute femme qui n’est pas optimiste commet une lourde erreur. Ainsi, en l’espace de quelques semaines, il n’y a pas plus d’un an, j’ai passé par des événements que j’ai surmontés, grâce à une volonté farouche de ne pas capituler.
Au mois de mai de l’année dernière, la situation chez nous était rien moins que brillante. Mon mari, artisan menuisier, avait dû fermer son modeste atelier depuis plusieurs semaines. Le travail ne venait plus. Depuis longtemps il ne faisait pratiquement rien. Nous vivions sur nos économies, qui fondaient comme neige au soleil. Déjà, je devais prévoir le jour où nous n’aurions absolument plus rien pour assurer notre existence. Et mon fils, qui avait onze ans, allait faire sa première communion ! On imagine aisément ce que cela peut représenter dans une vie : la première communion est un jour dont on se souvient toujours.
Le 26 mai, le grand jour, approchait à une vitesse folle. Mon mari était désespéré de ne pouvoir le fêter comme il se devait. Qu’importe, me dis-je. Nous le fêterons quand même !
Et, effectivement, le 26 mai fut pour toute la famille un jour de fête. Mon fils eut, ce jour-là, une journée aussi belle qu’elle l’avait été pour tous ses camarades. Rien n’y manqua. J’avais consacré nos dernières réserves à cette fête et, ni le lendemain ni plus tard, je ne pus me convaincre que j’avais eu tort...
L’angoisse était au fond de notre cœur. Plus de travail et plus d’argent ! Soudain, le 1er juin, mon mari rentra tout joyeux à la maison : il avait été embauché dans une scierie voisine. Ce n’était certes pas la fortune, mais, du moins, l’avenir immédiat était-il assuré ; j’avais donc bien fait de donner à notre fils un beau jour de fête.
Onze jours plus tard, tout le monde était de nouveau joyeux. Ma fille venait de réussir honorablement à son certificat d’études.
Mais notre contentement s’apaisait à peine lorsque mon plus jeune enfant, âgé de dix-sept mois, fut atteint d’encéphalite. Des jours et des nuits entières je restai à son chevet. Et, au moment où tout paraissait enfin s’arranger, une autre mauvaise nouvelle éclata comme une bombe : un accident de travail obligeait mon mari à garder l’immobilité. Il n’avait pas repris son emploi depuis huit jours qu’il se cassait un bras ! Cette fois-ci, à peine guéri, il fut mis à pied quelques jours seulement après avoir repris son travail. C’était la fin de tout.
Combien de nuits dus-je passer à travailler de toutes mes forces ? Je ne sais, la tâche était d’autant plus dure que le jour il me fallait sourire pour redonner confiance à mon mari qui désespérait. Jamais il ne saura combien mes sourires ont caché de larmes !
Mais ma volonté de ne jamais renoncer, d’espérer toujours encore et malgré tous et tout, devait me donner ma revanche.
Depuis quelques mois, mon mari a rouvert son petit établi. Les commandes sont revenues. Ce n’est certes pas encore la fortune ; mais, déjà, l’avenir est assuré pour plusieurs mois. De nouveau, nous sommes heureux. Nous avons vaincu cette triste période qui, demain, sera oubliée. Mais je n’ose penser à ce qui aurait pu arriver si un seul instant j’avais renoncé...
No 153, 13 octobre 1950, p. 16, récit de « Mme L. J… (Loire) »
Que serais-je devenue, je me le demande, si je n’avais pas été optimiste... pleine d’un optimisme irréductible qui, au moment où je m’y attendais le moins, devait m’apporter ma récompense.
J’éprouvai une pénible sensation, accompagnée d’un douloureux pincement de cœur, le jour où je me rendis compte que je n’étais pas comme les autres petites filles. Être très petite et bossue est chose bien pénible pour un cerveau d’enfant qui s’éveille à la vie... Mais toute jeune, déjà, sans bien m’en rendre compte, je me refusais à me laisser influencer par cette infirmité, qui faisait dire à maman, alors qu’elle croyait que je ne l’entendais pas : « Ma pauvre Linette ne pourra jamais se marier... Que deviendra-t-elle, lorsque je ne serai plus là ?... »
Un jour, il me fallut choisir ma route : soit accepter mon sort sans réagir et mener une existence de recluse, fuyant le monde, ses moqueries ou sa pitié, soit lancer un défi au destin et décider de profiter de la vie aussi bien que les autres jeunes filles de mon âge. Je choisis la deuxième solution...
Et la transformation s’opéra. Mon optimisme et ma jovialité firent oublier à tous mon physique ingrat. En moi-même, je me disais qu’au fond je n’étais pas tellement difforme et que mon petit visage, que je savais rendre mutin, pouvait ne pas être désagréable à voir... À l’âge où les jeunes filles nourrissent des rêves que, seules, elles pourraient décrire, j’étais le boute-en-train du groupe d’amies que je fréquentais, et qui ne devait pas tarder à attirer quelques garçons.
Parmi eux il s’en trouvait un, Jacques, qui nous était à toutes particulièrement sympathique. Il m’appelait son fétiche, me faisait danser et plaisantait sans cesse avec moi. Il touchait régulièrement mon dos, lorsqu’il achetait un billet de la loterie, afin, disait-il, que cela lui porte chance. Jamais je ne me fâchais de ces rappels à mon infirmité. Au contraire, j’en riais, comme les autres !
Mais voilà qu’un jour Jacques fut la victime d’un terrible accident qui lui valut l’amputation d’une jambe. Lui, d’habitude si gai, était désormais taciturne, découragé, aigri. Durant sa longue convalescence, je fus la seule à ne pas l’abandonner, à lui remonter le moral, à le distraire. Petit à petit, il en arriva à partager mon bel optimisme, mon ardeur de vivre, en dépit de tout. Il était sauvé !
… Et tout cela se termina comme se terminent les contes de fées. Jacques s’attacha à moi si profondément qu’il me demanda de l’épouser. Aujourd’hui, je suis la plus heureuse des femmes.
Qui aurait dit cela de la « petite bossue », vouée, semblait-il, au célibat à perpétuité ? Et sans mon optimisme forcené – le mot n’est peut-être pas trop fort – où serais-je aujourd’hui ?...
No 159, 24 novembre 1950, p. 16 et 18, récit de « M. M. B…, Menton (A.-M.) »
Que serais-je devenu sans mon optimisme qui, bien que j’aie été à trois reprises réduit à la ruine, m’a toujours permis de remonter le courant ? Je n’ose y penser...
Le moment le plus dur que nous connûmes, ma femme et moi, survint en 1931. La crise financière avait durement frappé mon commerce de joaillerie. Le jour vint où, n’ayant plus de quoi vivre, nous dûmes vendre notre petite villa de banlieue... Puis ce fut le tour des meubles. La maladie aidant, j’allais me trouver dans une misère noire, après avoir abandonné mon commerce parisien.
Ma santé défaillante – c’était un comble ! – m’obligea à partir pour le Midi. Pour ma femme et mes quatre enfants, je louai un petit logement insalubre. N’ayant pas de meubles, je dus me contenter de louer deux lits-cage à une seule place, tandis que moi je me contentais d’un transatlantique.
Nous n’avions en tout et pour tout qu’une casserole pour préparer nos repas, et pas de fourneau. Nous faisions brûler des vieilles caisses et des morceaux de bois dans une cheminée. Lorsque j’aurai ajouté que nous n’avions qu’une seule chaise, pas de table et pratiquement pas de vaisselle, vous comprendrez exactement dans quel état de dénûment nous étions tombés, après avoir connu pourtant de beaux jours.
Quelques jours après notre arrivée dans cette charmante ville de la côte où je comptais rétablir ma santé et trouver du travail, je n’avais plus en tout et pour tout que vingt francs dans ma poche. Je les donnai à ma femme pour aller faire les commissions et nous ramener de quoi manger.
Sachant qu’il ne nous restait plus rien, ma femme, le regard chargé de détresse, me dit : « Et demain ? Que deviendrons-nous ? »
Intérieurement, je l’avoue, je fus loin peut-être, à cet instant, d’être aussi insouciant que je voulais le paraître extérieurement. Malgré cela, l’air confiant, je lui répondis : « Demain il fera jour... »
Je ne croyais pas si bien dire. Le lendemain, je partis en quête de travail. La matinée se passa en courses vaines. Mais, à chaque réponse négative, je repartais de pied ferme vers une nouvelle adresse. Jamais la seule pensée que je ne trouverais peut-être pas de travail ne m’effleura. Et, d’ailleurs, à quoi aurait bien pu servir cette pensée, sinon qu’à semer le doute au plus profond de moi-même ?
Et puis, soudain, ce fut la récompense de mes efforts, de mon refus de capituler, bien qu’ayant atteint les plus sombres profondeurs. Et j’allais être récompensé au-delà de mes désirs. Le travail ne manquait pas là où, par chance, j’étais venu en demander : un emploi n’était disponible que depuis quelques heures, à la suite du départ subit d’un autre ouvrier...
Des mois durant, je travaillai jusqu’à seize heures par jour pour satisfaire la clientèle. Une fois de plus, j’avais eu raison d’avoir confiance, d’être resté optimiste...
Et puis les jours sombres sont à nouveau revenus... La guerre est venue frapper rudement cet édifice de calme et d’aisance relative que j’avais péniblement réussi à monter. La petite ville du Midi où nous avions été si heureux n’offre plus de débouchés aux gens de mon métier. Deux de mes filles sont, entre temps, tombées gravement malades. Mes économies, une fois de plus, ont fondu. Bientôt il ne restera plus rien.
Je serai cependant plus fort que l’adversité. À soixante ans je vais bientôt partir pour une autre ville, où je pourrai trouver du travail. J’ai, certes, déjà largement puisé dans mes réserves d’optimisme. Mais ces réserves sont inépuisables au véritable optimiste ! Je sais que ce sera dur. Mais, dans mon cœur qui ne veut pas capituler, je sais aussi qu’il reste encore assez de foi en l’avenir pour me permettre d’affronter de nouveau victorieusement la nouvelle lutte qui se prépare.
No 167, 19 janvier 1951, p. 20, récit de « Mlle B. D…, Paris »
Je ne me fais aucune illusion sur ce que nous serions devenus, ma mère et moi, si une étincelle d’optimisme n’était venue nous sauver la vie, après une aventure extraordinaire et angoissante que nous vécûmes dans mon pays pendant la guerre.
C’était en 1941. J’avais alors quinze ans. Ma mère venait d’en avoir trente-trois. La guerre avait éclaté. Mon père et mon frère s’étaient engagés comme volontaires dans l’armée et, après la débâcle, étaient partis continuer la lutte à l’étranger.
La Gestapo ne s’était pas encore installée que, déjà, elle frappait à notre porte, à la recherche des deux hommes disparus. Ne les trouvant naturellement pas, on nous enferma dans notre propre maison, une petite villa. L’officier allemand nous lut brutalement la sentence : B. D. et N. D. sont considérées comme otages du grand Reich, dès aujourd’hui 15 mai 1941. Si le père et le fils n’ont pas réintégré leur foyer au 16 août 1941, à 2 heures du matin, B. D. et N. D. seront pendues sur la place publique. »
Les affiches attestant de cette décision furent placardées sur tous les murs de la ville, avec d’autres du même genre, et, de notre fenêtre, nous pouvions les voir.
Comme deux bêtes prises au piège, ma mère et moi tremblions de rage et de désespoir. Isolées, tristes, désemparées, notre moindre geste surveillé, toutes les issues de la maison étant gardées, nous attendions, dans notre cage, la venue du jour sinistre.
Maman, qui, le jour précédent encore, était une femme ravissante, devint transparente de faiblesse.
Ses lèvres ne savaient plus que dire : « Pourvu qu’ils ne reviennent pas ! Pourvu qu’ils ne reviennent pas !... »
D’autres fois elle me demandait, angoissée, si je ne regrettais pas, au moins, de mourir pour mon père et mon frère.
« Non, maman chérie », répétais-je, tremblante mais courageuse. Et ma pauvre maman m’embrassait alors...
Ainsi passèrent le mois de mai, le mois de juin, le mois de juillet. Comme deux fantômes, nous errions dans la pénombre de notre villa aux volets clos.
Presque sans nourriture, nous étions dans une faiblesse extrême. Pourtant ma jeune pensée, soumise à cette terrible épreuve, ne voulait pas céder devant ce qui paraissait désormais irrémédiable.
Le 12, le 13, le 14 août passèrent vite, trop vite. Et le 15 arriva, soudainement... Le soir, le ciel était plein de menaces, angoissant, nuageux...
Appuyées à la fenêtre du deuxième étage, nous attendions. Maman me regarda longtemps et, les yeux pleins de larmes, je l’entendis qui me disait :
« Chérie, lorsqu’ils viendront, nous nous jetterons dans le vide... » J’acquiesçai, la tête ailleurs, pensant à bien autre chose qu’à finir au bout d’une corde. Mais comment faire ? Car, enfin, cela ne pouvait pas arriver. Dans la nuit, le bruit des bottes de nos gardiens autour de la maison résonnaient sur le trottoir à nous faire éclater la tête.
À une heure et demie du matin, le signal aigu de la voiture de la Gestapo perça l’air sourd de la petite ville et fit battre un terrible écho dans nos cœurs. Maman me serra dans ses bras. La voiture s’arrêta dans le jardin même ; une dizaine de soldats en descendirent.
Déjà maman s’approchait de la fenêtre. Je la sentais résolue. Mais mes yeux de quinze ans étaient restés lucides. Soudain, ils s’accrochèrent désespérément sur les casquettes des soldats et policiers éclairés par les phares de la voiture. Dans mon esprit un détail, un seul, se grava : à côté de la voiture, je reconnus les casquettes des quatre policiers qui, durant trois mois, avaient monté la garde, chacun devant une façade de la maison. Comme un éclair, une pensée fulgura dans ma tête : si les quatre policiers étaient rassemblés là, l’autre porte de l’autre côté de la maison était donc libre ! Fermée, mais libre ! Nos hommes se sentaient sûrs. Ils nous tenaient et étaient tellement certains du fait qu’un instant ils avaient cru pouvoir relâcher leur surveillance.
Je secouai violemment ma mère à demi défaillante. Elle comprit avant même que j’aie pu tout lui expliquer. Avec une force surnaturelle, nous tentâmes notre dernière chance, cette dernière chance à laquelle j’avais toujours cru, que j’avais tant attendue et qui venait maintenant, juste à temps !
Déjà les bruits de bottes et les cris rauques des hommes qui nous appelaient et venaient nous chercher pour notre dernière minute de vie retentissaient dans un couloir. Après nous être déchaussées, nous n’eûmes aucun mal, grâce à nos tailles amincies par le jeûne, à nous glisser par une petite fenêtre, une sorte de soupirail. Nous glissâmes dans la rue. Personne !
Courant comme jamais nous ne nous en serions crues encore capables, nous tapissant ici et là afin de reprendre le souffle, nos oreilles bourdonnant des coups de fusil, de mitraillette, de revolver, tirés à proche distance, une force inhumaine, c’est bien le mot, inspirant nos gestes et notre intelligence, favorisées par une pluie torrentielle qui, soudain, s’était déchaînée et qui fut notre providence, nous nous enfonçâmes dans la nuit...
Une semaine durant, les passants furent arrêtés, interrogés, les voitures minutieusement fouillées. Nos poursuivants finirent par croire que nous nous étions évaporées. Mais nous étions chez des amis sûrs, où chaque instant était certes périlleux et où chaque mouvement risquait de nous perdre, mais où, tout au moins, il ne nous était pas interdit d’espérer.
Et puis les choses s’arrangèrent... Nous pûmes rejoindre mon père et mon frère à l’étranger après d’autres péripéties.
Mais aujourd’hui, lorsque je me trouve devant des moments difficiles, je ferme les yeux. Ma mémoire fidèle fait alors surgir devant moi chaque détail de cet été 1941 : les affiches avec leur arrêt de mort, puis la véritable résurrection... Et je me dis alors : « Reste optimiste. Regarde bien autour de toi. Tu ne connais jamais assez toutes les possibilités et toutes les chances que t’offre la vie... »
No 177, 30 mars 1951, p. 18, récit de « Marie-Françoise (Vaucluse) »
Je suis une toute jeune fille et peut-être allez-vous me juger bien peu expérimentée pour que je puisse comprendre déjà la signification profonde de ce beau mot : l’optimisme. Mais pour moi, l’optimisme, c’est tout simplement cette sérénité, ce calme joyeux que l’on garde en toutes circonstances et dont le reflet extérieur est ce doux sourire fleurissant sur les lèvres : Si j’ose ici émettre une opinion aussi personnelle, c’est qu’un exemple vivant de cette forme gaie du courage m’est fourni chaque jour, et cet exemple, c’est... maman !
Jamais, jamais je ne vanterai assez tous les mérites, tous les sacrifices, toutes les peines que son entrain joyeux dissimulait à nos yeux d’enfants, mais que j’ai fini par découvrir, en grandissant...
C’est pourtant une bien triste histoire que la nôtre. Lorsque mon père nous a abandonnés, il y a cinq ans, pour suivre une autre femme, maman restait seule avec quatre enfants : Claude (neuf mois), Gilbert (deux ans), Pierrot (six ans) et moi, l’aînée (dix ans). Obligée de travailler pour nous faire vivre tous, que de difficultés elle a dû vaincre ! Le premier malheur qui nous frappa fut la mort brusque de notre petit Claude, bébé trop chétif. Puis la maladie ne nous épargna point. À l’heure actuelle, Gilbert, malgré ses sept ans, reste un enfant malingre, au pauvre visage émacié, que la croissance fatigue. Moi-même, à treize ans atteinte de colibacillose, j’ai été gravement malade. Seuls, maman et Pierrot « tenaient le coup ».
Durant ces périodes, combien de fois maman, partant travailler quand même pour ne pas perdre son salaire, nous a laissés alités, Gilbert et moi, et c’était Pierrot, petit bonhomme de neuf ans, qui restait à la maison pour nous donner nos remèdes ! N’est-ce point affreux pour un cœur de mère de ne point pouvoir veiller sur ses enfants, demeurer près d’eux ? Et, lorsqu’elle rentrait le soir et qu’elle venait nous embrasser, c’était toujours, malgré tout, un visage souriant qu’elle nous présentait. Alors, nous étions heureux, nous oubliions nos maux quand, pour nous divertir, elle nous racontait d’amusantes histoires. Son rire perlé emplissait la pièce et mes petits frères sautaient sur ses genoux.
Pourtant, elle peine durement tout le jour ; jamais une plainte ne sort de ses lèvres. Toujours d’humeur égale, elle s’occupe de nous avec douceur et tendresse. Si nous n’avons jamais manqué de rien, c’est au prix de quels sacrifices ! À présent, je me rends compte de ce que mon jeune âge m’empêchait de voir : les vieux souliers de maman, les bas qu’elle reprise avec patience, son manteau usé, toujours le même depuis au moins quatre hivers, et combien d’autres choses encore !
Un fait qui m’a profondément émue est celui-ci : je rentrai un jour à l’improviste dans la chambre de maman, qui est aussi la mienne ; maman était là devant le tiroir ouvert de son armoire et tenait à la main un portefeuille dont elle examinait le contenu. J’eus le temps de voir deux grosses larmes couler sur ses joues avant qu’elle se détourne pour cacher sa peine, que je découvrais pour la première fois, avec une douloureuse surprise.
Le soir même cependant, elle chantait un refrain pour endormir Gilbert et aidait Pierrot à assembler les pièces de son avion mécanique ; elle paraissait s’amuser autant que lui.
Moi, je trouve cela merveilleux, admirable, cette gaîté qu’elle arbore et fait partager aux autres, cette vitalité que son attitude optimiste nous communique, à chaque instant.
Maman ne désespère jamais, elle a une confiance inébranlable en l’avenir. Je sais qu’à la fin du mois prochain elle devra chercher une autre place, celle qu’elle occupe actuellement n’étant que saisonnière, et comme je lui demandais l’autre jour : « Qu’allons-nous devenir, maman, si tu ne trouves pas de travail ? » elle me répondit : « La Providence est là, ma chérie. Elle ne laisse pas les petits oiseaux sans pâture ; alors que pouvons-nous craindre ? Fions-nous à elle... »
Maintenant, mon plus cher désir est de récompenser maman de tout ce qu’elle fait pour nous. Elle a voulu me faire poursuivre mes études. Aussi j’ai hâte de passer mes examens et obtenir vite un emploi pour qu’elle ne soit plus seule à travailler et pour que, enfin soulagée, elle mesure toute la vraie force de l’optimisme.
No 188, 15 juin 1951, récit de « R. B…, à Froideconche (Haute-Saône) »
Je travaillais comme sculpteur sur bois dans une grande fabrique de meubles de ma ville natale. J’avais d’assez bons appointements, ce qui nous permettait, à ma femme, mon enfant et moi, de vivre sinon dans l’opulence, du moins sans connaître trop de privations, malgré des conditions de vie assez difficiles. Économisant par-ci par-là, nous vivions cependant avec l’espoir de combler quelques-uns de nos désirs les plus chers.
Nous étions sur le point d’en réaliser un lorsque, par un triste jour, la Direction de l’établissement qui m’employait annonça, sans tambour ni trompette, que l’usine était en faillite. C’en était fait de nos beaux rêves ! Le lendemain, c’était la fermeture... Avec cent vingt de mes camarades, j’étais réduit au chômage.
Je connus alors le terrible sort de ceux qui rôdent d’usine en usine, d’entreprise en entreprise, quémandant du travail, et recevant toujours cette même réponse laconique ; un « Non » prononcé sur un ton plus ou moins désolé.
Au cours des jours, les maigres économies, celles-là mêmes qui devaient nous assurer une joie sur laquelle nous comptions beaucoup, fondaient inexorablement. Jamais, pourtant, je ne consentis à rentrer chez moi le visage décomposé ou ravagé par l’inquiétude, bien que, vous vous en doutez, j’eus plus souvent qu’à mon tour le cœur étreint d’une terrible tristesse. Et je trouvai même le moyen de rassurer ma femme sur notre prochain rachat d’un poste de T. S. F., encore plus beau que celui que, pour le moment, j’avais enlevé du coin qu’il occupait chez nous pour aller le vendre...
Ce fut là un maigre viatique. Et qui n’empêcha pas, quelques jours plus tard, la vente de mon vélo, lui aussi fruit d’un labeur acharné et de patientes économies2... Mais j’espérais toujours.
Cela dura deux mois. Un jour cependant, je fus au bord de l’effondrement. Je n’avais désormais plus aucune ressource. Allais-je céder au désespoir ? Non ! me dis-je. Et c’est avec un air plus résolu encore que je repartis en quête d’un ouvrage problématique.
Ma détermination allait être récompensée. Cet optimisme, que j’avais voulu toujours, envers et contre tous, arborer, allait enfin me récompenser : un emploi de manœuvre m’était offert dans une fonderie, à la limite extrême de ma résistance.
Aujourd’hui, je travaille. Mon métier est dur, très dur, et quelquefois même je crains qu’il soit au-dessus de mes forces. Mais nous vivons désormais sans l’inquiétude du lendemain immédiat. Et j’espère toujours fermement qu’un jour viendra où je retrouverai un emploi plus approprié à mes moyens...
Notes
1 Confidences, no 137, 23 juin 1950, p. 14.
2 Il est intéressant de souligner que le poste de T.S.F. et le vélo constituent deux objets que Confidences offre comme prix aux gagnant·es de son concours radiophonique du « Problème humain », respectivement en 1949 pour le poste de T.S.F. et en 1954 pour la bicyclette. Ces deux objets sont emblématiques du mode de vie moderne et de la culture sentimentale mis en avant par le magazine, non seulement via les prix des concours mais aussi au travers des « histoires vraies » et de leurs jeunes protagonistes, qui s’adonnent à certains loisirs (écoute de chansons sentimentales à la radio, fréquentation du cinéma, flirt au gré de ballades à bicyclette et d’escapades en plein air…).