Pourquoi ai-je fui le harem ? (À tout cœur, no 28, 17 avril 1947, p. 2-4)
Table des matières
SHEILA GAUDREAU et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
Personnages
Aïscha, narratrice et protagoniste du récit, est une jeune femme d’origine arabe.
Élisabeth est une jeune femme française, amie d’enfance d’Aïscha.
Ahmed est un homme polygame auquel Aïscha se trouve liée par un mariage arrangé.
Guy est le mari d’Élisabeth.
Présentation
Aïscha naît dans un pays arabe. Lorsqu’elle est âgée de dix ans, son père l’envoie dans un pensionnat de Neuilly. Là-bas, elle se lie d’amitié avec Élisabeth, une jeune Française. Celle-ci fait part à Aïscha de son rêve d’épouser un homme qu’elle aimera et qui la laissera « libre, absolument libre » (p. 2). Au fil du temps, Aïscha en vient à adopter les idéaux français de l’amour passionnel et de la liberté, bien que ceux-ci s’opposent aux mœurs de son pays d’origine, où les mariages arrangés et la polygamie représentent la norme.
Or, à l’âge de dix-huit ans, elle se voit contrainte de retourner dans son pays natal pour marier un homme qu’elle ne connaît pas encore. Celui-ci l’enferme dans son harem et marie deux autres femmes. Alors qu’elle se résigne à son sort, Aïscha découvre, à son propre étonnement, que son mari se révèle un amant passionné. Elle en tombe amoureuse et se plaît à satisfaire tous ses caprices.
Un jour, cependant, Aïscha reçoit la femme d’un officier chez elle : contre toute attente, il s’agit d’Élisabeth, son amie d’enfance. Élisabeth est aujourd’hui mariée à Guy, un officier français dont elle est follement amoureuse et qui semble l’aimer en retour. Élisabeth est choquée d’apprendre la situation d’Aïscha. Élisabeth s’empresse de rappeler à son amie les mœurs françaises concernant l’amour et la liberté : « Il est indigne de traiter une femme comme une prisonnière. En aucun cas le mariage, et encore moins l’amour ne doivent être une geôle. Ce sont des mœurs d’un autre temps. Nous sommes vivantes, Aïscha, il faut vivre. Et vivre, ce n’est pas être enfermé. » (p. 3) Aïscha éprouve alors de la honte quant à la manière dont elle s’est laissé traiter par son mari. Élisabeth arrive à convaincre son amie de fuir son harem. Aïscha quitte donc Ahmed, en cachette, afin d’aller vivre avec Élisabeth et Guy.
Mais bientôt, Guy tombe amoureux d’Aïscha. Cette dernière lui résiste par loyauté envers Élisabeth. Guy lui propose alors de vivre avec elle un amour caché, à l’insu d’Élisabeth. Aïscha refuse encore, mais Guy en vient à se montrer insistant et même possessif envers elle. Aïscha est sidérée : elle avait rejoint Élisabeth pour quitter un homme polygame et possessif, mais se trouve finalement piégée par un autre homme possessif, qui désire également vivre une forme de polygamie, c’est-à-dire un amour adultère et secret. Aïscha souhaite par-dessus tout préserver le bonheur d’Élisabeth, qui croit toujours son mari fidèle et amoureux d’elle. La jeune femme décide donc de quitter son amie pour retourner vers Ahmed, sachant qu’elle aura perdu sa faveur et sera châtiée en raison de sa fuite.
Dans ce récit imprégné des stéréotypes culturels de l’époque et encore pétri par l’idéologie coloniale, les valeurs « françaises » sont mises en contrastes avec les valeurs « arabes » et sont clairement établies comme supérieures au regard de la morale ; toutefois, les pratiques des hommes français sont dépeintes comme tout aussi immorales que celles des hommes arabes, simplement plus cachées.
De ce fait, le récit oppose également personnages masculins et féminins : face à l’égoïsme des hommes, Aïscha et Élisabeth représentent un attachement au rêve sentimental et à la fidélité conjugale. Cette illusion est bientôt perdue pour Aïscha, mais celle-ci s’emploie à protéger le « bonheur » (p. 4) de son amie. Par cette opposition, le récit met en relief des rôles et des stéréotypes de genre, qui transcendent la différence culturelle : les hommes sont associés à la séduction et au pouvoir ; face à eux, les femmes, Françaises ou orientales, se voient imposées des formes de domination.
Ces contrastes culturels et genrés sont mis au service des thèmes habituels de la presse sentimentale. En effet, le sacrifice final d’Aïscha pour sauvegarder le mariage de son amie érige l’amour conjugal comme valeur suprême. L’amour passionnel et la liberté constituent d’autres thèmes récurrents dans les récits d’À tout cœur, bien que leur valeur soit parfois dépeinte de manière ambivalente. Dans certains récits, l’amour passionnel et la recherche de liberté sont présentés comme des idéaux à rechercher, alors que dans d’autres (voir « Il avait le droit de vivre »), ils mettent en péril le bonheur conjugal et sont confrontés avec d’autres valeurs, comme celles du devoir ou du sacrifice. C’est bien entre ces deux pôles – liberté et devoir, passion et sacrifice – qu’est tendue l’action d’Aïscha dans « Pourquoi ai-je fui le harem ? ».
Pourquoi ai-je fui le harem ?

Dans cette illustration, on lit en surtitre : Au pays où les hommes emprisonnent les femmes; puis en légende : Je ne voulais pas être sa prisonnière… Je ne voulais pas n’être qu’une épouse parmi d’autres. Et pourtant je l’aimais…
— Comment vous appelez-vous, mon enfant ?
— Je m’appelle Aïscha, mademoiselle.
— Très bien ! Eh bien, petite Aïscha, mettez-vous à cette place.
À peine avais-je dix ans. Je me trouvai bien seule, bien perdue. Mon père, un grand chef arabe, qui aimait passionnément son pays, admirait la France, avait tenu à ce que sa fille aînée soit élevée à Paris. Il m’avait donc enlevée à l’atmosphère close de son harem, où j’avais reçu les premières notions de langue française de la bouche d’un très vieux nègre qui avait vécu longtemps dans la capitale, et m’avait fait conduire dans un très élégant pensionnat de Neuilly. Petite fille étrangère, j’y fus tout d’abord un peu perdue, mais l’amabilité des professeurs et des surveillantes, la gentillesse de mes camarades eurent vite raison de ma timidité. Je demeurai huit ans dans cette maison sans jamais retourner chez mon père. Ce furent, pour moi, huit années de plein bonheur. Il peut paraître étrange que je n’aie jamais eu le regret d’être séparée de ma mère. Première épouse de mon père, ma mère n’avait souci que de lui plaire. Elle avait été fort déçue de ne pouvoir lui donner le fils qu’il attendait et avait craint, lors de ma naissance, d’être répudiée. Elle ne m’avait jamais beaucoup aimée. Au contraire, au pensionnat, l’affection ne m’était point épargnée, parce que j’étais étrangère et que j’étais presque orpheline.
Parmi mes compagnes, celle qui m’était la plus chère était Élisabeth de Trestaguel. Son père, officier, avait été tué à la guerre. Sa mère, très mondaine et maniérée, l’avait placée dans le pensionnat un peu pour s’en débarrasser. Il était normal que nous nous rapprochions l’une de l’autre. Il naquit donc entre nous une très grande, une très belle amitié. Nous avions le même âge : ensemble nous grandîmes, devînmes jeunes filles.
Élisabeth était aussi blonde que j’étais brune. Elle avait une peau laiteuse, des yeux bleus rieurs, un petit nez effronté, une taille extraordinairement mince. J’avais la peau mate, de grands yeux sombres, les traits réguliers. J’étais plus épanouie qu’elle. Il n’avait pas été difficile aux professeurs du pensionnat de transformer la jeune Arabe que j’étais en une jeune fille tout à fait française d’allure et de sentiment. Mais Élisabeth avait bien aidé à cette métamorphose. Comme toutes les jeunes filles, nous formions naturellement des rêves d’avenir :
— Je n’épouserai jamais, disait Élisabeth, qu’un homme que j’aimerai de tout mon cœur et qui m’aimera de la même façon. Et je veux qu’il me laisse libre, absolument libre, précisément parce que je l’aimerai plus que tout. Je ne saurais vivre en cage.
Ses propos n’étaient pas sans éveiller en moi une certaine tristesse. Je ne savais rien de l’existence que me réservait mon père. De loin, il surveillait mes études. Il avait ordonné de me faire suivre des leçons d’arabe. Mais j’ignorais tout de ses intentions. Quand viendrait l’heure de mon mariage, me laisserait-il choisir mon époux à mon gré, même si celui-ci devait être un Français ? Ou bien me contraindrait-il à suivre la loi de mon pays et conclurait-il mon union en dehors de ma volonté ? Lorsque j’y pensais, j’étais devenue trop Française pour ne pas ressentir la honte d’être ainsi traitée en esclave. Et je savais pourtant que je ne pouvais rien faire pour échapper à mon sort. J’enviais Élisabeth ; je ne la chérissais pas moins, mais, à dix-sept ans, je ne pouvais pas, comme elle, rire à la vie. L’avenir m’inquiétait.
Et puis nous eûmes dix-huit ans. Nous quittâmes le pensionnat de Neuilly. Élisabeth fit son entrée dans les salons de sa mère. Je regagnai mon Afrique natale.
Notre amour, c’est notre univers.
Brusquement, je me trouvai mariée. Avant même que je ne sois de retour, mon père avait décidé de mon mariage. J’étais reprise dans les habitudes ancestrales. Je ne vis mon époux qu’au jour de nos noces et je fus à lui sans avoir entendu pour ainsi dire le son de sa voix. Et pourtant, à ma propre surprise, je fus heureuse. Car, d’un coup, l’amour était né en moi pour Ahmed. Il était très beau ; il était très fort, et il savait merveilleusement être doux et câlin. C’était le fils d’un grand Caïd, et lui aussi avait fait ses études en France. Il m’aimait passionnément.
— Ma bien-aimée, me disait-il, tu connais comme moi les mœurs des Français. Ne m’en veux donc pas si je t’impose de reprendre nos coutumes. Tu ne sortiras pas. Je ne veux pas que des regards insolents me dérobent quoi que ce soit de ta beauté. Tu n’iras point parmi les hommes, car ils ne respectent pas le bien d’autrui et je suis jaloux de ton souffle. Et si j’ai d’autres femmes, tu sauras que toi seule a mon amour et, dans la maison, toutes te rendront hommage et te vénéreront comme celle qui est le délice des délices de leur maître. Aïscha, tu es ma plus douce colombe.
Je m’abandonnai avec ivresse à sa passion ! J’écoutais avec ravissement des mots d’amour plus beaux dans notre langue que dans aucune autre au monde. Ma vie de recluse ne me pesait pas.
J’habitais une belle maison pleine d’ombre et de fraîcheur. De nombreux serviteurs m’évitaient tout travail. Je n’avais d’autre soin que de me faire belle pour plaire à Ahmed ; et lui, de son côté, me comblait de prévenances et de cadeaux.
Il n’y avait pas un an que nous étions mariés qu’il épousa deux autres femmes. Elles vinrent partager avec moi le harem. Mais il les traitait tout à fait en inférieures, tandis qu’il semblait toujours me tenir pour son égale. Rien en apparence ne me distinguait d’elles, car, à la demande d’Ahmed, j’avais repris le costume arabe. Mais il avait pour moi des attentions, des ardeurs également, qu’il n’avait pas pour elles. C’était elles qui étaient jalouses de moi, surtout quand Ahmed me parlait en français, langue qu’elles ignoraient. L’une avait à peu près mon âge ; l’autre était plus jeune.
Il m’arrivait bien parfois de songer à Neuilly, à Élisabeth, dont je n’avais aucune nouvelle, toute communication avec l’extérieur m’étant interdite.
— Notre amour, c’est notre univers, disait Ahmed. Ne laissons pas l’étranger pénétrer dans notre alcôve.
Mais ces moments étaient rares. La monotonie de ma vie m’avait prise en son engourdissement. Et j’aimais trop Ahmed pour penser à autre chose. Parfois, il me demandait de danser pour lui. Je n’étais pas maladroite. Il m’admirait, impassible.
Puis je surprenais en son œil noir un éclair de fièvre :
— Aïscha... Aïscha, s’exclamait-il, comme tu es belle... Viens réjouir mon cœur.

Vais-je rester prisonnière ?
Un jour, il me dit :
— Je suis en rapport avec un officier français auquel je tiens à faire plaisir. Plusieurs fois, j’ai été reçu chez lui. Je connais sa femme. Tu sais ce que sont les Françaises. Elles sont envieuses. La femme de cet officier m’a exprimé son désir de visiter ma demeure. Je te demande de la recevoir. Elle viendra demain.
— Il en sera fait, Ahmed, selon ton désir.
Je dois avouer que j’étais assez intriguée par cette visite. Ahmed ne me disait jamais rien de ce qu’était sa vie hors de la maison ; il avait, au fond, beaucoup de mépris pour les roumis. Mais une fois, il n’avait pu résister au plaisir de me faire un portrait caricatural de la femme d’un commandant chez laquelle il avait été invité, femme osseuse et maigre, ce qu’un Arabe ne pardonne pas. J’étais très curieuse de vérifier l’exactitude de ses dires. Mais ce ne fut pas elle que je vis entrer dans ma chambre, ce fut Élisabeth. Je restai médusée :
— Oh ! Élisabeth !
— Aïscha... Oh ! toi, ici.
Nous nous étions tout de suite reconnues. Les embrassades terminées, bien installées sur le divan, les tasses de thé à la menthe à portée de la main parmi les innombrables confiseries, nous nous mîmes à bavarder. Notre intimité s’était immédiatement recréée.
— Tu es donc mariée, Élisabeth ?
— L’homme de mes rêves, j’ai rencontré l’homme de mes rêves. Et je suis heureuse, heureuse ! Tu ne peux savoir à quel point atteint mon bonheur. Il s’appelle Guy. Il est châtain avec d’admirables yeux verts. Il est lieutenant aux goumiers. Et je l’aime, je l’aime...
— Et toi, il t’aime ?
— Non, il m’adore. Voici un an que nous sommes mariés. Il a six ans de plus que moi. Il monte à cheval comme un dieu. Il est musicien. Il me laisse faire tout ce que je veux.
Elle parlait très vite, comme étourdie par la joie dans laquelle elle baignait et pressée de dire pêle-mêle toutes les allégresses qui étaient en elle.
— Tu te rappelles, Aïscha, quand nous parlions de l’amour au pensionnat. Je savais bien que cela devait être merveilleux ; mais cela dépasse en vérité toutes mes imaginations. Depuis que je suis à Guy, je vis comme au Paradis. Il faudra que tu fasses sa connaissance : tu verras comme il est beau.
Sa dernière phrase me transperça soudain le cœur. J’étais heureuse de voir mon amie si gaie, si visiblement heureuse. Ma joie tomba d’un coup, c’est avec mélancolie que je répondis.
— Je ne pourrai jamais connaître ton mari, Élisabeth.
Elle s’étonna :
— Pourquoi ?
Le regard triste que je portai avec un sourire forcé sur mon vêtement arabe fut ma réponse.
Élisabeth reprit :
— Quoi ? Tu ne vas pas me faire croire que tu t’es soumise aux lois barbares de ce pays, que tu vis ici dans un harem ?
Elle voulut rire ; l’expression de mon visage arrêta le rire sur ses lèvres.
— Non, ce n’est pas possible ? J’ai cru que tu avais revêtu ce costume par coquetterie, par jeu !
— Ce n’est pas un jeu. Mon mari l’exige ainsi.
— Alors... excuse ma question... ton mari a plusieurs épouses ?
Je baissai la tête :
— Naturellement.
Elle sursauta :
— Oh ! et tu tolères cela ? tu ne lui arraches pas les yeux ?
Je souris de sa jalousie :
— C’est notre loi, Élisabeth... Et puis, je l’aime.
Elle bondit.
— Tu aimes ce monstre ? Aïscha, qu’a-t-on fait de toi ? Il est indigne de traiter une femme comme une prisonnière. En aucun cas le mariage, et encore moins l’amour ne doivent être une geôle. Ce sont des mœurs d’un autre temps. Nous sommes vivantes, Aïscha, il faut vivre. Et vivre, ce n’est pas être enfermé.
Il me demanda de danser.
Pendant que parlait mon ancienne camarade, peu à peu m’envahissait une immense détresse, quelque chose comme une profonde honte de moi-même. Oui, je tolérais qu’il m’enfermât dans une demeure, somptueuse certes, mais dont les portes ne s’ouvraient jamais ; j’admettais qu’il me tînt éloignée de toutes réunions, de toutes réjouissances, et me contraignît à vivre, en somme, dans un tombeau, retranchée de toute vie ; surtout je supportais qu’il aimât d’autres femmes sous mon toit, qu’il partageât ses faveurs au gré de son caprice. L’amour que j’avais pour Ahmed m’avait jusqu’ici aveuglée. Mais Élisabeth aimait aussi intensément que moi, et elle goûtait l’entière liberté, n’avait pas chez elle de rivales. Elle vivait, et n’était point enclose. Tandis que moi...
Quelle misérable étais-je devenue ! J’étais presque une de ces malheureuses que l’on voit sur les routes pliant sous le lourd fardeau cependant que devant elle l’homme indifférent chevauche le petit âne... J’avais mal de paraître ainsi devant Élisabeth. J’étais blessée au plus intime de mon amour-propre. Je voulus cependant me défendre, par orgueil.
— Je t’assure que je suis heureuse.
— Tu te trompes, Aïscha. Nul ne peut être heureux en captivité.
— Puisque j’aime Ahmed !
— Tu ne peux pas aimer un homme qui te trompe ainsi impudemment.
— Que puis-je faire ?
— Te sauver.
— Je n’y ai jamais pensé.
— Mais j’y penserai pour toi. Tu ne vas tout de même pas croire que je vais te laisser ainsi. Je vais en parler à Guy. Nous trouverons bien un moyen.
— Élisabeth, je t’en supplie, n’en fais rien.
Mais j’eus beau dire, beau faire, Élisabeth tenait à son idée. Sa passion de l’indépendance était choquée par mon état ; son amitié pour moi en souffrait. Elle n’eut de cesse qu’elle ne m’eût convaincue.
Elle revint souvent me voir. À son contact, je redevenais l’Européenne que, par amour, j’avais cessé d’être. L’instinct de révolte se réveilla en moi. Je n’avais pas senti l’humiliation que m’imposait l’obéissance aux coutumes. Elle me devenait atroce.
Il m’était devenu intolérable de vivre ainsi. Je ne pouvais rien dire à Ahmed ; il n’aurait rien compris à mon désarroi. Il n’était pas homme à transiger. Un soir, encore, il me demanda de danser. Je refusai. Alors son visage prit une expression d’autorité que je ne lui connaissais pas. Son regard se durcit et il mit tant de brutalité pour ordonner simplement : « Aïscha ! » que j’obéis. Mais ma décision en même temps fut prise. Je suivrais le conseil de mon amie Élisabeth. Je partirais.
Une nuit, alors que tous dormaient...
Il n’y eut aucun romanesque dans mon enlèvement. Ahmed avait une confiance absolue en moi, je devrais même dire en nous, car, vis-à-vis de ses deux autres femmes, il ne marquait pas non plus de défiance. Pour lui, notre séquestration était une règle si normale qu’il ne songeait pas à nous faire garder. Je n’eus donc aucune difficulté, une nuit, à sortir de ma maison. La porte n’était même pas fermée à clef. Élisabeth m’attendait dans la ruelle. Elle me guida vers l’automobile stationnée à peu de distance et au volant de laquelle se trouvait son mari. Dix minutes plus tard j’étais dans leur demeure du quartier européen.
— Ici, m’assura Guy, personne ne viendra vous reprendre.
Le mari d’Élisabeth ne me fut pas très sympathique. Il était de taille moyenne, de figure agréable. Mais son regard manquait de franchise. Il était trop gai, trop bruyant pour moi, habituée au calme placide d’Ahmed. La première nuit que je passai dans la chambre qu’Élisabeth avait préparée pour moi fut franchement mauvaise. Peut-être était-ce le champagne qu’on m’avait forcée à boire pour célébrer ma liberté reconquise ? Peut-être était-ce je ne sais quel remords d’avoir abandonné un homme que, malgré tout, je ne pouvais pas ne pas aimer encore ? Peut-être était-ce la clarté de cette pièce aux fenêtres grandes ouvertes alors que j’aimais l’ombre de mon harem ? Il y avait les yeux de Guy attachés avec persistance sur moi, qui n’avais jamais eu à supporter d’autres regards que celui, magnifique, de mon mari. En dépit des amabilités dont m’entouraient Élisabeth et son époux, je mis assez longtemps à m’acclimater à ma vie nouvelle. Je me sentais gauche dans mes vêtements européens, moins pratiques que les nôtres dans cet ardent climat ; j’avais perdu l’habitude de certaines coutumes. Je me faisais l’effet d’un oiseau tombé du nid.
— Je n’y comprends rien, disait Élisabeth. Te voici libre, et tu ne ris pas.
— Laisse-moi le temps de m’habituer.
— Tu ne regrettes pas ton mari, j’espère ?
— Non.
En répondant ainsi, je n’eusse pu dire si je mentais ou non. Certes la liberté m’était précieuse et je ne connaissais plus la honte qui me rongeait dans les derniers temps de ma captivité. Certes, à voir quel amour Guy portait à Élisabeth, je comprenais tout ce que la passion d’Ahmed comportait d’égoïsme et il était déchu du rang de maître absolu où je l’avais placé. Mais mon cœur n’était néanmoins pas en paix avec lui-même et je me sentais seule.
La porte s’ouvrit soudain.
Quelque temps, habilement, Guy avait fait surveiller Ahmed. Mon mari n’avait rien changé à ses habitudes ; il n’avait manifesté aucun sentiment. Personne n’eût pu supposer que sa femme avait commis le crime de s’évader de chez lui.
— Tu vois bien, triomphait Élisabeth, il ne t’aimait pas réellement. Ton départ le laisse totalement indifférent. Je t’assure que, si je prenais la poudre d’escampette, Guy remuerait ciel et terre pour me retrouver. Je suis libre, mais je rentre chaque soir. C’est cela l’amour.
Je ne répondais rien, sachant trop bien qu’on ne peut point connaître la pensée secrète d’un homme tel qu’Ahmed. Je demeurais vaguement inquiète. Je ne savais pas au juste pourquoi. Il me semblait qu’un danger continuât à être suspendu au-dessus de ma tête.
Mes amis sortaient souvent le soir, se rendant à des réunions où se rencontraient Français et Arabes. Je ne les accompagnais jamais. Par prudence d’abord ; il m’eût été pénible de rencontrer des coreligionnaires dont j’avais enfreint la loi. Par goût, ensuite : je n’aurais éprouvé aucun plaisir à leurs jeux et à leurs libations.
Ce soir, ils m’avaient quittée tout de suite après le dîner pour aller à un bal. J’étais restée dans le salon à lire. L’ordonnance et la domestique s’étaient absentées presque aussitôt après le départ de leurs maîtres. J’étais seule.
Soudain, doucement, la porte s’ouvrit.
Mon cœur sauta dans ma poitrine... À ma grande surprise, ce fut Guy qui entra. Il était en grand uniforme. Ses yeux brillaient.
— Vous êtes déjà de retour, lui dis-je. Élisabeth n’est pas souffrante ?
— Non, fit-il, je l’ai laissée au milieu de ses adorateurs.
— Pourquoi donc êtes-vous revenu ?
— Parce que j’ai à vous parler, Aïscha.
— À moi ? Était-ce si urgent ? Vous m’effrayez.
— Ce que j’ai à vous dire, Aïscha, ne concerne que vous et moi.
— Je vous écoute.
Ses yeux ne me quittaient pas. Il posa son képi, ses gants. Il s’assit près de moi.
— Aïscha, dit-il, je vous aime...
Je me reculai brusquement.
— Taisez-vous, taisez-vous...
Mais il continua :
— Non, j’ai trop attendu. Il faut qu’enfin vous le sachiez. Depuis que vous êtes entrée ici, je ne vis plus que pour vous. Votre beauté m’a affolé. Aïscha, il faut que vous soyez mienne.
— C’est infâme. Oubliez-vous que je suis l’amie d’Élisabeth ?
— Qu’importe Élisabeth !
— Vous l’avez aimée.
— Peut-être. C’est vous que j’aime, que je désire maintenant.
— Élisabeth vous aime. Si elle apprenait ce que vous venez de me dire, comme elle serait malheureuse.
— Elle ne sera pas malheureuse, puisqu’elle ne saura rien.
— Comment cela ?
— Je puis être votre amant sans qu’Élisabeth le sache.
J’étais indignée, et, en même temps, je me sentais perdue.
— Vous voudriez que je devienne votre maîtresse ?
— Je t’adore, Aïscha. Il ne m’est plus possible de vivre sans toi.
— Allez-vous-en. Jamais... jamais.
Il s’était rapproché ; il cherchait à m’enlacer.
— Tu n’as donc pas compris quelle est ma passion ? Tu ne sais donc pas comme je saurai t’aimer ?
J’étais affolée. Je ne savais pas de quelle façon échapper à son étreinte. Je voulais de toutes mes forces conserver mon calme.
— Laissez-moi... je vous en prie... laissez-moi.
— Non, non, je ne te laisserai pas. Il n’y a personne ici.
Il me serrait dans ses bras ; ses lèvres cherchaient ma bouche. Vainement, je me débattais.
— Laissez-moi donc. Je vous ordonne...
Il desserra son étreinte.
— Tu m’ordonnes, fit-il d’une voix rauque. J’ai bien entendu : tu m’ordonnes. Tu ne parlais pas ainsi, je suppose, à Ahmed.
— Jamais je ne serai à vous.
— Ne dis pas jamais...
Son retour me sauva.
À ce moment, on entendit une voiture s’arrêter devant la maison. L’officier m’abandonna, se redressa.
— Tu m’échappes ce soir, grommela-t-il. Tu ne m’échapperas pas toujours. Je t’aime trop.
Élisabeth entrait, bouleversée.
— Qu’y a-t-il, mon chéri ? On m’a dit que vous aviez quitté le bal. Vous n’êtes pas souffrant ?
— Non, mon amour, répondit Guy avec une aisance qui me stupéfia. Le colonel m’a seulement chargé d’une petite mission qui m’oblige à me lever très tôt. Je suis rentré pour prendre un peu de repos. Mais je n’ai pas voulu vous priver de cette soirée ni vous arracher à vos admirateurs.
— Méchant, fit-elle tendrement en le prenant dans ses bras, comme si je pouvais être heureuse quand vous n’êtes pas là !
Elle lui tendit sa bouche, qu’il prit fort amoureusement.
Ce ne fut qu’après leur baiser qu’Élisabeth remarqua le trouble que je n’avais pas réussi à dissimuler complètement.
— Qu’as-tu, Aïscha ?
— Oh ! rien, je t’assure.
— Tu es gênée parce que j’ai embrassé Guy devant toi ? J’en ai le droit, tu sais. Il n’est pas seulement mon mari, il est également ma passion, puisque tu veux tout savoir. N’est-ce pas, chéri ?
Elle se blottissait contre lui, joyeuse. Il flattait de la main ses épaules en souriant. Élisabeth était pleinement heureuse, insouciante.
Où aller ?
Ils ont regagné leur chambre, enlacés. Je suis seule dans le salon. La nuit est claire et douce. Tout est disposé pour le bonheur. Je sais que Guy n’a pour moi qu’un caprice. Et eût-il le plus pur, le plus grand des amours, je n’y veux pas céder.
J’aime trop Élisabeth pour lui causer cette peine horrible. Et cependant, tant que je serai là, Guy, ne serait-ce que par amour-propre, ne me laissera pas en paix. Il s’acharnera à ma conquête. Le mensonge s’installera dans cette maison claire. Si même il n’arrive rien entre nous, Élisabeth pourrait, un jour, surprendre le manège de son mari et son bonheur serait brisé. Je ne le veux pas. Je dois partir.
Je n’ignore rien de l’extrême sévérité de nos lois.
Ahmed ne me rendra pas son amour, que j’ai bafoué. Et je serai durement châtiée. Ma chair souffrira sous les coups cruels. Je ne serai plus la première épouse. Peut-être Ahmed me chassera-t-il ? Les humiliations vont s’abattre sur moi. Mais que faire ? Je suis seule. Je n’ai nulle part où aller. Ahmed, peut-être, me gardera-t-il quand même !
Je vais sortir, quitter silencieusement cette demeure où l’on a voulu me faire un bonheur qui ne veut pas de moi. Dans la nuit, je vais retourner dans la maison d’Ahmed. Ses deux femmes vont triompher, me couvrir d’invectives. Et Ahmed !... que soit faite la volonté d’Allah !
Élisabeth, sois heureuse, toujours... Je pars pour que tu gardes ton bonheur.