Le plus malheureux des hommes (Intimité, no 312, 5 octobre 1951, p. 11 à 13)
Table des matières
SAMUEL CHARLAND et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
Personnages
Georges, le narrateur, est un homme foncièrement immature, égoïste et cruel, au début du récit du moins, mais qui se transforme pour devenir un père de famille présent et aimant.
Simone, l’épouse de Georges, est femme au foyer ; elle s’occupe de la maison et des enfants. Taciturne et un peu effacée, elle ne confronte jamais vraiment son mari, mais semble revivre et renaitre lorsque ce dernier commence à changer.
Robert et Catherine sont un couple d’amis de Simone et Georges. Ils se voient quelques fois par année. Le couple semble être un modèle pour Georges, qui envie l’amour qui l’unit, libre de toute charge parentale. Robert et Catherine adoptent un enfant au milieu du récit, ce qui provoque un changement chez Georges, qui comprend enfin la chance et le bonheur qui se trouvaient depuis tout ce temps sous son nez.
André, Michou et Christian sont les fils de Georges et Simone. Ils se rapprochent de Bernard, le voisin, ayant perdu confiance en leur père et s’éloignant de lui.
Présentation
Le récit « Le plus malheureux des hommes » est à certains égards le pendant – avec un narrateur masculin, Georges – du récit « Il ne me parlait pas d’amour.. et pourtant », en ce qu’il présente de même un conflit entre idéal amoureux et vie quotidienne. Georges est à la fois époux et père de famille, mais il présente des difficultés à concilier le rôle de mari passionné, avide de l’amour de sa femme Simone, et sa charge parentale. Comparant son couple à un couple d’amis sans enfant, Georges se tourmente et en vient à regretter d’être devenu père. En effet, il trouve ses trois fils trop encombrants et reproche à sa femme de leur donner trop d’attention, au détriment de leur couple.
C’est véritablement un comportement enfantin que le récit présente au lecteur, Georges étant jaloux de ses fils, en plus de supporter difficilement les charges et responsabilités de son rôle paternel. Au fil du récit, il se montre égoïste et parfois cruel avec ses propres enfants, ce qui creuse un large fossé entre eux. Peu à peu, ses enfants le délaissent pour lui préférer leur jeune voisin, un dénommé Bernard, tandis que Georges s’éloigne de sa femme, rentrant parfois tard le soir pour éviter de devoir s’occuper des enfants et du ménage.
Toutefois, une seconde rencontre avec son couple d’amis, Robert et Catherine, changera à jamais la perception faussée de Georges. Apprenant que ces derniers ont décidé d’adopter un enfant, et percevant les sentiments d’amour et de bonheur que ce geste leur a apportés, Georges comprend enfin la chance qu’il a d’avoir un foyer, une femme et des enfants. Il décide alors de reprendre les choses en main. Il regarde ses responsabilités de père avec sérieux et s’engage à regagner la confiance et l’amour de sa famille, ce qu’il accomplit. L’histoire se termine bien : Georges s’est rapproché de ses enfants et aide davantage Simone, sa femme, dans les tâches familiales. L’apprentissage de Georges et les difficultés qu’il rencontre pour trouver l’équilibre entre bonheur personnel et familial illustrent bien une morale typique de la presse sentimentale, à savoir que chacun doit parvenir à trouver son bonheur au sein d’un cadre normé.
Habituellement, dans les « histoires vraies », le narrateur masculin, qui est moins fréquent que la narratrice, représente un contre-modèle pour les lecteurs et lectrices des magazines, faisant plus souvent qu’autrement preuve de comportements enfantins, voire immatures. Toutefois, et c’est une tendance qui n’est pas seulement observable pour le magazine Intimité, mais pour d’autres magazines de la presse sentimentale comme Rêves ou bien Nous Deux, l’architexte sentimental auquel emprunte la majorité des histoires vraies de ce type de presse est fortement lié au récit d’apprentissage, que ce soit celui de l’amour, de la vie d’adulte, ou pour le présent récit, de la vie familiale. L’alliage entre l’architexte du récit sentimental et le récit d’apprentissage s’inscrit dans une visée éditoriale et concerne la nature même des magazines dans lesquels ces récits sont publiés : il s’agit d’offrir aux lecteurs et lectrices des conseils en matière de vie familiale et parentale. Les « vraies confessions » (la déclinaison des « histoires vraies » dans Intimité) incorporent de tels conseils au sein d’une lecture de divertissement.
Le plus malheureux des hommes
Quand mon vieux Robert me téléphona, j’eus un sursaut de joie.
— Allô !... Quand arrives-tu ?
— Mais nous sommes là… On compte sur vous pour ce soir… une de ces virées des familles…Pépée est avec moi, naturellement.
« Pépée » n’était autre que la femme légitime de mon camarade, mais il l’appelait toujours ainsi, et cela donnait un petit air ollé-ollé à leur couple, des plus respectables. Nous ne les voyions pas souvent. Robert était voyageur de commerce, et Catherine – Pépée – l’accompagnait dans tous ses déplacements. Ils passaient par chez nous environ une fois l’an et ne manquaient jamais de nous faire signe. Nous n’avions pu les voir l’an passé, car Michel était attendu sur cette planète d’une minute à l’autre. L’année précédente, ç’avait été la rougeole des deux aînés : cette année, rien ne m’arrêterait…
— Entendu, à la Grande Brasserie, à huit heures. Dis à Catherine que Simone et moi serons à l’heure.
En rentrant, je me souvins que ma femme avait quelque chose de particulier à faire tous les mercredis, mais elle serait certainement ravie de cette sortie, car elle aimait beaucoup Catherine, et une soirée avec nos amis faisait toujours date dans notre existence un peu monotone… Il est vrai que trois enfants changent les goûts d’une femme d’une façon parfois déconcertante.
Je trouvai André et Christian occupés avec leur jeu de construction :
— Où est maman ?
— Elle couche Michou… Papa, n’est-ce pas qu’on peut faire une grue roulante avec la boîte no 4 ?
— Je te dis que non, idiot ! Il faut la no 3 et être plus malin que toi !...
— Idiot toi-même !...
— Voulez-vous rester tranquilles ! criai-je, sentant le rouge de la colère me monter au front comme chaque fois que je restais deux minutes avec ces garnements…
Je trouvai Simone penchée sur le berceau du bébé. Elle avait sa robe habillée ; personne, pourtant, ne pouvait l’avoir prévenue.

— Hum !... tu as rendez-vous avec ton amoureux ce soir ? plaisantai-je.
— Tu sais bien que ce soir…
— Je ne comprends rien à ce que tu dis à voix basse. Si le petit dort, descendons à la salle à manger. Il n’a pas besoin d’être couvé pendant son sommeil !
Elle me suivit avec cet air résigné que je n’aimais pas et qu’elle affectait depuis quelque temps.
— Robert et Catherine sont en ville, annonçai-je. Je leur ai donné rendez-vous pour huit heures. Je vois que tu es prête…
— Mais c’est impossible ! Tu sais que les louveteaux se réunissent ici ce soir… Ils préparent le camp de cet été ; je leur ai fait une crème et des gâteaux…
— Remets cela à un autre jour ! Ils n’en mourront pas…
— Je crains que cela ne soit impossible. Ce serait une trop grosse déception pour André et Christian, et je ne peux maintenant faire prévenir tous les enfants… Vas-y si tu veux et demande-leur de venir dîner demain soir. Je serai très heureuse de les voir.
— Demain soir, ils seront partis, grommelai-je.
Je m’habillai de mauvaise humeur, tandis que Simone faisait dîner les garçons. Elle ne pensait plus qu’à eux… moi, je ne comptais plus dans la maison ! Eh bien ! j’aillais faire comme elle me l’avait conseillé : j’allais rejoindre mes amis, sans elle !
La maison était déjà pleine de gosses bruyants quand je partis, les oreilles bourdonnantes. Je me demandais comment ma femme pouvait supporter ce vacarme.
Catherine et Robert m’attendaient et m’accueillirent avec effusion.
— Où est Simone ? demanda Catherine.
— Elle n’a pas pu quitter les gosses, dis-je brusquement.
Ils me demandèrent des nouvelles de mes fils, mais je sentais bien que ce n’était que par politesse et que cela ne devait pas beaucoup les intéresser. Aussi sollicitai-je le récit de leur voyage au Tyrol l’été précédent. Cela me parut la relation d’un rêve merveilleux. Simone et moi avions toujours eu envie d’aller passer quelques jours dans ces montagnes. Le dîner fut assez vite expédié, et nous allâmes ensuite dans la seule boîte de nuit de la ville où l’on pouvait danser au son d’un orchestre excellent. Je regardai Robert et Catherine : un vrai couple d’amoureux ! Pourtant ils s’étaient mariés deux ans avant moi ! Et comme ils paraissent jeunes et insouciants tous les deux ! Avant de nous séparer, ils voulurent me faire promettre d’aller les rejoindre sur la Côte d’Azur, où ils projetaient de passer leurs vacances. Ce ne fut pas sans amertume que je répondis :
— Avec les trois garçons, il ne faut pas compter aller à l’hôtel…
— Je veux absolument les voir l’an prochain ! coupa Catherine. Il faudra arranger cela…
Avant de rentrer à la maison, quand je les eus quittés, je m’arrêtai dans un bar encore ouvert. Une blonde un peu trop maquillée me regardait avec une complaisance visible. Je fis semblant de ne pas la remarquer, mais, tout en poursuivant ma route, je pensais que beaucoup d’hommes dans mon cas auraient profité de l’occasion… Et n’est-ce pas toujours plus ou moins la faute de l’épouse quand le mari commence à remarquer les autres femmes ? C’était étonnant que Simone, avec son bon sens, ne comprît pas cela…
Le lendemain, Simone ne me fit aucune réflexion sur ma rentrée tardive ; elle me demanda simplement : « Tu as passé une bonne soirée ? »
— Excellente ! répondis-je, sans entrer dans des détails qu’elle ne me demandait pas.
— C’est dommage qu’ils n’aient pas d’enfants !
— Je me demande pourquoi ! Ils sont parfaitement heureux et libres ainsi.
— Tu ne les envies pas, Georges ?
— Je n’ai pas dit que je les enviais, mais je voudrais bien ne pas devenir tout à fait une quantité négligeable ici ! grognai-je. C’est cela, cours vers Michou parce qu’il est réveillé !... Il ne peut pas attendre cinq minutes, non ?...
Simone ne répondit pas, mais alla lever Michel comme elle l’avait décidé, et je sortis en claquant la porte… Je me retournai pour regarder la maison quand je fus dehors : les volets avaient besoin d’être repeints, le portail ne fermait plus, car les garçons, malgré ma défense, se suspendaient au ventail pour se balancer… et cet arbre, ne faudrait-il pas le faire abattre ? Déjà Christian s’était cassé un bras en dégringolant de la plus haute branche…
Pendant toute la journée, je ne fus pas loin de me croire le plus malheureux, le plus malchanceux des hommes. Ah ! oui, la belle duperie que les rêves faits autour d’un foyer tranquille et riant, d’une épouse attentive, d’enfants, adorables petites merveilles ! Je fus si nerveux au bureau qu’André Lison, mon secrétaire, encore jeune célibataire, me demande ce qui n’allait pas.
— Rien… que les joies de la famille !... Ah ! vous avez de la chance… Tenez, vous devriez m’inviter à passer la soirée dans votre tranquille studio. Nous dînerions ensemble.
— D’accord ! Voulez-vous que je téléphone à Mme Régis ?
— Non… Elle peut bien se faire un peu de soucis, pour une fois… S’apercevra-t-elle seulement que je ne suis pas à la maison ?
André invita deux ou trois autres garçons et nous engageâmes un poker qui se prolongea très avant dans la nuit. Je m’attendais à trouver Simone inquiétée et furieuse, mais elle dormait tranquillement et ne m’entendit même pas rentrer. Je crois que je n’avais jamais été aussi vexé de ma vie !
Je renouvelai mon escapade deux ou trois fois par semaine, soit pour une partie de cartes chez André, soit pour une soirée solitaire au cinéma. J’enviais les ménages insouciants que je rencontrais sur ma route : il y en avait donc qui savaient goûter les joies du mariage et en éviter les servitudes. Il semblait qu’entre Simone et moi il ne pût plus être question que des chaussures des enfants, des réparations à faire à la maison, des amygdales de l’un, des végétations de l’autre… « Ce sont ces petits soucis qui font la vie de famille ! » disait-elle avec un sourire que je trouvais narquois. Alors, merci bien pour la vie de famille !
Je trouvais un peu vexante cette confiance qu’elle avait en moi et sa façon tranquille de ne jamais me faire de réflexion quand je m’attardais le soir, sans donner d’explication.
Un dimanche matin, alors que je dormais encore profondément, je fus éveillé par un poids anormal qui pesait sur ma poitrine. C’étaient Christian et André qui avaient trouvé cette position commode pour guetter mon réveil.
— La paix ! Papa veut encore dormir…
— Mais « on » revient déjà de la messe… Viens nous lire une histoire.
— André sait lire ! grommelai-je, vous n’avez pas besoin de moi.
Et je ramenai les couvertures sur ma tête, songeant au temps heureux où Simone et moi restions au lit jusqu’à midi, des jours comme celui-là. Je ne pus retrouver le sommeil et, passant ma robe de chambre, je descendis à la recherche d’une tasse de café. La maison était vide ; je trouvai un billet dans la cuisine par lequel Simone me prévenait qu’elle avait emmené les enfants au parc. Je fis chauffer mon café, saisi d’une rage froide : elle était avec ses enfants toute la semaine, ne pouvait-elle pas me réserver le dimanche ?
Je mis le nez à la fenêtre en entendant la voiture de Bernard Martin, le jeune frère de notre voisin. J’aperçus alors Christian et André qui couraient, éperdus, à sa rencontre en poussant des gloussements de joie, puis je vis le jeune homme descendre, aller prendre Michou dans sa poussette et, riant avec lui, l’installer au volant, tandis qu’il faisait faire quelques mètres à la voiture… Michou se suspendit à une mèche de ses cheveux… Ma parole, ce grand dadais avait l’air de trouver cela amusant ! Hélène rentrait à ce moment :
— C’est gai, pour un dimanche, dis-je, acerbe, de me trouver seul à la maison !
— Le grand air est bon pour les enfants, me répondit-elle avec placidité.
— Et le jardin, à quoi sert-il ?
— Je vais préparer le déjeuner…
C’était facile d’esquiver ainsi une réponse embarrassante. J’allai alors au jardin. Il y faisait peut-être un peu chaud, mais on n’y était pas si mal ! J’entendis, à travers la haie, les enfants jouer avec Bernard. Je m’approchai pour voir Michou, encore branlant sur ses petites jambes, tomber lourdement sur son séant. Son visage se convulsa de rage, mais il n’éclata pas en sanglots, comme je m’y attendais. Il se releva maladroitement et se rapprocha des « grands » pour tenter de se mêler à leurs jeux.
« Ce n’est déjà plus un bébé, constatai-je avec surprise, et André, ne dirait-on pas un petit homme ?... Il me semblait pourtant que c’était hier qu’il allait encore à la maternelle et que Christian faisait ses premiers pas… Déjà trois petits bonhommes avec chacun leur personnalité, leur caractère !... »
Je continuai à réfléchir, sous le doux soleil de mai. Pourquoi mes trois enfants paraissaient-ils si loin de moi ?... Pourquoi n’étais-je pas en train de jouer avec eux à la place de cet étranger ? Qu’est-ce qui nous séparait ainsi ?... « C’est la faute de Simone ! pensai-je. Elle donne tellement d’importance à ses gosses que je me sens automatiquement mis à l’écart ! »
Le lendemain matin, alors que je me rasais, j’entendis un petit coup timide à la porte de la salle de bains :
— Papa, dit la voix d’André, c’est moi.
— Une seconde… Qu’y a-t-il ? demandai-je au garçonnet, qui avait déjà son cartable sous le bras.
— Papa, il y a un feu de camp ce soir, dans la grande cour de l’école. Nous aimerions bien que tu viennes…
— Oui, papa, dit la petite voix de Christian, il y a un « bar » exprès pour les papas. Et puis on remet les rubans, et André fait sa promesse…
— Tais-toi, dit André avec condescendance, j’allais expliquer à papa… Tu viendras, dis ?
— Oui, c’est entendu ! Maintenant, dépêchez-vous, nous allons être tous en retard.
Simone me rappela ma promesse :
— Ils comptent sur toi. C’est la soirée des pères, aujourd’hui ; les mamans seront tout juste tolérées. Ils seront « entre hommes », disent-ils.
Je promis de bonne foi, mais il n’était pas midi que j’étais plongé dans mon travail et n’y pensais plus. L’après-midi, je partis avec mon associé voir de nouveaux lotissements. André vint nous rejoindre sur place. Il y avait des difficultés de voirie, et il était assez tard quand nous reprîmes le chemin de la ville. André sursauta alors :
— Patron, j’ai deux places pour la réunion de boxe, ce soir ! Si nous nous contentons d’un sandwich, nous avons encore le temps d’y arriver.
— D’accord… Téléphonez à ma femme que je rentrerai tard, je vais fermer le bureau.
Le lendemain matin, je sentis qu’il planait un malaise dans la maison. André et Christian allèrent déjeuner, en marchant sur la pointe des pieds, sans même essayer de venir me dire bonjour. Ils partaient pour l’école juste comme je descendais : « Vous êtes en avance, ce matin… »
André, très digne, vint m’offrir froidement son front, mais Christian explosa :
— Tu as oublié ! Nous comptions sur toi, et tu n’es pas venu !
— Oublié quoi ?... Ah ! oui, le feu de camp ! C’est vrai… Mais cela n’a pas dû changer grand’chose…
— Bernard est venu avec maman, et c’est lui qui m’a assisté à la promesse. Tu vois que tu n’as pas de regrets à avoir, dit André sur un ton très raisonnable qui me chagrina beaucoup plus que les invectives de Christian, car je voyais son jeune regard me juger sévèrement et sa bouche se serrer sur une peine qu’il ne voulait pas avouer.
— C’était très gentil à Bernard, dit Simone derrière moi. Vous irez le remercier en sortant de l’école. Maintenant, pressez-vous !
Je les vis partir en sautillant. Simone gardait le silence, elle pensait sans doute que j’étais un misérable d’avoir oublié cette damnée réunion !...
— Allons ! dis ce que tu penses… que je vais oublier jusqu’au chemin de la maison…
— Un de ces jours, dit-elle en me versant le café d’une main qui tremblait un peu, tu trouveras les enfants devenus des hommes, et tu te demanderas ce que tu as fait les années passées. Peut-être alors donneras-tu cher pour revivre ces moments que tu négliges…
Jamais je n’avais eu autant besoin d’elle, de sa tendresse, de son amour, de sa main sur mon épaule… et elle me faisait des reproches ! Sans doute le sentit-elle, car elle se pencha vers moi et posa tendrement sa joue contre la mienne. Je tournai légèrement la tête et je lui pris ses lèvres ; il me semblait que je retrouvais enfin ma femme :
— Je t’aime tant, Simone ! murmurai-je.
Elle allait répondre, quand un cri de Michou rompit le charme… L’épouse se transforma immédiatement en mère poule :
— Le bain de Michel !... Il va déjeuner trop tard ! s’exclama-t-elle. Et, moi-même, je vais être en retard toute la journée !
Je devinais qu’elle supputait toutes les tâches, lourdes, j’en conviens, qu’elle allait avoir à remplir. N’empêche qu’elle avait déjà oublié notre moment d’émotion. Les cris de Michou redoublaient ; hors de moi, je bondis et fis irruption avant Simone dans la chambre des enfants :
— Tu as fini, oui ? Sans cela, tu vas avoir affaire à moi ! criai-je.
Il me regarda avec un air surpris, terrorisé, plus émouvant qu’avec des larmes ; mais les pas précipités de Simone dans les escaliers réveillèrent ma fureur :
— Tu n’es qu’un sale gosse trop gâté, comme tes frères ! La prochaine fois que tu crieras comme cela, je te donnerai la fessée !
Il se reculait, tout tremblant. Quand il vit Simone, il courut se réfugier dans ses bras.
— Tu ferais mieux de partir, Georges, dit-elle simplement.
Je m’en allai en grommelant… Pourquoi ne pas me dire tout de suite que je n’étais qu’une brute ? Ah ! ils en avaient de la chance, Robert et Catherine, de vivre ainsi une lune de miel qui se prolongeait depuis douze ans, sans entrave d’aucune sortie… Comme il arrive d’ordinaire quand on pense ainsi sans raison à quelqu’un, je trouvai au bureau une lettre de Robert. Il me fallut la lire deux fois pour bien en pénétrer le sens stupéfiant :
« Mon vieux… Catherine écrira un de ces jours à Hélène, mais elle ne veut pas attendre plus longtemps pour que vous sachiez la nouvelle. Notre bébé occupe tous ses instants. Oui… nous avons enfin réussi à adopter un petit enfant. Il n’a que deux mois… Naturellement, nous renonçons à la route ; je travaillerai au service commercial de la fabrique. Catherine espère que Simone voudra bien donner quelques conseils à son inexpérience… »
Une impulsion subite me fit apporter des fleurs à Simone, le soir. Elle les accepta avec un sourire, mais Michou n’avait pas oublié ma sortie du matin et il se cacha à ma vue dans les jupes de sa mère.
— Où sont les garçons ? demandai-je.
— Avec Bernard, certainement.
— Encore à cette heure-là ?
— Je crois qu’ils se plaisent beaucoup avec ce jeune homme, qui sait les amuser.
— Donne ces fleurs, je vais les mettre dans un vase pendant que tu fais manger Michou, puis j’irai chercher les garçons…
Je les trouvai en train de faire une partie de croquet.
— Vous n’avez pas besoin d’un partenaire ? demandai-je.
— Si… prenez le maillet vert.
Mais c’était Bernard qui me répondait et non pas mes fils. Il semblait que ma venue leur avait fait perdre tout leur entrain. La partie continua pourtant, presque en silence. Christian manqua un coup ridiculement facile et il me jeta un coup d’œil craintif à la suite de sa maladresse.
— Nous les gagnerons quand même ! dis-je en riant, car il était mon partenaire ; mais cela ne parut pas l’enthousiasmer et il me sembla que, lorsque Simone nous appela pour dîner, les enfants en parurent soulagés.
Oui, tout concourait à me montrer que j’étais en dehors du cercle de famille. Michou connaissait mieux le garçon laitier que son père et il l’accueillait avec des éclats de rire, car l’homme le laissait taper à tour de bras sur ses bidons. Christian bavardait avec sa mère comme une pie, mais mes questions sur ses jeux ou ses leçons n’obtenaient que des « oui » ou des « non » laconiques et entêtés. André réservait toutes ses confidences pour Bernard. Serait-il dont si difficile de gagner la confiance de mes fils ? Je commençai par passer avec eux l’après-midi des samedis tandis que Simone allait faire ses courses. Je savais qu’ils auraient préféré la femme de ménage, mais je m’obstinais. On verrait bien !... Oh ! je n’avais pas à me plaindre d’eux, ils étaient d’une sagesse exemplaire… exaspérante. Ils jouaient tranquillement, ne faisant pas plus de bruit qu’une souris… J’eus envie une fois de les provoquer à une partir de « polochon »… pardon, à un combat de traversins, mais je ne trouvai pas de moyen décent de la leur proposer !
Ce fut Michou qui se rendit le premier. Il se jetait maintenant dans mes bras dès que j’arrivais et je le faisais sauter jusqu’au plafond sans qu’il manifestât la moindre crainte : « Bravo, mon grand garçon ! »
— Il a marché plus tôt que les autres, disait Simone, ravie. Il sera fort comme un Turc…
Un soir, André, très digne, demanda la permission d’aller voir Bernard après dîner :
— J’ai quelque chose de particulier à lui dire…
Naturellement, il ne lui vint pas à l’idée de me confier ce « quelque chose »… et Christian trottina derrière lui dès qu’ils eurent achevé leur dessert. J’allai fumer une cigarette devant la porte et j’entendis les échos des voix excitées de mes garçons, mêlées à celle, plus grave, de Bernard. Ils étaient à cent lieues de leur père !
Mais je m’étais juré de conquérir mes propres enfants et je me piquai au jeu. J’emmenai un jour les deux aînés voir un match de football et je découvris qu’André en connaissait les règles mieux que moi… J’entrepris de lire tous les soirs une petite histoire à Christian, qui se blottissait dans mes bras pour mieux écouter, et je ressentis une étrange douceur à sentir ce petit corps s’abandonner avec confiance. Il ne tarda pas à me poser d’interminables « pourquoi », qui m’ouvrirent des horizons sur la vivacité de son intelligence en éveil. Je lui donnai un petit carré de terre dans le jardin et il fut très fier de ses premières plantations. Mais Christian n’était encore qu’un tout petit garçon et, quoique je fusse très heureux de le voir souhaiter autant que moi le moment de la lecture, j’aurais voulu pouvoir rompre aussi la réserve de mon aîné. À neuf ans, c’était déjà un petit homme et il n’était pas aussi facile de gagner sa confiance… Bernard était son dieu, et je commençais à me demander s’il y avait de la place dans son cœur pour un autre culte.
J’eus pourtant la satisfaction de retrouver le rire de Simone ; il lui arrivait de fredonner, maintenant, de prendre le temps de lire, de flâner. Il me semblait étrange de constater que, plus je m’occupais des enfants, moins elle leur consacrait de temps. C’était pourtant bien simple : elle avait essayé de me remplacer auprès d’eux ; maintenant que je remplissais mon rôle, elle retrouvait un peu de liberté. Ce n’était pas la même chose qu’au temps de notre lune de miel, bien sûr, mais ce n’était pas cela que j’attendais. L’amour d’une femme n’est pas le même que celui d’une jeune fille, son cœur change à mesure qu’elle avance dans la vie, mais la tendresse qui nous unissait était à la fois plus profonde et plus douce… Christian et Michou étaient dorénavant mes enfants autant que les siens. Quant à André…
— J’ai acheté une cible et un arc, dis-je à Simone, un soir que les deux plus jeunes étaient couchés. Le paquet est dans la voiture.
— André aimerait cela, dit-elle. Pourquoi ne pas le lui donner maintenant ? Les autres sont trop petits pour ce jeu.
— Il courra tout de suite le montrer à Bernard, dis-je, un peu amer.
Mais j’aperçus André qui montait et descendait le boulevard sur sa bicyclette. Bernard n’était pas rentré et, sans lui, il se trouvait seul et désemparé… Comment l’atteindre et lui montrer qu’il pouvait trouver chez lui l’affection qu’il allait chercher chez ce jeune voisin ?
J’attendis que mon fils eût fait encore un tour à vélo et je l’appelai :
— J’ai quelque chose pour toi, André.
Il posa pied à terre et me regarda, encore sur la défensive. Je lui dis alors de m’accompagner au garage. Je vis son visage s’éclairer lentement. Il passa une main respectueuse sur la pointe de la flèche.
— C’est un vrai, papa ! dit-il avec une mine extasiée.
— Bien sûr, et demain je t’apprendrai à tirer. C’est difficile, tu sais.
— J’y arriverai…
J’entendis à ce moment la moto de Bernard, mais André ne parut pas y prêter attention. Il releva la tête et, timidement :
— On pourrait peut-être essayer ce soir, suggéra-t-il, dans le garage.
— Si tu veux ; je vais sortir la voiture, mais n’avais-tu pas autre chose à faire ?
— Non, je vais prévenir Bernard que je suis occupé avec toi… Oh ! papa, merci, merci !
Il était peut-être un peu trop tard pour que cela fût bien raisonnable quand nous montâmes tous les deux pour aller nous remettre au lit. Simone nous attendait, toute rose de joie :
— On ne peut plus rentrer se coucher ? dit-elle en me souriant par-dessus la tête d’André. Ces pauvres femmes, toujours à attendre les hommes !
Elle ne fut pas jalouse de voir que c’était moi que notre aîné embrassait le premier ce soir-là, et ce fut ce baiser d’enfant qui effaça pour jamais les ombres qui avaient pu se glisser entre ma femme et moi.