Histoires vraies sentimentales (1940-1950)

Rien qu'un peu de fumée (Nous Deux, no 75, 24 novembre 1948, p. 9 et 12)

Table des matières

SAMUEL CHARLAND et MÉLODIE SIMARD-HOUDE

Personnages 

Édith est la narratrice du récit. En attendant un train à la gare Saint-Lazare, elle s’adresse à son ancien compagnon, Gabriel, et lui raconte les événements survenus dans sa vie depuis qu’elle l’a quitté pour Hervé. C’est une femme amère, triste et remplie de regrets qui raconte cette histoire. 

Gabriel est à la fois l’ancien compagnon d’Édith et le destinataire du récit. Sa voix ne se fait jamais entendre. C’est l’homme cocu mais aussi l’amoureux sincère, celui qui a perdu son épouse au profit de son ancien compagnon d’armes, Hervé.

Au premier abord, Hervé apparait comme un homme attentionné, disposé à subvenir aux besoins et à assurer le bonheur d’autrui. Ce n’est qu’une façade. Il s’enfuit avec l’épouse de son ancien camarade, arnaque plusieurs personnes pour maintenir son train de vie fastueux et en vient même à entretenir des relations avec d’autres femmes. 

Présentation

Dans le récit « Rien qu’un peu de fumée », Édith, la narratrice, s’adresse au mari qu’elle a quitté, Gabriel. Dans un cadre flou – le lieu n’est tout d’abord pas précisé et Gabriel ne répond pas à la longue tirade d’Édith, qui s’avère être un monologue –, elle lui raconte tout ce qu’elle a vécu depuis son départ du domicile conjugal. Gabriel, alors le fiancé d’Édith, avait invité un soir son ancien camarade de régiment, un dénommé Hervé. Gabriel ne se doutait pas que ce dernier ferait de l’œil à sa femme, la séduirait en lui faisant miroiter une vie radieuse et luxueuse à ses côtés. Séduite, Édith s’enfuit avec Hervé, mais apprend par la suite qu’il n’est pas riche, comme il le prétendait : il ne fait que dépenser sans raison et se livrer à des trafics divers. Elle découvre qu’il a des fréquentations et des agissements discutables, mais il est déjà trop tard. Édith tombe de haut et, pour plaire à Hervé, se joint à ses combines. Elle en vient cependant à regretter son choix de partir avec Hervé, sa vie passée et ses rêves simples avec Gabriel. Pour atténuer sa douleur et son regret, elle se pique à la morphine : « J’ai pris goût à la morphine… et c’est pour ne pas en manquer que j’ai apporté, enfin, à Hervé, mon concours dévoué dans toutes ses combinaisons. » Le récit se termine par l’évanouissement de ce rêve, de cette vision de « Gab », et le retour d’Édith à sa vie malheureuse, sur le quai de la gare Saint-Lazare. 

« Rien qu’un peu de fumée » est un récit particulier, qui s’écarte de l’axiologie habituelle des récits sentimentaux des magazines. Dans la majorité des « histoires vraies », les narrateurs et narratrices rencontrent différents problèmes de cœur au travers desquels ils font l’apprentissage de la vie, tandis que le récit se clôt le plus souvent sur une fin heureuse. Les « histoires vraies » véhiculent ainsi une morale particulière, teintée d’optimisme, un mode de vie et des valeurs (primat de la raison sur la passion, recherche du bonheur dans le quotidien, etc.) qu’elles soumettent aux lecteurs et lectrices du magazine dans lequel elles sont publiées. Malgré des erreurs et des fautes, les narrateur·rices parviennent généralement à surmonter leurs épreuves dans une résolution heureuse. Or, ce n’est pas le cas ici : « Rien qu’un peu de fumée » illustre comment les magazines incorporent parfois des variantes dans un scénario dominant, notamment par le métissage avec d’autres architextes que celui du récit sentimental, comme le mélodrame, voire, dans ce cas-ci, la littérature des bas-fonds, qui met en scène le vice et le crime. Édith est un contre-modèle pour les lecteurs et lectrices, et la fin malheureuse agit comme une punition, couplée à la leçon amère que tire la narratrice de son expérience. Au travers du jugement que porte la narratrice sur elle-même et de la fin punitive, l’« histoire vécue » se présente comme un récit susceptible d’engager une lecture éthique, incitant à l’évaluation de comportements. Édith est montrée comme une femme qui s’est laissée fourvoyer : en raison de son esprit trop « romanesque », elle a troqué un amour sûr et paisible pour le leurre de la passion et d’une vie de luxe, ce qui l’a conduite à une déchéance morale et physique. Même si la fin malheureuse tranche avec la majorité des « histoires vécues », on voit ici réitéré un conflit fréquent de ces récits, entre bonheur conjugal et passion dangereuse, où le premier est constitué en idéal.1

Rien qu’un peu de fumée

Illustration

Le récit est présenté en surtitre comme « Histoire vécue ». La légende de l'image indique : Dans la fumée d’une cigarette, un rêve pathétique et tremblant et qui ne reste hélas ! qu’un pauvre rêve désespéré… Source : © BnF / Gallica


C’est toi, Gabriel ?... C’est bien toi !...

Je te regardais depuis un moment… Oh ! je t’avais reconnu tout de suite, tu penses… Trois ans, qu’est-ce que c’est ?... Oui, tu as raison, c’est quelquefois très, très long, quand on est séparé de ceux que l’on aime… Mais c’est tout de même trop court pour changer un être au point qu’on ne puisse pas le reconnaître… Et pourtant…

Et pourtant, si je ne suis pas venue franchement vers toi tout de suite, c’est que j’étais persuadée que, toi, tu ne me reconnaîtras pas.

Mais si, tu vois, tu as hésité à peine !

Ne proteste pas : tu as tout de même hésité ! J’ai vu ton beau regard clair se poser sur moi, s’en détacher, y revenir, un doute le troubler soudain… et puis le chagrin l’assombrir…

Je te fais de la peine, n’est-ce pas, Gab ? Je te fais pitié… Oui, je comprends…

Cette face au teint gris sous le fard, ces yeux cernés, ce regard de fièvre, cette bouche aux coins amers, ces cheveux trop noirs… Cette femme plutôt maigre et qui semble desséchée par l’ardeur des passions, c’est cependant bien moi : ton Édith !

Lorsque j’étais ta femme, j’étais fraîche et appétissante. Sous ma peau circulait un sang vif et mon rire sonnait clair et franc.

Ma voix n’avait pas ces tons rauques. Je sais, je sais.

Toi, tu n’as vraiment pas changé. Un peu blanchi aux tempes, mais cela te va très bien.

Pourtant, tu as souffert, dis-tu ? Oui, tu sembles avoir souffert : je ne te connaissais pas ces deux plis, là, sur le front, ni ce creux des joues qui accuse la mâchoire…

Tu as souffert, Gab ! Et par moi. Je t’en demande pardon. Mais je n’en valais pas la peine.

Tu hausses les épaules. Oui, évidemment, ceux pour qui l’on souffre n’en valent, en général, pas la peine. C’est toujours ainsi !

Oh ! non, n’en conclus pas que j’ai souffert par Hervé et que c’est cela qui m’a prématurément vieillie… Non ! Hervé ne me fait pas pleurer. Je ne l’aime pas assez pour cela !

Tu ne comprends pas ? Non c’est assez difficile à admettre, je le conçois. Il t’est presque impossible de croire que je n’aime pas Hervé, alors que je t’ai quitté pour le suivre, alors que j’ai détruit notre foyer, brisé ton cœur, saccagé ma vie pour partager la sienne.

L’aimer serait ma seule excuse !

Eh bien ! il faut admettre, mon pauvre Gab, que je n’ai même pas d’excuse…

Pourquoi, dans ce cas, ne suis-je pas revenue à la maison ?

Mais je ne savais pas si tu m’attendais, si tu me pardonnerais, si tu voudrais encore de moi après ma fugue.

Si ? Tu m’espérais ? Tu ne m’as pas remplacée ? Oh ! Gabriel… ne me torture pas avec le regret de ce qui aurait encore pu être sauvé !

J’ai bien des fois pensé à revenir. J’imaginais, au cours de nuits d’insomnie, mon retour : je rentrais en ton absence, je te préparais un des plats que tu aimes, et puis, après avoir mis un joli couvert, je m’installais dans la bergère et je tricotais, en t’attendant. Et, lorsque tu paraissais, je me jetais dans tes bras, et, toi, généreux, tu ne parlais de rien, et nous reprenions notre vie au point où je l’avais interrompue.

Je croyais vivre cet instant ! Mon cœur battait, je trempais mon oreiller de mes larmes. Mais l’aube froide me ramenait à la réalité… Je me retrouvais au côté d’Hervé, qui, se retournant pesamment et me voyant assise, le visage ruisselant, grommelait :

— Bon ! tu pleures encore, toi ?

Alors je séchais nerveusement mes joues. J’avais le compagnon et la vie que j’avais voulus, rien ne servait de rêver à des choses impossibles.

Tu sembles surpris, un peu choqué. Ah ! oui… Ce sont les paroles que je viens de te rapporter qui t’étonnent ?

C’est pourtant ainsi que me parle Hervé : en termes souvent grossiers. Maintenant, il réserve ses baise-mains, les lilas au mois de novembre et les cerises au mois de mars pour d’autres femmes, sans doute.

Dire pourtant que c’est avec cela qu’il m’avait éblouie ! Il emblait dépenser l’argent sans compter, follement, « chevaleresquement », pensais-je alors dans ma candeur et mon inexpérience.

Oh ! il n’a pas changé à ce point de vue… Nous n’avons presque jamais d’argent, mais il en dépense des masses : il est de ces hommes qui ont le geste large, qui aiment recevoir des « merci » émus du personnel de l’hôtel, des courbettes obséquieuses et traîner à leurs basques toute une cour de pique-assiette et de tapeurs, qui claironnent leurs louanges. Pour cela, il se ruinerait s’il avait de la fortune ! N’ayant pas de fortune, il se contente de gaspiller ce que nous pouvons nous procurer par à-coups – ce qui nous appartient et, quelquefois, ce qui ne nous appartient pas tout à fait.

Comment gagne-t-il notre vie ? Mais je ne sais pas, Gab. Il ramasse des sommes souvent importantes au cours d’une conversation dans un bar avec des gens qui ont quelque chose à vendre ou des gens qui ont quelque chose à acheter. Il joue… Moi, je l’aide comme je peux dans ce trafic auquel je ne comprends pas grand’chose…

Comment je l’aide ? En me montrant coquette et tacitement prometteuse envers des messieurs que je ne connais pas en leur permettant de me faire du genou sous la table pendant qu’il les « roule » gentiment.

Si tu voyais ta tête, mon pauvre Gabriel !

Oui, c’est cela, ma vie… Je te dégoûte, n’est-ce pas ? Non ? Je te fais pitié, pour cela aussi.

Non, lorsque je t’ai quitté, je ne savais pas ce qui m’attendait ! Si je l’avais su, je me serais détournée d’Hervé avec horreur.

Mais souviens-toi… C’est toi qui l’as amené à la maison. Tu venais de rencontrer cet ancien camarade de régiment dans un grand café où, toi, tu n’allais jamais – un hasard t’y avait fait entrer, – mais où lui tenait ses assises, entouré d’un tas de gens voyants. Il t’a hélé, t’a invité à sa table… et tu as cru bien faire en l’amenant déjeuner à la maison. Tu étais fier de lui présenter ta femme.

Je ne te reproche rien, Gab, tu étais si confiant, si loyal, toi, comment aurais-tu pu prévoir ce qui est arrivé ?

Hervé m’a amusée avec ses histoires, ses potins, sa faconde. Il parlait très bien, avec un esprit mordant, en évitant cependant les mots triviaux. Il était élégant, d’une désinvolture qui tranchait avec ta façon à toi de t’habiller et de te tenir : un peu « province », un peu gauche.

Alors que tu apportais, chaque dimanche à la maison, une douzaine d’œillets achetés à la petite vendeuse du métro et deux « religieuses » au chocolat… lui est venu, lorsque nous l’invitions, avec des fleurs rares pour la saison, des fleurs à tiges immenses, qui sortaient de chez le fleuriste en vogue, des lilas somptueux, des glaïeuls grands comme des arbres, des orchidées dont je parsemais la nappe et des fruits présentés sur du coton.

Ne te justifie pas, Gabriel : c’est toi qui avais raison ! Quand je repense à tes œillets et à tes « religieuses » du dimanche, j’ai le cœur gonflé de regrets, de tendresse, d’émotion… J’ai des orchidées presque chaque soir à mon décolleté, et je les hais, ces fleurs, je les hais sauvagement, farouchement, comme le symbole même de la vie factice et dégradante qui est la mienne désormais !

Tu étais sérieux, économe… Tu jugeais inutiles les dépenses qui auraient retardé notre rêve commun : la petite villa au Pecq, au milieu d’un jardin plein de roses, où nous devions finir nos jours en nous aimant tendrement.

Ah ! comme j’en ai rêvé, depuis, de notre petite villa ! Nous en avions fait et refait les plans vingt fois, t’en souviens-tu ? Il me semble parfois que j’y ai vécu, auprès de toi, et que je l’ai perdue en te perdant… Je t’assure ! Lorsque je serai vieille — si je vieillis ! — et un peu radoteuse, je parlerai « de ma villa du Pecq, où j’ai été si heureuse avec Gabriel, mon premier mari… Elle est plus réelle, cette villa de rêve, que bien des choses que j’ai vraiment possédées… »

Tu voulais que nous puissions l’avoir le plus tôt possible, et c’est pour cela que tu comptais un peu… Mais j’étais jeune, romanesque, sans expérience.

Devant les prodigalités d’Hervé, j’ai trouvé ton économie tatillonne... En l’écoutant ne parler que d’hôtels particuliers, de palaces, de propriétés princières – où soi-disant il fréquentait – j’ai commencé à me moquer de notre petite villa, couronnement suprême de nos désirs.

Ah ! Gabriel ! Que tout cela était charmant et sage, dans sa simplicité !

Mais Hervé nous a invités à l’accompagner, un soir, aux ballets des Champs-Élysées, puis, de là, dans une boîte à champagne à la mode. J’ai pris cette salle délicatement décorée, comme un écrin bleu et argent, où une chanteuse de charme roucoulait une romance américaine où les diamants scintillaient sur les épaules nues, où tous les hommes étaient en habit – sauf toit qui n’en avais pas, – pour le Paradis même !

Et Hervé, qui prétendait n’aller que dans des endroits de ce genre, a vu son prestige grandir de cent coudées. C’est en rentrant de cette boîte que j’ai commencé à construire autour de lui tout un roman qui émouvait mes sens. Et c’est à partir de cet instant que tes caresses m’ont importunée.

Ce n’a d’abord été qu’un travail de mon imagination… Mais le jour où, dans le vestibule sombre, à trois mètres de toi qui écoutais la radio, il a eu brusquement l’audace – me sentant sans doute troublée par son contact – de me plaquer contre lui et de m’embrasser sur la bouche, j’ai été sa chose.

Le lendemain même, j’allais chez lui. Quinze jours plus tard, je quittais la maison.

Pourtant, je le sais, aujourd’hui, je ne l’aimais pas ! J’étais subjuguée, dominée, mais je ne l’aimais pas !

Mes illusions sur lui et sur la vie qui m’attendait ont d’ailleurs été de très courte durée... Après un mois à peine de grands restaurants – j’étais venue à une époque de vaches grasses ! – ç’a été le départ du palace pour un petit hôtel de la rue des Martyrs, les brasseries enfumées où on se nourrissait surtout de choucroute, les champs de courses où il essayait rageusement et avec entêtement de « se refaire »… Puis, un jour, une rencontre providentielle, une « affaire » réussie et, à nouveau, la vie à grandes guides…

Le jour où j’ai vraiment failli revenir vers toi, me jeter à tes genoux, te supplier de me reprendre, je m’en souviendrai jusqu’à ma mort…

Il y avait un an que je t’avais quitté. Nous habitions alors un garni assez louche à Montparnasse. Hervé traversait une passe tragique ; il n’avait même plus un copain à « taper ».

Il est rentré vers dix heures du soir et il m’a dit :

— Gabriel avait bien un petit magot ? Tu m’as bien parlé d’une villa que vous deviez faire construire ? Tel que je connais ton ex-époux, il doit avoir sa galette à la maison, entre deux draps de lit, hein ?

Je le regardais sans répondre, hésitant encore à comprendre. Il a continué :

— Après tout, c’est à toi autant qu’à lui… Et puis, qu’est-ce qu’il en fera, maintenant qu’il n’a plus besoin de villa pour abriter vos amours ? On peut bien le lui emprunter, quoi ! Qu’est-ce que tu en dis, Édith ? Hein ? Tu as toujours une clef de l’appartement, ce sera facile. Gabriel n’est pas là de la journée…

Il me regardait, bien en face, inconscient. Moi, je rongeais mon frein depuis qu’il avait commencé à parler. Je n’ai pas eu le courage même de discuter, de me fâcher, de lui démontrer l’horreur de ce qu’il disait… sans un mot, je lui ai craché en pleine face.

Je pensais qu’il allait se jeter sur moi, me battre… Il a seulement pâli, puis s’est essuyé du revers de sa main en murmurant, d’une voix blanche :

— Bon. J’ai compris. Oh ! je comprends tout de suite, moi !

Le lendemain matin, il a pris ma fourrure, l’a portée au Crédit municipal de la rue de Rennes. On lui en donna une telle somme que, tout ragaillardi, il est revenu avec des huîtres et une bouteille de Chablis pour le déjeuner.

Et puis il a donné de mystérieux coups de téléphone dont le résultat fut que, le soir même, nous étions attablés, avec un comparse et un riche provincial, à faire un poker dans une arrière-salle de bistrot.

Il m’avait acheté dans l’après-midi un ravissant petit sac de cuir noir qu’il m’avait priée de porter et de poser à côté de moi sur la table, exactement comme il me le disait. J’étais intriguée.

Au début de la partie, le provincial gagnait : j’avais même peur, parce qu’il avait gagné à Hervé tout l’argent prêté par le Crédit municipal.

Il rayonnait, le bonhomme ! Et puis la chance a tourné. Hervé et son ami ont commencé à rattraper leur perte, et, peu à peu, l’autre a perdu ce qu’il avait sur lui.

Il était vert !

C’est en tendant à Hervé le chèque qu’il venait de lui signer pour une ultime perte que, penché, il a soudain vu, sur mon sac, reflété, son verre de liqueur.

Il s’est dressé en hurlant :

— Voleurs ! S… ! Tricheurs !

Puis il s’est tourné vers moi et m’a insultée violemment, allant chercher les mots les plus sales, les plus orduriers… Il avait compris trop tard le piège : mon sac, placé de biais sur la table, faisait miroir, et Hervé et son complice y pouvaient lire le jeu de leur victime placée à côté de moi.

À ses cris, le patron du café est apparu et, à eux trois : Hervé, le cafetier et l’autre, ils ont presque assommé le pauvre homme avant de le jeter comme un ivrogne dans le couloir d’un immeuble voisin.

J’étais écœurée, anéantie… J’ai eu, en rentrant, une discussion pénible avec Hervé… Je ne voulais pas profiter de cet argent ! Le lendemain même je partirais !

Et, après une nuit d’insomnie, je suis venue jusque devant notre porte… Oui, Gab, j’ai failli monter… Mais il y avait le concierge devant l’immeuble. Elle m’aurait reconnu. Il aurait fallu lui parler. Je n’ai pas eu ce courage…

Ce détail infime, ridicule, a suffi pour arrêter mon élan…

Qu’allais-je t’apporter ? À toi qui avais dû réorganiser ta vie sans moi, reprendre pied, surmonter peut-être ton chagrin ?

De nouvelles perturbations, des raisons de souffrir, le fardeau de mon désespoir, mon âme déjà souillée.

Que dis-tu ? J’aurais dû revenir ? Tu m’aurais guérie ? Tu m’attendais ? Tu n’as jamais cessé de m’attendre !

Oh ! Gab, ne me dis pas cela !

Il n’est pas trop tard ? Comment peux-tu dire une chose pareille ? Mais regarde-moi ! Te sens-tu capable d’aimer encore l’épave que je suis devenue ?

Mais si, mais si : une épave ! Je suis chic, j’ai de beaux renards sur les épaules, mon tailleur vient de chez le meilleur faiseur, oui… c’est vrai… mais le prix de tout cela, Gabriel ! Je n’ai plus de conscience, je n’ai plus le sens du bien ni du mal, je suis devenue une bête de proie : Hervé et moi formons un couple hideux, moralement. Un couple bien assorti, va ! et qu’il serait dommage, désormais, de désunir.

Je ne suis plus faite pour toi, Gabriel ! Cet élan qui m’avait ramenée devant ta maison date de deux ans déjà. Depuis j’ai changé, j’ai encore évolué.

En revenant, ce jour-là, dans notre garni de Montparnasse, je pleurais de n’avoir pas eu la force de monter jusqu’à toi. J’ai rencontré une danseuse, une Russe, dans l’escalier.

Elle habitait la chambre voisine de la nôtre. Elle m’a entraînée chez elle pour me consoler… Et, comme je ne me calmais pas, elle m’a fait une piqûre de morphine.

De ce jour qui aurait pu être le jour de mon sauvetage date pourtant, par un méchant revirement du destin, ma déchéance définitive.

J’ai pris goût à la morphine… et c’est pour ne pas en manquer que j’ai apporté, enfin, à Hervé, mon concours dévoué dans toutes ses combinaisons…

Tu vois bien qu’il est trop tard !

Qu’est-ce que tu dis ? Que je me tue, avec cette vie ? Évidemment, que je me tue ! C’est bien la seule chance qui me reste d’en finir le plus tôt possible.

Non, non, je n’aime pas Hervé : il est mon complice. J’ai, désormais, besoin d’un complice. Toi, tu es un compagnon ! Tu resteras le seul homme que j’aie aimé.

Comment ? Tu en doutes ? Oh ! si, je t’ai aimé, Gabriel ! Et je t’adore, depuis que je t’ai quitté : je t’adore comme le souvenir merveilleux d’un bonheur ineffable et à jamais enfui !

Adieu, Gab ! Oh ! ne me retiens pas, je t’en supplie ! Pars, pars le premier ! Vite !

Non, non, je ne pleure pas. C’est la fumée de ma cigarette qui pique mes yeux. Non, je t’assure, il y a longtemps que je ne sais plus pleurer !

Va, mon amour, mon bel amour perdu… Va-t’en, vite… que je te regarde partir.

Adieu, oui, adieu. Je te vois à travers un brouillard, à travers la fumée grise… Je vois la petite villa que nous n’habiterons pas… Tu es sur le seuil, un bouquet d’œillets à la main… C’est dimanche.

Gabriel, Gabriel ! Non, ne me crois pas ! Reste ! Emmène-moi ! Gabriel !

Ah ! il est parti… Oui, c’est lui que je vois là-bas, tout au bout de la galerie, qui descend les marches.

C’est fini. Il est parti, très vite, pendant que je fermais les yeux pour retenir mes larmes… Que reste-t-il de cette vision ? Une dernière volute de fumée grise.

Où suis-je ? Ah ! oui, gare Saint Lazare. Que de monde et quel bruit ! Que suis-je venue faire dans cette foule ? Ah ! je dois rejoindre Hervé dans ce palace de Saint-Germain, c’est vrai.

Il me faudra danser, rire… J’ai le vertige… Bah ! je connais le remède… Un pas de plus vers la mort, un pas de plus vers l’oubli.

J’écrase du talon ce qui reste de ma cigarette… cette cigarette que j’ai allumée en attendant l’heure du train et à travers la fumée de laquelle j’ai dû rêver…

Notes

1 Numérisé par la Bibliothèque nationale de France, ce numéro de Nous Deux peut être consulté dans Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k42363052/f9.item.

Pour citer ce document

Samuel Charland et Mélodie Simard-Houde, « Rien qu'un peu de fumée (Nous Deux, no 75, 24 novembre 1948, p. 9 et 12)», Médias 19 [En ligne], Dossier publié en 2026, Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/textes-du-19e-siecle/anthologies/histoires-vraies-sentimentales-1940-1950/rien-quun-peu-de-fumee-nous-deux-no-75-24-novembre-1948-p-9-et-12