Richard, je suis libre ! (Rêves, no 233, 14 décembre 1950, p. 16-20, et no 240, 1er février 1951, p. 4-5 et 28)
Table des matières
SAMUEL CHARLAND et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
Personnages
Richard : C’est un ancien soldat qui a combattu en Afrique durant la Seconde Guerre mondiale. À sa démobilisation, il se marie avec Suzanne, une jeune Française qu’il connait depuis peu. Malheureux et seul, il divorce de cette dernière pour être avec Lise.
Lise : Jeune orpheline, elle est recueillie par une tante alcoolique après la mort de ses parents. Malheureuse et désespérée, elle rencontre Richard alors qu’elle songe au suicide et connaît une brève histoire d’amour avec lui, avant qu’il ne disparaisse mystérieusement. Sa tante la marie ensuite à un dénommé Armand, mais elle finira par divorcer en apprenant qu’il s’agissait d’une simple transaction et non d’une union amoureuse.
Suzanne : Il s’agit de l’épouse de Richard. Impulsive, frivole et dépensière, elle est profondément égoïste et reste avec Richard seulement pour son argent. Elle tombe enceinte à la suite de sa relation adultère avec son professeur de culture physique.
Présentation
Ce récit est publié en deux livraisons, « Richard, je suis libre ! », suivie de « Rêves a fait vivre leur rêve ! ». Dans la première partie, l’histoire de Lise nous est d’abord présentée, tandis qu’est publiée un mois plus tard la suite du récit, qui donne le point de vue de Richard. Lise est une jeune Française orpheline (comme le sont assez souvent les protagonistes des « histoires vraies », en cela parentes des héroïnes des petits romans d’amour populaires), recueillie par sa tante alcoolique après la mort tragique de ses parents. Vivant une vie de misère, malheureuse, elle prend la fuite. Au bout du désespoir, elle songe au suicide, mais rencontre au dernier moment un homme un peu plus âgé qu’elle, Richard. C’est le coup de foudre. Ils vivent ensemble une merveilleuse aventure d’un mois, avant que Richard ne disparaisse soudainement. Entretemps, la tante de Lise décide de la marier à Armand Bonneval, un jeune commerçant des environs, qui s’apprête à reprendre la graineterie de sa mère et qui, on le découvrira par après, convoite la dot de Lise. À la mort de sa tante, Lise perd sa dot (la majeure part de l’héritage ayant été laissée à des œuvres de charité) et, par la même occasion, tout l’intérêt d’Armand, qui décide alors de divorcer. Le récit de Lise se termine sur un appel à Richard :
« Voilà, Richard, j’ai tenu ma promesse…
Depuis trois semaines, je suis libre. Divorce aux torts réciproques. Aux torts réciproques !
Je n’ai jamais su la raison de ta disparition soudaine, mais j’ai quand même confiance en toi.
Je t’attends, Richard, mais viens vite ! J’ai trop besoin d’être enfin heureuse…
Depuis quelque temps, je suis vendeuse dans un magasin de modes des Champs-Élysées. À Rêves, ils te donneront mon adresse.
À bientôt, Richard. Je t’aime. »
Cet appel contribue à bâtir l’attestation factuelle de ce récit, qui entend être performatif, c’est-à-dire permettre les retrouvailles de Lise et de Richard. De fait, quelques mois plus tard, Rêves publie la suite de l’histoire, sous le titre éloquent « Rêves a fait vivre leur rêve ! », qui valorise le rôle du magazine. Cette livraison expose, sur une photographie, le couple réuni dans les bureaux de la rédaction. On peut fortement présumer qu’il s’agit d’une mise en scène avec des acteurs, destinée à nourrir l’illusion de la factualité des « histoires vraies ».
Rêves publie alors, dans ce même numéro, un second récit, qui présente cette fois-ci le point de vue de Richard. Pressé de se marier au sortir de la guerre, celui-ci raconte avoir jeté son dévolu trop rapidement sur Suzanne, seulement quelques mois après l’avoir rencontrée. Rapidement, leur relation se détériore : Suzanne dépense plus qu’il ne le faut, tandis que Richard se met en colère à tout bout de champ. Incapable de continuer ainsi, Richard décide de partir. Il s’arrête dans un petit village et fait la rencontre d’une jeune femme : c’est Lise. Après le mois passé auprès de celle-ci et certain de l’amour qu’il lui porte, Richard apprend que Suzanne est enceinte. Il rentre donc chez lui, mais découvre quelques mois plus tard, au milieu d’une énième dispute, que la grossesse de Suzanne est le fruit d’une relation adultère. Il laisse alors sa femme pour retrouver Lise, mais apprend que celle-ci est sur le point de se marier à Armand. Lise et Richard se quittent, mais se retrouveront quelque temps après : Lise ayant divorcé, elle fait paraître dans Rêves sa confession et son appel à Richard.
Ce récit est singulier puisqu’il exacerbe le cadrage factuel toujours à l’œuvre dans les « histoires vraies », des récits donnés pour de véritables témoignages. Dans ce cas-ci, le postulat de l’authenticité du récit déborde le cadre du texte et est construit aussi dans le discours éditorial, avec la mise en scène ostentatoire de ces retrouvailles rendues possibles par l’entremise de Rêves. Le magazine simule l’ancrage référentiel des récits qu’il publie en construisant une continuité entre le monde du récit et le monde réel. La distinction entre diégèse et réalité est occultée. Ce cas de figure est inhabituel : il est rare que deux récits de confession se répondent ainsi l’un l’autre, à deux mois d’écart. Si l’on peut repérer quelques autres occurrences semblables dans la presse sentimentale de l’époque – par exemple où un·e narrateur·rice d’« histoire vraie » interpelle une personne, ou encore où un·e lecteur·rice répond à l’auteur·rice d’une « histoire vraie » –, celles-ci sont généralement moins spectaculaires. C’est pourquoi l’histoire de Lise et Richard peut être vue comme un coup de publicité opéré par le magazine Rêves, qui n’hésite pas à se mettre lui-même en scène dans les deux récits comme intermédiaire, responsable d’un bonheur qui aurait été sans doute impossible sans sa propre intervention. L’apparence d’authenticité du récit est aussi renforcée, comme c’est souvent le cas dans les « histoires vraies », par la représentation d’un univers proche du lecteur, à la fois géographiquement (l’histoire de déroule en France), temporellement (les événements se situent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale) et socialement (les protagonistes sont de condition modeste – Richard, par exemple, est « [r]eprésentant pour le compte d’une fabrique de margarine », tandis que Lise, après avoir quitté Armand, devient « vendeuse dans un magasin de modes des Champs-Élysées »).
À l’opposé de ces éléments qui paraissent renforcer la factualité du récit, diverses caractéristiques stylistiques soulignent discrètement sa dimension littéraire : le suspense et la feuilletonisation de l’histoire en deux parties sont très appuyés, notamment par le chapeau et le résumé présentés au début de la deuxième livraison. De plus, la narration au présent dans la première partie, où Lise raconte son histoire, reconstitue les événements au fil de leur déroulement, comme si nous lisions non pas la confession rétrospective mais le journal intime de la jeune femme ; ce procédé renforce le suspense en collant à la perspective du personnage, plongé dans une situation familiale et sentimentale compliquée.
Quant à son contenu, cette histoire articule un conflit fréquemment placé au centre des récits de confession de la presse sentimentale, soit la friction entre, d’une part, l’appel de l’amour, d’une « aventure sensationnelle » – c’est ainsi que Lise qualifie le mois passé auprès de Richard – et, d’autre part, « l’enfer à la maison », c’est-à-dire les impératifs du quotidien et de la vie familiale, ou encore le poids d’un mariage d’intérêt ou d’une union mal assortie. Dans ce cas-ci, l’amour sincère parvient à triompher de tous les obstacles, et ce, supposément grâce à l’action du magazine Rêves lui-même : ce caractère métatextuel et performatif est exemplaire de l’identité de la presse sentimentale, à la fois vectrice de récits et de rêves sentimentaux, et dotée d’une prétention agissante. C’est bien cette conciliation de la vie et du rêve sentimental que promet le bandeau qu’arborent les premières pages du magazine : « Rêves fait vivre vos Rêves fait vivre vos Rêves » !
Richard, je suis libre !

Dans un encadré à la gauche du titre : Grâce à RÊVES deux amoureux tout seuls au monde vont sans doute se retrouver ! Source : © BnF / Gallica
Le jour où j’ai dix-sept ans ressemble aux autres journées d’août : chaudes et orageuses. Toutefois, ma tante Agathe a bu plus que d’habitude et elle est complètement ivre. Tassée dans son fauteuil, la lèvre inférieure pendante, le regard chaviré, son chignon gris défait, les mains croisées sur son ventre, elle paraît définitivement assommée par l’alcool, de l’eau-de-vie de prunes pour préciser – elle n’aime que ça. Mais, par expérience, je sais que cette prostration ne va pas durer ; elle n’est pas qu’un stade de son ivresse. Tout à l’heure, tante Agathe va se réveiller, devenir furieuse et se donner la satisfaction féroce de me poursuivre dans toutes les pièces à travers la maison jusqu’à ce qu’elle réussisse à m’attraper. En suite de quoi, elle me frappera à coups de poing et à coups de pied, voire à coups de canne, comme c’est arrivé quelquefois.
Mais, aujourd’hui, c’est différent : j’ai dix-sept ans, j’ai conscience d’être une jeune fille et je n’ai plus, désormais, l’intention de me laisser faire. Alors je m’en vais, quitte à ce qu’elle incendie la maison ou qu’elle étrangle le chat.
Je m’éclipse sur la pointe des pieds, descends les trois marches du perron à pas de loup et je traverse le jardin en courant. À peine ai-je atteint la porte de la rue qu’un appel criard m’immobilise sur place :
— Lise ! Lise, viens ici !
Non, chère vieille tante Agathe que je hais, tu peux toujours appeler, tu peux toujours courir, Lise ne viendra pas !
Et je m’enfuis à toute allure. Sur mon passage, les commères qui connaissent la musique ont ricané : « Tiens, la veille Letanneur a encore sa crise ! » Seulement, elles n’ont jamais rien tenté pour me venir en aide. Quand je m’arrête à bout de souffle et parce que mes jambes me refusent tout service, je m’aperçois que je suis sur le petit pont de pierre qui saute par-dessus un des bras du Loir. Le Loir est mon ami, il sait tous mes secrets ; parfois, il a emporté mes larmes avec lui. Un jour, peut-être, c’est moi qu’il emportera…
J’ai du mal à retrouver ma respiration : j’ai dû courir sur plus d’un kilomètre. Accoudée sur la margelle du pont, je regarde l’eau. Soudain, quelqu’un vient se pencher sur l’eau, à côté de moi, à me toucher. Je n’ose pas bouger, je n’ose même pas le regarder, car c’est un garçon.
— Pourquoi pleurez-vous ? dit-il. À cause de votre amoureux ?
— Je n’ai pas d’amoureux.
« Hein ! hein ! » fait-il d’un air dubitatif, puis il ajoute :
— Je m’appelle Richard.
Alors je me décide à le regarder. J’imagine que je ne dois pas être très jolie à voir, mais, néanmoins, il laisse échapper un petit sifflement. Est-ce de l’admiration ou quoi ?
— Oui, oui, dit-il, tu es encore bien jeune pour avoir un amoureux.
Ainsi, le sifflement c’était à cause de ma jeunesse. Je trouve déplaisant et déplacé qu’il me tutoie.
— Pas du tout, dis-je, j’ai dix-sept ans d’aujourd’hui.
Il sourit. C’est vraiment le plus beau sourire que j’aie jamais vu.
— Excusez-moi, jeune fille, vous ne les paraissez pas.
Puisqu’il s’est remis à me vouvoyer, tout rentre dans l’ordre, et il remonte d’un cran dans mon estime.
Richard est grand, élancé, vêtu d’une chemisette blanche qui, par l’échancrure, laisse voir un torse solide et bronzé.
— Vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi vous pleurez, remarque-t-il.
Je hausse les épaules et je secoue la tête pour lui signifier que c’est sans intérêt, pour lui au moins, mais, cependant, j’éprouve le besoin impérieux de le rassurer sur mon compte. Si vous voyez ce que je veux dire, je ne veux pas qu’il suppose que je pleure à cause d’un homme. Alors je me laisse aller et je fais semblant de ne pas voir la main qu’il a posée sur mon épaule.
— J’ai été élevée par ma tante depuis l’âge de dix ans, dis-je. Elle boit et elle me bat. Et elle me bat encore plus fort quand elle a bu ! Avec ça, je n’ai pas d’amie, personne… Dans ce pays, on ne fréquente pas la nièce d’une alcoolique !
Le visage de Richard est devenu sévère. Je ne sais vraiment pas quel âge lui donner : entre vingt-cinq et trente ans. Il prend une cigarette dans un étui qu’il a été pêcher dans sa poche revolver et l’allume. Son briquet, en plaqué or probablement, m’impressionne autant que son étui à cigarettes.
— Vos parents ? me demande-t-il.
Je luis dis que mon père est mort pendant la guerre et que ma mère l’a rejoint deux ans plus tard, tuée par le chagrin et les privations. C’est à ce moment-là qu’on m’a collée chez ma tante, sœur de mon père. Sans mon héritage, elle aurait sûrement refusé de me recueillir. Toujours est-il que je lui sers de bonne. Avec ses petites rentes et les miennes nous vivons chichement. En fait, dans la ville, on dit qu’elle est très riche, mais très avare.
— Voilà, vous savez tout, conclus-je.
— Non, non, je ne sais pas tout… Votre nom ?
— Lise Letanneur.
Il jette sa cigarette dans le Loir, me prend par le bras et m’entraîne.
— Venez, Lise, nous allons bavarder. À moins que vous ne préfériez rentrer chez vous ?
— Pas question. Il faut que j’attende qu’elle soit redevenue normale. Je rentrerai à l’heure du dîner. Elle sera probablement endormie, comme d’habitude. Et elle ne se souviendra plus de rien, demain matin, quand elle se réveillera.
Il jette un coup d’œil sur son bracelet-montre qui ne dépare pas l’ensemble étui-briquet.
— En ce cas, dit-il, nous avons tout le temps. Il n’est même pas l’heure de déjeuner. À propos, ce déjeuner, voulez-vous que nous le fassions ensemble ?
Je me récrie, bien que la perspective de déjeuner avec lui me tourne la tête. J’essaie de lui expliquer que je ne peux pas me montrer en sa compagnie dans un restaurant de la ville.
— Dans ces conditions, attendez-moi ici. Je vais chercher ma voiture et je reviens vous prendre. Nous irons à Châteaudun.
Et il a une voiture ! Je voudrais protester encore, lui dire que je suis top mal habillée, mais il ne m’en laisse pas le temps et regagne le centre de la ville au petit trot. Si seulement j’avais un peigne pour me recoiffer ! Non, rien, juste mon mouchoir à gros carreaux mouillé de larmes. Je descends quand même au bord de la rivière. Là, je baigne mes yeux et je lisse mes cheveux du plat de la main trempée dans l’eau. Je remonte juste à temps pour voir une petite « Renault » s’engager sur le pont. Elle freine devant moi. « Montez ! » me crie Richard. Et nous voilà partis. Je me fais toute petite sur mon siège, n’osant ni bouger, ni proférer un son. J’aimerais pourtant en savoir un peu plus long sur le compte de mon chevalier. Peut-être se produit-il un phénomène de télépathie entre nous ; toujours est-il que Richard se met soudain à me parler de lui.
— Je suis en vacances ici, me dit-il, mais j’habite à Paris, dans le septième.
Là-dessus, il se tait. J’attends, puis, comme plus rien ne vient, je me hasarde à lui poser une question :
— Qu’est-ce que vous faites à Paris ?
Il s’en prend à un camion qui, prétend-il, l’empêche de doubler, parvient néanmoins à dépasser le poids lourd et répète ma question :
— Ce que je fais à Paris ? Eh bien ! je suis représentant… Représentant pour le compte d’une fabrique de margarine.
Je fais la grimace. La margarine n’est pas très poétique… Elle contraste fâcheusement avec la personnalité de Richard. Et puis, zut ! je suis idiote. Qu’est-ce que ça peut bien me faire, après tout, que Richard soit représentant en margarine ou en boutons pression ! Il est beau, je vis une aventure sensationnelle, je suis divinement heureuse, j’ai oublié tante Agathe, nous allons déjeuner ensemble, il m’embrassera peut-être et, ce soir, tout sera fini. On éteindra les lampions et je vivrai avec ce souvenir. Mais, après cette vue rapide sur le paradis, l’enfer à la maison me sera plus pénible à supporter — je ne me fais aucune illusion là-dessus…
Les choses ne se présentent jamais comme on les prévoit, surtout en amour, ou alors on est dépassé par les événements. Car, il faut bien que je vous l’avoue maintenant, j’ai été un peu plus loin que je ne l’imaginais dans la fabrication de mon souvenir.
Et je ne suis rentrée que le lendemain, à l’aube. Et j’ai dormi avec Richard. Et je suis rentrée beaucoup de matins à l’aube.
Un mois a passé. J’aime Richard. Jamais je n’éprouve le moindre regret de lui appartenir. Au début, je ne me faisais aucune illusion sur les suites de notre aventure. Aujourd’hui, c’est différent. « Ma petite fille, je ne te laisserai pas tomber ! » m’a-t-il dit. Et je le crois. Pourtant, j’ai peur. Richard part après-demain. Ses vacances sont terminées et je ne sais rien encore de ce qu’il a décidé à mon sujet. Je ne peux pas supposer un instant qu’il soit disposé à m’épouser ! Or il ne peut pas m’enlever, je suis mineure et, avec tante Agathe, les choses iraient loin ! Alors ?
En allant à la piscine où il m’a donné rendez-vous cet après-midi, je fais mille suppositions toutes aussi folles les unes que les autres. Pourtant il n’y a pas trente-six solutions : ou Richard m’épouse, ou il m’enlève et me cache. Quoi qu’il décide, je lui obéirai.
J’attends deux heures à la piscine, en vain. Que se passe-t-il ? Je décide d’aller à son hôtel. La patronne, qui me connaît, me considère avec méfiance et prend un air pincé pour me répondre que M. Richard Étienne est parti précipitamment à sept heures du matin, après avoir reçu un appel téléphonique !
Sur ce, elle me plante-là. J’ai l’impression que mon cœur s’est décroché. J’ai quand même le réflexe d’agripper la femme par le bras. Je lui demande :
— Est-il parti… définitivement ?
Cette question me trahit, mais désormais tout m’est égal. Oui, il a réglé sa note, et sa chambre est de nouveau occupée.
Pendant un bon moment, je perds la notion, et du temps, et de l’endroit où je me trouve. Je suis en plein milieu du passage qui va du comptoir à la terrasse. La bonne de l’hôtel, une camarade d’école, circule avec un plateau chargé et me bouscule. « Ôte-toi de là, Lise, tu me gênes. » J’ai le sentiment que, bientôt, je ne gênerai plus personne…
Et je m’en vais. Je regarde machinalement la pendule de l’église et je m’aperçois que j’ai été absente quatre heures ! Tante Agathe doit être folle furieuse, ce qui ne va rien arranger. J’ai envie d’en fini tout de suite avec la vie, d’aller me noyer dans le Loir. Ou bien de tuer tante Agathe… C’est une façon comme une autre de me retirer du monde. Richard viendrait témoigner au procès, il prendrait ma défense, ce serait émouvant, les gens pleureraient dans la salle… Peut-être, même, serais-je acquittée ! Et Richard m’attendrait avec la petite « Renault » ! à la sortir de la cour d’assises, les photographes de presse nous feraient poser et nous aurions notre photo dans les journaux.
Je suis complètement folle, je viens de le réaliser et j’en conviens volontiers. D’abord, qui me dit que Richard m’a abandonnée ? S’il est parti précipitamment, c’est qu’il avait une raison, mais pourquoi ne reviendrait-il pas ? À moins qu’il ne m’écrive. Mais il ne peut pas m’écrire chez tante Agathe. Peut-être enverrait-il ses lettres à la poste restante. Oui, réellement, je déraisonne, il faut que j’aie confiance en Richard. Il n’est pas possible qu’il m’abandonne !
Je rentre d’un cœur plus léger et tante Agathe se rue sur moi, martelant mes jambes et mon dos à coups de tisonnier. Je ne cherche même pas à me défendre. Richard, je suis sûre que tu reviendras…
*
Il neige. Pendant six mois, j’ai attendu, mais Richard n’est pas revenu. Les premières semaines qui ont suivi sa fuite, j’ai été régulièrement à la poste restante. « Rien », me disait la préposée à ce guichet. Et à la longue je l’agaçais, cette femme, si bien que je n’ai plus osé y aller.
Tante Agathe a bien changé. Une brusque attaque de paralysie vient de la priver de l’usage de ses jambes. Elle ne circule plus, maintenant, que dans un fauteuil roulant et, curieusement, son infirmité, au lieu de l’aigrir, semble avoir adouci son caractère. Non pas qu’elle soit devenue un ange de douceur et de bonté, mais il y a dans ses façons d’agir vis-à-vis de moi une amélioration certaine. Il est vrai que le médecin lui a interdit tout alcool et, parce qu’elle tient énormément à la vie, tante Agathe a réussi à se débarrasser de son vice. Je suis son unique lien avec le monde extérieur, son intérêt est donc de me ménager.
C’est peut-être la raison pour laquelle je vis toujours. Et puis, je ne veux pas me l’avouer à moi-même, mais je ne désespère pas… J’ai pourtant l’intuition que je ne reverrai jamais plus Richard. J’imagine qu’il a raconté sa bonne fortune à ses camarades, peut-être même à une autre femme, et qu’ils en ont bien ri. Ces petites oies de province, n’est-ce pas, si bêtement naïves, si touchantes d’imbécillité… Je ne lui en veux pas.
Un matin, je constate dans la physionomie de tante Agathe une animation inhabituelle. L’une en face de l’autre, nous prenons notre petit déjeuner. Soudain, elle pose sa tasse sur sa soucoupe et me regarde droit dans les yeux.
— Lise, me demande-t-elle, que penses-tu d’Armand ?
Je lui réponds que je n’en pense rien parce que je ne me suis jamais posé de questions à son sujet, ce qui est tout à fait vrai. Mais, au faut, que cache cette question ? Armand est le fils de notre voisine, la marchande de graines. Tout ce que je sais de lui, c’est qu’il est l’orgueil de sa mère parce qu’il occupe, à Paris, une assez jolie situation. Au demeurant, c’est un garçon d’une trentaine d’année, de taille moyenne, aux yeux gris sans expression définie, et dont les traits réguliers pourraient être séduisants s’ils n’étaient empreints d’une évidente mollesse. Je n’ai jamais éprouvé la moindre attirance pour lui. « Bonjour », « Bonsoir », « Ça va ? — Merci, et vous ? », c’est tout ce à quoi se sont bornées nos relations jusqu’à présent.
— Lise, je te parle !
Tiens, c’est vrai, tante Agathe me parle. « Pardon, ma tante, je vous écoute. »
— Sa mère est venue me voir hier après-midi pendant que tu étais aux commissions, reprend-elle. Nous avons bavardé un moment – petite pause et sourire énigmatique. Elle et son fils, qui est là pour deux jours, viendront à la maison vers cinq heures prendre le thé. Tu tâcheras d’être présentable.
Là-dessus, elle reprend une tasse de café. Je ne suis pas naïve au point de ne pas deviner ce qui est en train de se comploter entre les deux femmes. « Ces chers enfants ! » Ce doit être attendrissant. Mais elles en seront pour leurs soupirs. Je n’épouserai pas Armand Bonneval. Sans préambule, je le dis à ma tante. Puis je m’empresse d’ajouter :
— Dans votre état, il est impossible que je vous quitte. Or Amand travaille à Paris…
— Il travaillait à Paris… Mais il va reprendre la suite de sa mère à la graineterie. Il a besoin d’une femme, d’une bonne ménagère. Et tu n’es pas sans argent, non compris… ma propre succession.
Je suis cernée, battue. Vidée, sans volonté, j’abandonne la partie. À moins d’un miracle… Croyez-vous aux miracles, vous ? Le miracle, pour moi, ce serait que Richard… Je repousse précipitamment mes tartines et mon café au lait et je regagne ma chambre. J’ai trop envie de pleurer.
L’après-midi. Cinq heures approchent et je suis sur mon trente et un. Mais, après la décision que j’ai prise pendant le déjeuner, je doute qu’Armand soit toujours prêt à m’épouser.
Sonnette, bruits de voix dans le jardin. Les voilà. « Lise, va ouvrir. » Armand a grossi. Il paraît mal à l’aise. Pendant qu’il s’évertue, sans y parvenir, à retirer le gant de sa main droite, je reste vingt bonnes secondes, au moins, avec la mienne tendue. Enfin le gant récalcitrant disparaît dans la poche du pardessus. Mme Bonneval passe à son fils le bouquet d’œillets blancs qu’elle tenait, lequel fils me colle ledit bouquet dans les bras. « Oh ! merci, c’est trop gentil ! Qu’elles sont belles !... » Mon pauvre Armand, tout à l’heure tu regretteras tes œillets !
Nos invités passent au salon, et ma tante m’expédie à la cuisine, pour y préparer le thé. Quand je reviens, cinq minutes plus tard, Armand fait des ronds de jambe dans le salon, et ces dames ont la bouche en cœur. Je sens que l’instant est solennel…
— Lise, m’annonce ma tante, M. Armand – elle l’appelle « Monsieur », c’est vraiment un grand jour – M. Armand bien de me demander ta main. Je la lui ai accordée. J’espère que tu lui seras reconnaissante de l’honneur qu’il te fait.
Et voilà. C’est aussi vite bâclé qu’une remise de décoration, avec cette différence que, moi, je n’ai rien demandé et qu’on n’a même pas sollicité mon avis. Les feux de trois regards convergent vers moi. Je voudrais dire quelque chose, mais j’ai l’impression d’avoir les cordes vocales nouées. Tout ce que je trouve à faire, c’est de sangloter. « L’émotion, vous comprenez », explique ma tante. Bien sûr qu’ils comprennent. Ce sont de braves gens, au fond. Et ce n’est pas de leur faute si Richard m’a abandonnée.
Après le thé et les gâteaux secs, ces dames inventent un prétexte pour nous laisser seuls, Armand et moi, dans le salon.
— Vous êtes très jolie, me dit mon fiancé en me prenant la main.
Puis il entoure mes épaules de son bras. Pauvre garçon, peut-être m’aime-t-il… Je lutte contre l’attendrissement qui me gagne. De toute façon, il serait déloyal que je ne l’avertisse pas.
— Figurez-vous, Armand, lui dis-je assez brutalement, qu’un autre que vous s’en est aperçu !
Déjà la pression du bras sur mes épaules se relâche…
Alors, surmontant la honte que fait monter en moi l’aveu de mon ancienne liaison, j’énonce le fait très brièvement, sans arrogance. Après avoir terminé, je me tourne vers Armand. Son visage est neutre, presque indifférent, me semble-t-il.
— Je vous remercie de votre loyauté, Lise, dit-il calmement, mais, si vous le voulez bien, nous ne reparlerons plus jamais de ceci.
Je suis démontée. Ainsi Armand passe sur mon aventure. Il désire toujours m’épouser… Curieusement, la perspective de ce mariage m’effraie moins. Un sentiment nouveau mêlé de gratitude s’est emparé de moi. Réflexion faite, pourquoi Armand ne ferait-il pas un bon mari ?
Lentement, ses lèvres se posent sur les miennes. Essai timide, d’abord, puis qui se précise. Impulsivement, je me contracte, mais, peu à peu, je m’abandonne…
Notre pacte est scellé. Je serai Mme Bonneval la jeune.
Je viens de mettre mes lainages dans la naphtaline. C’est que ce soleil de fin avril est déjà chaud.
À l’annulaire de ma main droite scintille un petit solitaire très discret. Au prix où sont les bijoux, de nos jours, je considère qu’Armand a bien fait les choses. Au demeurant, Armand fait bien tout ce qu’il entreprend – c’est une constatation rassurante. Je suis convaincue, maintenant, qu’il fera un excellent mari. À force d’attentions et de gentillesse, il a même réussi, parfois, ce tour de force : me faire oublier Richard. Est-ce que je l’aime pour autant ? Hélas !...
Néanmoins, nous nous marierons dans trois jours. Cérémonie discrète, sans apparat et sans tapage –, en somme cérémonie conforme à mon état d’âme. Armand a tenu sa promesse. Il ne m’a jamais reparlé de Richard.
Tante Agathe fait la sieste. Elle se déplace toujours aussi difficilement. Apparemment, elle a plus de considération pour moi depuis que je suis fiancée. Je suis dans ma chambre, et je mets un peu d’ordre dans mon armoire. Soudain, une volée de graviers vient crépiter contre les vitres de ma fenêtre. Un signal ? Plaisanterie de garnements ? Je vais voir. C’est Émilienne, la petite bonne de l’Hôtel de France, celui où séjournait Richard. Elle me fait signe de descendre. J’ai cru remarquer qu’elle agitait un billet à bout de bras. En effet, à peine suis-je à sa portée qu’elle me tend une lettre qui m’est adressée.
— C’est de la part de M. Étienne, un client qui est déjà venu cet été…
Mais, fébrilement occupée à déchirer l’enveloppe, je ne l’entends plus. J’ai les jambes coupées par l’émotion, la respiration précipitée, il me semble que le ciel se met à gronder au-dessus de nos têtes ! Richard est revenu ! Richard est là et je me marie dans trois jours !
Chérie, il faut que je te voie d’urgence. Émilienne te conduira directement à ma chambre. Richard.
Immédiatement, j’entraîne Émilienne à ma suite. Je suis en pantoufles, mais tant pis. J’arrive à l’hôtel à bout de souffle et, au moment de gravir l’escalier qui mène à la chambre de Richard, j’ai envie de fuir. Instinctivement, je sens que les circonstances ont changé. Je ne suis plus libre. Richard fait partie d’un passé qui ne m’appartient plus. Je n’ai pas le temps de m’interroger davantage : Émilienne me pousse devant elle. « Allez, monte, dépêche-toi… »
J’ouvre lentement la porte. Richard est debout, de l’autre côté du lit, encore en tenue de voyage. Et nous restons un petit moment à nous dévisager jusqu’à ce que j’éclate en sanglots en bredouillant : « Pourquoi, Richard, pourquoi ? »
Alors il contourne de lit, s’avance et me prend dans ses bras.
— Calme-toi. Je t’expliquerai plus tard. Je t’assure que ce n’est pas ma faute. Auparavant, il faut que je t’emmène.
— Mais, Richard, je vais me…
— Tu te maries samedi, je sais. Mais, maintenant que je suis revenu te chercher, tu entends, Lise, te chercher, ce mariage n’a plus de raison d’être. À moins… que tu ne l’aimes…
Il me torture et le sait. Et je me dégage de ses bras, et je me défends, et je lutte.
— Non, Richard, il est trop tard. Par pitié, ne me fais pas souffrir davantage. Va-t’en, Richard, va-t’en.
Pendant de longues minutes, il parle, plaide, argumente, questionne, discute. Et je me cramponne. « Richard, il est vraiment trop tard ! » M’obligera-t-il à mentir, à lui dire, par exemple, que je ne l’aime plus ? Non, non, non, je n’ai plus le droit de trahir Armand. Le cri m’a échappé.
— Ah ! il s’appelle Armand. Joli nom…
— Un nom propre !
Spontanément, la riposte m’a échappé. Et, sans que je l’aie prémédité, elle met fin à notre conversation. Richard accuse le coup, puis ironise.
— Très bien. Épouse Armand. Mais rappelle-toi que, devant M. le Maire, il est encore temps de dire non !
Sans répondre, je sors de sa chambre. Je descends les premières marches de l’escalier lorsqu’il me rattrape et, m’attirant par le bras, m’oblige à lui faire face.
— Lise, il n’est pas possible que nous nous quittions ainsi ! Écoute-moi, Lise… Quel journal lis-tu ?
La question me fait sursauter. Richard insiste.
— Rêves, dis-je.
— Très bien. C’est un journal de confessions, n’est-ce pas ?
Je réponds affirmativement.
— Il se peut qu’un jour tu aies besoin de moi. Eh bien ! ce jour-là, envoie ta confession à Rêves, supplie-les de la faire paraître coûte que je coûte. Je comprendrai et je répondrai à ton appel. Quant à moi, je vais, désormais, lire ce journal attentivement chaque semaine.
Sans bien comprendre, je promets et m’enfuis.
Trois jours plus tard, je réponds « oui » au maire, non sans une hésitation involontaire qui, j’espère, n’a pas été remarquée…
*
Dessous mon voile de deuil et dans la clarté grisâtre de cette journée de novembre, je distingue mal les traits du notaire et ceux de mon mari.
Je suis brûlante de fièvre et accablée de fatigue. J’ai énormément de mal à concentrer mon attention sur ce qui se passe autour de moi. C’est pourtant extrêmement grave. Le notaire vient de donner lecture du testament de tante Agathe, portée en terre le matin même. Or l’héritage m’échappe complètement !
Armand est furieux. Je sens qu’il se contient pour ne pas hurler sa colère. « C’est une escroquerie ! » me jette-t-il. « Monsieur Bonneval, je vous en prie ! » murmure Me Letrec d’un ton chargé de reproches.
Toute la fortune de ma tante est répartie entre plusieurs bonnes œuvres, sa maison y compris.
À peine rentrés à la graineterie, nous nous dressons l’un contre l’autre. Je devrais dire : les uns contre l’autre, car ma belle-mère tient brillamment sa partie dans ce concert de vociférations.
— Pourquoi te mets-tu dans un état pareil ? dis-je à mon mari. Avons-nous tellement besoin de cet héritage ?
Mon mari se lève de sa chaise. Déformé par la haine, son visage m’apparaît méconnaissable. Un autre Armand se révèle.
— Ah oui ! hurle-t-il, tu crois que ce n’est rien un héritage qui nous file sous le nez ?
Les yeux hors de la tête, affreusement congestionné, il laisse échapper ces mots affreux dont je mettrai un certain temps à réaliser qu’ils sont l’ignoble raison d’être de notre mariage :
— Et pourquoi crois-tu donc que je t’ai épousée ? Pas pour tes beaux yeux ni pour ta vertu, j’imagine ?
C’est la première fois qu’il me jette mon passé à la face. J’en rougis, tandis que ma belle-mère, qui comprend à demi-mot, glapit des exclamations indignées.
C’est d’elle que j’apprends l’abject marché dont j’ai été l’objet : ma tante a bien voulu consentir à renflouer la graineterie menacée de faillite à condition qu’Armand m’épousât ! Après quoi je m’entends traiter de « traîne-savates », « sainte nitouche », « rejeton d’alcoolique » et autres qualificatifs tout aussi élogieux, et qui témoignent d’une affection dont je n’avais jamais été bien convaincue…
La discussion s’éternise. Je suis au bord de l’évanouissement. C’est alors que le mot libérateur, le mot qu’on cherche d’ailleurs à m’arracher, m’échappe :
— Divorçons…
Instantanément, Armand et sa mère se calment.
Je les regarde avec curiosité. Est-il possible que je les aie si vite rejetés de ma vie?
Mon pauvre Armand, ton pardon, nos fiançailles, notre mariage, tes baisers, quelle farce atroce ! Et comme c’est bon la liberté, n’est-ce pas ? Que ce sera reposant d’être enfin au grand jour l’amant de la boulangère ! Comme si je n’avais pas su que tu me trompais depuis quatre mois, après huit semaines de mariage !....
*
Voilà, Richard, j’ai tenu ma promesse…
Depuis trois semaines, je suis libre. Divorce aux torts réciproques. Aux torts réciproques !
Je n’ai jamais su la raison de ta disparition soudaine, mais j’ai quand même confiance en toi.
Je t’attends, Richard, mais viens vite ! J’ai trop besoin d’être enfin heureuse…
Depuis quelque temps, je suis vendeuse dans un magasin de modes des Champs-Élysées. À Rêves, ils te donneront mon adresse.
À bientôt, Richard. Je t’aime1.
Rêves a fait vivre leur rêve !
En sous-titre : Grâce à notre journal, Lise et Richard se sont enfin retrouvés. Présentation du texte par la rédaction : Nos lectrices se souviendront peut-être de l’émouvante confession (photo ci-dessus) publiée dans notre numéro 233, du 14 décembre, sous le titre : « Richard, je suis libre ! » Pour celles qui ne l’auraient pas lue, en voici un résumé : Lise Letanneur racontait comment, après la mort tragique de ses parents, elle avait été recueillie par une tante demi-alcoolique, qui lui fit une jeunesse infernale. Le jour de ses dix-sept ans, Lise, au comble du désespoir, songe au suicide lorsqu’un homme jeune, en vacances dans la région, l’interpelle et la réconforte. Le soir même, follement heureuse de se sentir protégée, elle se donne à lui. Leur aventure sera merveilleuse et durera un mois. Richard promet même à Lise de l’épouser. Et puis, brusquement, sans un mot d’explication, il disparaît un matin… Lorsqu’il revient, aussi subitement et aussi mystérieusement qu’il est parti, il est trop tard. Lise, contrainte par sa tante, va, le surlendemain, épouser Armand, le fils qu’elle n’aime pas d’une commerçante voisine. Le cœur déchiré, mais fidèle à sa parole, elle refuse de suivre Richard, qui veut l’enlever. C’est alors que Richard lui suggère de publier sa confession dans Rêves si, un jour, elle venait à avoir besoin de lui. À peine Lise est-elle mariée que sa tante meurt. À l’ouverture du testament, son mari et elle ont la surprise d’apprendre que l’héritage leur échappe au profit d’œuvres de bienfaisance. Furieux, Armand s’en prend à sa femme. Puis, la mère du garçon s’en mêlant, la dispute dégénère et Lise apprend alors qu’Armand ne l’a épousée que par intérêt. Elle n’aura même pas à demander le divorce, c’est lui qui lui propose ! Enfin Lise recouvre sa liberté. Elle vient à Paris et cherche du travail, en trouve et nous envoie sa confession, qu’elle nous supplie de faire paraître. Sa dramatique histoire se terminait ainsi : « Je t’attends, Richard, mais viens vite. J’ai trop besoin d’être enfin heureuse… Depuis quelque temps, je suis vendeuse dans un magasin de modes des Champs-Élysées. À Rêves, ils te donneront mon adresse. À bientôt, Richard ! » Dès lors, c’est l’attente lourde et angoissante. Un, deux, trois, quatre jours… Lise nous téléphone matin et soir. Le temps passe, le doute naît… Richard aura-t-il lu la confession de Lise ? L’aime-t-il toujours ? Répondra-t-il à son appel ? Enfin, une voix au registre grave se fait entendre un matin à l’autre bout du fil : « Ici, Richard D…2 ». S’il a tardé à donner signe de vie, c’est qu’il n’a acheté Rêves qu’en fin de semaine. Évidemment, il ne pouvait pas prévoir… Où est Lise ? Nous lui donnons son adresse. La voix brisée par l’émotion, il raccroche sans ajouter un mot. Aussitôt, nous alertons notre reporter, mais il arrive trop tard, et Lise et Richard sont introuvables. Ils le demeureront pendant trois semaines, et puis, un après-midi, ils nous font la surprise de leur visite. Ils n’ont plus rien à dire ; ils sont heureux ; leur union sera bénie en avril prochain.

Celles de nos lectrices qui nous ont écrit pour connaître le dénouement de la dramatique confession de Lise souhaitaient que le mystère entourant la personnalité de Richard fût éclairci pour elles. Eh bien ! chères amies, votre curiosité va être satisfaite. Après s’être longuement fait prier, M. Richard D… a bien voulu consentir à ce que sa confession fût recueillie par un de nos collaborateurs. Nous l’en remercions vivement. Voici donc la confession de Richard et le récit de ce qu’il était devenu pendant que Lise pleurait…
**
J’ai trente-deux ans. Je crois utile de vous dire tout de suite, car ce détail a son importance pour le début de mon histoire, que j’ai fait la guerre avec la Ire armée française, dans un régiment de chasseurs de chars. Je m’étais évadé de France en 1942, pour regagner l’Afrique du Nord, en passant par l’Espagne.
Pendant les combats pour la libération de Toulon, j’ai connu Suzanne, une jeune fille très jolie, de condition modeste, qui devait devenir ma femme en septembre 1945, deux mois après ma démobilisation.
Suzanne était la première jeune fille française que je fréquentais après deux ans de solitude sentimentale. Je me souviens que nous avions tendance, pendant la libération, à trouver adorables les gens que nous rencontrions. C’est ce qui s’est produit pour moi avec Suzanne. Et, quand j’ai quitté Toulon, j’emportai d’elle le souvenir d’une jeune fille sensationnelle. J’en fis dans mes lettres à mes parents des descriptions dithyrambiques…
Dès que je fus rendu à la vie civile, je n’eux de repos qu’après l’avoir épousée, malgré les appels à la prudence de mes parents, qui jugeaient la situation avec plus de clairvoyance. En somme, nous ne nous connaissions pas et, tous comptes faits, nous n’avions été effectivement fiancés que trois semaines environ… Le reste du temps, nos relations s’étaient bornées à une correspondance quasi journalière. Dans ces conditions, il est certain que le mariage se présente comme une loterie. Je n’étais pas sans m’en faire mentalement l’observation, les premières semaines de notre vie commune, et je me demandais parfois avec angoisse si j’avais tiré un bon numéro…
Malheureusement, je n’ai jamais eu de chance aux jeux de hasard. Et, cette fois-là encore, je n’allais pas tarder à me rendre compte que la veine ne s’était pas mise de mon côté.
Suzanne commença par me prouver qu’elle n’avait plus rien à apprendre dans l’art de dépenser l’argent que je gagnais. J’étais, à l’époque de notre mariage, chef de publicité d’une marque de parfum, et nous occupions l’un des appartements d’un immeuble appartenant à mes parents. Je gagnais convenablement ma vie et je ne refusais rien à ma femme, en quelque domaine que ce soit. Lorsqu’elle m’annonça froidement, vers le 16 janvier 1946, qu’elle n’avait plus d’argent pour finir le mois, je piquai une sainte colère et exigeai d’elle, un peu violemment, j’en conviens, des explications immédiates que je n’obtins d’ailleurs jamais. Ce jour-là, je me calmai vite, puis m’employai à la raisonner, et nous fîmes la paix. Une paix relative, d’ailleurs, car Suzanne me bouda pendant une bonne semaine…
Et les ennuis d’argent continuèrent. Chaque fin de mois voyait éclater entre ma femme et moi des scènes particulièrement violentes. Et puis le calme revenait… en même temps que mon salaire… Et il durait, ce calme, tant qu’il y avait de l’argent à la maison. Malgré tout, j’aimais encore Suzanne. Elle arrangeait notre appartement avec beaucoup de goût, et, quand nous sortions, il arrivait souvent qu’on me complimentât pour sa grâce, son élégance et sa gentillesse. Elle avait l’art de se montrer sous son meilleur jour en public et elle s’était fait une excellente réputation de femme délicieuse. Naturellement, j’étais assez fier d’elle. Je crois aujourd’hui que c’est ce sentiment de fierté que j’appelais de l’amour.
Néanmoins, j’aurais peut-être pu m’accommoder pour longtemps de notre existence conjugale si Suzanne n’avait rencontré Barbara, qui, d’ailleurs, ne s’appelait pas plus Barbara que moi. Elle se disait critique de cinéma ; effectivement, elle critiquait beaucoup, et pas seulement le cinéma, encore que je n’aie jamais lu une seule ligne d’elle dans aucun journal. Elle écrivit, pourtant, mais à moi tout seul, et en oubliant de signer… Oui, elle m’envoya une lettre anonyme par laquelle elle m’informait perfidement que ma femme faisait, dans les bras d’un masseur blond, des comparaisons désavantageuses pour le brun que je suis.
Cela survenait à un moment où la situation était de nouveau très tendue entre Suzanne et moi. Sous l’influence pernicieuse de Barbara, elle m’exploitait tant qu’elle pouvait, et je venais de découvrir qu’elle faisait les frais – pour s’éviter toute fatigue inutile – d’une femme de ménage, d’une manucure à domicile et du masseur blond de triste mémoire ! J’avais mené grand tapage à la maison, et il s’en était fallu de peu que je ne renvoie ma femme chez sa mère. L’affaire de la lettre anonyme précipita les événements. J’accordai une heure à Suzanne pour faire ses valises et décamper…
Lorsque Suzanne, révoltée, l’injure à la bouche, eut débarqué à Toulon, il y eut de nombreux échanges de lettres et de coups de téléphone entre ma belle-famille et moi. Finalement, ma femme, calmée, promit tout ce que je voulus et elle rentra à la maison.
La vie reprit cahin-caha, mais notre ménage me faisait penser à un vase brisé qui perd son eau goutte à goutte. Je me rendais compte qu’un choc un peu brutal précipiterait désormais sa fin. Suzanne était plus irascible et plus butée que jamais. Nous vivions en état de paix armée.
Je ressentais cette situation comme une blessure douloureuse et je souhaitais de tout cœur qu’elle prît fin. Un jour, n’y tenant plus, je m’armai de douceur et de patience et je décidai d’avoir avec ma femme une conversation sérieuse. Pourquoi ne pas essayer de faire le point, reconnaître nos torts l’un et l’autre et repartir du bon pied ? Elle se soumit de bonne grâce et, après trois heures de conversation, après également quelques nouvelles concessions de ma part, nous tombâmes d’accord pour admettre que nous pouvions très bien nous entendre en le voulant sincèrement et que le passé était oublié. Nous faisions litière de nos mauvais souvenirs et de nos griefs respectifs et nous recommencions à zéro. Pour célébrer ce renouveau, nous décidâmes, comme nous étions fin juin 1949, d’aller profiter d’une partie de nos vacances à Saint-Jean-de-Luz, tous les deux, en amoureux.
Je ne peux pas dire que les premiers jours que nous passâmes à Saint-Jean furent idylliques, au sens où l’on entend habituellement ce mot, mais, toutes proportions gardées, ils me donnèrent l’impression, bien agréable, de recommencer une lune de miel.
Après une semaine de séjour, Suzanne me dit, un matin, en rougissant et d’une voix contenue :
— Tu sais, Richard, je t’ai fait une surprise…
— Une surprise ? C’est gentil à toi, dis-je en la prenant dans mes bras. Est-ce que je peux savoir ?...
— Il s’agit de mes parents. Je leur ai télégraphié de venir nous rejoindre ici. J’ai pensé que ça te ferait plaisir…
J’éclatai de fureur. Quoi ! au moment où nous nous efforcions de recoller les morceaux de notre bonheur, elle ne trouvait rien de mieux que d’inviter ses parents à se mettre entre nous !
Je lui dis, j’en conviens, des choses désagréables. Bref, les choses se gâtèrent à tel point, avec une telle violence, que nous déclenchâmes le scandale dans l’hôtel. Écœuré, brisé, décidé à ne plus jamais revoir Suzanne si ce n’est à la Chambre des divorces, je profitai d’un après-midi qu’elle était à la plage pour filer sans rien dire, avec ma voiture.
Je voulais rentrer à Paris. Mais, sur ma route, je rencontrai cette petite ville charmante où Lise a vécu et souffert et décidait brusquement d’y séjourner jusqu’à la fin de mes vacances. Supposant que Suzanne me ferait rechercher, je descendis à l’hôtel de France sous un faux nom3. Ce qu’il advint par la suite, Lise vous l’a conté il y a quelques semaines. Je vous dirai seulement que je sus enfin en la voyant ce qu’était le coup de foudre.
Ce que l’on peut me reprocher à ce moment-là, je crois, c’est d’avoir tout caché de ma situation sentimentale à Lise. Pour ma défense, je réponds que je craignais de l’effaroucher, et même de la perdre, en lui révélant que j’étais marié. Par la suite, je devais le regretter, mais je ne pouvais évidemment pas prévoir la façon dont les événements allaient tourner. Je me proposais de lui dire la vérité lorsque la procédure de mon divorce aurait été engagée, de façon à lui donner un gage de ma sincérité et de ma loyauté.
En attendant, j’en étais follement amoureux et j’étais absolument décidé à divorcer au plus vite d’avec Suzanne, pour l’épouser, lorsque se produisit un événement aussi inattendu que bouleversant, qui renversait complètement la situation. Cet événement se présenta sous la forme d’un appel téléphonique que je reçus un soir, alors que j’étais en train de dîner à l’hôtel de France. Et il venait de Suzanne ! Elle avait réussi à retrouver ma trace grâce à des relations de vacances qui, rentrant à Paris, avaient reconnu ma voiture en passant devant l’hôtel de France. Suzanne avait une voix plaintive et elle commença par me supplier de revenir. Je lui dis que tout était fini entre nous et qu’elle ne devait plus rien espérer de moi, quoi qu’il arrive.
— Quoi qu’il arrive ? répéta-t-elle après moi.
— Oui, dis-je.
— Même si je te dis que j’attends un enfant ?
— Même si… quoi ?
Je crus avoir mal compris et lui fis répéter. Mais j’avais très bien entendu. J’imaginais Suzanne guettant ma réaction, à l’autre bout du fil. Cependant, mon cerveau travaillait à folle allure. Suzanne reprit la parole. « Allô !... Allô ! Richard !... Allô ! allô ! Richard, tu es là ? »
— Oui, dis-je.
— Que décides-tu, maintenant ?
— Je rentre », lui annonçai-je, et je raccrochai.
Le lendemain matin, de bonne heure, je fonçais vers Paris sans avoir prévenu Lise.
Vous devez bien comprendre que je n’ai pu avoir l’affreux courage de lui dire que tout était fini entre nous parce que j’étais marié et que j’allais être père de famille. Peut-être jugez-vous lâche la solution que j’ai adoptée à ce moment-là, mais je croyais en toute sincérité que Lise souffrirait moins de ma disparition mystérieuse que d’un aveu brutal.
Six mois plus tard, nouveau retournement de situation. Entre temps, la vie commune avec Suzanne se poursuivit sans aucun changement par rapport à ce qu’elle était avant ma fuite, sauf que ma femme passait ses journées sur une chaise longue et sombrait dans un alanguissement que j’ai pris au début de sa grossesse pour une heureuse transformation de son caractère.
Et puis, un jour, Suzanne m’attaqua subitement sur un terrain où je l’attendais depuis longtemps ! Qu’avais-je donc fait exactement durant ma fugue ? Naturellement, je lui répondis que j’avais la même question à lui poser, et notre entretien dégénéra vite.
À cette occasion, je constatai que la colère ne rend pas les femmes intelligentes, car il ne faut pas être intelligente, vous en conviendrez, pour crier à son mari, au moment où l’on porte un enfant qu’on sait adultérin et dont on veut faire endosser la paternité au-dit mari, pour lui crier, dis-je : « Pauvre imbécile, qu’est-ce que tu crois ! Que je t’ai été fidèle pendant tout le temps de ta fugue ? Ah ! là… là !... »
Et de rire insolemment par là-dessus.
C’est pourtant exactement ce que fit Suzanne…
Ensuite elle eut une crise de nerfs au cours de laquelle je l’interrogeai sans répit. À bout de forces, elle avoua. Oui, elle en était à peu près sûre, l’enfant qu’elle portait était de son amant, un professeur de culture physique de Saint-Jean-de-Luz !
À cet affront du sort devait s’ajouter un coup beaucoup plus douloureux ! Alors que je m’étais précipité vers Lise pour la rassurer, enfin lui montrer que j’étais vivant, que je l’aimais toujours, et la reprendre, j’arrivai la veille de son mariage avec Armand Bonneval !
J’ai souffert, mais je n’ai pas désespéré.
J’avais raison.
Et aujourd’hui, grâce à Rêves, nous sommes follement heureux parce que Dieu réunit toujours ceux qui s’aiment.
Richard D…
Notes
1 Ici se termine la première partie de l’histoire, publiée dans le numéro 233 de Rêves. La suite paraît quelques mois plus tard dans le numéro 240.
2 C’est bien l’initiale D. qui est donnée ici, alors que dans la première livraison, Richard a pour nom « Étienne ». On verra plus loin que ce qui peut apparaître à première vue comme une incohérence ou une erreur éditoriale est expliqué par les circonstances de l’histoire.
3 Ici s’explique l’incohérence entre le nom de Richard dans la première partie (Richard Étienne) et dans la seconde partie du récit (Richard D…).