Survivance (Rêves, no 4, 28 février 1946, p. 11)
Table des matières
SAMUEL CHARLAND et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
Personnages
Marcelle : C’est la narratrice. Peu décrite dans ce court récit, elle est servante dans une ferme près de la forêt de Nouvion. Elle découvre dans un buisson, alors qu’elle tentait de rattraper des moutons en fuite, un soldat parachuté, dont elle tombera amoureuse.
Edgar : Soldat parachuté en France, il fait appel à Marcelle, jeune paysanne de la région, pour retrouver son chemin. Il tombe amoureux de Marcelle, mais périt au combat, la laissant seule pour élever leur jeune fille.
Présentation
Le récit « Survivance » est représentatif de bien d’autres histoires publiées dans le magazine Rêves dans le cadre du concours « Votre récit », organisé par la rédaction durant les premières années d’existence du magazine (1946-1947). Ces courts récits présentés comme des envois de lecteur·rices rejoignent en partie les codes des « histoires vraies » publiées dans les autres magazines de la presse sentimentale, exception faite de leur longueur : les livraisons de « Votre récit » sont beaucoup plus courtes que la majorité des « histoires vraies » des autres magazines ; les premières ne font souvent qu’une seule page, tandis que les secondes comptent généralement de deux à quatre ou cinq pages.
De plus, les histoires publiées dans le cadre de ce concours présentent une axiologie moins uniforme que les « histoires vraies » habituelles de la presse sentimentale, ce qui peut être un indicateur de leur caractère authentique : elles font preuve d’une hétérogénéité certaine en ce qui a trait à la morale, au cadre spatio-temporel et aux personnages mis en scène. Ce sont des récits qui tantôt se terminent bien, tantôt mal, ou bien qui demeurent en suspens, laissant le lecteur face à un dilemme. Beaucoup d’entre eux, surtout en 1946, évoquent des expériences liées à la Seconde Guerre mondiale. La morale pratique des magazines sentimentaux y est parfois réitérée, mais parfois non. Le cadre spatio-temporel et la galerie des personnages peuvent être développés ou non.
« Survivance » est assez représentatif des tendances observables dans ce concours qui disparait au courant de l’année 1947. À partir du printemps 1948, le magazine Rêves incorpore de façon plus nette les pratiques de la presse sentimentale, en publiant désormais des récits vécus anonymes, tandis que les livraisons de « Votre récit » étaient attribuées à des lecteur·rices dont le prénom, le nom ou les initiales, ainsi que la ville d’origine, étaient généralement indiqués, comme c’est le cas à la fin du texte qui suit, où l’on lit : « Récit écrit d’après les éléments fournis par Mme Marcelle L., à Meaux. » Cette formule soutient l’authenticité du récit, tout en laissant entendre que la lectrice a fourni uniquement les données de base de l’histoire, ensuite mise en forme (c’est-à-dire, peut-on supposer, lissée, amplifiée, corrigée) par un rédacteur anonyme de Rêves. La photographie que la lectrice affirme, à la fin de sa lettre, avoir jointe à celle-ci n’est pas publiée dans le magazine.
Survivance
Votre récit

Je ne l’oublierai jamais ! Qu’il était beau par ce brouillard d’automne, tel que je le vis pour la première fois, si grand, si fort, si surprenant avec ses yeux changeants et ses cheveux d’un beau châtain doré !
Je travaillais dans une ferme proche de la forêt de Nouvion. C’était la guerre et la vie n’était pas commode. Mais j’étais solide et mes dix-neuf ans de jeune fille bien portante ne se seraient pas laissés abattre par quelques privations. Les Allemands étaient autour de nous, cependant la vie continuait… à quelque chose près, semblable à ce qu’elle était d’ordinaire. Pour moi je faisais mon travail de bon cœur et je m’efforçais de rester gaie. Je me sentais si vivante que je ne tenais pas en place. Aussi était-ce toujours moi qu’on déléguait lorsqu’il y avait une course à faire au dehors.
Par ce matin de brouillard, qui devait transformer ma vie pour toujours, je sortis sans méfiance. Des moutons s’étaient égarés dans la brume. Il fallait les retrouver coûte que coûte. Je me mis à courir de çà de là en les appelant. Bien entendu, je battais les buissons, je regardais partout où les moutons pouvaient faire bloc avec le reste.
Soudain, au pied d’un buisson, voici un amas suspect. Je m’approche : c’était un homme qui se dissimulait. Il détale à toutes jambes. Et moi, croyant que c’était un voleur, je me lance à sa poursuite. Nous étions tout près de la ligne de démarcation. Il ne s’agissait pas de trop se faire remarquer. Aussi eus-je la surprise de voir tout à coup mon voleur revenir sur ses pas.
— Je vous ai fait peur, me dit-il, je m’en excuse. Je ne suis certes pas ce que vous croyez.
— C’est moi qui m’excuse, répliquai-je, médusée, en le voyant si beau, si clairement loyal, je cherchais des moutons égarés et, voyez-vous, je me suis demandé si…
Tout en disant cela, j’avais repris la route de la ferme et bientôt j’atteignis la clôture. J’y étais déjà entrée quand il s’avança tout contre et, tendant les deux mains, me prit par les poignets :
— Êtes-vous Française ? me demanda-t-il à brûle-pourpoint.
Je le regardai avec étonnement. Lui ne l’était sans doute pas, cela se reconnaissait à son léger accent mal défini. Aussi lui répondis-je vertement :
— Sûrement plus que vous.
Mais il ne me lâchait pas et son regard obstiné cherchait le mien. Il voulait plonger ses yeux dans mes yeux. Je compris ensuite pourquoi : la bouche peut mentir, mais le regard décèle la moindre hésitation, le moindre doute.
— Avez-vous une parole ?
— Que voulez-vous faire de ma parole ?
— Je veux que vous me juriez de garder le secret sur ce que je vais vous dire. Puis-je compter sur vous ?
— C’est juré. Vous pouvez compter sur moi.
Bien que nous fussions en pleine campagne, seuls, sans rien à l’entour, ce qu’il me dit, il se pencha à mon oreille pour me le dire. C’était le grave secret de ceux dont la présence en France était alors punie de mort.
— J’ai été parachuté hier soir dans cette région. Et, depuis hier, j’erre au hasard sans parvenir à me reconnaître. Cette brume est terrible. Et je crois que l’endroit est plutôt dangereux.
— Plutôt, dis-je. Le fort de Guise est à deux cent mètres d’ici.
— Heureusement alors que je vous ai trouvée. Drôle de mouton que vous ramenez là ! Mais j’ai sur moi une carte de la région. Vous allez m’aider à m’orienter.
Je m’empressai de lui donner toutes les précisions qu’il demandait sur la région. C’était facile, je la connaissais par cœur. Puis, comme il était mort de fatigue, je lui indiquai un hangar abandonné où il pourrait, à la rigueur, se reposer. Mais, pendant qu’il se dirigeait de ce côté, je courus retirer une couverture de mon lit pour qu’il n’eût pas trop froid. Je lui portai également de quoi se restaurer.
Que c’était bon de pouvoir faire tout cela pour lui ! Il était là, en plein danger, moralement seul avec moi. Moi seule connaissais son secret, moi seule pouvais l’aider. Et, bien que j’eusse toujours trop d’appétit pour ma ration, avec quelle joie je mettais ma nourriture de côté, en secret, pour lui. Je n’avais qu’à me dire ces mots : « Pour lui ! » et mon cœur se mettait à battre, mes yeux à briller. Je n’étais plus n’importe qui. Je n’étais plus Marcelle, servante dans une ferme. J’étais la femme qu’il aimait, j’étais celle à qui l’on pense dans les missions dangereuses, celle dont le nom vous vient aux lèvres comme un dernier cri de vie quand, du haut du ciel, on s’élance dans le vide. Et lui était toute la joie de mon existence. Nuit et jour je rêvais de lui. Mon corps, mon cœur n’avaient qu’un seul désir : s’élancer vers son corps et son cœur.
Car nous nous sommes aimés autant que l’on s’aimer. Il revenait souvent, car il était chargé de mission toujours dans la même région. Chaque fois il me disait : « Tu vois, j’ai fait cela. » C’étaient de fiers secrets et j’étais contente qu’il eût tant de confiance en moi.
— Petite fille courageuse, me disait-il souvent en prenant ma tête entre ses mains. Et je riais et il riait aussi, mais nous avions tous deux envie de pleurer et nous ne voulions pas le laisser voir.
Notre tendresse était totale. Nous ne pouvions nous lasser de nous regarder. À chaque seconde je me disais : « Encore du temps qui passe ! Peut-être est-ce la dernière fois que je le vois. Mon Dieu, pourquoi doit-il risquer ainsi la mort sans cesse et pourquoi n’ai-je pas le droit de vivre paisiblement à ses côtés ? »
Cela dura dix-sept mois. Quand j’y pense, il me semble quelquefois que ce fut le temps d’un éclair, tant cette période rapide a peu rassasié ma soif de cet être merveilleux qu’était Edgar K… mais quelquefois aussi il me semble que nous avons été unis tout une vie, toute mon existence, et que ces jours où je vis à présent sans lui en sont un ridicule à-côté.
Et puis je fus enceinte. Lui s’inquiétait : « Ta réputation ! me disait-il. Comment expliqueras-tu ? » Moi, par contre, je m’en inquiétais peu. On pouvait bien répandre sur moi n’importe quels cancans. Je savais trop que mon amour pour Edgar était une chose sainte et héroïque.
Nous parlions souvent de cet enfant qui allait naître de nous deux. Mais il ne l’a jamais connu. Et je ne puis, sans pleurer, me rappeler quel visage il donnait d’avance à son enfant, et me dire que jamais ma petite Pascale ne caressera de sa petite main les beaux cheveux dorés de son père.
Je ne le verrai plus, il est mort pour la France.
Et toujours je l’appelle en le pleurant tout bas…
Car ils me l’ont tué.
Au cours d’une mission particulièrement difficile, puisqu’il s’agissait de saboter seul un dépôt de machines, il fut arrêté. C’était un délit qui ne pardonnait pas. Le jugement fut rapide et on le condamna à être passé par les armes.
Je sus qu’il était pris. Comment ai-je pu m’empêcher de courir chez eux, vers lui, je ne sais. C’eût été inutile. J’espérais, j’espérais si fort…
Personne ne devait savoir. Je n’ai pas desserré les dents. Je n’oublierai jamais cette date : le 10 novembre 1942. Il était enfermé au fort de Guise.
Moi j’étais dans la maison. La vie continuait, inexorable. La vie ne s’arrête pas à cause de la douleur, hélas ! Entre les quatre murs de la cuisine, je faisais la vaisselle…
J’ai entendu la fusillade. C’est tout. J’ai continué à travailler, mais c’était comme si les balles avaient passé à travers mon corps pour aller atteindre le sien. On aurait pu m’enterrer avec lui. Je n’étais plus rien. Huit jours plus tard, ma fille venait au monde et m’obligeait à vivre.
Elle a les yeux de son père. Elle est brune et vive comme je l’étais. Il l’aurait tant aimée ! Un jour, quand elle sera grande, je lui ferai lire cette histoire. Je vous envoie ci-joint ma photo, celle de Pascale et celle de la tombe d’Edgar Kain, mort après avoir courageusement lutté pour nous.
Récit écrit d’après les éléments fournis par Mme Marcelle L., à Meaux.