Toi… malgré tout (Paris, S.P.L.E., coll. « Notre cœur », no 4, 1941)
Table des matières
IBTISSEM OULED ALI et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
La collection « Notre cœur. Histoire vécue » (Paris, S.P.L.E., 1941-1943)
La collection « Notre cœur. Histoire vécue » est publiée à Paris par la Société parisienne de librairie et d’éditions (S.P.L.E., située au 24, rue des Écoles, Paris, 5e arrondissement) de 1941 à 1943. Elle se situe dans le sillage de l’essor de la presse sentimentale et compte une dizaine de fascicules de 32 pages vendus trois francs chacun. Dans le contexte troublé du début des années 1940, marqué par la Seconde Guerre mondiale, ce type de publication semble répondre à une demande croissante de récits réconfortants centrés sur l’intime et l’émotion. Après avoir connu un succès rapide à son lancement en 1938, le magazine Confidences a vu sa publication interrompue en 1940, mais sa formule est bientôt imitée, de 1940 à 1944, par Notre cœur. Dans la foulée de ces magazines, plusieurs éditeurs populaires lancent des collections d’« histoires vraies » et de « confessions » ; celles-ci exportent la forme du témoignage vécu en dehors du magazine, dans un format – le petit fascicule de quelques dizaines de pages – jusqu’alors employé pour la publication de petits romans d’amour (et d’autres genres populaires fictionnels, romans d’aventures, romans policiers, etc.). « Notre cœur. Histoire vécue » est l’une de ces collections nouvelles. Il est possible que la collection « Notre cœur. Histoire vécue » ait été placé sous l’égide d’une même direction éditoriale que le magazine Notre cœur – outre l’homonymie, on relève une petite publicité pour la collection, le 5 décembre 1941, dans les pages de ce magazine1 ; cependant, la nature du lien entre les deux publications demeure floue, puisque le magazine porte la marque d’un autre éditeur (Les Éditions Th. R., actives sous l’Occupation) et que sa rédaction est sise à une adresse différente (58, rue Pierre-Charron, Paris, 8e arrondissement) de celle de la S.P.L.E. La collection ne diffuse pas de propagande politique manifeste, mais elle semble avoir eu pour visée de fournir des récits divertissants et consolateurs.
Le fascicule n° 4 (Paris, S.P.L.E., 1941), Toi... malgré tout, constitue un exemple représentatif de cette production. Comme les autres numéros de la collection « Notre cœur », il propose un récit à la première personne présenté comme une « histoire vécue », sans mention d’auteur. Ce choix éditorial épouse l’anonymat des histoires parues en magazine : il participe d’un dispositif visant à produire un effet d’authenticité. L’effacement de la signature renforce l’illusion d’un témoignage authentique, qui aurait été produit non par un professionnel de l’écriture mais par une personne ordinaire.
Le recours à la première personne favorise un mécanisme d’identification particulièrement fort chez le lecteur ou la lectrice, invité·e à partager les émotions, les épreuves et les espoirs du narrateur ou de la narratrice. Le scénario du récit et ses topiques empruntent au roman sentimental, tout en revendiquant une dimension « vécue », selon la mention « histoire vécue » qui figure sur la couverture. Cette ambiguïté entre fiction et témoignage constitue un élément central du positionnement médiatique de la collection, tout comme des magazines sentimentaux, par ailleurs. Cependant, à la différence des courtes « histoires vraies » publiées en magazines, celles des collections de fascicules peuvent compter 16, 32, voire 64 pages. Leur longueur permet souvent un déploiement plus étoffé et complexe de la scénographie du témoignage et du monde construit par le texte, peuplé par un plus grand nombre de personnages que dans les « histoires vraies » des magazines. De plus, tandis que ces dernières avoisinent des récits et rubriques variés (courriers de lecteur·rices, rubriques de conseils divers, romans-feuilletons sentimentaux), les fascicules ne contiennent qu’un unique récit, estompant dès lors les liens étroits entre le genre de l’« histoire vraie » et les orientations pratiques du magazine, pour rapprocher davantage l’« histoire vraie » ou « vécue » du roman d’amour populaire, dont elle apparaît comme une variante narrée à la première personne.
Destinées en grande partie à un lectorat féminin, les « histoires vraies » ou « vécues » en fascicules remplissent néanmoins une fonction culturelle et sociale. Dans un contexte de guerre et d’incertitude, elles offrent une lecture de divertissement qui se veut aussi un espace de consolation, un vecteur de valeurs et de modèles de comportements ; ces récits valorisent la résilience affective face aux épreuves. Tout en préservant cette orientation générale, chaque collection est susceptible de la nuancer ; contrairement à d’autres collections contemporaines davantage marquées par le mélodrame ou la moralisation explicite, Notre cœur met l’accent sur la persistance des sentiments et la capacité à surmonter les difficultés. Ainsi, la collection apparaît comme un objet significatif de la culture sentimentale des années 1940, articulant stratégie éditoriale, construction de l’authenticité et fonction consolatrice, dans le contexte de l’Occupation. Comme on le verra, l’expérience de la Seconde Guerre mondiale occupe d’ailleurs une place centrale dans Toi… malgré tout.
Personnages
Anne-Marie Genest, surnommée « Mamie », est à la fois la narratrice et le personnage principal du récit. Elle raconte son histoire depuis ses vingt-trois ans, alors qu’elle était étudiante aux Beaux-Arts et artiste talentueuse. Orpheline d’origine bretonne, elle n’a qu’une sœur cadette, Hélène, avec qui elle habite un studio dans le quartier Montmartre. Un peu orgueilleuse et vaniteuse, elle ne tombe pas amoureuse d’une personne normale et anonyme. Elle s’éprend plutôt d’une vedette qu’elle nomme « [son] idole », un chanteur de charme du nom de Bernard Marny. Par un jeu surprenant du destin, elle l’épouse, mais après une courte lune de miel, leur union est mise à l’épreuve. Au moment où elle raconte son histoire, elle a vingt-sept ans.
Bernard Marny est un artiste connu, chanteur et metteur en scène, âgé de vingt-huit ans. Il tombe amoureux d’une jeune artiste décoriste, Anne-Marie, lors de l’organisation d’une soirée dans une belle salle parisienne qu’il a fondée, « Le Music-Hall de la Joie ».
Hélène Genest est la sœur cadette d’Anne-Marie, âgée de vingt-et-un ans au début de l’histoire. Elle ne travaille pas, mais épaule sa sœur, avec qui elle vit, dans les tâches domestiques.
Monsieur Map est, au début du récit, un peintre spécialisé en décoration et, à ce titre, le patron d’Anne-Marie. C’est un grand bonhomme, un peu vulgaire, de cinquante ans, grâce à qui Anne-Marie fait la connaissance de Bernard Marny.
Germaine est la femme de chambre d’Anne-Marie et l’amante de Bernard. Anne-Marie lui pardonne sa trahison et lance même sa carrière de chanteuse, pendant la guerre, à la relance du « Music-Hall de la Joie ». Devenue une chanteuse reconnue, Germaine oublie Bernard et se lie à l’artiste Madolini, un danseur de la troupe du « Music-Hall de la Joie ».
Gilbert Métaigne est un jeune architecte de trente ans. Camarade de combat de Bernard, il se lie avec Anne-Marie et Hélène pendant la guerre, alors que Bernard est hospitalisé au loin.
Présentation
Cette « histoire vécue… racontée en un numéro », comme l’annonce la mention sur la couverture du fascicule, prend la forme d’un récit rétrospectif à la première personne, ancré dans une temporalité double : le présent de l’écriture, marqué par le besoin de « se recueillir », et le passé remémoré, qui se situe au seuil de la Seconde Guerre mondiale (1939-1940). L’intrigue se déploie principalement à Paris – entre Montmartre, le « Music-Hall de la Joie » et l’appartement conjugal. Les événements racontés sont datés, quelques ancrages temporels très précis ponctuant le récit – ce qui est rare dans les « histoires vraies » – : l’amorce de l’histoire se situe vers 1939, tandis que la suite des péripéties se déroule dans le contexte dramatique de l’exode de juin 1940 – dont l’ambiance est évoquée avec moult détails – et du début de l’Occupation, pour s’achever vers le mois de mars 1941. Le présent de la narration colle ainsi de très près à la date de publication du fascicule et les événements racontés, à l’expérience récente du lectorat, un choix qui renforce la prétention factuelle de l’« histoire vécue ». La voix narrative est homodiégétique : Anne-Marie raconte sa propre histoire – à laquelle elle réfère comme à « [sa] confession » –, dans une scénographie introspective où le souvenir devient instrument d’analyse morale.
Jeune élève des Beaux-Arts, au début de l’histoire, puis peintre employée par Map pour réaliser des décors et des costumes de scène, la talentueuse et idéaliste Anne-Marie idolâtre le célèbre baryton Bernard Marny qui, devenant homme d’affaires avisé, décide d’ouvrir un music-hall parisien. C’est en écoutant « romances » et « valses » à la radio qu’elle a fait de Marny son idole : la culture de la chanson sentimentale est prégnante au début de l’histoire, avec l’évocation non seulement du chanteur fictionnel Marny, mais de plusieurs autres célébrités de l’époque (Suzy Solidor, Tino Rossi, Maurice Chevalier…). Le personnage de Marny donne prise au thème de la médiatisation de l’intimité des vedettes et le fascicule marque ici sa proximité avec le magazine sentimental, où la culture radiophonique et le vedettariat sont centraux.
Engagée pour concevoir les décors d’un spectacle du « Music-hall de la Joie », Anne-Marie rencontre bientôt le célèbre Bernard Marny, en tombe amoureuse et, à la faveur d’un amour qui se révèle partagé, l’épouse rapidement. Le récit adopte les codes du roman sentimental : coup de foudre, exaltation, mariage rapide. Après une courte période de bonheur, l’amour est bientôt entravé : les époux sont séparés affectivement, puis géographiquement, et la tension axiologique s’installe autour des thèmes de l’orgueil blessé, de la dépendance affective et de la trahison.
Bernard impose d’abord à sa femme l’abandon de sa carrière, révélant une conception patriarcale du couple. Une première tension apparaît ici entre amour conjugal et aspiration professionnelle de la femme : cette histoire n’est pas sans accent féministe par moment. La narratrice décoche quelques pointes envers ceux, trop nombreux, qui « trait[ent] avec un mépris souriant les capacités féminines ». La critique prend un sens particulier, possiblement réflexif, dans le contexte de publication : il est probable que l’équipe derrière la collection « Notre cœur » ait été en bonne partie féminine, comme l’était celle de Confidences en 1938-1940, comme l’est sans doute celle de Notre cœur ; le contexte de la guerre et de l’Occupation a pu féminiser encore davantage des rédactions déjà largement féminines avant-guerre.
Ensuite, les infidélités de Bernard – d’abord avec une vedette de revue, puis avec la femme de chambre d’Anne-Marie, Germaine – fissurent l’idéal amoureux de la narratrice. L’axiologie du récit valorise la fidélité, la sincérité et la générosité, tandis qu’elle condamne l’égoïsme masculin et la vanité incarnés par Bernard. Pourtant, le texte nuance cette opposition : Bernard n’est pas un simple séducteur cynique, mais un homme faible, faillible, capable de remords. Et Anne-Marie n’est pas dépourvue de tentations, elle aussi.
La survenue de la Seconde Guerre mondiale vient déplacer le conflit intime dans un cadre historique tragique. Mobilisé, puis porté disparu, Bernard devient une figure ambiguë : à la fois traître conjugal et soldat blessé. La « drôle de guerre », puis l’exode, l’attente des nouvelles inscrivent le récit sur une toile de fond réaliste. Toutefois, la concentration sur les états d’âme des protagonistes, les coïncidences sentimentales et la structure très codifiée des péripéties signalent clairement la proximité avec le roman sentimental.
En l’absence de son mari, Anne-Marie révèle tout son potentiel : elle rouvre le « Music-hall de la Joie », soutient Germaine, dont elle fait une chanteuse sous le pseudonyme de Jenny Dartais, et assume une autorité professionnelle inattendue. Le récit montre l’évolution significative du principal personnage féminin, d’épouse dépendante à femme active et décidée. La possible naissance d’un amour avec Gilbert, camarade de guerre de Bernard, ouvre une alternative sentimentale. Mais cette piste s’effondre lorsqu’Anne-Marie découvre que Gilbert aime sa sœur Hélène puis a demandé celle-ci en mariage, épisode qui agit comme une blessure d’amour-propre plus que comme un véritable drame amoureux. Anne-Marie, décrite comme un personnage qui a un « besoin sentimental de l’amour », découvre à cette occasion combien elle a été bercée – et bernée – par la « folle exaltation de [son] imagination ».
Le dénouement repose sur une mise à l’épreuve morale, qui affirme la solidité de l’amour conjugal, opposé au rêve illusoire. À son retour, Bernard, affaibli par la guerre et sincèrement repentant, est confronté au détachement de sa femme, qui avait résolu de le soigner mais ensuite de divorcer. Anne-Marie décide de tester la sincérité de son mari en l’exposant à Germaine, son ancienne maîtresse, devenue vedette. La réaction de Bernard – mêlée de remords mais dépourvue de désir – dissipe ses derniers doutes. Le récit s’achève sur une réconciliation amoureuse, scellée par l’aveu : « Toi, malgré tout », formule à double entente qui reconnaît les torts de chacun, c’est-à-dire à la fois les infidélités de Bernard et l’illusion sentimentale d’Anne-Marie envers Gilbert.
Ce fascicule relève ainsi du roman sentimental, où l’amour triomphe après l’épreuve. C’est toutefois moins la passion qui est valorisée ici que l’amour partagé dans un cadre conjugal. Les valeurs portées par la structuration du récit réhabilitent le couple légitime et valorisent le pardon, tout en intégrant une dimension morale : l’amour véritable ne nie pas les fautes, mais les traverse. Au fil de l’intrigue romanesque se dessine également une réflexion sur l’orgueil, la jalousie et la maturation affective.
Sur le plan matériel, ce fascicule de trente-deux pages comporte un grand nombre de coquilles (erreurs orthographiques et grammaticales, syntaxe parfois hésitante, ponctuation fantaisiste), bien davantage que les deux autres fascicules présentés dans cette anthologie. Nous avons rectifié les erreurs les plus évidentes et celles nuisant à la compréhension, dans la visée de modifier le moins possible le texte original. Un certain nombre d’emplois ambivalents de l’imparfait à la place du passé simple, ou vice-versa, ont été laissés tels quels, de même que certaines tournures particulières. Le nombre des erreurs témoigne sans doute de la rapidité de production du fascicule et de l’absence de révision linguistique rigoureuse. En revanche, tandis que beaucoup de fascicules ne comportent aucune illustration interne, celui-ci, sous une couverture illustrée d’une photographie, compte plusieurs illustrations du dessinateur Albert Chazelle2, dont nous reproduisons la première et la dernière. La consultation de ce fascicule n’ayant été possible que sur microfilm, la reproduction des illustrations n’est sans doute pas tout à fait fidèle au support imprimé, mais elle donne une idée du style de celles-ci. Chazelle est un prolifique illustrateur de presse et de romans ; il travaillera notamment pour Hachette après-guerre.
Toi… malgré tout

Dans un rectangle noir, en phrase de présentation : Toute jeune, j’avais rencontré un amour merveilleux, inespéré. Mais bientôt, le désenchantement était venu, j’avais vu s’effriter mon beau rêve, et mon cœur était prêt pour une neuve passion quand…
Chapitre I
Se souvenir ! Évoquer les heures bleues pour s’en réjouir, les heures grises pour apprécier mieux la valeur du présent... c’est un jeu grave auquel je me livre volontiers parfois. Aujourd’hui, sur les événements tout neufs qui ont renversé le cours de mes projets – projets issus de ma désespérance – j’ai besoin de me recueillir, de me ressaisir.
...Il y a quatre ans de cela ; j’avais vingt-trois ans. Avec Hélène, ma sœur, de deux années ma cadette, nous habitions un gentil studio à Montmartre. Nous nous y étions installées à la mort de maman survenue peu avant ma majorité. Je venais alors de terminer ma troisième année d’études aux Beaux-Arts et je me serais trouvée déshonorée, en ma qualité de dessinatrice, de n’habiter point, sinon sur la Butte, du moins au pied du Sacré-Cœur. Un artiste qui n’habite pas Montmartre était, selon moi à cette époque, « un raté ». Et je ne voulais point, quant à moi, passer pour telle, ah ! mais non ! J’avais en mon avenir une foi aveugle. Mes professeurs avaient parfois affirmé sur le ton du plus grand sérieux que j’avais du talent ; et, avec l’outrecuidance candide de ma jeunesse, je me poussais un peu du col. Au fond, d’ailleurs, pourquoi affecterais-je outre mesure la modestie ? Il est bien évident que « j’avais de la patte », comme on dit en terme d’atelier, puisque, dès ma sortie de l’École, j’avais bénéficié d’un insigne privilège : celui de travailler pour Map.
Map est ce qu’on appelle un grand bonhomme. Il a cinquante ans. Il est vulgaire et bon enfant mais il a un talent fou. Peintre de talent, il s’est fait une spécialité : la décoration. Des panneaux signés de lui ornent une chambre du Quirinal, une Salle du Trône quelque part en Europe centrale, des palaces internationaux, des casinos de grande classe et des bateaux de luxe. Cédant à diverses sollicitations, il avait entrepris, avec un rare bonheur, de mettre sur pieds des décors de théâtre. Aussitôt, les commandes avaient afflué. Aidé de trois ou quatre jeunes collaborateurs, ce diable d’homme faisait face à tout. Mieux : il venait d’accepter de créer les costumes de la revue des Folies-Bergère : « Nuits de Paris ». C’est alors qu’il avait estimé que l’art d’une femme lui serait précieux. Il s’en était ouvert à son ami, le peintre Mindard, notre professeur d’art décoratif... Celui-ci avait offert mes références et présenté ma personne. Les premières et la seconde avaient fait l’affaire. D’emblée, j’avais été engagée aux appointements décents de deux mille francs par mois.
Ce n’était pas si mal, après tout. Nous nous installâmes donc, Hélène et moi, dans un petit intérieur coquet : deux pièces, une salle de bains, une cuisine. Ma sœur, sans dispositions particulières, affirmait-elle, et n’aspirant qu’au mariage, assurait les soins de notre ménage. Nos parents nous ayant laissé une dot suffisante à chacune, nous vivions agréablement.
Je travaillais tout le jour dans la chambre la plus ensoleillée que j’appelais « mon atelier » et qui nous servait de chambre à coucher. Tandis que je drapais mes silhouettes de costumes fantaisistes et rutilants de draperies savantes et de plumes à ne savoir qu’en faire, je n’avais pas de plus grand plaisir dans ma studieuse solitude que d’écouter les émissions radiophoniques. Les valses me berçaient, les mélodies m’attristaient délicieusement, les romances m’ensoleillaient et les airs de jazz me donnaient des fourmillements dans les jambes. Suzy Solidor m’évoquait la Bretagne ; Maurice Chevalier m’offrait tous les beaux sourires de Paname ; Alibert me restituait le chant des cigales et l’entrain de la Canebière ; quant à Bernard Marny3 !…
Ah ! celui-là…
Il me faut ouvrir une parenthèse pour présenter congruement celui-là ! Il avait la douceur de Tino, la fantaisie de Maurice, la mélancolie de Pasdoc, la truculence de Sylvio et... l’esprit, le charme, la séduction de Bernard Marny ! De celui-là, je rêvais comme du jeune premier idéal. Il était jeune – ce qui est rare, pour un jeune premier ! – distingué – et Dieu sait si la distinction court les rues ! Son élégance ne devait rien à l’art de son tailleur – il était champion de natation et j’avais vu ses photos en slip. Bref, j’admirais Bernard Marny et je ne réalisais point encore que si je le parais de tant de vertus, c’est parce que j’étais positivement amoureuse de lui ; de ses beaux complets, de ses succès mondains, de l’engouement que lui témoignait le public... Le soir, ma besogne quotidienne terminée, je consultais la chronique de la radio. Si elle m’annonçait pour le lendemain une émission de mon idole, j’étais heureuse comme un coq en pâte – au fait, pourquoi « comme un coq » ? J’achetais toutes les revues de la T.S.F. et j’y dégustais chaque semaine des articles, échos, interviews consacrés au plus talentueux des barytons français – Bernard est baryton. Grâce aux menues indiscrétions hebdomadaires, je connaissais la disposition de son appartement, le nombre de ses complets et de ses cravates, la couleur de ses pyjamas et, ma parole, le tableau de chasse de ses bonnes fortunes ! Ça, c’était un chapitre qui m’irritait et me blessait particulièrement. Je me révélais jalouse, mais oui, jalouse autant que si cet irrésistible chanteur eût été ma propriété indivise ! Mon atelier était tapissé de ses photos. On le voyait sourire de ses trente-deux dents qu’il avait fort belles ; on l’admirait en costume de sport ou de bain ; on s’amusait de son petit air un tantinet espiègle sous la casquette et de son aspect diplomatique sous le haut-de-forme. Son allure nonchalante, en robe de chambre, m’émouvait un peu et quand je le regardais, vêtu de flanelle blanche, il me montait au cœur une bouffée de printemps ! Ah ! jeunesse !…
Cependant, qu’on ne se figure pas que je m’abîmais dans une passion violente ou larmoyante. Au fond de moi, je savais bien que tout cela, ce grand sentiment, ce joli rêve, n’étaient que pathos de mon imagination en délire ; je savais que ce n’était qu’amusettes. Jamais, j’en étais sûre, je n’approcherais le demi-dieu, le triton à la voix de rossignol ! J’épouserais quelque jour un brave garçon sans prestige, sans romantisme ; j’aurais de lui deux ou trois beaux enfants, et je continuerais, pour le compte de Map ou d’un autre, à draper de fantaisie et de clinquant des silhouettes de danseurs, de chanteurs et de girls. Cet amour jaloux que j’éprouvais pour M. Bernard Marny, baryton léger et homme aussi léger pour le moins, n’était qu’un agréable passe-temps sentimental que m’offrait la folle du logis pour meubler ma vie !…
Pourtant, je dois avouer que, psychiquement, j’étais préparée à éprouver pour lui un amour véritable. À condition, bien entendu, que les circonstances intervinssent, que la vie s’en mêlât ! Pouvais-je me douter, le jour où j’ouvris la revue « Toutes nos vedettes » que mon destin était fixé, dès les premières lignes d’une information concernant mon interprète favori ? Ce que j’y lus me procura seulement une crainte : celle de ne plus entendre à la radio la voix tant aimée. On y disait, en effet, que Bernard Marny, issu d’une excellente famille, venait de faire un héritage de plusieurs millions. On insistait sur le fait que ce garçon de vingt-huit ans, artiste de goût mais surtout homme d’affaires avisé, comptait investir ses capitaux dans une entreprise d’envergure sur laquelle... – ici on faisait languir le lecteur ! – sur laquelle on reviendrait à brève échéance.
Quelques semaines plus tard, en effet, on annonçait que le jeune artiste allait monter, dans une belle salle parisienne qui s’appellerait « Le Music-Hall de la Joie » des spectacles de charme et de gaieté. Immédiatement, d’ailleurs, on rassurait ses admirateurs et admiratrices : Bernard continuerait de dispenser son talent aux amateurs du micro ; mieux : chacun pourrait l’applaudir « en chair et en os » sur les planches de son propre théâtre…
Fermez le ban !... Ah ! je me sentais tout à coup heureuse et soulagée ! La nouvelle me faisait rudement plaisir !
Ce fut deux ou trois semaines plus tard que Map me téléphona un matin pour me convoquer d’urgence. Lorsque je me trouvai devant lui, un peu intimidée ainsi qu’il convient à une débutante devant un confrère « arrivé », il m’accueillit avec sa bonne humeur habituelle.
« Ah! te voilà, jeune canard ! me dit-il (je n’ai jamais compris pourquoi il m’appelait toujours « jeune canard »). J’ai un gros travail à te confier. Un gros travail ; mais tu as de la branche : je sais que tu le mèneras à bien. Il s’agit de me faire des maquettes ébouriffantes pour le premier spectacle du Music-Hall de la Joie. Le petit Marny veut du jamais-vu, du tape-à-l’œil. Mais distingué ! Tu piges ? Tiens, voilà la liste... Tu as quinze jours pour te débrouiller…
Je jetai un coup d’œil sur le papier qu’il me tendait. Il me fallait imaginer et dessiner quatre costumes de Mexicains, cinq de diablotins, deux de matelots ; un travesti destiné à la Nuit, un autre au Soleil et un troisième à la Lune. Je demeurai atterrée.
« Tout ça ! balbutiai-je. Du jamais-vu sur tous ces thèmes !... Jamais je n’en viendrai à bout !
Il reconnut d’un ton bon enfant :
« J’avoue que je te demande là un tour de force ; mais ce que femme veut... Tu n’es pas Bretonne pour des prunes, hein !
« C’est vite dit ! objectai-je. Rappelez-vous que j’ai en chantier les costumes de « Nuits de Paris »...
Il fit un geste péremptoire.
« Laisse tomber ça, mon petit, laisse tomber ! Nous avons deux bons mois devant nous pour cette histoire-là tandis que la revue de Marny presse beaucoup plus. Entre nous, j’ai peur qu’il ne fasse un four, ce sympathique greluchon ! Présenter une revue à grand spectacle aux environs de Pâques, il faut être « culotté » pour entreprendre ça ! Enfin, ça ne nous regarde pas. Ce qui m’intéresse, c’est le contrat que j’ai signé hier au soir avec lui. J’étais si sûr de tous mes assistants que j’ai accepté cette gageure téméraire de lui apporter dans trois semaines, dûment mis au point, maquettes de décors et projets de costumes. Mes garçons vont s’occuper des décors ; toi, des chiffons. Je pense pouvoir compter sur toi autant que sur tes camarades ?...
Mon orgueil féminin fut fouetté.
« Je ferai l’impossible, promis-je.
— Ça va, jeune canard ! Maintenant, file. Nous avons à travailler. Dans trois ou quatre jours, apporte-moi tes esquisses.
— C’est entendu. »
Fiévreusement, je me mis à la besogne. J’étais intimement flattée de la confiance que le grand Map avait en moi et j’espérais bien ne pas la décevoir. Je passerai sur les tourments et les joies de ces deux semaines intenses de création, de discussions avec le Patron, de ses encouragements et de son approbation bruyante lorsqu’au soir du quinzième jour je lui apportai mes maquettes mises au net, chacun de mes costumes comportant plusieurs projets.
« Bravo ! me dit-il. Tu as « quelque chose dans le buffet », sacrée gamine, et, de plus, tu es femme de parole. Mieux que mes mâles! Ces phoques-là n’ont pas encore terminé, eux. Ils tirent la langue et demandent vingt-quatre heures de grâce. Il est juste d’ajouter qu’ils ont fait, eux aussi, un travail épatant. Barthe m’a imaginé un ciel de rêve et Jouhannet m’a torché un de ces décors de cauchemar !... Une merveille ! Ils iront loin, ces deux-là ! En attendant, je suis en carafe pour tout un jour et je n’aime pas ça. Heureusement, tu me sauves la mise ; grâce à toi, je n’aurai pas l’air d’un imbécile aux yeux de Marny. J’ai rendez-vous avec lui demain matin à dix heures : tu m’accompagneras. Il fera son choix dans tes maquettes et, au besoin, tu tiendras compte de ses suggestions pour les modifications éventuelles. Sur ce, trotte-toi. Je suis content de toi. Je passerai te prendre avec ma voiture...»
J’attendis le lendemain avec l’impatience que l’on devine. Je m’endormis si tard que l’aube blanchit ma fenêtre avant que je ne m’assoupisse. Énervée cependant, je me levai tôt et soignai ma toilette avec le même souci que si j’eusse dû être présentée à un souverain.
À dix heures moins le quart, le klakson sans façon de Map m’avertit que mon patron m’attendait dans la rue. Mon carton sous le bras, je bondis dans l’escalier que je dégringolai quatre à quatre et, à dix heures tapant, je me trouvai enfin devant le baryton de mes rêves !
Ah ! mes rêves ! Qu’ils étaient loin de la réalité ! J’imaginais un Bernard Marny élégant, aimable, distingué... Celui que je découvris l’était dix fois plus encore ! Il était en costume de cheval ; son regard était caressant, sa voix séduisante, son élocution éblouissante, ses mains merveilleuses !... Du moins l’appréciai-je ainsi dès qu’il m’apparut ! Ce qui est vrai, en tous cas, c’est que dès l’abord je fus conquise. Une certitude m’éblouit : je l’aimais ! Je l’aimais de tout mon cœur affolé, de ma bouche déjà consentante, de mon regard extasié. J’étais arrivée mûre pour le coup de foudre et le coup de foudre m’écrasa. Entrée dans le bureau de Bernard avec le cœur d’une midinette, je devais en sortir avec celui d’une femme amoureuse !
Je lui sus gré d’apprécier mes dessins. Il le fit avec la sûreté d’un artiste et la technique d’un homme au courant des choses du métier. Pas une fausse note dans ses commentaires. Il paraissait ravi, d’ailleurs, et Map ne dissimulait pas sa jubilation. Quant à moi, je planais dans un ciel où la vie avait un goût de praline !
Lorsque nous nous quittâmes, nous étions fort satisfaits les uns des autres. Marny n’avait demandé que des modifications insignifiantes aux modèles qu’il avait choisis.
« Tu vas faire les nouvelles esquisses en vitesse, me dit Map, tandis que l’auto nous emportait. Tu viendras les soumettre aussitôt à Marny et tu te débrouilleras avec lui... »
C’est ainsi que je me trouvai le surlendemain face à face avec le directeur du Musie-Hall de la
Joie. Il me reçut en camarade, m’offrit des cigarettes et du porto et nous bavardâmes.
Pour moi, ce fut la fin de tout ! Inutile de préciser que mon imagination avait passablement battu la chamade depuis l’avant-veille ! Cet entretien intempestif que m’avait imposé mon patron et que mon interlocuteur semblait prolonger à plaisir n’était pas fait, on le conçoit, pour arranger les choses et me remettre en équilibre ! J’aurais voulu prendre congé rapidement pour m’épargner le supplice d’un tête-à-tête qui aggravait mon état d’âme minute après minute. Mais peut-on brusquer les choses avec un client aussi considérable que l’était pour Map Bernard Marny ? Le jeune directeur truffait d’ailleurs fort adroitement la conversation de considérations des plus flatteuses sur mes dessins et sur mon « vigoureux talent », comme il disait. Allez donc résister tout à la fois aux obligations de votre métier et aux compliments agréables que vous trousse un jeune homme séduisant ayant pour lui le prestige de la popularité ! Il m’avait reçue à onze heures un quart ; à midi et demi seulement, il parut reprendre conscience des réalités et consulta sa montre.
« Oh ! s’exclama-t-il d’un ton faussement désolé, que je suis donc confus de vous avoir retenue si longtemps, mademoiselle ! Je suis sûr que vous devez avoir grand’faim !
— Pas tellement, assurai-je gauchement. Je ne déjeune jamais avant une heure.
— Tant mieux ! Dans ce cas, vous avez peut-être encore un petit moment à m’accorder ?... Figurez-vous que j’aurais des tas de choses à vous demander ! C’est le premier spectacle que je monte, vous savez, et je me heurte à pas mal de difficultés... J’ai l’impression que si nous pouvions bavarder encore un peu, vous m’aideriez beaucoup. Les suggestions... les conseils... d’une femme de goût qui soit en même temps une femme intelligente, ne sont jamais à dédaigner. »
Je protestai, assez gênée, je l’avoue. Pouvais-je me douter qu’il se souciait fort peu de mes petites opinions ? Son seul souci, il me l’a avoué par la suite, était de me retenir près de lui.
Il brusqua gentiment les choses.
« Savez-vous ce que nous ferions si vous étiez vraiment le bon petit copain que je crois ? Eh bien nous irions déjeuner sur le pouce dans un restaurant proche. En mangeant, nous causerions... Vous voulez bien, n’est-ce pas ? Vous me rendrez un tel service !... À moins, bien entendu, que je sois indiscret ? »
Comment aurais-je pu résister à don Juan ? Nous déjeunâmes comme des rois. Il m’avoua que je lui étais très sympathique... Je souris, satisfaite. Il s’enhardit et me déclara que j’étais jolie. Je me sentis très contente. À la fin du repas, il me demanda mon amitié. Le Châteauneuf-du-Pape que nous avions bu aidant, je lui en fis don sans réticence. Il me promit de me dédicacer quelques-uns de ses disques et sa photo à condition que je voulusse bien qu’il m’emmenât à quelque spectacle, un soir, après que nous aurions dîné ensemble. Après m’être fait un peu prier, je cédai. Avec joie, bien entendu ! Nous nous séparâmes, très contents l’un de l’autre, non sans avoir pris rendez-vous pour le samedi suivant.
Notre déjeuner « sur le pouce » nous avait retenus près l’un de l’autre jusqu’à quinze heures et demie !
Je vous ferai grâce de mon ivresse et de mes rêves ! J’aimais ! De tout mon être, j’aimais Bernard Marny et mon cœur battait dans ma poitrine comme le joyeux battant d’une cloche de Pâques. Le ciel, tout à coup, me parut plus bleu, les passants plus aimables, le bruit de la rue plus sympathique et le vent plus léger. Je n’étais plus une femme : j’étais un triomphe et une attente. À tort ou à raison, j’avais l’impression, confirmée d’ailleurs par ce rendez-vous de fin de semaine, que je n’étais pas indifférente à mon prince charmant. Mon Dieu, que ce serait beau s’il pouvait m’aimer !
Dans la matinée, je reçus un coup de fil de Map. Il m’informait que le directeur du Music-Hall de la Joie lui avait téléphoné ; qu’il lui avait fait les plus grands éloges sur mon talent ; qu’il jugeait « nos maquettes épatantes et moi plus épatante encore ». Avec sa bonne vulgarité coutumière, mon maître concluait :
« Bref ! Je crois, jeune canard, que Marny a le béguin de ta jolie personne. C’est un garçon sympathique en diable, alors méfie-toi ! J’ai l’âge d’être ton papa ; je te donne un conseil, un bon... »
Il se mit à chanter, d’une voix de stentor abominablement fausse :
Ne donne un baiser, ma mie,
Que la bague au doigt !
— Soyez tranquille ! répondis-je d’une voix blanche.
Mais, tout en protestant de la sorte, je sentais bien, tout au fond de moi, que si les lèvres de Bernard cherchaient un jour mes lèvres, je ne détournerais pas la tête !
Chapitre II
Eh bien oui, c’était une idylle ! Notre pseudo-camaraderie des premières heures s’était tout de suite muée en flirt ; puis une forme plus grave, plus tendre aussi, enrichit bientôt nos communes minutes. Bernard se montrait empressé, affectueux, attentif à mon bien-être et à mon plaisir. Quand nous sortions ensemble, c’est-à-dire plusieurs fois par semaine, il m’entourait de mille attentions gentilles ; et ces petits soins auxquels toute femme est si sensible me le rendaient chaque jour plus cher. Si les hommes savaient le tort qu’ils se font dans le cœur des femmes à se montrer aussi mufles qu’ils le sont souvent ! Lorsque, d’aventure, il s’en trouve un aussi délicat que Bernard, les femmes se le disputent comme un objet de musée.
Le « beau sexe » tout entier raffolait de lui. Parfois, en riant, il me montrait sur son bureau des paquets de lettres envoyées par des admiratrices enthousiastes ; les unes, sincèrement enflammées, les autres cultivant une arrière-pensée secrète. J’en voulais un peu à toutes ces inconnues de se jeter ainsi à la tête de mon idole.
Map et « sa bande » avaient presque élu domicile au music-hall de Marny. Les garçons dirigeaient les peintres brossant les décors et moi, je conférais avec les couturières et les plumassières. Quant à Map, il inspectait, encourageait, ronchonnait de temps en temps, et conseillait Bernard, au sujet des éclairages notamment. J’assistais parfois aux répétitions, m’émerveillant de la conscience du chef d’orchestre, du chef de danse et du metteur en scène ; m’extasiant sur la patience des artistes et m’effarant surtout de la somme considérable d’efforts et de travail que demande la mise sur pied d’un grand spectacle. Le public qui s’amuse deux ou trois heures ne soupçonne pas la fatigue qui s’est dépensée pour aboutir à le distraire. Il a même tendance quelquefois à considérer les artistes comme des privilégiés à la vie facile. Et rien n’est plus faux. Je me suis trop mêlée à l’existence fiévreuse des coulisses pour ne pas rendre ici un hommage aux gens du spectacle.
Un jour, pendant une pause, Bernard vint me rejoindre dans « le bureau » du régisseur, pièce exiguë au plancher crasseux, aux murs tapissés de papier lépreux, et où la table de travail était une simple table de cuisine, un peu bancale par surcroît.
« Je viens vous chercher, me dit-il, Charpini répète aujourd’hui avec les accessoires. Il s’est fait la tête de Cécile Sorel et il arrive sur la scène à bicyclette, en tenant son partenaire en laisse et en chantant :
Nous irons à Paris tous les deux…
Venez. Je crois que ce sera drôle ! »
Je le suivis et nous nous installâmes dans une « baignoire ». La porte, derrière nous, demeura entr’ouverte sans que nous l’eussions cherché et ce fut ainsi que nous entendîmes, dans le silence précédant l’entrée de la vedette, une courte conversation entre deux girls :
« Comment le trouves-tu, toi, Bernard Marny ?
— Cette question ! Séduisant, quoi !
— Ah ! oui, séduisant ! soupira l’autre.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?… Amoureuse ?
— Je crois bien que oui…
— T’es pas louf, non ? Bernard n’est pas pour toi, mon chou. Je te le dis parce que je le sais. C’est Mahu, le chef électricien, qui me l’a dit. Même que Bernard a fait comme qui dirait ses confidences au régisseur qui les a répétées à Mahu. Marny est « pincé », ma choute !… T’agite pas, je vais te dire de qui. Tu devines pas, non ?… Eh bien de la petite dessinatrice… la petite Genest, tu sais bien, le « jeune canard » de Map. Sans compter qu’elle le regarde quand il ne la voit pas avec des yeux, mais des yeux !...
Bernard referma la porte d’un geste sec et, très rouge, il cria :
« Éteignez dans la salle ! »
L’ombre se fit sur nous. J’entendis un murmure et le souffle chaud de mon compagnon glissa sur ma joue :
« Anne-Marie… est-ce vrai ? Est-ce vrai que vous m’aimez ? »
Je défaillais d’émotion et me bornai à murmurer son nom d’un ton qui avouait tout, sans doute, car ses bras enveloppèrent mes épaules et ses lèvres brûlantes se posèrent sur les miennes pour un baiser auquel je ne me dérobai point.
… Sur la scène violemment éclairée, Mme Cécile Sorel, sans souci de sa robe à paniers, de ses hauts talons rouges et de sa perruque poudrée, évoluait sur un vélo de coureur cycliste ! Je perçus vaguement des rires isolés éclatant en fusées dans la salle vide, mais mes yeux clos ne s’ouvrirent point. Étreinte contre la poitrine de mon bien-aimé, j’étais comme soulevée par une houle de volupté. Une ivresse inconnue, immense comme la naissance et la mort, m’anéantissait et me magnifiait tout à la fois. Je me sentais soudain vaste autant que le ciel et si petite, si fragile en même temps !
La voix haletante de Bernard parla de nouveau :
« Anne-Marie, ma chérie, vous m’aimez donc ! Et moi qui n’osais pas vous avouer !… Pour la première fois de ma vie je me trouvais timide devant une femme ! Je vous aime… vous le savez maintenant… »
L’avertissement de Map me tinta aux oreilles :
« Que la bague au doigt !… »
Au diable la formule importune ! J’aimais Bernard, il m’aimait ; rien ne comptait hormis cela ! J’étais à cette heure de la vie où l’on s’abandonne aisément à toutes les folies. J’aimais ! Tout ce que m’eût demandé Bernard, je le lui eusse accordé avec joie. Je lui appartenais : corps et âme !
Heureusement pour mon destin, ma bonne étoile veillait sur moi. Bernard, épris profondément pour la première fois, ne songeait point à faire de moi sa maîtresse, mais sa femme.
Nous nous mariâmes au chant des cloches et des grandes orgues. Il y avait quatre mois seulement que nous nous connaissions !
Notre voyage de noces ne dura qu’une courte semaine. La « première » du Music-Hall de la Joie approchait, en effet. Nous revînmes donc à Paris et nous installâmes dans le charmant petit hôtel particulier que Bernard tenait de son récent héritage. Hélène vint s’établir auprès de nous, délaissant sans regret notre studio montmartrois, désormais trop solitaire pour elle. D’autorité elle me déchargea de mes soucis de maîtresse de maison et s’institua une manière de petit majordome. Elle le fit avec tant de bonne grâce que les domestiques ne songèrent point à prendre ombrage de son contrôle, au demeurant très discret. Amusés, mon mari et moi la considérions avec une indulgence toute chargée de sympathie.
D’ailleurs, nous étions indulgents pour tout, chargés de sympathie pour tous. Nous nous trouvions divinement heureux et notre bonheur nous trouvait étrangement conciliants. Nous ne nous quittions pas une minute. J’accompagnais Bernard à son théâtre et assistais avec lui aux ultimes répétitions.
Notre première fut un triomphe ! Le lendemain, la Presse, unanime, tressa des couronnes au jeune directeur Bernard Marny, organisateur de génie, grand impresario et interprète inégalable. Notre Théâtre de la Joie était lancé !
Quelques jours plus tard, Bernard m’annonça qu’il allait monter son prochain spectacle, celui de la saison d’hiver. Je battis des mains :
« Chic ! Je prépare mes crayons et mes pinceaux ! »
Il m’interrompit en riant :
« Mais jamais de la vie, voyons, ma chérie ! Tu penses bien que, désormais, je ne vais plus te laisser hanter les coulisses, discutailler avec les costumiers et supporter inutilement les courants d’air. Dorénavant, ton rôle consiste à rester bien au chaud dans ta maison. »
Je regimbai :
« Je ne suis pas une vieille dame, voyons !
— Bien sûr ! Tu es même la jeune femme la plus adorable et la plus adorée que je connaisse. Mais comme je ne veux pas faire de toi ma collaboratrice, j’entends bien que tu ne fasses pas dans mon entreprise figure d’employée ou d’accessoire…
— Tu semblais estimer mes suggestions, cependant, remarquai-je, un peu blessée.
— Assurément, répliqua-t-il d’un ton insouciant. Mais alors tu ne m’étais rien. Tandis que, maintenant, tu es ma femme. Tu ne voudrais pas que des discussions de métier risquent d’intervenir entre nous à cause de divergences de vues, n’est-ce pas ? Crois-moi, ma chérie ; demeure la femme qui se distrait, qui lit, qui se pare et qui, sagement, attend son mari. Et laisse-moi le soin de mener seul notre barque. »
J’eus beau raisonner, protester, me fâcher un peu, prier même, rien n’y fit. Bernard demeura sur ses positions et m’assigna, avec beaucoup de gentillesse et non moins de fermeté, la place qu’il entendait que j’occupasse dans sa vie.
Les semaines passèrent et les mois. Bernard m’aimait avec une ferveur qui me bouleversait et me ravissait. Notre lune de miel se prolongeait en un long cantique d’allégresse ; et, en dépit de mon amour-propre blessé, je demeurai la plus heureuse des femmes!
Un jour pourtant, sans savoir pourquoi ni comment, je réalisai que Bernard me délaissait un peu. Cela s’était fait si insensiblement, avec un tel tact, pourrais-je dire, que je m’étais habituée peu à peu à le voir rentrer à des heures inégales, le soir ; j’avais même admis que des dîners d’affaires le dispensassent de prendre certains repas avec moi, et que ces dîners le retinssent, d’abord assez tard, puis plus longtemps, enfin fort avant dans la nuit. Mais ce jour-là, brusquement, une évidence s’imposa à moi : mon mari me négligeait !
Avec douceur, je lui en fis le reproche. Il rit d’abord. Puis, devenant sérieux, il me parla des nécessités de son métier, me démontra que mes remarques étaient un tant soit peu égoïstes et injustes ; enfin, il calma mon émoi naissant : ne sentais-je pas qu’il m’aimait toujours éperdument ?… Il me conseilla de me distraire, de sortir davantage et de recevoir plus fréquemment mes amies.
Docilement, j’acceptai ses raisons et ses suggestions. J’étais si éprise de lui que mon amour ressemblait à de l’envoûtement. Je m’abstins de toute remarque lorsqu’il rentrait tard ou me téléphonait pour me prévenir qu’il était retenu par un repas qui serait pris entre hommes d’affaires. Je me résignai, en évoquant sa vie de réalisateur et de vedette, à le voir de moins en moins. Je recevais beaucoup, des artistes surtout, camarades professionnels ou amis de mon mari. On s’entretenait d’art et de potins, de littérature et de médisances… le tout avec esprit et, habituellement, sans méchanceté. Cependant parfois des remarques acerbes étaient lancées, des commentaires cruels étaient faits : le gros Gabou donnait le branle. Ce chansonnier caustique était assez volontiers plein de fiel. Il avait un sens remarquable de l’observation malveillante et il recueillait les cancans avec une complaisance qui laissait bien loin en chemin celle des commères de petites villes. Il était méchant avec dilettantisme. On le redoutait : c’est pour cela qu’on n’osait pas le fuir.
…À l’issue d’un porto que j’offrais et auquel assistaient une quinzaine d’amis je m’étais, au plus chaud des rires et de la conversation, retirée à l’anglaise derrière un paravent de laque qui masquait un recoin intime du salon où était dissimulé un secrétaire. J’avais chargé Orain, le cinéaste, de remettre un mot à l’une de mes relations qui habitait le même immeuble que lui-même et j’écrivais la lettre qu’il devait emporter. Et, soudain, tout contre le paravent, j’entendis la voix de basse de Gabou qui proférait encore quelque malséante confidence :
« Je te dis que si, mon vieux ! Sa femme a beau être jeune et charmante, ça fait tout de même près de dix-huit mois qu’ils sont mariés. Et un garçon comme lui rester fidèle au-delà d’un an et demi, voilà qui passerait l’imagination !
— C’est invraisemblable ! commenta une autre voix.
— Mais non ! C’est le secret de Polichinelle et tu étais le seul à ignorer que Bernard est l’amant de Ginette Lorrain !
Je n’en entendis pas davantage. Le reste de la conversation se perdit pour moi. Je crus que j’allais m’évanouir de douleur.
Ginette Lorrain, la vedette de la revue en cours. Une belle fille fraîche et saine, intelligente et pleine de talent, mais si abominablement vulgaire ! Il était son amant ! Les retards, les dîners d’affaires ?… Mais c’était elle ! Je m’étais laissée duper, bafouer ! Il avait atrocement abusé de ma confiance, de mon amour pour lui… Ah ! que j’avais mal !… Et tous ces gens, là, au-delà de ce paravent épais comme le doigt ; tous ces gens qui riaient, qui buvaient, qui devisaient, alors que j’étais en train d’agoniser ; tous ces gens pour lesquels, en sortant de mon abri, il allait falloir que je sourie !…
Après des heures de supplice, je me retrouvai seule, enfin. Bernard survint une heure plus tard pour dîner. Il s’inquiéta du visage chaviré que j’offris à ses lèvres.
« Qu’as-tu, ma chérie ? Tu parais souffrante, ce soir ?
— J’ai de la peine, Bernard, beaucoup de peine…
— De la peine, Mamie ? Et pourquoi ?
Il paraissait tout d’un coup si soucieux de mon chagrin que je m’attendris sur moi-même ; et, au lieu de proférer des reproches, j’éclatai en sanglots.
« Bernard… Comment as-tu pu faire cela !… Moi qui t’aime tant !…
— Mais explique-toi, mon chéri ! fit-il d’un ton surpris. Que me reproches-tu ?
— Tu m’as trompée, Bernard, je le sais. Ginette Lorrain est ta maîtresse et c’est pour elle que tu m’abandonnes…
— Que je t’abandonne ? Mais tu es folle, mon petit canard ! Et d’abord, où es-tu allée prendre cela, que Ginette Lorrain est ma maîtresse ?… Et puis… laisse-moi continuer… et puis, si cela était, qu’est-ce que ça prouverait ? Tu sais bien que je t’aime, grosse bête ! Que je t’aime comme je n’ai jamais aimé, comme je n’aimerai jamais une autre femme !…
— Ainsi donc, c’est vrai ! fis-je en reniflant. Tu m’as trompée !…
— Allons, ne dis pas de bêtises, coupa-t-il d’un ton sans réplique, mais avec un adorable sourire qui rachetait la dureté de ses mots. Je t’aime ; il ne te suffit pas de savoir cela ? Voilà que tu te mets martel en tête, à présent, en écoutant des ragots !… Là… eh bien, tu es jolie avec ce bout de nez tout rouge et ces yeux tout gonflés !… Mouche-toi… Là, voilà !… Et maintenant, fais-moi risette !… Mieux que ça, allons !… Tiens ! il me vient une idée, une belle idée ! Je t’emmène demain passer quelques jours à la campagne, hein ? Nous partirons par la route et nous nous arrêterons au hasard dans un petit coin qui nous séduira, tu veux ? Et nous y resterons toute une longue semaine, tout seuls tous les deux. Nous boirons le matin du lait frais tiré et nous ferons de longues promenades dans les bois et les champs en nous tenant par le bras, bien serrés l’un contre l’autre !… Voilà un projet qui n’a pas l’air de vous être désagréable, chère madame ! À la bonne heure, vous souriez ! Vous êtes très jolie quand vous souriez!… Là, embrasse-moi et allons dîner, veux-tu. J’ai une faim de loup.
— Mais enfin, insistai-je bien que je fusse déjà à demi rassurée, est-il vrai, oui ou non, que cette femme ?…
Il se montra poliment excédé :
« Oh ! je t’en prie, Mamie, ne sois pas sotte !… J’ai horreur des bavardages et de la bêtise, tu le sais. Nous venons de régler la question, il me semble. Ne gâche pas la joie que nous promettent les huit beaux jours que nous allons vivre. Cette semaine écoulée, si tes absurdes soupçons durent encore, nous reprendrons cette conversation ridicule… »
Le souriant cynisme de mon mari eut raison de moi. L’enivrante perspective de solitude à deux qui m’était offerte m’aidait à supporter l’abominable certitude qui demeurait en moi. Je savais que Bernard me trompait et pourtant je n’étais plus une épouse en révolte mais une amante extasiée, une amante qui attendait une période d’ivresse sans nom et qui espérait, à la faveur des exceptionnels jours à venir, reconquérir entièrement l’homme de son cœur. Je séchai donc mes larmes et il ne fut plus question que de notre départ.
Cependant, dans la soirée, ma sœur, dont les traits ravagés m’avaient frappée, profita d’une courte absence de Bernard :
« Tu souffres, Anne-Marie ? me dit-elle.
— Mais non, Lénou ! Où vas-tu prendre cela ?
— Ne crâne pas, mon chou ! Je sais que tu as entendu les indiscrétions de ce gros Gabou antipathique… N’aie pas mal, je t’en prie. Bernard t’aime, j’en suis sûre. Et l’erreur est humaine, après tout.
— Oh ! tu sais, j’ai pardonné, avouai-je d’une voix lasse.
— Tu as bien fait, maugréa-t-elle. Moi aussi, je lui pardonne. C’est la première fois… S’il recommençait à te faire souffrir, je crois que je me mettrais à le haïr. Mais c’est la première fois… Fais-lui confiance, Mamie chérie, et ne souffre plus, surtout, ne souffre plus !
Elle m’étreignit contre elle avec une sorte d’emportement coléreux et je compris ce soir-là que, pour la sauvegarde de ma paix, ma sœur serait susceptible d’une violence dont je ne l’aurais jamais crue capable.
...Je vécus une semaine de rêve et de folie. Bernard déployait pour moi toute sa séduction. Il était le mari le plus attentif, le compagnon le plus tendre, l’amant le plus passionné. Notre auberge était agreste et confortable : le paysage romantique à souhait. Nous nous aimâmes dans la ferveur et la fièvre. Durant huit jours, je fus ivre !
Hélas, ce fut la dernière étape de ma joie. Presque dès notre retour à Paris, Bernard se remit à vivre des horaires aussi fantaisistes que si rien ne s’était passé. Comme avant il me comblait de fleurs, de parfums, de gâteries, mais il ne se préoccupait de moi que dans la mesure où il lui plaisait de le faire. J’appris aisément qu’il n’avait aucunement interrompu sa liaison. Dès la première allusion que je fis à cela, il m’interrompit, d’une façon péremptoire, cette fois.
« Je déteste les scènes, me dit-il. Si tu crois à tous les potins, notre foyer deviendra vite un enfer. Or, j’ai besoin de mon cerveau et de mes nerfs. Alors, tais-toi, veux-tu… »
Son visage s’était contracté et ses yeux, durs tout à coup, marquaient une impitoyable volonté. Pour ne pas le perdre, je me tus. Ah ! que je souffrais !… Le bruit de sa rupture avec Ginette Lorrain, qui survint quelques mois plus tard, ne me réjouit même pas. Désormais, j’acceptais tout avec passivité et je trouvais dans mon espoir de le ramener à moi la force de sourire.
Il en était tout autrement d’Hélène. Ma sœur s’affirmait de jour en jour plus hostile à mon mari. Une lutte sourde les opposait l’un à l’autre. Ils s’affrontaient en duellistes corrects, mais presque haineux.
Je gravissais une à une les marches d’un interminable calvaire. À force de souffrir, cependant, ma douleur s’émoussait. Quand Bernard ne rentrait pas, j’en prenais désormais mon parti. Insensiblement, je me détachais de mon mari et, le jour où Hélène, plus montée que d’habitude, je ne savais pourquoi, me suggéra de divorcer, j’acceptai moralement de méditer sur cette éventualité.
Je choisissais d’ailleurs singulièrement mon moment ! Depuis tout près d’un mois, en effet, Bernard semblait s’être assagi tout d’un coup. Il rentrait avec ponctualité et ne découchait plus. Cependant, sa présence presque constante auprès de moi ne m’émouvait plus. Nous étions face à face, mais dorénavant très loin l’un de l’autre : lui distrait, comme en proie à un rêve intérieur auquel j’étais étrangère ; moi presque indifférente.
Un matin, il daigna s’apercevoir que j’avais mauvaise mine. Redevenant très gentil soudain, il me conseilla :
« Tu devrais partir, Anne-Marie, prendre tes vacances dès maintenant. Nous ne pourrons disposer de la villa que j’ai louée qu’à partir du 15 juillet, mais vous pouvez bien, en attendant, descendre à l’hôtel, Hélène et toi… »
J’acquiesçai avec empressement et nous partîmes, ma sœur et moi, par cette belle mi-juin 1939, vers ce rude pays où le printemps est plus beau que partout ailleurs : vers la Bretagne.
Le temps d’une quinzaine, je retrouvai dans cet air tonifiant de l’Armorique le rire et l’ardeur de ma jeunesse. Et puis, tout d’un coup, le rire me déserta de nouveau. Comme chacun je devins grave et inquiète.
Les menaces de guerre se précisaient.
…Bernard partit dès le premier jour de la mobilisation. Il était mobilisé en qualité de lieutenant d’infanterie. À la gare où je l’accompagnai, bien entendu, il m’embrassa avec recueillement et me lança en guise d’adieu :
« Je t’aime, Mamie ! »
Et moi qui, quelques jours plus tôt, m’étais déterminée au divorce, je pleurai farouchement en regardant partir vers les combats celui qui avait été tout mon bonheur.
Chapitre III
Dès que je fus de retour à la maison, il me fallut bien admettre l’étrange phénomène qui s’accomplissait en moi : l’adieu passionné que m’avait jeté Bernard avait ranimé en mon cœur une flamme que je croyais morte et qui n’était qu’en sommeil. Oh ! ce n’était pas la flamme haute et claire de la passion, je l’avoue, mais un curieux émoi qui se manifestait surtout par un sentiment de violente inquiétude. À mon visage bouleversé, au tremblement de mes mains, Hélène comprit à quel point j’étais ébranlée. Elle-même était pâle et grave :
« Triste, la gare, n’est-ce pas ?
— Affreusement ! Ces hommes qui partent, ces femmes qui pleurent !… Déjà, ça sent la guerre.
— Quelle horreur ! murmura-t-elle. Quand donc les femmes auront-elles leur mot à dire dans tout ça ? Tu en connais une seule, toi, qui enverrait délibérément son mari, son père ou son fils à la boucherie, si on la consultait ? Pourquoi donc faut-il que l’homme qui se croit si supérieur collectionne de si monstrueuses sottises : les jeux de la politique, la spéculation et la guerre… »
Inapte aux considérations d’ordre général, je dis seulement :
« En tous les cas, Bernard est parti !… Pauvre Bernard ! »
Elle haussa les épaules :
« Pourquoi “pauvre Bernard” ? À travers l’Europe, des millions d’hommes partent aujourd’hui. Des millions dont beaucoup sont plus intéressants que lui. Garde ta pitié pour eux ; lui ne la mérite pas… Après tout ce qu’il t’a fait, il ne la mérite pas ! »
Elle parlait, butée, durcie dans une rancune que rien n’entamait. Je la jugeai féroce à l’égard de Bernard. Assurément, j’avais souffert par lui, mais il était parti vers l’incertain des batailles en me criant qu’il m’aimait !…
Ce siège qu’Hélène renouvelait sans cesse portait ses fruits. Jour après jour, mon cœur se vidait de ses attendrissements. Des seaux d’eau sur la flamme fragile d’un amour qui aurait pu renaître…
Qui aurait dû renaître ! Bernard m’écrivait souvent et longuement. Nous vivions alors cette étrange accalmie qui précède la tempête et que tous, en France, nous appelions la « drôle de guerre ». Des mois sans combat. Les soldats s’ennuyaient, mangeaient, jouaient à la belote, applaudissaient le Théâtre aux Armées, et luttaient de leur mieux contre un cafard tenace. Je pense que les uns et les autres devaient se rapprocher singulièrement des leurs…
Tel était, du moins, le cas pour Bernard. Il m’écrivait des lettres tendres et courageuses. Il évoquait sans cesse nos meilleurs souvenirs. Il rêvait avec une nostalgie non déguisée de nos heures d’intimité. Parfois il se révélait un peu philosophe ; il s’étonnait candidement que « l’homme ait besoin de connaître la solitude ou les coups durs pour apprécier les joies simples et saintes de la vie, et, en premier lieu, celles qui lui viennent de sa femme ». Il insistait pour que je lui écrivisse des messages plus passionnés.
« Tu m’écris sur le mode affectueux, sans plus. J’ai l’impression, quand je lis tes lettres gonflées de mots gentils et de conseils raisonnables, que nous sommes de vieux amis, de bons camarades, mais non pas des époux – et encore moins des amants ! Oh ! je sais, ma chérie, que je n’ai pas été un mari parfait. Mais je t’ai aimée si ardemment, je t’aime encore avec une telle ivresse, une telle détresse, que je ne puis croire que ton cœur soit mort à notre amour !… »
Ses lettres, parfois déchirantes, m’émouvaient plus que je ne voulais me l’avouer, mais d’une façon presque objective. Je me détachais de Bernard au point de n’être plus sensible à ses appels. J’étais émue de la douleur d’un homme. Mais cet homme ne m’était plus rien – rien qu’un ami – et je ne pouvais plus rien pour guérir sa peine.
Néanmoins, je ne pouvais oublier que cet homme était un soldat. Je me fusse jugée criminelle de donner une suite légale à mon projet de divorce tant que la guerre n’aurait pas pris fin. Et parce que Bernard, sous l’uniforme, avait besoin de moi, il était juste que je fusse pour lui un réconfort sinon une joie. En vertu de cette façon que j’avais de concevoir mon devoir de Française, j’écrivais régulièrement à Bernard. Des lettres amicales dans lesquelles je multipliais les conseils d’ordre pratique !… Je ne négligeais pas, non plus, son bien-être matériel ; chaque semaine, je lui adressais un ou deux colis bourrés de victuailles, de cigarettes et de friandises. Je préparais chaque envoi avec une tendresse qui s’adressait non à mon mari, mais au combattant qu’il était devenu.
…Cependant, dès les tous premiers jours de mai 1940, chacun perçut à mille impondérables que la guerre de stagnation allait bientôt changer de caractère. Ce fut à cette époque qu’une carte de Bernard m’indiqua qu’il quittait ses positions actuelles pour aller vers un autre secteur qu’il ne m’indiquait pas autrement. Je le savais jusqu’alors dans les Ardennes et je pressentis qu’il n’avait dû quitter cette région exposée aux combats éventuels que pour aller vers une autre région plus exposée encore aux terribles assauts qui n’allaient pas manquer de se produire.
Soudain, la guerre entra, en effet, dans la phase violente. Ce furent la bataille de Hollande, puis celle de Belgique. Enfin, la bataille de France, sanglante et forcenée. J’étais sans nouvelles de Bernard. J’avais peur. Je tremblais pour lui. Était-ce l’amour ancien qui se réveillait en moi ? Je ne sais. Mais je vivais dans l’angoisse et, sans raison apparente, à tout instant je pleurais. Je ne m’animais un peu, dans un énervement factice, qu’aux heures du courrier. Et le facteur passait sans rien déposer venant de là-haut, de ce front de bataille où les hommes mouraient, mouraient… avec Bernard parmi eux, Bernard qui était mort peut-être ?…
L’agonie morale qui me torturait bouleversait Hélène. Me voyant aussi follement inquiète, elle avait d’abord cherché à me rassurer. Mais s’apercevant que mon état d’âme, loin de s’apaiser, s’aggravait et que ma santé s’altérait, elle reprit sans vergogne la méthode qui déjà avait fait ses preuves : elle ressuscita le souvenir de mes épreuves, évoqua mes douleurs et mes humiliations de femme dupée ; elle me représenta à quel point je me montrais faible de souffrir de la sorte pour un garçon qui m’avait pareillement trompée. Malheureusement, cette fois je n’étais plus aussi perméable à ses arguments irrités. Je la savais de parti-pris contre un homme à ce moment exposé au danger. Je lui opposais les tentations qui avaient sollicité et entraîné Bernard ; je lui rappelai l’attitude de celui-ci, devenu si casanier à la veille de la guerre, qu’on pouvait le supposer en voie de conversion, ce que je n’avais pas su comprendre !…
À force de défendre la cause de mon mari, je me surpris en quelques jours à lui accorder le bénéfice de toutes les circonstances atténuantes. Mon inquiétude et mon imagination s’alliant tout de bon contre la sévérité disproportionnée d’Hélène, j’en arrivai à retrouver au fond de moi le goût de mon ancien amour. Ma santé en pâtit gravement. Amoureuse d’un homme en danger, je fus en passe de devenir neurasthénique !
Hélène s’alarma. Dans sa tendresse fraternelle, elle trouva la force, elle si droite, si saine, de commettre à l’adresse d’un absent un acte laid. Elle en conserve encore, sinon le regret, du moins le remords. Mais nul ne saurait lui en vouloir : son intention était pure. Elle souhaitait, pour ma tranquillité, pour que mon bonheur fût possible un jour, détruire en moi, jusqu’aux racines, l’amour qui me minait encore. Un matin, au cours d’une de ces discussions qui nous heurtaient désormais l’une à l’autre, elle me dit gravement :
« Écoute, Anne-Marie, j’ai délibéré longtemps avant de te confier ce qu’il faut que tu saches pour te guérir enfin de cet amour ridicule. Ce que je fais n’est pas bien, mais Dieu m’est témoin de l’esprit dans lequel je vais agir. De nouveau tu attends Bernard, tu espères ardemment son retour ; de nouveau, tu te donnes à lui – comme tu sais te donner, ma pauvre chérie. S’il revient, il cueillera encore un peu de ta jeunesse et, très vite, il retournera auprès d’autres femmes. Et toi tu recommenceras à souffrir. Eh bien, non ! Bernard n’est pas un garçon fait pour toi. Libère-toi. Tu referas ta vie auprès d’un autre. Lui n’est pas digne de toi… Tiens, voici une clef… J’ai le double de toutes les clefs de la maison… La cuisinière est au marché ; j’ai envoyé la femme de chambre faire une course… Montons…
— Où cela ? dis-je.
— Au second étage, vers les chambres de domestiques.
— Pour quoi faire ?
— Tu verras, viens ! »
Docile et bouleversée, je la suivis.
« Voici la chambre du chauffeur, me dit-elle. (Il était mobilisé, celui-là.) Celle de Lucie (la cuisinière) ; celle de Germaine (la femme de chambre). C’est là. Ouvre et entre… »
En proie à une sorte de panique, je glissai la clef dans la serrure. Germaine est une très jolie fille et il me revenait tout à coup que Bernard l’avait remarquée tout haut un jour où, passant devant la lingerie, il l’avait entendue chanter. Il avait dit, à table :
« Elle a une voix curieuse, ta femme de chambre. Avec la tournure qu’elle a, on pourrait tenter de la lancer… »
Je n’avais attaché aucun prix à la boutade et celle-ci tintait maintenant à mes oreilles alors que le pêne glissait dans sa gâche. Je pénétrais dans la pièce simple et soignée qui servait d’asile à ma domestique et… la première chose qui me frappa fut la photo de Bernard. Sertie d’un luxueux cadre de cuir, elle trônait sur la commode.
« Comme sur des milliers d’autres commodes ! pensai-je aussitôt. Germaine a le droit de compter parmi les admiratrices du chanteur Bernard Marny !… »
Mais le travail de mes mains démentait la lâcheté de mon cerveau. Sans conscience, à gestes précis, je retirai l’image de sa gaine de verre et de cuir. Au dos, s’étalaient une dédicace et une date : « À Germaine, la plus tendre et la plus aimée des femmes… Bernard. – Juillet 1939 ».
Je fus d’un seul coup anéantie et indignée, purgée, croyais-je, de mon amour. Juillet 1939 ! Ainsi donc, tandis que je l’attendais sur la Côte d’Émeraude, Bernard me trompait avec ma femme de chambre !… Une révolte sans nom me souleva. Je n’éprouvais plus à l’égard de mon mari qu’une rancune violente, une froide colère. Ah ! que ma sœur avait donc raison ! Trembler encore pour celui qui m’avait, sous mon propre toit, si cruellement bafouée, si honteusement trahie… Il aurait fallu que je fusse devenue folle !
Lorsque je rejoignis Hélène, qui m’attendait dans le couloir, je devais être blême et me sentais glacée.
« Tu es fixée, maintenant ? me demanda-t-elle.
— Oui, dis-je farouchement. Et tu peux croire que je ne vais pas attendre la fin de la guerre pour lui signifier ma volonté de divorcer !
— Bien ! approuva ma sœur. Et au sujet de Germaine, que décides-tu ?
— Oh ! rien ! fis-je avec lassitude. Pourquoi en voudrais-je à cette fille ? Quand elle est entrée à mon service, elle a eu conscience qu’elle servait dans un ménage désuni. Elle n’a donc pas eu à craindre de me voler le cœur d’un mari qui, en fait, ne m’appartenait plus…! »
Hélène hocha la tête :
« Toutes les femmes qu’approche Bernard sont des victimes. Germaine comme les autres !… Les places sont difficiles à trouver, maintenant…
— Je sais… C’est pour cela que j’ai remis tout en ordre dans sa chambre ; elle ne saura rien de ma visite.
— Comme elle n’a rien su de la mienne… Dès le mois de juin, l’année dernière, j’étais au courant de leur aventure… Je suis entrée chez elle ces jours derniers avec l’espoir de trouver la preuve qui te guérirait de Bernard…
— Je suis guérie, affirmai-je. Guérie ! »
Cependant, que je le voulusse ou non, je continuai d’attendre le passage du facteur. Malgré moi, je pensais à Bernard. Un malaise latent demeurait en moi, qui, la nuit, me réveillait en sursaut. Arrachée au sommeil, les mains moites et les tempes battantes, j’évoquais la guerre et, au centre du carnage, se dressait la haute et mince silhouette de celui que j’avais adoré. Bernard !… Sur quel point du front se battait-il ?… Rien ne lui était-il arrivé ?… Notre frontière avait été forcée ; Dunkerque était investie. Pourvu que Bernard ne s’y trouvât point !
Toute ma chair se contractait d’angoisse à la pensée des heures abominables qu’il vivait là-bas, peut-être.
De Belgique, du nord de la France, des réfugiés arrivaient. Par dizaines de milliers !
L’investissement gagnait de proche en proche. Les discours enflammés de la radio n’empêchaient rien !
Les pusillanimes ou, plus simplement, ceux qui le pouvaient, avaient depuis une quinzaine de jours fui la capitale. Les blâme qui voudra ! Les troupes allemandes progressaient avec une régularité mathématique. Le gouvernement proclamait : Paris se battra ! Chaque maison devait se muer en blockhaus : chaque rue, chaque place en forteresse… Se battre n’est pas le fait des femmes impuissantes, des civils désarmés ; c’est le rôle des soldats. Rester se faire massacrer sur place, sans profit pour quiconque, en encombrant les défenseurs ; ou fuir, essayer de sauver sa peau… Telle était la question que se posaient ceux dont la présence s’avérait pour le moins inutile.
Des gens partaient. Le plus grand nombre demeuraient, cependant. Contre tout espoir, on continuait d’espérer. On attendait quelque chose comme un miracle ! Comme si les miracles pouvaient tenir tête aux engins motorisés, aux tanks lourds et aux avions ! Moi, je ne comptais pas sur le miracle. Et, je l’avoue, j’aurais donné gros pour m’éloigner moi aussi de la Ville-Lumière, vouée d’avance à la destruction.
Pourtant, en dépit de la frayeur qui me gagnait, en dépit des exhortations pressantes d’Hélène, qui voulait fuir la zone de feu, je demeurais, passive et têtue. Je ne voulais pas m’en aller avant d’avoir reçu au moins une carte de Bernard, une carte me disant qu’il était encore vivant et bien portant… Obstination ridicule, prétention saugrenue, j’en conviens ! Mais nous vivions un drame qui dépassait de tant de millions de coudées nos préoccupations quotidiennes que nous étions bien excusables de nous en trouver désaxés. Toutes les femmes qui ont vécu ce drame de la patrie et d’un amour me comprendront.
D’un amour ! me dira-t-on. Mais vous ne cessez d’affirmer que vous n’aimiez plus votre mari !
Oh ! je le sais ! Et je sens bien que les contradictions perpétuelles de ma confession n’ont pas fini de dérouter. Qu’y puis-je ? Par instants, je haïssais Bernard ; à d’autres, je l’adorais. Et continuellement, je tremblais pour lui. Et j’attendais sa lettre. Et je voulais divorcer !… Déséquilibre ? J’en conviens ! Comment aurais-je été moi-même au milieu de ce tragique chaos ? Ceux qui, durant ces jours, ne se sont pas sentis devenir presque fous d’angoisse ont droit à mon coup de chapeau ; ce sont des demi-dieux. Ils sont au-dessus de l’humanité.
À moins qu’ils ne soient au-dessous ?…
Moi, je n’étais qu’une fourmi affolée dans la fourmilière bouleversée par un cataclysme. Je n’étais plus que nerfs chavirés. Un réflexe seul réagissait en moi : celui de la vie. Et pour que je vécusse, apparemment, il fallait que je connusse le sort de Bernard !
Explique qui pourra !
Chapitre IV
Cependant, les colonnes germaniques atteignaient Rouen, débordaient la campagne normande, contournaient la capitale par un large mouvement en demi-cercle.
Alors Paris éclata comme une grenade trop mûre qui répand ses graines. Ce fut l’exode. La France vit son cœur se vider de son sang.
Hélène et moi, nous partîmes le 13 juin, en voiture, accompagnées de Germaine, qui n’avait su où aller. Nous n’allâmes pas loin ! Dès la sortie de Paris, une camionnette conduite par un gamin nous heurta, faussant notre direction. Nous quittâmes notre auto et, lourdement chargées, prîmes notre place dans l’interminable procession de piétons effrayés, épuisés, qui encombraient les routes de France et qui n’avaient qu’un but : fuir, fuir !…
Je ne rappellerai point les horreurs que nous vîmes en chemin. J’ai vécu là trois jours que je n’oublierai jamais. Je passerai sur les mésaventures et les souffrances que connut notre petit groupe. Nous avancions à marches forcées, mais les routes se bloquaient devant nous : des fantassins français, sous la conduite de quelques chefs courageux, déterminés à la résistance, nous disaient :
« Retournez sur vos pas. On se battra ici. Vous ne pouvez pas avancer davantage… »
Après trois jours de marches et de contre-marches, nous nous trouvâmes à Étampes. Nous étions sans nouvelles de ce qui se passait à Paris. Le grondement du canon nous avait poursuivies sans arrêt. Nos pieds, crevés d’ampoules, étaient en sang. Nous n’avions pas trouvé une bouchée de pain tout au long de notre trajet. Mais têtues, presque anesthésiées par la douleur et l’épuisement, nous poursuivions, déterminées à avancer jusqu’à ce que nos muscles nous refusassent tout service.
Nous arrivions tout en haut de la côte d’Étampes lorsque, dans l’encombrement des voitures démolies, des autos en panne, des piétons empêtrés, une voix lança un ordre :
« Halt ! »
Les Allemands étaient là !
...Nous vécûmes cinq jours dans un pavillon déserté de ses habitants. C’est là que j’appris à apprécier les qualités profondes de Germaine et que je m’attachai à celle que j’aurais pu considérer comme une rivale. Elle était débrouillarde et empressée, intelligente et dévouée. Bien qu’aussi mal en point qu’Hélène et moi-même, elle pourvut à tout : au ravitaillement, à la cuisine, et même, bien que je m’y opposasse, car elles n’étaient guère de circonstance, aux obligations de son service habituel. Son robuste optimisme nous revigora. Elle ne prêtait le flanc à la tristesse que lorsqu’il était question des combattants. Alors, il passait comme un voile sur son regard et je savais bien, moi, à qui elle pensait.
Mais je ne lui en voulais point !
Au bout de quatre jours, les troupes allemandes avaient rétabli la circulation ferroviaire vers Paris. Dès le lendemain, nous prîmes le train et revînmes à toute petite allure vers la capitale si tardivement déclarée « Ville ouverte ».
Ce fut avec une émotion bizarre que je retrouvai la ville intacte, ma maison intacte, comme toute chaude encore de nos récentes présences. Ma robe de chambre épousa exactement, de chacun de ses plis, mon corps fatigué ; et mes pantoufles accueillirent fraternellement mes pieds las. Après un bain et un bon repas, je me sentis revivre !
Et comme si rien ne s’était passé, la vie reprit son cours. La vie intime et familiale, tout au moins, car pour le reste, tout était assez désorganisé. Le service des Postes, notamment, ne fonctionnait plus. Cela, plus que toute autre chose, me bouleversait. J’étais sans nouvelles de Bernard ! Et dans combien de temps saurais-je enfin ce qu’il était advenu de lui ? Était-il mort, blessé, prisonnier ? Avait-il réussi à quitter les régions occupées et à se réfugier en « zone libre » ? Déjà, l’on racontait que les hommes qui avaient eu cette chance pourraient, après leur démobilisation, revenir en territoire occupé. J’avais le sentiment que si Bernard avait pu échapper au massacre et s’il me revenait, libéré de ses obligations militaires, je l’accueillerais avec affection et ne prononcerais le mot de divorce que lorsque je le sentirais assez rétabli moralement pour supporter cette nouvelle épreuve.
Cependant, les mois s’écoulaient sans apporter aucun changement à ma vie, sans me donner aucune nouvelle de l’absent. Par une sorte de pudeur secrète, Hélène ne parlait plus jamais de Bernard. S’il advenait que quelque allusion l’évoquât, elle évitait tout mot blessant, toute appréciation malveillante à son sujet. Un jour, bien qu’elle le fît avec le maximum de tact, elle ne me cela pas qu’elle le tenait pour mort… Je me débattis contre l’hypothèse. Ah ! que l’appréhension de cette éventualité me faisait mal ! Cependant, à mesure que le temps passait, l’évidence s’imposait, indiscutable. Les femmes que je connaissais avaient presque toutes reçu des nouvelles de leurs soldats blessés ou prisonniers. Seuls les morts ne se manifestent point…
Vers la fin du mois de septembre, dans l’après-midi, Germaine vint me trouver dans ma chambre.
« Madame, me dit-elle, il y a là un Monsieur qui demande à parler à Madame… »
Elle me tendait le plateau, sur lequel je pris la carte du visiteur : Gilbert Métaigne, architecte.
« Métaigne ? répétai-je mentalement. Je ne connais pas. »
Puis tout haut :
« Ce monsieur n’a pas précisé l’objet de sa visite ?
— Non, madame. Il a dit seulement qu’il voudrait voir madame.
— C’est bien. Priez-le d’attendre un instant. »
Je mis ordre à ma toilette et me rendis au salon. Je me trouvai devant un homme d’une trentaine d’années, habillé avec une sobre recherche qui mettait en relief l’élégance naturelle de son allure très racée. Il s’inclina devant moi avec l’aisance d’un homme du monde :
« Je vous prie d’excuser, madame, la liberté que je prends de venir vers vous sans vous avoir été présenté. J’étais un camarade de combat de votre mari. Je servais sous ses ordres en qualité de sous-lieutenant…
— Vous êtes donc tout à fait le bienvenu, monsieur », assurai-je en lui tendant la main.
Nous nous assîmes et causâmes longuement. Métaigne et Bernard s’étaient connus dès les premiers jours de la guerre. Ils appartenaient à la même compagnie, cantonnée dans les Ardennes. Dès le début du mois de mai, leur régiment était allé renforcer les effectifs sur la frontière franco-belge. Il s’y était battu et avait reculé, pied à pied, jusqu’à Dunkerque, où il avait poursuivi la lutte. Bernard s’était distingué : la croix de guerre avait récompensé son courage. Et puis, une nuit, lui, Métaigne, avait été blessé et évacué. L’armistice signé, il avait cherché à savoir ce qu’était devenu Marny, son meilleur camarade. Il s’était inquiété de lui auprès des anciens compagnons qu’il avait retrouvés, mais aucun n’avait pu lui fournir la moindre indication. De sorte qu’après avoir longtemps hésité, il s’était enhardi jusqu’à venir chercher auprès de moi les nouvelles qu’il n’avait pu recueillir par ailleurs…
Je lui avouai, sur le ton de la consternation la moins jouée, que je ne savais rien de plus que ce qu’il venait de m’apprendre. Il parut déçu et inquiet. Il me toucha.
Je devinais en lui un être sensible et frémissant. Tandis qu’il parlait, je l’observais avec une sympathie qui n’était pas feinte et, malgré moi, j’établissais une sorte de comparaison entre le visiteur et mon mari. Certes, Métaigne était moins beau, moins brillant que Bernard ; il n’avait ni son charme, ni son élégant cynisme. Mais on le sentait sérieux et bon, enjoué sans ironie et disert sans ostentation. L’équilibre, la stabilité qui manquaient à Bernard, il me plaisait de les découvrir en lui. Je le sentais solide et sûr dans ses sentiments. Un trouble soudain m’envahit.
Ah ! çà, que m’arrivait-il ? Je me sentis devenir cramoisie d’émotion. Heureusement, j’étais placée à contre-jour et mon compagnon ne s’était, cela était visible, nullement aperçu de mon trouble, car il continuait de s’exprimer d’une voix tranquille.
Sa visite se prolongea au-delà des limites qu’impose le protocole. De toute évidence, il était heureux de parler de Bernard ; et à moi, l’entretien ne déplaisait pas. Parce qu’il y était question de mon mari ? Franchement, je n’en suis pas si sûre ! Oh ! certes, le sort de Bernard me tenait à cœur ; certes, je souhaitais de recevoir de ses nouvelles et j’espérais de toutes mes forces que rien de mal ne lui était arrivé. Mais il y avait auprès de moi l’obsédante influence de ma sœur qui me parlait de bonheur à retrouver, de vie à refaire. Mon bonheur, je le savais bien, ne dépendait plus de celui que j’avais tant aimé ; je savais bien que ma vie ne pouvait plus se poursuivre à côté de la sienne. Je lui gardais une affection très vive, mais j’avais accepté et cultivé l’idée du divorce… Il était donc légitime que ma jeunesse se laissât séduire par la présence d’un homme fort sympathique dont la nature semblait être la parfaite antithèse de celle de mon trop léger compagnon.
Au cours de notre entretien, Hélène était entrée en coup de vent. En apercevant le visiteur, elle demeura interloquée et s’excusa : elle ignorait qu’il y eût quelqu’un. Je fis les présentations et la conversation se poursuivit durant quelques instants encore.
Lorsque Gilbert Métaigne prit congé, je l’invitai à revenir me voir : peut-être aurais-je alors les nouvelles que nous attendions…
Il revint. Une fois, deux fois… Puis souvent encore. Mille prétextes ingénieux justifiaient ses visites : un livre à m’apporter, un ancien camarade de combat de Bernard à me présenter… que sais-je ! Je prenais à nos entretiens un plaisir très vif. Trop vif, même. Sans m’en être tout à fait rendu compte, dès ses premières visites j’affectai de le traiter en familier de ma maison. Il était d’un commerce des plus agréables ; en outre, son attitude demeurait parfaitement réservée. J’étais heureuse lorsqu’il était là. Durant ses absences, je supputais le plaisir que j’aurais à le retrouver. Ce plaisir ne tarda pas à devenir une joie que je dissimulai fort mal, sans doute, car Hélène me sembla en prendre quelque ombrage. Son inquiétude fraternelle demeurait en éveil, je n’en doutai point.
J’avais fait moralement deux parts de ma vie : l’une, consacrée à Bernard, était à base d’inquiétude, d’une inquiétude lancinante, presque torturante. L’autre avait pour point de départ le rêve! …
Qu’on essaie de me comprendre : j’étais jeune ; j’avais souffert, j’avais banni de ma vie l’amour ancien. J’étais libre de cœur et libérée, par devers ma conscience, de tous engagements… Je me surprenais à rêver d’un amour nouveau…
Ulcérée comme je l’avais été, ce rêve, éclos en moi, m’apparut semblable à un miracle ! Pourtant, au fond de ma joie naissante, se dressait comme un scrupule, un remords, qui s’opposait à ce que je confiasse mon espoir tremblant à qui que ce fût, même à Hélène !
Au surplus, celle-ci, je l’ai dit, ne m’encourageait guère aux confidences. Elle traversait une crise d’humeur noire. Elle devenait triste et maussade. Je pensais que les récents et pitoyables événements que nous venions de vivre n’étaient pas étrangers à sa forme atrabilaire. J’attendais pour me confier à elle que sa semi-neurasthénie la quittât. Je préférais, d’ailleurs, éviter de lui parler de Gilbert, car il semblait bien, ou que l’assiduité de l’architecte lui déplût, ou que la sympathie que je témoignais à cet aimable camarade l’horripilât.
Je lui en voulais un peu de sa manière d’être, que je jugeais à part moi assez paradoxale. Elle avait jusqu’alors souhaité de me voir heureuse. Soudainement, j’étais en passe de le devenir. Et voilà que, par un revirement que je ne m’expliquais guère, elle paraissait peinée de mon bonheur. Il fallait que Gilbert lui fût bien peu sympathique !… Je l’interrogeai d’une façon détachée à cet égard. Elle me répondit brièvement qu’elle le trouvait « très gentil ». Je compris à l’inflexion de sa voix qu’il valait mieux ne pas insister. Je haussai les épaules avec un peu d’irritation et m’en tins là. À la vérité, je redoutais un peu qu’elle exprimât tout haut le reproche que m’adressait ma conscience : à savoir que j’ignorais tout du sort de celui qui avait momentanément disparu, mais pourrait bien revenir. Mutilé, peut-être : c’est-à-dire tout chargé de droits…
J’écartais le plus possible la gênante hypothèse. Bernard était prisonnier sans doute. Cela ne changeait rien à ce qui avait été : il m’avait rendue malheureuse ; rien ne saurait donc m’empêcher de demander le divorce dès son retour. Pourtant, il pouvait aussi bien être… être mort ! À cette pensée, mon cœur se serrait. Mais ma jeunesse, mon goût de vivre, mon aspiration vers le bonheur murmuraient alors :
« Tu serais libre ! Libre de te laisser aimer de nouveau, de mettre ta tête sur une épaule, de voir un visage s’émouvoir auprès du tien, de reprendre le fil du rêve, de retrouver la joie d’amour ! »
Qu’on excuse mon égoïsme, je le demande encore : j’avais vingt-six ans. Un homme était là qui me plaisait. Et j’avais tant souffert!
Néanmoins, consciente de mes devoirs d’épouse, je multipliais les démarches auprès des autorités militaires françaises et de la Croix-Rouge allemande pour retrouver trace de mon mari. Une note du Corps d’Armée m’informa laconiquement que le lieutenant Bernard Marny avait disparu au cours des combats de Dunkerque…
Je n’étais pas plus avancée !
Toutefois, je ne devais plus demeurer longtemps dans l’incertitude. Un matin de fin novembre, je fus frappée de la pâleur de Germaine lorsqu’elle m’apporta le courrier. En le consultant du regard, je compris la cause de son émoi : sur une enveloppe marquée du timbre de la Croix-Rouge allemande, je reconnaissais la haute et ferme écriture de Bernard.
« Il est donc vivant ! », murmurai-je, soulagée.
Puis, brutalement, je déchirai l’enveloppe. J’avais si hâte de savoir !… La Croix-Rouge ! Cela voulait dire qu’il avait été blessé, peut-être mutilé. Mutilé !… À Dieu ne veuille ! Pour lui, d’abord ! Et puis, je savais bien que, quoi qu’il dût m’en coûter, jamais je n’abandonnerais Bernard mutilé, amoindri… C’était l’arrêt de mon avenir, de mon bonheur, que je tenais entre mes mains glacées… Et je lus :
« En Allemagne, le 8 novembre 1940.
« Anne-Marie, mon amour, ma chérie, c’est bien moi ! Un revenant ! Je suis sorti vivant de l’enfer. Et je reverrai ton cher, ton ardent visage que j’adore ; et je retrouverai le havre de notre maison !… Que la vie est belle et douce ! Et que j’ai hâte de connaître de nouveau la douceur de tes mains sur mes mains, le parfum de tes cheveux sous mes lèvres ! Je me sens un peu fou de joie, tu sais, et je voudrais pouvoir délirer pendant des pages et des pages, simplement pour te dire que je t’aime, que loin de toi j’ai le cafard et que je suis divinement heureux de vivre puisque je vais te revoir ! Et dire qu’il me faut écrire sur le mode raisonnable alors que je voudrais divaguer à l’aise ! Mais je sais bien que tu voudras comprendre la cause de mon long silence et que tu attends des détails sur ma présence dans cet hôpital allemand d’où je t’écris. Alors, voilà…
« Je me rappelle la dernière carte que je t’ai envoyée. Je l’avais griffonnée sur un coin de ma cantine avant que mon régiment ne quittât le secteur qu’il occupait dans les Ardennes. Nous partions vers la frontière belge. Quelques jours plus tard, ça chauffait dur par là, tu le sais. Comme mes camarades, je me suis battu. Mais rien n’était en mesure d’arrêter la progression ennemie. De repli en repli, nous nous retrouvâmes à Dunkerque, et là, la lutte prit un caractère dantesque. Nous nous battions jour et nuit, mangeant et dormant quand nous en trouvions l’occasion. Mes hommes tombaient autour de moi comme des mouches. J’encourageais chacun de mon mieux, courant d’une section à une autre… Une nuit, je m’endormis dans un réduit où je m’étais glissé tant bien que mal. Bientôt, je crevai de chaleur, là-dedans, et me redressai pour enlever ma capote, que j’étendis sous moi.
« Je fus réveillé par une recrudescence du bombardement et par des cris horribles poussés non loin de là. Je me levai brusquement et quittai mon abri en courant pour me rendre compte de la situation. J’avais oublié de reprendre ma capote, dans laquelle se trouvaient mon portefeuille et mes papiers militaires !…
« Après, je ne sais plus rien, sinon que je me suis retrouvé dans un lit d’hôpital. À leur entrée dans Dunkerque, les Allemands m’avaient découvert gravement blessé. Après m’avoir fait panser dans une ambulance belge, ils m’évacuèrent vers cet hôpital, où je suis toujours et où l’on m’a admirablement soigné.
« Pourtant, en dépit des soins qui me furent prodigués, je ne sortis du coma que longtemps après mon hospitalisation. Dès que je pus parler – il y a tout juste trois semaines, – médecins et infirmières s’empressèrent à mon chevet. Il paraît que je reviens de loin ! Ils s’informèrent de mon identité et me témoignèrent beaucoup de sympathie lorsqu’ils surent qui j’étais. Le baryton Marny est, m’assura-t-on, bien connu outre-Rhin ! Bien que je fusse encore presque à demi-moribond, ma vanité fut agréablement chatouillée ! On m’avisa avec beaucoup de gentillesse que ma famille allait être informée… De tout mon peu de force, j’insistai pour qu’on n’en fît rien. Je savais trop à quel point tu t’inquiéterais, ma chérie, en me sachant hospitalisé et en apprenant que je sortais tout juste d’une prostration qui a duré plusieurs mois. Je préférais attendre d’être devenu assez fort pour te prévenir moi-même, afin d’attester sans discussion possible que je serais alors en voie de guérison.
« Je me retape peu à peu. Je ne suis pas encore très solide, car j’ai été, je le reconnais, assez endommagé. J’avoue même que c’est par étapes que je viens à bout de ma lettre. Cependant, les docteurs m’affirment que je me remettrai vite… On me laisse espérer que je pourrais bien, dans un avenir assez proche, être libéré avec un contingent de grands blessés.
« Revoir la France, Anne-Marie, te rends-tu compte ! Te retrouver, te refaire du bonheur ! Mon amour, cette fois, je saurai bien te rendre heureuse, tu verras ! Notre séparation m’a révélé la profondeur de la tendresse que je te porte, le caractère définitif de l’amour que je t’ai voué. Oui, je sais : j’ai été léger, insouciant, inconstant. Mon égoïsme t’a fait beaucoup souffrir, toi qui n’aurais mérité que de la joie. Mais tu as tout pardonné, j’en suis sûr. Et moi, je me suis beaucoup repenti. Désormais, nous allons aborder une vie nouvelle, de laquelle tu seras le centre, ma chérie. Nous serons heureux, tu verras. Nous le serons encore follement et joyeusement. Parce que je t’aime plus que tout.
« Et que tu m’aimes, n’est-ce pas ?
« Au revoir, ma bien-aimée. De toute ma ferveur je baise tes mains, tes yeux, tes lèvres. Et je te dis, parce que je l’espère : à bientôt, Mamie adorée.
« Bernard. »
…Longtemps, je demeurai immobile, cette missive aux doigts. Bernard vivait ! Il m’aimait et comptait sur mon amour. Il allait revenir – avec un contingent de grands blessés. Et il ne donnait aucun éclaircissement sur les terribles blessures qui avaient pu faire de lui durant des mois un véritable mort-vivant… Était-il donc si cruellement mutilé qu’il n’osait point parler de son amoindrissement ?
J’avais le cœur atrocement serré. J’avais rêvé de reconstruire mon bonheur auprès de Gilbert, mais je ne me voyais pas, dans les circonstances actuelles, signifiant à Bernard ma volonté de divorcer !…
Lorsque j’appris la nouvelle aux trois personnes qui m’entouraient et que cela pouvait toucher directement, je notai leurs réactions. Le visage de Germaine s’ensoleilla d’un coup de joie. Celle-ci, visiblement, l’aimait toujours ! En ce qui concerne Hélène, je fus assez surprise de sa discrétion. Elle ne fit aucun commentaire et se borna à me demander :
« Que décideras-tu… à son retour ? Envisages-tu toujours de vous séparer ?
— Que sais-je ! », fis-je avec lassitude.
Son expression demeura close. Je n’y lus ni impatience contre moi, ni indulgente faiblesse à l’égard de mon mari.
Quant à Gilbert, il ne chercha point à dissimuler la satisfaction véritable qu’il éprouvait de savoir son ami vivant. J’eusse dû en être choquée et, bien au contraire, j’en tirai une petite joie. Dès lors, malgré l’attirance que le jeune architecte exerçait sur moi – et celle que je semblais exercer sur lui, – il ne me répugnait point de parler de Bernard avec lui. Nous nous entretenions longuement du blessé et – paradoxe ! – nous supputions son retour avec sympathie. Gilbert était fixé depuis longtemps sur la mésentente de notre ménage, mais il ne paraissait pas s’étonner de m’entendre parler de mon mari avec amitié.
Pourtant, il devenait de plus en plus assidu auprès de moi. Presque tous les jours, je le voyais arriver, nullement rebuté par l’expression lointaine et chagrine d’Hélène, qui s’arrangeait toujours pour demeurer en tiers entre nous. Cette présence, à laquelle il n’attachait qu’une importance polie, ne paraissait le gêner en rien. Il s’exprimait avec une aisance parfaite et la correction de l’homme du monde. Mais si, d’aventure, il arrivait qu’Hélène quittât la pièce pour quelques instants, le silence s’abattait entre nous et je surprenais un peu de rêve dansant dans le regard de mon commensal. À cela se bornait son trouble. Il ne manifestait rien de ses sentiments intimes. Je lui savais gré de n’en rien dire. Je souhaitais d’entendre de lui des mots d’amour, mais s’il eût eu l’imprudence de les prononcer, cela m’eût choquée profondément.
À cause de Bernard-blessé !
Je reçus ce jour-là la visite du Président de la Fédération des Spectacles. Celui-ci était habilité par le Ministère de l’Éducation nationale pour solliciter officieusement les directeurs des salles de spectacles afin que ceux-ci consentissent à ouvrir leurs portes.
« Voyez-vous, Madame, m’expliqua-t-il, la France a besoin pour vivre de retrouver toutes ses formes d’activité. Il faut qu’on travaille, mais qu’on rie ; qu’on produise à outrance mais qu’on lise ; qu’on se fatigue dans l’effort maximum mais qu’on se détende. Le gouvernement souhaite de voir renaître toute l’économie du pays. D’autre part, il faut que les Français mangent ; pour cela, il est nécessaire de leur procurer du travail. Or, s’il est une profession particulièrement frappée, c’est bien celle des artistes du spectacle. Je fais donc appel à l’esprit patriotique et au sens de la solidarité française des producteurs de spectacles pour qu’ils se remettent à l’œuvre et…
— Mais, Monsieur, interrompis-je, je ne suis pas en mesure de remplacer mon mari dans l’exploitation d’une entreprise aussi vaste que le Music-Hall de la Joie. Quand Bernard Marny sera de retour, venez le voir… Je crains, d’ailleurs, que bien du temps doive passer avant qu’il soit en état de reprendre son activité commerciale… si tant est qu’il puisse la reprendre jamais !
Il eut un geste de la main :
« Je connais Marny, Madame ! Ce n’est jamais en vain qu’on a fait appel à son cœur !… Écrivez-lui, voulez-vous ? Parlez-lui de la démarche que j’ai faite auprès de vous ; dites-lui que la réouverture du Music-Hall de la Joie procurera du travail à des camarades qui, actuellement, meurent de faim… Vous verrez ce qu’il vous répondra. Me promettez-vous de lui écrire ?
— Très volontiers, Monsieur, mais…
— Je vous remercie, Madame !… fit-il en me baisant la main et en s’inclinant pour prendre congé.
Je demeurai seule, un peu perplexe mais assez séduite, je puis le dire, par la perspective que m’ouvrait la demande qui venait de m’être présentée. Je ne doutais point de la réponse affirmative que donnerait Bernard et je me voyais déjà – pauvre Perrette ! – tenant en mains tous les fils de la puissante affaire mise debout par mon mari… Ma griserie dura peu, du reste ! Dans un éclair de lucidité, je devinai que Bernard ordonnerait l’ouverture du Music-Hall mais qu’il confierait à l’un quelconque de ses amis l’organisation du spectacle ! Pour moi, comme la femme grecque de jadis, je continuerais de filer la quenouille et garder la maison !
Je m’assis devant mon secrétaire et m’apprêtais à écrire. Auparavant, j’éprouvais le besoin de relire les lettres de Bernard. Il n’y en avait encore que trois, mais elles n’étaient qu’un grand cri de passion, un long cantique d’action de grâces. Il me disait que, durant les interminables journées passées immobile au creux de ses oreillers, il ne cessait de penser à moi, à notre nid, à l’heure de notre revoir. Il me disait sa tendresse à petites phrases hachées et passionnées ; il exprimait la nostalgie de cet amour dont il avait, parfois, fait si bon marché…
Cédant à mes questions réitérées, il m’avoua enfin, dans son dernier message, la nature de ses blessures. Touché à la tête, il avait subi une trépanation. Par ailleurs, son corps avait été criblé d’éclats d’obus et c’était miracle qu’aucun organe essentiel n’eût été atteint. Extérieurement, il demeurerait – les médecins l’affirmaient – un homme intact. Mais il se sentait considérablement affaibli. Il ne se lèverait pas avant plusieurs semaines encore. Les docteurs lui assuraient qu’il se rétablirait tout à fait avec le temps. Il en acceptait l’augure, mais il sentait bien, quant à lui, qu’il ne pourrait « se remettre complètement qu’auprès de sa chère petite femme »…
À ces lettres tendres et émouvantes, je répondis sur le mode que j’avais définitivement adopté : affectueux, presque maternel, sans plus. Je ne décevais pas ses espoirs, mais je ne les cultivais pas davantage. Je ne pouvais pas faire mieux. Je pressentais bien qu’il devait en souffrir mais j’étais inapte à toute comédie.
Je lui fis part de la visite que je venais de recevoir et lui dis que j’attendais qu’il m’adressât le plus vite possible sa décision. J’ajoutai que si je pouvais être utile à quoi que ce fût dans la bonne marche de l’affaire en son absence, il eût à me préciser le rôle que je devrais tenir…
Sa réponse me parvint plus vite que je n’espérais. Ainsi que je m’y attendais, il approuvait la réouverture de l’établissement. Mais ce qui me surprit au-delà de toute expression, ce fut de lire ces mots inattendus sous sa plume :
« Ainsi donc, voilà qui est entendu, notre music-hall va, de nouveau, ouvrir ses portes. Je connais assez la sûreté de ton goût, ma chérie, et je te devine assez à la page des tendances nouvelles pour être convaincu que tu n’as pas besoin de mes conseils pour monter quelque chose de très bien. Choisis tes collaborateurs comme il te plaira, tes interprètes comme tu le jugeras bon. Ce que tu feras sera parfait. J’espère être de retour à Paris assez tôt pour assister au moins à ta première ! Te voici donc promue seul maître après Dieu à bord du Music-Hall de la Joie ! »
Cette décision de Bernard était pour le moins surprenante ! Que sans m’imposer le contrôle ni les conseils de personne – pas même les siens ! – il me passât les rênes, voilà qui attestait en lui un changement profond ! Il avait jusqu’alors traité avec un mépris souriant les capacités féminines – en cela il n’avait fait que se montrer aussi sot que la majorité des Français ! – et voici que, tout à coup, il remettait entre mes mains les destinées de son entreprise et celles de notre fortune !… Avait-il donc acquis loin de moi la conviction que je jouissais de qualités exceptionnelles pour mon sexe ; ou trouvait-il dans la recrudescence d’amour qui l’animait à mon égard, la force de tout me sacrifier délibérément ?… Dans le premier cas, il avait fait singulièrement bon marché de ma personnalité ; dans le second, il faisait preuve d’une insigne faiblesse !… Il est vrai qu’il n’était rien qu’un homme, après tout, c’est-à-dire fort apte à la contradiction !
Momentanément hors de combat, Bernard estimait pouvoir compter sur mon concours qu’il avait écarté jusqu’alors. Je n’avais nulle envie de le lui refuser. La preuve de confiance qu’il me donnait me touchait plus que je ne saurais l’exprimer. J’entendais qu’il n’eût pas à la regretter. Je lui répondis séance tenante qu’il pouvait compter sur moi…
Je me mis à l’œuvre immédiatement. On m’avait parlé d’une revue très originale écrite par un inconnu… Je remontai en deux jours jusqu’à cet auteur que je convoquai. Avec lui je discutai quelques heures et, quand il repartit, je sus que j’aurais mon texte deux jours plus tard…J’avais mobilisé, outre les services d’Hélène, ceux de Gilbert Métaigne. Celui-ci devait m’assister dans le choix et la mise en place des décors. Mon vieux Map était en zone libre et c’était bien dommage pour moi !…
Mon appartement était devenu une ruche en travail. Je recevais peintres, costumiers, décorateurs, tapissiers et autres. J’embauchai chef machiniste, chef électricien et régisseur. J’étudiais des maquettes, j’écoutais des partitions musicales, je recevais et donnais des douzaines de coups de téléphone. Le soir, je conférais avec mes deux lieutenants et nous établissions le bilan de la journée. Il était généralement satisfaisant. Au bout de quinze jours, la salle avait été remise en état ; nous avions découvert dans les anciens décors des cartons et des toiles de fond pouvant être, après de légères retouches, utilisés pour la revue en cours. J’avais mon texte, mes lyrics, ma musique. J’attendais mes maquettes de costumes. Tout était à pied-d’œuvre. Nous avions fait un tour de force. Il ne me restait plus qu’à engager mes artistes.
Nous étions au samedi. Je décidai que le lundi je me mettrais en rapport avec deux ou trois agences théâtrales pour le recrutement de mes interprètes.
Au courrier du soir, j’eus une lettre de Bernard. Il me disait que sa santé allait s’améliorant et que la semaine suivante, sans doute, il commencerait à se lever. Il m’entretenait de son amour, m’assurant qu’il n’avait jamais aimé que moi. Il ajoutait :
« J’ai commis des erreurs. Je m’en accuse et m’en veux cruellement. J’ai décidé de faire table rase de tout mon passé. Aujourd’hui j’ai mis ordre à ma conscience. Ma vie est une plaine lisse et propre. Au milieu, il y a toi. Toi seule, désormais, mon amour, je te le jure ! »
J’attachai peu d’importance à cette image… Une chose me préoccupait ce soir-là : le dîner ! Gilbert allait le partager avec nous et j’entendais traiter mon invité aussi confortablement que le permettaient les restrictions. Je sonnai Germaine pour qu’elle allât acheter des fruits.
Elle ne répondit à mon appel qu’avec une certaine lenteur peu conforme à son habituelle vivacité. Quand elle entra dans ma chambre, je fus frappée par sa pâleur et je m’aperçus qu’elle avait les yeux rouges. Depuis l’exode, une certaine familiarité et une grande confiance s’étaient introduites entre nous. Je ne fus donc pas indiscrète en l’interrogeant :
« Qu’avez-vous, Germaine ? Vous avez pleuré ? »
Elle parla d’un ton las :
« Oh ! ce n’est rien, Madame ! De mauvaises nouvelles au courrier, voilà tout !…
— Personne n’est malade chez vous, j’espère ?
— Oh ! non. C’est beaucoup moins grave que ça ! Une simple lettre de rupture de mon… de mon ami…
— Oh !… m’exclamai-je, sincèrement navrée de sa peine.
Les phrases de Bernard que j’avais lues cinq minutes plus tôt me revenaient en mémoire. Le jour où il m’écrivait, il avait « mis ordre à sa conscience », il avait liquidé de sa vie tout ce qui n’était pas moi. Pauvre Germaine ! En même temps que partait pour moi un message d’amour, s’en venait pour elle une lettre de rupture, toutes deux signées de la même main. Une pitié presque fraternelle m’inclinait vers cette humble et silencieuse compagne d’une douleur que je connaissais si bien. Dans un grand émoi de tout mon être, je cherchai les mots consolants et, malgré moi, la solution salvatrice, celle qui dériverait la souffrance de cette femme, me vint aux lèvres avant même que j’y eusse pensé :
« Ma pauvre Germaine, dis-je, souffrir ainsi est le lot des femmes, voyez-vous. Les hommes sont inconstants, prodigues en serments qu’ils ne tiennent guère. Mais une peine d’amour n’est pas éternelle. On en guérit, vous verrez. Vous oublierez votre… ami. Et, un jour, vous en trouverez un autre sur votre route ; un autre plus sincère ou moins léger… Ne vous désespérez donc pas. Vous avez bien un rêve, une ambition à quoi vous consacrer pour vous donner le temps d’oublier. Tenez, je me souviens !… Avant la guerre, mon mari vous avait entendue chanter et il m’avait parlé d’un projet qui lui venait… »
Un sourire fleurit sur les lèvres de Germaine, son regard s’alluma :
« Monsieur vous avait dit cela ?… »
Brusquement, elle s’interrompit, consciente qu’elle venait de gaffer. Je poursuivis comme si je n’avais pas entendu.
« Vous auriez vraiment le désir de faire une carrière de chanteuse ? »
Elle joignit les mains dans un geste d’extase :
« Oh ! Madame, ce serait mon rêve ! J’ai appris un peu la musique et je sais m’accompagner sur l’accordéon et la guitare…
— Vraiment ? fis-je, franchement intéressée tout à coup.
— Mais oui, Madame ! J’ai même mes instruments à moi ! ajouta-t-elle avec une pointe d’orgueil.
Toute trace de chagrin avait abandonné ses traits. Elle était comme illuminée, exaltée par un grand espoir. Je compris que si je pouvais lui tendre la main, l’aider à se faire une place dans une carrière difficile, elle oublierait la peine qui lui venait de Bernard. J’estimais qu’il serait beau que la faute de mon mari fût réparée par moi.
« Dans ce cas, dis-je, vous les apporterez au salon après-dîner et vous interpréterez quelques chansons devant nous. Je vous préviens que vous vous trouverez devant un auditoire sans indulgence. Mais s’il y a de l’étoffe en vous, je verrai ce que je peux faire…
— Oh ! merci, Madame, me dit-elle.
Je crois que si elle l’eût osé elle m’eût baisé les pieds !
C’était la première fois que Gilbert partageait notre repas. La précieuse activité de sa collaboration justifiait au mieux cette invitation. J’avais fait préparer un menu simple mais soigné. Gilbert paraissait très heureux d’être mon hôte ; moi j’étais ravie de la soirée qui m’était promise grâce à l’agrément de sa présence. Quant à Hélène, elle demeurait taciturne à son habitude. Elle ne se mêla à notre conversation que lorsqu’il fut question de la revue. Systématiquement, semblait-il, elle se refusait à toute intimité avec Gilbert. J’avais l’impression qu’une sourde rancune l’animait contre lui. Je dus très vite abandonner l’espoir que les heures amicales de ce dîner tout simple la rapprocheraient de lui ! Je trouvais son attitude absurde et incohérente et je me surpris à lui en vouloir plus qu’il n’était vraiment raisonnable.
Le repas terminé, nous passâmes au salon. Là encore elle eut cet air buté qui m’horripilait. Elle fut ce qu’elle était chaque fois que Gilbert venait me voir. Dès qu’il arrivait et bavardait, brillant et enjoué, elle prenait une attitude distante, presque boudeuse. Durant toute la soirée, elle fut ainsi. Son expression ne se modifia qu’au cours de l’audition de Germaine.
Dès la première chanson qu’interpréta celle-ci, je criai au miracle. Je découvrais en elle l’étoffe d’une future grande vedette. Elle chantait d’une voix basse et émouvante un répertoire du genre réaliste en s’accompagnant avec adresse sur l’accordéon. Quand elle saisit sa guitare, son jeu changea et son timbre aussi. Elle ne fut plus une fille lasse qui traîne sa détresse, mais une goule au large rire, à l’œil canaille. Nous l’applaudîmes avec une sincérité qui puisait sa source dans notre enthousiasme et je lui promis la « vedette américaine » dans mon spectacle…
Je crus qu’elle allait sangloter de joie !… L’engagement que je lui assurais allait faire d’elle une artiste et la lancer d’un seul coup. C’était une audace de ma part. Mais j’estimais que la douleur qu’elle subissait du fait de Bernard lui valait bien cette compensation. Et d’autre part, j’étais bien sûre que je n’y perdrais rien !
Le lendemain, nous mîmes les choses au point. Quand elle eut en poche un contrat dont les conditions étaient aussi avantageuses pour moi que pour elle, j’acceptai sur ses instances réitérées qu’elle demeurât à mon service. Elle ne me quitterait pour s’installer dans un bon hôtel correct qu’une quinzaine de jours avant la première représentation. D’ici là, elle utiliserait ses loisirs pour recevoir les indications d’un metteur en scène et pour mettre au point son répertoire.
Tout ceci établi, je soupirai d’aise. J’étais heureuse du bonheur qu’il m’avait été permis de donner à cette brave fille dupée dans son amour, plus encore que je ne l’avais été moi-même dans le mien.
À quelques jours de là, les répétitions commencèrent. J’entendais que tout marchât tambour battant et les choses allaient à ma guise. Je me dépensais sans compter, exigeant de tous le maximum d’efforts. Sans doute avais-je « la manière » car chacun allait au-devant de mes ordres, au-delà de mes désirs. Familièrement et respectueusement, on m’appelait « la Patronne ». Je suppose que Germaine, qui était « quelqu’un » dans le programme, avait dû me faire une publicité soignée auprès de ses camarades et me monter en épingle beaucoup plus que je ne le méritais. Quoi qu’il en fût, je suis convaincue que son influence n’était pas étrangère à la bonne volonté que les uns et les autres apportaient à me servir et je demeure persuadée que, grâce à elle, la tâche me fut largement facilitée.
Je dois d’ailleurs rendre cette justice à mes deux amis qu’ils m’aidaient de tout leur pouvoir. Je remarquai très vite qu’ils travaillaient non pas en collaboration, mais chacun de son côté. Systématiquement, Hélène s’obstinait à fuir Gilbert Métaigne. Bien que celui-ci eût cherché, dès le début de notre activité, à se rapprocher d’elle, il n’était point parvenu à la dégeler. Elle était avec lui polie, mais définitivement distante. Ceci avait fini par déterminer entre nous un incident fâcheux qu’il faut bien que j’expose ici afin qu’on situe – si on le peut – l’étrange bouleversement psychologique survenu chez ma sœur. On discernera par là à quel point elle pouvait me dérouter ; je ne parvenais plus à la comprendre !
Un soir, excédée par son attitude presque désobligeante à l’égard de Gilbert, j’observai sèchement lorsque nous nous retrouvâmes seules :
« Je suis fâchée de te faire remarquer, Hélène, que tu te comportes en jeune fille presque mal élevée ! Il t’en coûterait peu, j’imagine, de te montrer plus aimable… »
Elle me regarda avec une sorte de dureté qui me peina. Puis, sèchement, elle jeta :
« À quoi bon ! N’es-tu pas aimable pour deux, toi, avec lui !… »
Je me sentis m’empourprer, comme prise en faute :
« Aimable pour deux ?… balbutiai-je. Que vas-tu chercher là !
— Rien qui ne crève les yeux ! riposta ma sœur. Affirme donc que tu ne fais pas un peu la coquette auprès de ton Monsieur Gilbert ! »
Sa voix me parut acerbe, presque méchante. Je m’insurgeai :
« Ma pauvre petite, dis-je, tu te trompes grossièrement ! Je suis polie, cordiale, hospitalière, j’en conviens, mais coquette, non. N’ai-je pas toutes les raisons de me comporter de la sorte à l’égard de Métaigne ? Il se montre vis-à-vis de nous deux – de nous deux, tu veux bien l’admettre ! — parfaitement courtois et réservé…
— Vis-à-vis de nous deux, c’est beaucoup dire ! Quand il se trouve seul avec moi, il demeure muet comme une carpe et semble n’avoir qu’un désir : celui de s’en aller…
— Mets-moi à sa place !
— Mais dès que tu arrives, il fait le gracieux !…
— Eh ! parce que moi, je l’accueille avec correction, parbleu !
— Disons : avec sympathie !…
— Avec sympathie, si tu veux ! N’ai-je pas le droit d’éprouver quelque amitié pour celui qui consent à m’aider ainsi qu’il le fait ?…
— Je reconnais qu’il doit délaisser singulièrement ses affaires pour s’occuper des tiennes !
— Il le fait par affection pour Bernard, son camarade de combat… »
Elle eut un geste d’impatience :
« Laisse donc ce pauvre Bernard tranquille ! »
Je me sentis devenir féroce. Je remarquai avec ironie :
« Ce pauvre Bernard » ! Que voilà donc une épithète curieuse sur tes lèvres ! Si « ce pauvre Bernard » t’entendait, il en serait tout le premier surpris !
— Malheureusement, il est loin ! bougonna-t-elle.
— Que veux-tu insinuer ?
— Oh ! rien, grommela-t-elle soudain, rien ! »
Elle passa la main sur son front dans un geste de lassitude :
« Tout cela est trop bête, tiens ! murmura-t-elle. Excuse-moi… Ne parlons plus de Métaigne, veux-tu. Je te promets de faire effort pour me montrer plus aimable avec lui…
— Ça te sera donc si dur ?
— Oh ! bien sûr, c’est ridicule ! Tu ne peux pas comprendre !… »
Elle me quitta sur ces mots, me laissant perplexe. Cette scène sans queue ni tête me bouleversait. Que ma sœur eût été désaxée par les douloureux événements de la guerre, je le concevais, mais qu’elle fût pareillement incohérente et injuste, voilà qui devenait presque inquiétant. Ne serait-il pas opportun, dorénavant, pensai-je, de lui éviter tout surmenage et de l’écarter du cycle de mes occupations ?
Je méditai longuement là-dessus. J’accueillais cette idée avec une telle complaisance qu’il fallut bien que je me rendisse à l’évidence : si je sautais sur le premier prétexte qui me permettait, d’accord avec ma conscience, d’éloigner ma sœur un tant soit peu, c’est parce que j’espérais susciter entre Gilbert et moi un tête-à-tête.
Un tête-à-tête à l’issue duquel, peut-être, il me dirait les mots que j’attendais tout en redoutant de les entendre, les mots qui m’avoueraient son amour !
Chapitre VI
À mesure que le temps s’écoulait et que Germaine, dûment dirigée, acquérait la technique de son nouveau métier d’interprète, à mesure qu’elle se familiarisait avec la scène, j’étais convaincue que j’avais trouvé en elle le clou de mon spectacle. Je ne doutais pas de la voir, dans un « boum » sensationnel, enlever la faveur du public. À la vérité, elle ne pourrait laisser aucun spectateur indifférent. Dans la magie des lumières de scène, de son maquillage et de son talent, cette grande fille au corps solide, au regard de velours et à la voix prenante était vraiment une très belle artiste et je me plaisais à lui prédire un avenir éclatant. Elle me remerciait d’un sourire reconnaissant et un peu triste.
Je sentais bien que ma pauvre Germaine n’oubliait point sa peine d’amour ! Parfois, je la découvrais si péniblement nostalgique que j’en étais peinée. Le soir, avant qu’elle ne montât se coucher, je la retenais, pour bavarder un peu avec elle et essayer de la distraire. Nos rapports, qui s’étaient déjà modifiés après l’exode, avaient complètement changé de forme depuis qu’elle faisait partie de ma troupe. Elle n’était pas encore complètement une amie pour moi, mais je ne la considérais plus comme ma femme de chambre. J’éprouvais un certain plaisir à sa conversation simple, mais substantielle. Elle s’exprimait sans vulgarité et pensait avec intelligence. Quand elle souriait, ses traits avaient un très grand charme, et je ne m’étonnais plus que cette attirante créature eût pu, en dépit de son tablier blanc, séduire un homme aussi comblé que Bernard.
Cette remarque faite, je me demandai subitement quelle serait la réaction de mon mari lorsqu’il verrait Germaine évoluer sur cette scène qui l’embellissait tant et recueillir les suffrages du public. Qui savait s’il ne retrouverait pas pour elle l’amour qu’il reniait à présent ?…
J’eus l’impression qu’un poinçon s’enfonçait dans ma poitrine ! Pourquoi cette douleur ? Pourquoi cette crainte soudaine, puisque, moi, je ne l’aimais plus ?
Germaine me quitta plus tôt que de coutume. Elle paraissait lasse et tourmentée. Pauvre petite ! Je la suivis en pensée jusque dans sa chambre. Je l’imaginais douloureuse et contractée devant la photo de Bernard. Que de drames engendre l’amour, mon Dieu !…
Oui, mais que de joies il dispense ! De ces joies j’avais la nostalgie. Mon besoin sentimental de l’amour prenait une forme tyrannique, presque morbide. Lorsqu’il m’arrivait, au cours de mes absorbantes occupations, de rester plusieurs heures de suite sans penser à Gilbert, je me le reprochais comme un croyant pourrait s’en vouloir d’un sacrilège.
Les jours s’écoulaient avec une foudroyante rapidité. Je passais tous mes après-midi au music-hall, dont les coulisses bourdonnaient. Des amitiés se nouaient entre les interprètes. Des intrigues sentimentales aussi ! Germaine était l’objet de tous les hommages masculins. Quant à celui qui faisait tourner un peu les têtes de mes girls, c’était le danseur Madolini, beau comme un athlète grec et souple comme un félin.
Germaine demeurait figée devant les plus pressantes avances. Madolini opposait d’indifférents sourires aux coquetteries les plus précises. Quand chacun s’aperçut du jeu de l’autre, il s’en amusa. Cela établit entre eux un plan presque amical. Ils sympathisèrent en bons camarades.
Un soir, Germaine me conta les confidences qu’il lui avait faites. Il dédaignait l’amour et les femmes parce que la seule femme qu’il eût aimée vraiment jusqu’alors l’avait trahi. Il avait souffert. Quand il s’était senti guéri, il s’était bien promis de ne plus prendre les femmes « que pour ce qu’elles valent ». Il les dédaignait profondément.
« Cette opinion n’est guère flatteuse pour nous, remarquai-je. Que lui avez-vous répondu ?
— Oh ! presque rien ! Je lui ai simplement dit que moi aussi j’avais été dupée dans mon amour et que je tiens les hommes pour menteurs et inconstants. Moyennant quoi, je comprenais très bien qu’il méprisât notre sexe, car moi, désormais, je méprisais le sien.
— Comment a-t-il réagi ?
— Il a ri. Et nous sommes en passe de devenir de très bons amis, car nous avons beaucoup d’estime l’un pour l’autre.
Cette conclusion inattendue m’amusa ! Elle me surprit un peu aussi, je l’avoue. Je crus que chacun d’eux, soucieux de dissimuler la petite blessure de son amour-propre, s’était efforcé de donner à l’autre le change sur son dépit.
Le lendemain, je les observai sans en avoir l’air. Ils avaient vis-à-vis l’un de l’autre l’attitude très franche d’excellents camarades, et j’en fus pour mon innocent espionnage.
Les répétitions allaient bon train et je fixai la date de réouverture du music-hall. J’avais retardé cette date autant que je l’avais pu. J’aurais aimé, en effet, que Bernard se trouvât là pour la première séance, mais je ne pouvais différer davantage, chaque journée perdue entraînant pour mon budget un manque à gagner considérable. Du moins l’espérais-je ainsi, car, je l’avoue, j’escomptais le succès.
Mon mari m’écrivait aussi souvent que les règlements le lui permettaient. Il se rétablissait peu à peu, mais demeurait astreint à des soins constants. Il pouvait se lever et rester debout deux ou trois heures par jour, mais il était encore sans forces et les médecins, qu’il harcelait sans cesse, avaient fini par lui avouer qu’il n’était pas encore transportable. Il me disait à quoi se bornaient ses occupations : il dormait, lisait et pensait à moi… Ses lettres, bien que vaillantes, étaient empreintes d’une mélancolie qui me faisait mal. J’aurais voulu pouvoir le consoler, lui dire les mots câlins qui apaisent, lui dispenser l’espoir. Mais je ne le pouvais pas. Je ne le pouvais plus. Je percevais à travers chacune de ses phrases une inquiétude latente. Il m’aimait avec une exaltation qui confinait à la passion, et mes lettres ne lui apportaient que le témoignage d’une affection quasi fraternelle.
Sans que je le voulusse, je le faisais souffrir. Tant il est vrai que la vie prend toujours sa revanche !
Je le tenais au courant de mes travaux, de mes espoirs. Il approuvait tout avec une émouvante ferveur. Jamais je ne le sentis inquiet quant à l’issue de mes efforts. Il avait l’inébranlable certitude qu’un vrai triomphe en serait la récompense. Il me félicitait d’avoir « découvert » cette Jenny Dartais, l’étonnante artiste qui serait la révélation de la saison. Il m’approuvait de lui avoir donné la vedette américaine, assurant ainsi le grand lancement de cette inconnue…
Je m’étais bien gardée de lui dire qui était la femme dissimulée sous le pseudonyme de Jenny Dartais. J’étais curieuse d’observer ses réactions quand il la découvrirait, un soir de spectacle. Je cherchais à me persuader qu’il l’admirerait, sans plus, n’accordant à leurs heures communes qu’un souvenir insouciant.
Je m’étonnais parfois de me trouver un peu tourmentée en imaginant ce que serait leur revoir. Du côté de Germaine, je me rassurais : elle devenait gaie. Sa tristesse s’évanouissait, donc son amour l’abandonnait. Mais lui, Bernard – l’inconstant, le cœur inflammable ?…
Voilà-t-il pas que, maintenant, je me mettais presque à redouter qu’il cherchât à renouer cette ancienne liaison ! Je me gourmandai, me représentant que ma vanité, ma coquetterie étaient seules en jeu. Aurais-je la prétention de me laisser adorer indéfiniment par Bernard alors que moi je ne l’aimais plus d’amour ? Mieux : que j’en aimais un autre ! Contradictions, fragilité du cœur. J’essayais en toute bonne foi de m’analyser avec sincérité et je n’y parvenais pas. J’étais débordée par un afflux de sentiments qui s’emmêlaient, se superposaient, se contredisaient à plaisir. Il me semblait que seul l’aveu de Gilbert mettrait bon ordre à tout cela.
Mais Métaigne, toujours affectueux avec discrétion, bien que plus assidu et empressé que jamais, Métaigne demeurait lèvres closes. Bien que son silence, tout de même trop prolongé, m’inquiétât un peu, je ne m’en étonnai point outre mesure. Nous vivions, en effet, dans une fièvre qui laissait peu de place à nos sentiments personnels. Après « la première », le calme reviendrait et tout irait mieux. Alors, il se déciderait sans doute à parler.
À moins que…
Et c’est ici que naissait mon inquiétude !… À moins qu’il ne s’estimât lié par son amitié pour Bernard et qu’il se contraignît à se taire jusqu’à ce que je fusse libre ?… Allons ! Il ne fallait pas toujours envisager le pire. Le grand coup de feu passé, les choses s’arrangeraient et je n’avais nul besoin de me mettre ainsi martel en tête.
…Le spectacle bien mis au point, la date de réouverture dûment fixée, je m’occupai du lancement de mon programme. Une adroite publicité rédactionnelle parut dans les grands quotidiens, des affiches couvrirent les murs du métro. Je dépensai beaucoup d’argent. Mais comme la publicité ne perd jamais ses droits, je vis mes fauteuils enlevés d’assaut à la location. Nous jouerions devant une salle archi-comble !
La première manche était gagnée. La seconde le fut également. Le succès de la soirée dépassa nos prévisions les plus optimistes. Le public fit à tous les artistes le sort excellent qu’ils méritaient. Mais la triomphatrice de la représentation, ce fut à coup sûr Jenny Dartais. J’avais misé juste et mon audace était récompensée. Les spectateurs ne lui ménagèrent point leurs applaudissements et, lorsqu’elle reparut en scène, au cours de la deuxième partie, elle fut l’objet d’une véritable ovation.
Germaine était lancée, et bien lancée !
Le spectacle terminé, j’offris le champagne à toute ma troupe. Chacun entoura la nouvelle étoile. Germaine exultait, inutile de le préciser. Tous, d’ailleurs, se réjouissaient avec elle. Mais le plus réjoui de notre bande, c’était Mandolini. Il paraissait si heureux du triomphe de sa camarade qu’il ne semblait tenir aucun compte de son succès personnel qui, pourtant, avait été grand.
Le lendemain, dès mon réveil, l’existence me parut vide, vide ! Après la vie intense que j’avais menée pendant trois mois, la perspective de l’inactivité me laissait désemparée. Et puis, autre chose allait me manquer encore : la présence presque permanente de Gilbert. Pourvu, pourvu qu’il parlât enfin ! Des rencontres furtives hors de chez moi atténueraient au moins l’amertume des heures que je passais sans lui. Je souhaitais d’entendre son aveu ce jour-là même…
Je le souhaitais tant et si bien que je finis par me persuader que cette journée marquait la date fatidique de mon destin. Je verrais Gilbert vers dix-sept heures ; je l’avais invité à venir prendre avec nous et quelques amis un verre de ce liquide insignifiant que, par euphémisme, nous appelons encore porto. J’étais certaine que, dans le bruit des conversations, nous nous isolerions aisément et qu’alors je l’entendrais murmurer pour moi seule les mots divins que j’attendais !…
Ou bien il esquisserait la manœuvre d’approche chère aux amoureux : il aborderait à mi-voix le chapitre des confidences. Il me dirait sa maison sans fleurs et sans baisers, sa solitude sans joie, le grand besoin d’amour de son cœur. Et je l’écouterais sans rien dire, l’âme chavirée, car ces allusions seraient plus délicieuses que l’aveu même. Elles me berceraient si chaudement de la certitude de l’aveu proche !…
Je vécus cette journée dans une folle exaltation de mon imagination. Chaque heure jouait sur mes nerfs comme un archet sur les cordes. J’attendais dans la fièvre le moment miraculeux où Gilbert entrerait…
Nos amis arrivèrent les uns après les autres. La chance voulut que ma sœur fût de meilleure humeur que de coutume et je m’en réjouis à cause de mes invités. Quand Gilbert se montra sur le seuil du salon, mon cœur, une seconde, s’arrêta de battre. Lorsqu’il se pencha sur ma main il me sembla que ses lèvres frôlaient mes doigts avec plus d’insistance que de coutume. Il salua chacun avec beaucoup d’amabilité mais fut assez froid lorsqu’il s’inclina devant Hélène.
Nous étions là entre « gens du bâtiment », c’est-à-dire entre artistes. Parmi mes hôtes du moment se trouvaient mes principaux interprètes : après ma vedette – on m’excusera de taire ici son nom – se trouvaient Madolini et Jenny Dartais. Le succès qu’elle avait obtenu justifiait que l’on accordât droit de cité à Germaine et qu’on la reçût dans un salon aussi libéral que l’était le mien. Très vite, je parvins à la mettre à l’aise, et mes devoirs de maîtresse de maison accomplis, j’allai sans affectation m’asseoir à côté de Gilbert.
La conversation générale, assez bruyante ainsi que je m’y attendais, permettait aisément à ceux qui en avaient envie de s’isoler en dialogues échangés à mi-voix. Je saisis la première occasion qui s’offrait d’en susciter un entre Gilbert et moi.
« Dites, cher ami, remarquai-je sur le mode amusé, ma chanteuse et mon danseur n’ont pas l’air de s’ennuyer !…
Assis l’un en face de l’autre dans des fauteuils un peu à l’écart, les deux artistes bavardaient avec animation. Fanny4, élégante dans une robe bien coupée, riait silencieusement de ce beau rire plein de charme qui l’embellissait encore, tandis que Madolini l’entretenait avec beaucoup de gravité.
« Quel beau couple ! murmura Gilbert.
— Oui, appréciai-je. Un joli tandem de beaux camarades.
L’architecte commenta :
« Hum ! camarades ? Je n’en suis pas aussi sûr que vous. J’ai surpris de ce bel Apollon certains regards posés sur Fanny qui me laissent croire que cet amoureux désabusé est en passe de redevenir un amoureux tout court.
— Croyez-vous ? fis-je, étonnée.
— Je le jurerais !
— Pauvre garçon ! Je crains bien qu’il ne soit jamais payé de retour !
— Pourquoi cela ? Ne dit-on pas que l’amour appelle l’amour ?
— Oh ! protestai-je en riant, on dit tant de choses !
Son visage se crispa légèrement.
« C’est vrai, reconnut-il. Ainsi moi…
Il se ravisa brusquement :
« Oh ! excusez-moi…
— Mais pas du tout ! protestai-je avec coquetterie. Vous alliez me faire des confidences. Je les adore. Surtout quand elles sont heureuses !
— Précisément, les miennes ne le sont guère. Je suis amoureux, moi aussi, c’est vrai. Si je l’osais je dirais que je le suis follement. Et j’ajouterais en manière de conclusion un vers du sonnet d’Arvers :
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.
— Ne vous y fiez pas trop. Les femmes sont subtiles, vous savez !
— Je sais, dit-il. Mais j’affirmerais que celle que j’aime ne se doute point du sentiment que j’ai pour elle.
— Déclarez-vous.
— À quoi bon ? Je suis persuadé qu’elle ne m’aime pas. Autant éviter une humiliation inutile.
— Que vous êtes enfant ! Risquez-vous, voyons. Ce n’est jamais une humiliation pour un homme que de se heurter en amour à une fin de non-recevoir. – Si tant est que cela doive se produire pour vous, ce qui n’est pas si sûr après tout… – Cette femme vous aime peut-être, quoi que vous en pensiez. Si elle ne le témoigne pas, c’est parce qu’une femme est toujours tenue à une certaine pudeur. Elle ne peut se jeter à la tête d’un monsieur, surtout si celui-ci s’efforce de se montrer aussi réservé que vous devez l’être !…
Son ton se fit plus intime, sa voix plus caressante :
« Vous croyez vraiment qu’une femme peut m’aimer ?… Vous entendez bien ce que j’appelle aimer, moi ? S’abandonner corps et âme à mon amour comme je me livrerais corps et âme à son amour ?
— J’en suis certaine ! murmurai-je.
— Ah ! si cela pouvait être !… poursuivit-il rêveusement.
Il allait enchaîner lorsque quelqu’un intervint :
« Dites-nous cela, Métaigne, vous qui êtes architecte… »
Il se ressaisit, s’excusa d’un geste et d’un sourire de ne pas être au courant de la conversation et se jeta dans la mêlée.
Pour moi, cette interruption fut comme un réveil brutal. J’eus l’impression que je tombais des nues.
Mais, au fond de moi, chantait une certitude : Gilbert m’aimait ! Comme j’avais pressenti qu’il devait savoir aimer : avec une dévotion et une fidélité totales. Près de lui, je retrouverais la félicité du cœur, je serais heureuse.
Je connus l’avant-goût du bonheur. Ma joie dura, sans mélange, jusqu’au lendemain matin. Je dormis bien : je fis des rêves agréables et me réveillai d’excellente humeur pour retrouver, peuplant ma chambre, tous mes beaux espoirs de la veille.
Ma nouvelle domestique apporta le plateau du petit déjeuner. Le courrier volumineux s’offrait à mon bon plaisir. D’un doigt distrait, je soulevai les enveloppes l’une après l’autre.
La dernière venait d’Allemagne.
J’eus un petit serrement de cœur.
Je l’ouvris et la lus. Au fur et à mesure de ma lecture, mon euphorie s’évanouissait en fumée. Avant d’arriver à la fin de la missive, je sonnai pour que la femme de chambre remportât le plateau.
Je n’avais plus faim !
Chapitre VII
On était au mois de mars 1941. Bernard avait été blessé au cours du mois de juin 1940, il y avait dix mois de cela. Il était normal qu’il se trouvât assez rétabli un jour pour qu’on l’autorisât à quitter l’hôpital…
Ce jour-là était arrivé !
Mon mari m’écrivait avec l’ivresse que l’on devine ! Un contingent de grands blessés devait quitter l’Allemagne le 12 mars et lui, Bernard, serait du nombre des rapatriés ! Le train sanitaire voyagerait par petites étapes afin que les hommes pussent se reposer en cours de route. Il entrerait en gare de l’Est le 20 à 17 heures 30.
« Le 20 au soir, je dînerai donc chez nous, Mamie bien-aimée ! Je voudrais, afin de fêter mon retour, que tu invites Métaigne pour ce jour-là. Je ne puis te dire à quel point je serai heureux de revoir ce brave compagnon des mauvais jours ! Je serai bien content aussi de retrouver ma charmante petite ennemie Hélène. J’espère qu’elle ne m’en veut plus autant ? En tous les cas, je saurai bien lui faire oublier que j’ai été le plus détestable des beaux-frères !… Ma chérie, je suis heureux ! Heureux au point d’avoir envie de pleurer et de chanter tout à la fois. Je vais te retrouver ! À bientôt, mon amour chéri, à bientôt ! »
Un sentiment bizarre m’agitait. Bernard revenait ! Dans une semaine, il serait là ! Aussi extravagant que cela puisse paraître, j’en étais heureuse. Un énervement joyeux me gagnait, pareil à celui que procure une légère ébriété. Moi aussi, j’avais un peu envie de pleurer et de chanter !
Et, en même temps, je sentais en moi comme un vide effrayant. Mes facultés s’agitaient, perdues au creux d’une nuit opaque. Dans ma tête résonnaient alternativement deux syllabes : Gil-bert… Gil-bert…
Cet état saugrenu dura plusieurs minutes, je pense. Enfin, mon mécanisme mental se retrouva et je réalisai en termes simples que j’étais affectueusement heureuse du retour de mon mari mais que, passionnellement, je me trouvais bouleversée par son arrivée. Je restais déterminée à me séparer de Bernard dès qu’il serait assez rétabli pour supporter cette épreuve et à devenir la maîtresse de Gilbert aussitôt que celui-ci me découvrirait son amour.
Quoi qu’il en soit, je m’apprêtai à recevoir mon blessé avec tous les égards qui lui étaient dus et j’informai mon entourage de son retour. Gilbert manifesta une satisfaction un peu trop voyante à mon gré : je trouvai qu’il exagérait un peu ! Je préférai l’attitude d’Hélène qui se borna à témoigner d’un contentement poli. En ce qui concerne Germaine, je fus étonnée du calme avec lequel elle accueillit la nouvelle. Elle se contenta de me dire avec un sourire gentil :
« Je pense que vous devez être bien heureuse que votre mari vous soit rendu !… »
Je fis procéder dans la maison à de grands nettoyages. Je consultai de près les quelques provisions que je possédais encore et établis avec soin mon menu du 20. Il restait dans la cave quelques excellentes bouteilles que je sacrifiai mentalement à nos agapes. Je commandai des roses pour ce jour-là, connaissant la prédilection de Bernard pour ces fleurs. Puis j’achetai quelques disques et des livres nouveaux…
Hélène me regardait agir en dissimulant de son mieux un effarement qui transparaissait malgré elle. Que je me misse ainsi en frais pour un mari que je n’aimais plus, voilà qui la suffoquait quelque peu. Certes, elle ne méconnaissait point le devoir qui s’imposait à moi. Seulement, je conçois que le plaisir avec lequel je le remplissais, les petits détails auxquels je m’attachais, la surprenaient grandement. J’avoue que moi-même je m’étonnais de la fébrilité heureuse avec laquelle j’attendais le retour de notre prisonnier.
Il fallait bien que je misse le plaisir de mon attente sur le compte d’une affection quasi fraternelle à l’égard de mon mari ; sur le compte aussi de mon sentiment patriotique vis-à-vis d’un blessé de guerre… Car, en effet, je continuai d’espérer l’aveu de Gilbert et de rêver de mon nouvel amour !…
Hélas ! en ce qui concerne mon rêve, quel réveil m’attendait !
Le soir du 18 mars, comme je rentrais de quelques courses que je venais de faire dans les grands magasins, la femme de chambre m’informa que M. Métaigne était là.
« Il y a longtemps qu’il est arrivé ? » demandai-je, alarmée déjà de son attente.
— Une demi-heure environ, madame. J’ai prévenu Mlle Hélène qui est allée le rejoindre il y a à peu près vingt minutes…
— Ah ! très bien, dis-je.
J’étais soulagée de penser que Gilbert n’était pas resté seul tout ce temps et je savais gré à ma sœur de s’être fait violence pour venir lui tenir compagnie. Intérieurement, je m’amusai à la pensée de ce que pouvait être leur tête-à-tête : elle renfrognée ; et lui, malgré sa naturelle aisance, un peu embarrassé néanmoins de son personnage !... Avec quel soulagement ils allaient m’accueillir l’un et l’autre !
Soigneusement, afin de me présenter avec tous mes avantages, je refis mon maquillage et arrangeai ma coiffure. Et puis, le cœur battant un peu plus fort qu’il n’est raisonnable, je me dirigeai rapidement vers le salon.
Je m’arrêtai à la porte, soucieuse de retrouver la contenance qui s’imposait. Un murmure assourdi me parvint. Je souris. Allons, ils bavardaient : tout allait bien ! Hélène allait-elle finir par s’humaniser et recevoir Gilbert avec la sympathie qu’il méritait ? Je le souhaitais sans croire réellement à la possibilité de ce miracle… Toutefois, ce dialogue murmuré dont je percevais vaguement les échos me paraissait de bon augure !
Sans bruit, afin de surprendre avec une innocente malice leur amitié naissante, je poussai lentement la porte. Et je m’arrêtai, foudroyée !
Hélène et Gilbert s’étreignaient avec passion. Je les découvris ainsi, ivres dans les bras l’un de l’autre. Elle avait la tête renversée en arrière et le visage pâle, si pâle ! Lui était penché sur elle et murmurait sur ses lèvres des mots que je ne discernai point. J’éprouvai brutalement la sensation humiliante que je recevais un coup de cravache en pleine figure. Mon orgueil eut si mal que, pour ne pas crier, je me mordis les lèvres jusqu’au sang.
Des gestes m’animèrent que ma volonté ne contrôlait point. Silencieusement, je reculai en tirant la porte et m’éloignai de quelques pas. Mon cœur battait la chamade. J’avais besoin de me ressaisir… Une glace du vestibule me renvoya mon image. Je me vis blême avec des yeux de fièvre extraordinairement brillants et des paupières assombries, comme charbonnées soudain.
Allons ! Il fallait réagir. Et surtout, surtout, ne rien laisser voir de mon trouble… Mais quel jeu jouait donc Gilbert ?… Et Hélène ? Pourquoi ce mystère autour de leur… – ah ! que le mot était dur à formuler ! – autour de leur amour ? Vivaient-ils donc une liaison qu’ils ne voulaient pas avouer ? Dans ce cas, pourquoi cette ridicule et atroce comédie qu’ils m’avaient si bien jouée en feignant de se fuir ?… Je m’expliquais maintenant l’assiduité de Gilbert et donnai à son empressement son sens exact. Ce n’était pas pour moi qu’il venait mais pour elle ! Pour celle qu’il affectait de traiter un peu en quantité négligeable ; pour celle qui semblait le détester…
Mais elle ? Pourquoi Hélène avait-elle adopté cette inexplicable attitude ? Je connaissais trop bien ma sœur pour la croire capable d’hypocrisie. Son personnage était sincère, je l’aurais juré. Alors ?… Elle n’avait cessé de témoigner une hostilité marquée à l’égard de Gilbert… Comment expliquer cela si elle l’aimait ?… Comment expliquer la scène que je venais de surprendre si elle ne l’aimait pas ?
Ah !… Je ne savais pas, je ne savais plus !… J’étais douloureuse et humiliée… Si humiliée de m’être aussi grossièrement trompée. Mon rêve me semblait dérisoire, mon amour risible ! Tout cela ne s’était appuyé sur rien que sur de l’illusion ! Gilbert ne m’aimait pas ; il ne m’avait jamais aimée. La scène de l’autre soir me revenait. Il m’avait fait ses confidences : et je lui avais redonné de l’espoir ; je l’avais poussé à se déclarer ! Je croyais parler pour moi et j’agissais contre moi. Avec quel empressement il avait mis à profit mes encouragements !…
...Les bras ballants, debout au centre du vestibule, je divaguais mentalement. Un bruit léger venant de la salle à manger m’arracha à ma prostration. Je repris pied dans la réalité ; la nécessité de bouger, d’agir, s’imposa à moi. Je me raidis et ouvris sans précaution la porte du salon.
Je notai qu’Hélène et Gilbert étaient assis sur un canapé et se tenaient la main.
« Bonjour, cher ami, fis-je d’une voix enjouée. On me dit que vous êtes ici depuis un long moment ?… J’espère que vous ne vous êtes pas trop ennuyé ?…
Il me baisa les doigts.
« Mes hommages… murmura-t-il.
Puis, les yeux remplis du soleil de la joie, il ajouta très vite :
« Comment me serais-je ennuyé puisque Mlle Hélène a bien voulu venir me tenir compagnie…
— Oui, commenta ma sœur d’un ton un peu gêné, nous avons bavardé.
Je l’observai attentivement : elle était toute lumineuse de bonheur.
Gilbert poursuivit d’une voix contenue :
« Nous nous sommes entretenus de choses très graves et très belles… Et nous avons, chère amie, une grande nouvelle à vous annoncer !…
Je jouai un étonnement amusé tandis qu’il me semblait que mon cœur se vidait goutte à goutte de son sang.
« Une grande nouvelle ?… Voyons cela ?…
— Nous venons de nous fiancer.
— Non, vraiment !… Ah ! c’est tellement inattendu !… Il faut que je m’asseye !…
J’affectais de plaisanter. Mais, en réalité, j’avais les jambes coupées.
« Oui, poursuivit-il, je l’aimais. Depuis que je l’ai vue, je l’aime. Mais je n’osais me manifester car j’avais l’impression qu’elle me traitait en monsieur indésirable… Et puis je vous ai fait des confidences… Et vous avez été si gentille, si compréhensive !… C’est vous qui m’avez donné le courage de parler enfin…
— Je te dois mon bonheur, ma chérie ! murmura Hélène en se réfugiant dans mes bras.
Gilbert corrigea :
« Nous vous devons notre bonheur… »
Pour expliquer mon trouble – mon visage défait, la palpitation de mes narines, le tremblement de mes mains –, je jetai :
« Je suis bouleversée !…Dire que je ne me doutais de rien !… Je suis heureuse de votre bonheur et, égoïstement, je suis bouleversée à la pensée que bientôt je vais perdre ma meilleure amie !… »
Je ne pensais pas un mot de ce que je disais. Je n’avais qu’un souci : celui de sauver les apparences, de justifier un émoi disproportionné. Mon émotion les bouleversa. Hélène me serra avec emportement :
« Ne dis pas cela, Mamie. Nous nous verrons tous les jours, je te le promets. »
À son tour, Gilbert intervint. Il s’approcha de moi, me prit affectueusement la main et dit :
« Nous serons, dès le retour de Bernard, quatre frères et sœurs… Je ne vous prendrai rien du cœur d’Hélène. Et elle sera si souvent ici… Vous si souvent chez nous !… N’ayez pas de peine… Notre joie en serait gâtée, je vous assure !
Je m’efforçai de sourire :
« Vous avez raison… mon petit Gilbert… »
Pour la première fois, je prononçai tout haut son prénom. J’avais rêvé de l’appeler ainsi en des circonstances si différentes ! Au prix d’un effort de ma volonté tendue au maximum, je parvins à leur laisser croire que mon émotion n’avait été que passagère. En apparence je retrouvai mon calme. L’orgueil aidant, je pus donner l’illusion de ma parfaite liberté d’esprit au cours du dîner où, naturellement, je m’étais trouvée contrainte d’inviter le fiancé de ma sœur. Je bavardai, aussi enjouée que de coutume et je réussis à les faire rire. Hélène me dit, un peu taquine, mais tendrement cordiale :
« Mamie, mon bonheur te rend brillante. Tu n’as jamais eu autant d’esprit que ce soir ! »
Lorsque Gilbert prit congé, je crus que j’allais pouvoir me retrouver seule avec moi-même et, mettant bas le masque, me reconnaître enfin devant le vrai visage de ma douleur. Mais Hélène ne l’entendait pas ainsi ! Elle avait besoin de parler de son amour, de m’entretenir de ses rêves, d’exprimer tout haut son jeune bonheur. Elle me demanda si je n’étais pas trop fatiguée, si elle pouvait venir me rejoindre dans ma chambre pour causer un moment avec moi. Bien que je fusse lasse à tomber, j’acceptai qu’elle vînt passer auprès de moi « une petite demi-heure ».
Dix minutes plus tard, je la vis apparaître. Elle avait eu le temps de faire ses ablutions. Elle avait revêtu une robe de chambre sur son pyjama de nuit et, dans cet accoutrement, je m’aperçus tout à coup qu’elle était bien plus charmante que je ne l’avais jamais remarqué. Je lui dis avec un rien d’amertume qui ne la frappa point :
« Tu es très jolie, Lénou ! Et je comprends que Gilbert t’ait choisie… »
Je pensais à nous deux en parlant ainsi. Moi je suis un peu forte. La graisse alourdit et enlaidit, dit-on. J’éprouvai soudain le besoin un peu sadique de me déprécier, de me mépriser en exagérant cette petite infortune physique à laquelle je ne songe guère habituellement. Ma sœur ne comprit point le sens de cette remarque si désabusée qu’elle en devenait ridicule, j’en ai conscience. Elle murmura avec le sourire éclatant qu’elle avait oublié depuis des mois :
« Tu es gentille de me dire cela. Je ne me trouve pas jolie. Mais si je le suis, c’est tant mieux puisque, grâce un peu à cela, peut-être, Gilbert m’aime ! »
Elle se jeta sur mon lit et vint se blottir à côté de moi.
« Je suis heureuse, Mamie ! Que c’est bon d’aimer ! Et qu’il est doux d’être aimée, tu ne trouves pas ? »
Torturée, je lui caressai le front en l’approuvant :
« Très doux, ma Lélé… »
Elle releva la tête et je vis sur ses traits la convulsion d’un bonheur véhément.
— Je suis heureuse immensément ! dit-elle. Autant que je voudrais te voir le redevenir toi-même !…
— Oh ! moi !… murmurai-je lâchement.
— Ne dis pas cela ! protesta Hélène. Tu as vécu assez d’heures tristes, ma chérie. La vie a des cycles, affirment les gens d’expérience. Tu as dépassé celui des épreuves et des peines. Tu vas retrouver de la joie.
Elle se recueillit un instant et lâcha :
« Et d’abord, es-tu sûre que tu n’aimes plus Bernard ? »
La question me surprit tellement, surtout venant de ma sœur, que je ne pus que bégayer :
« Quelle drôle d’idée tu as de me demander cela ! »
Ce fut très gravement qu’elle poursuivit :
« Je me demande parfois si j’ai eu raison d’agir ainsi que je l’ai fait. Je t’ai un peu monté la tête contre lui et j’ai peut-être, ce faisant, commis une grave erreur. Je lui en ai tellement voulu, tu sais ! Mais depuis que j’aime Gilbert, je me rends compte que l’amour est une chose si vaste, un sentiment si profond, qu’on ne devrait jamais s’occuper de contrôler l’amour des autres. J’ai été de ces gens qui démolissent plus qu’ils n’arrangent en se mêlant de ce qui ne les regarde pas. Pourquoi diable ai-je eu cette démangeaison de vouloir me poser en redresseur de torts ? Comme si tu n’étais pas assez grande pour châtier ton mari si tu en avais eu envie ; pour tenter de le reconquérir s’il t’en était resté le désir !
« Le “reconquérir” est d’ailleurs un mot bien impropre. Car je suis bien persuadée qu’au milieu de ses plus folles erreurs, Bernard n’a jamais cessé de t’aimer. Tu ne crois pas ?
— Mais si !
— Et… et toi ?
— Oh ! moi !…
Je parlai. J’avais l’impression que les mots que je disais ne venaient pas de moi tant je me sentais le cerveau vide. J’oubliai la présence de ma sœur et m’exprimai avec le détachement d’un sujet en proie au sommeil hypnotique :
— Moi… j’ai tout pardonné, tu peux m’en croire, tout oublié. Bernard trouvera ici, pour l’accueillir un air de fête, une atmosphère de joie. Il sera entouré de toute ma tendresse et recevra les mille petits soins dont je suis capable.
— Bravo ! triompha ma sœur.
— Oui, poursuivis-je, il aura tout cela, et cependant il ne sera pas heureux, vois-tu…
— Pourquoi ? Il serait difficile !
Je me redressai sur mes oreillers avant d’articuler d’une voix nette :
« Parce que jamais plus je ne serai sa femme ! »
Chapitre VIII
Il était dix-sept heures dix-neuf. Dans une minute, le train serait là. Bernard en descendrait. Et notre vie commune reprendrait.
Sous de nouveaux auspices…
Gilbert et Hélène m’attendaient à la sortie de la gare. Pour le transport d’un grand blessé, j’avais pu obtenir un permis provisoire et quelques litres d’essence, de sorte qu’il m’avait été possible de faire sortir l’auto du garage. Les deux fiancés m’avaient accompagnée mais, par discrétion, ils avaient voulu que je fusse seule à l’arrivée du train. Je les soupçonnais d’ailleurs de se trouver parfaitement heureux de ces quelques minutes de tête-à-tête dans le douillet abri de la voiture.
Un coup de sifflet retentit. Il se répercuta en moi comme si mon crâne, soudain, fût devenu l’immense hall de la gare. Et puis, dans un grand bruit d’acier froissé, d’échos bousculés, de vapeurs chuintantes, le convoi de fer pénétra sous la verrière pour s’arrêter avec précision, presque avec douceur. Des brancardiers, des infirmières s’agitèrent autour de moi. Et je ne fus plus qu’une paire d’yeux immenses qui cherchaient, qu’un battement de cœur qui me bousculait la poitrine comme un poing.
Un homme grand et mince descendit parmi les premiers. Il franchit le marchepied avec circonspection… Entre toutes les autres silhouettes ceintes du même drap kaki, je reconnus celle de Bernard. Il s’arrêta sur le quai, semblant quêter. Dès qu’il m’aperçut, il vint vers moi. Je le sentais se hâtant de toutes ses forces et pourtant il n’allait pas vite. À mesure qu’il avançait, je discernais les détails de son visage. Ses yeux étaient creux, ses joues amaigries, ses lèvres pâles et corrodées. Il paraissait si las, si douloureux, si affaibli qu’une immense pitié me souleva. Je m’étais promis de situer, dès son arrivée, le plan fraternel qui devait désormais exister entre nous. Et lorsque ses bras m’étreignirent, lorsque ses lèvres cherchèrent les miennes, je ne tentai point de m’évader de son étreinte, de me soustraire à son baiser. Il m’embrassa avec emportement. Les boulons de sa tunique, les angles de sa croix de guerre, froissaient mes seins. Mais, bouleversée d’un douloureux émoi, je ne protestai point.
Dieu ! qu’il avait dû souffrir pour avoir ces épaules affaissées, cette démarche de vieillard, ces mains diaphanes ! Pauvre petit ! J’avais envie de prendre sa tête au creux de mon épaule et de le bercer longtemps, longtemps ! Je dis :
« Bernard ! Te voilà revenu ! »
Il rit en m’interrompant :
« Oui ! Mais en quel état !
— Ce n’est rien cela, mon chéri ! Tu es guéri maintenant. Une longue convalescence te remettra tout à fait. Et tu vas voir comme je saurai te soigner.
Il s’attendrit :
« Mamie chérie ! Que tu es gentille ! Et que je t’aime ! Ah ! que je t’aime, si tu savais !… Et toi, m’aimes-tu toujours ?…
— Serais-je ici si je ne t’aimais plus ? répliquai-je sans me compromettre.
— Je veux dire : m’aimes-tu toujours d’amour ? insista-t-il.
Un peu hypocritement, je pris la tangente :
« Bernard, mon fou chéri, ce mot “d’amour”, il ne faut plus le prononcer – du moins avant longtemps, ajoutai-je précipitamment en voyant sa figure s’altérer. Jusqu’à nouvel ordre, tu seras mon enfant – mon tout-petit enfant que je soignerai et gâterai…
— Voyons, Mamie…
— Il n’y a pas de « voyons, Mamie » qui tienne ! Tu as besoin de te refaire une santé et je veux qu’aucun geste, aucun mot ne vienne compromettre l’œuvre de salut. Tu vas te retrouver dans ta maison, parmi les tiens, et je ne te quitterai pas un seul instant durant toute ta convalescence. Mais tu vas me promettre, Bernard, tu vas me promettre d’être raisonnable et de ne rien me demander que je sois obligée de te refuser…
— Durant quelques jours, je ne dis pas, plaisanta-t-il. Le voyage m’a fatigué, je le reconnais. Mais, tout de même, tu ne vas pas m’infliger un régime d’anachorète ! Je ne suis pas déficient à ce point. Et je t’aime !…
— Mon petit Bernard, signifiai-je d’un ton ferme, je suis fâchée que tu n’aies pas plus de sagesse. Moi, j’en aurai pour deux, je t’assure. Je me suis tracé une règle de laquelle nous ne nous écarterons point.
— Mais enfin, voilà près de deux ans que nous sommes séparés. Ma présence t’a donc si peu manqué ?…
— Ne sois pas nigaud, mon chéri. J’ai la charge de ta santé et de ta vie. Je suis désormais ton infirmière. On obéit à son infirmière, n’est-ce pas ?
Puis, affectant de plaisanter, je lâchai le gros morceau :
« Je resterai près de toi sans cesse. Tu te coucheras très tôt, mais je te tiendrai compagnie jusqu’à l’heure de ton sommeil.
— Tu me tiendras compagnie ? remarqua-t-il, stupéfait. Veux-tu dire que j’aurai ma chambre personnelle ?
— Certainement, monsieur ! poursuivis-je sur le ton du badinage. N’est-il pas vrai que le Sage doit écarter de son chemin la tentation ?
Il haussa les épaules.
« La tentation ! grogna-t-il. Et si je te promettais de ne pas me laisser tenter ?…
— On dit ça ! Mais l’esprit est fort…
Il m’interrompit avec lassitude :
« Ah ! oui, je sais !… Peut-être as-tu raison, après tout !
Nous passâmes une soirée heureuse. Une ambiance curieuse s’était spontanément créée autour de moi : les deux hommes me traitaient en petite reine et Hélène se multipliait afin de m’éviter la moindre fatigue, le plus petit souci. Chacun de nous entourait le soldat rescapé, mais il n’en était pas moins vrai que le centre de notre petite société, c’est moi qui l’étais devenue. Mon aveu paraîtra puéril : cela me fit du bien ! J’eus l’impression subite que j’étais devenue indispensable à la joie de ces trois êtres qui m’entouraient !
Nous avions dîné tôt et Bernard s’était couché dès le repas terminé. Nous allâmes dans sa chambre pour lui tenir compagnie et la soirée se prolongea jusqu’à onze heures. Nous nous séparâmes en prenant rendez-vous pour le déjeuner du lendemain.
Je me retrouvai seule avec mon mari. J’étais arrivée à la minute que j’appréhendais. Après avoir bavardé encore un quart d’heure avec lui, je quittai mon fauteuil.
« Allons, mon chéri, allonge-toi. Je vais te border et tu vas faire un grand dodo jusqu’à demain, n’est-ce pas ? »
Il sourit :
« C’est entendu ! Je ne suis ce soir qu’un tout petit garçon fatigué. Mais je veux que tu m’embrasses… »
Je me penchai sur lui.
« Pas comme ça, me dit-il. Tes lèvres…
— Non, répliquai-je avec fermeté. Dors.
— Vilaine, grommela-t-il en fermant les yeux.
Il s’endormit d’un seul coup, épuisé. Je sortis sur la pointe des pieds, heureuse d’avoir coupé court à ses exigences.
Malheureusement, je me réjouissais trop tôt. Durant une huitaine de jours, il fut relativement docile. Mais les soins familiaux, la quiétude, le bonheur de se retrouver près de moi, le plaisir de revoir ses amis, contribuaient à hâter singulièrement sa guérison. Il se remettait rapidement et manifestait parfois quelque impatience devant mon attitude qu’il ne s’expliquait point. Mais j’étais résolue à ne la modifier en rien. Outre que j’avais la préoccupation de sa santé, je ne pouvais oublier tout à fait ce que j’avais souffert auprès de lui. Je l’aimais beaucoup mais désormais sans amour et j’avais décidé une fois pour toutes que notre intimité conjugale avait vécu. J’entendais me rendre libre un jour, retrouver l’amour, refaire ma vie…
Bernard, qui ne soupçonnait rien de tout cela, se montrait pressant. Après un mois de supplications il se fâcha. Je lui tins tête et lui déclarai qu’il devrait attendre mon bon plaisir… Il demeura comme étourdi sous cette affirmation catégorique qui ne laissait la porte ouverte à aucune discussion.
« Mais enfin, balbutia-t-il, interloqué, tu es ma femme…
— Je le sais, Bernard, répliquai-je plus doucement, cette fois. Mais je ne pense pas que tu tiennes à me rappeler mes devoirs ? À ce moment-là, je te rappellerais que tu n’as pas toujours tellement tenu compte des tiens…
— Oh ! murmura-t-il, tu te venges !…
— Mais non, gros bêta, je ne me venge pas ! Je te parle avec fermeté parce que mon premier devoir doit être de compter avec ta santé. Tout le reste est secondaire à côté…
— Mais je t’aime, moi, insista-t-il piteusement.
Des larmes tremblaient au bord de ses paupières. Cela me fit mal. Ce garçon souffrait très fort. Il attendait de moi une preuve d’amour.
La seule que je ne voulusse pas lui donner !
Le temps passa. Des semaines bout à bout. Bernard devenait triste. Parfois je sentais son regard peser sur moi, s’attarder sur ma nuque, s’immobiliser sur mes lèvres. Un trouble vague me gagnait et aussi une sorte de remords. Les forces lui revenaient et je sentais à quel point il devait être tourmenté. Cependant, il ne me demandait plus rien. Plus rien qu’une toute petite chose – et si grande ! – qui revenait chaque jour, pareille à un leitmotiv :
« Mamie chérie, dis-moi que tu m’aimes !… »
Et chaque jour j’affectais de rire en répondant :
« Chut, monsieur ! Voulez-vous bien vous taire !… »
Il soupirait, ses traits se creusaient comme sous le coup de pouce d’un sculpteur et j’emportais dans la solitude de ma chambre la vision de sa détresse.
Il y avait trois semaines que Bernard était de retour lorsqu’il se sentit assez fort pour faire une courte promenade. Depuis lors, nous sortions régulièrement, marchant un peu plus chaque jour. Les joues de mon convalescent devenaient plus pleines, sa bouche plus rouge. Seuls, ses yeux demeuraient tristes et battus :
« Je dors si mal ! » disait-il.
Il n’osait pas se plaindre davantage et je ne m’attardais point sur ses doléances.
À plusieurs reprises, il avait exprimé combien il lui serait agréable de se rendre au spectacle du Music-Hall de la Joie. Mais il redoutait de se trouver enfermé plusieurs heures et attendait sans trop d’impatience de se trouver assez fort pour assister à la séance. Je lui proposai de voir le programme par morceaux mais il secoua le front :
« Non, dit-il. Un programme est un tout homogène. Pour avoir le vrai visage d’un spectacle, il faut y assister d’un bout à l’autre. Quand je me sentirai assez bien pour cela nous irons. Un soir, car j’ai conservé mon horreur maladive des matinées. J’ai hâte d’admirer ton œuvre, Mamie, et de pouvoir t’en féliciter… »
Je m’étais abstenue, on s’en doute, de lui préciser qui était ma « vedette américaine ». Les amis qui fréquentaient chez nous ignoraient les origines de Jenny Dartais. Quant à Gilbert et Hélène, c’est très aisément que j’avais obtenu d’eux la plus totale discrétion à ce sujet. J’étais assez curieuse – et aussi un peu inquiète, je l’avoue ; inquiète sans trop savoir pourquoi – de l’attitude qu’adopterait Bernard en reconnaissant chez Jenny sa dernière maîtresse. Il avait affecté de ne pas s’apercevoir du changement de femme de chambre et je n’avais eu aucun petit mensonge à proférer pour expliquer le départ de Germaine.
Bien que la santé de Bernard se rétablît d’une façon inespérée, son humeur demeurait sombre. Il ressuscitait littéralement et, par une implacable logique, son tourment s’accroissait. Il redevenait un homme jeune : son buste se redressait, ses membres s’assouplissaient et tout son organisme se révoltait contre le régime draconien que je lui imposais. Un matin, amèrement, il remarqua:
« Me voici maintenant devenu assez bien portant pour sortir le soir. Je n’en suis pas autrement fâché. Je vais pouvoir bientôt me comporter en grand garçon ! Je pense que j’aurai le droit de sortir tout seul ? »
Je ne relevai pas ce qu’il y avait d’acerbe dans l’expression et de menaçant dans le ton. Mais je compris l’arrière-pensée qui l’animait et mon cœur se serra…
Un peu de jalousie ? Qui sait ! Et cependant il était bien normal qu’il allât chercher ailleurs ce que je ne voulais pas lui donner. Une sorte de panique s’empara de moi. Je voulus, avant tout, gagner du temps…
— Bien sûr, approuvai-je doucement. Tu sortiras seul quand il te plaira, mon chéri. Mais je voudrais que ta première sortie me soit consacrée. J’aimerais que nous allions ensemble au spectacle de notre music-hall…
— Si tu veux, approuva-t-il avec froideur. Ce soir, si cela te convient.
— Peut-être est-ce un peu prématuré…
— Je me sens assez fort pour sortir dès ce soir, coupa-t-il.
Je compris que si nous n’allions pas au spectacle, il sortirait sans moi. Je m’inclinai donc…
— Alors, ce soir, soit.
Je passai vraiment une étrange journée. Une nostalgie subite s’était abattue sur moi et des images m’obsédaient que je ne parvenais pas à chasser. J’évoquais Bernard tenant entre ses bras une femme anonyme dont je ne discernais point le visage et cette évocation me donnait envie de crier de colère et de pleurer de douleur. Malgré moi mon regard se posait sur mon mari et s’y fixait. J’observais avec complaisance sa nuque encore un peu mince mais en passe de redevenir solide et musclée ; sa belle bouche saine comme un fruit mûr, ses yeux lumineux comme les facettes d’un miroir à alouettes… À le détailler ainsi je me sentais envahie par un trouble vague et une mélancolie écrasante s’appesantissait sur moi.
Vers le soir, Gilbert et Hélène nous annoncèrent qu’ils avaient fixé la date de leur mariage. Ils s’épouseraient dans un mois, jour pour jour ! Ils semblaient plus heureux que le bonheur lui-même et je les enviai…
Je téléphonai à Jenny sous le prétexte de prendre de ses nouvelles, en réalité pour la prévenir que nous assisterions au spectacle, Bernard et moi. Je craignais qu’en reconnaissant dans la salle l’amant qu’elle avait tant aimé elle se troublât et ratât son numéro. Elle me répondit avec un enjouement paisible :
— Je serai contente de vous savoir là ! J’espère que votre mari n’aura à vous faire aucun reproche de vous être intéressée à moi!… Au fait, comment va-t-il ?
— Mieux, dis-je, beaucoup mieux. En huit semaines il a presque retrouvé sa silhouette et sa santé de jadis.
— Vous devez être bien contente ?
— Bien sûr ! Et vous, Jenny, que devenez-vous ?
Elle eut un beau rire harmonieux :
— Moi ? dit-elle. Moi, je ne deviens rien du tout ! On prétend que le bonheur n’a pas d’histoire…
— Toujours satisfaite de votre sort ?
— Satisfaite ! Ce n’est pas assez dire ! Vous savez qu’on dit aussi qu’un bonheur n’arrive jamais seul ! L’adage s’est vérifié pour moi…
— Vraiment ? Que vous est-il donc arrivé ? Vous avez hérité, gagné à la Loterie ?
— Mieux que ça ! J’ai trouvé l’amour !
Sa voix triomphante me frappa comme un coup de lance. L’amour, encore l’amour, toujours l’amour ! Moi seule étais tenue à l’écart de la fête, moi seule boudais au banquet !… J’essayai de plaisanter :
— Fichtre ! m’exclamai-je, voilà qui devient sérieux ! On peut savoir qui est l’heureux mortel ?...
— Oh ! pour vous il n’est pas de secret : c’est Robert Madolini.
— L’homme qui méprisait les femmes !…
— Je l’ai converti ! Moi, je méprisais les hommes ! Nous ne croyions plus à l’amour et l’amour s’est imposé à nous. Il est heureux. Je suis heureuse. Nous nous aimons dans la folie et la vie est belle !
— Que je vous envie ! murmurai-je malgré moi.
— Ne m’enviez pas ! protesta Jenny. Votre part est immense à vous aussi. Cueillez votre bonheur !… Est-ce que je vous verrai tous les deux dans ma loge ? Je serais contente de serrer la main de Bernard Marny…
— Comptez sur notre visite !
— Merci. Alors à ce soir, n’est-ce pas, c’est promis ?
— Promis ! assurai-je.
Je jouais le tout pour le tout. Ou bien Bernard se laisserait reprendre par le charme accru de son ancienne maîtresse et j’aurais la preuve certaine que son inconstance était inguérissable ; ou bien il y demeurerait insensible et cela tendrait à prouver qu’il m’aimait réellement avec son cerveau et son cœur… qu’il était, lui aussi, converti à un amour sérieux.
Quand il s’agit de se préparer pour partir au spectacle – nous devions nous y rendre seuls tous les deux – Bernard soigna sa tenue avec un empressement jaloux. Il affecta de me poser, non sans insolence, des questions indiscrètes sur les éléments féminins de ma troupe.
— Quels sont les sujets que je ne connais pas dans ton troupeau ? Ah ! ta fameuse vedette américaine, pour commencer. Est-elle vraiment aussi jolie fille qu’on le dit, celle-là ?
— Tu en jugeras toi-même…
— Et on prétend que je ne suis pas trop mauvais juge !… Et tes girls ? Belle brochette, j’espère ?
Il dépassait les bornes. Je me hérissai :
— Si cela t’intéresse, tu pourras faire ton choix !
Il me regarda, un peu surpris. La phrase avait sifflé comme une lanière qu’on lance. Il cilla comme s’il avait reçu un coup de fouet et, beau joueur, s’excusa :
— Pardonne-moi, dit-il. Je n’ai pas voulu te blesser…
Ma colère tomba d’un coup et mes yeux se gonflèrent de larmes :
— Et encore moins te peiner, ajouta-t-il vivement.
Il ne fit pas un geste vers moi, mais son attitude se modifia instantanément. Son agressivité, son insolence l’abandonnèrent et son front se détendit. Il redevint en une minute le compagnon séduisant, l’ami charmant, le camarade délicat qui m’avait séduite autrefois. Et cela me fut doux comme un pansement apaisant appliqué sur une blessure à vif.
Nous habitions à quelques centaines de mètres du théâtre. Quand nous quittâmes notre demeure, il faisait très noir :
— Il serait prudent que tu prennes mon bras, Anne-Marie, me dit-il. Pour revenir nous aurons le clair de lune, mais, pour l’instant, les rues sont si sombres…
Je ne discutai point et m’appuyai sur lui. Il me sembla que son bras se contracta à l’approche du mien, mais je compris bien vite que je m’étais trompée : Bernard ne se serrait pas contre moi. Dirai-je que j’en fus un peu déçue ?…
Nous arrivâmes au théâtre à l’instant précis du lever du rideau. Nous étions assis dans une loge, face à la scène, mais j’avais tourné légèrement mon fauteuil de façon à pouvoir observer à mon aise le visage de Bernard.
Le numéro 1 était un jeune acrobate : Jimmy-le-Désossé. Son exhibition, acrobatique et comique en même temps, était fort drôle. À plusieurs reprises je vis sourire mon compagnon et cela me fit plaisir. Lorsque Jimmy quitta le plateau, Bernard se pencha vers moi :
— Bravo, Anne-Marie ! Pour une entrée, voilà un numéro excellent. Si le reste est à l’avenant, tu mérites mieux que des louanges!…
J’avais dosé mon programme avec la volonté systématique de lui donner un intérêt croissant. J’avais vraisemblablement atteint mon but, car je m’aperçus à plusieurs reprises que le propre directeur du music-hall réagissait, non seulement en technicien satisfait, mais aussi en public amusé. Madolini l’enthousiasma et il voulut bien reconnaître que les ensembles de girls étaient exécutés « d’une façon impeccable par de jolies filles plus impeccables encore ».
Je devinai à l’inflexion de sa voix qu’il appréciait le galbe de mes danseuses d’une façon tout à fait objective. Pas le plus petit émoi sensuel sur son visage !… Cette observation me procura une véritable joie. J’eus envie de rire tout à coup et de le remercier de m’apparaître ainsi détaché des tentations !
Mais le moment psychologique approchait. Il allait falloir que je fusse tout yeux… Un quatrain vivement troussé et jeté à la volée par notre jolie « annonceuse » disait l’entrée en scène de Jenny Dartais. Dès l’énoncé de son nom, la foule applaudit de confiance tant la critique avait déjà chanté les mérites de la nouvelle étoile.
La vedette apparut, longue et souple dans un fourreau de velours noir qui faisait ressortir la minceur flexible et charnue de son corps parfait. Avant qu’elle eût salué, les applaudissements redoublèrent. Le public était conquis rien que par la beauté de sa nouvelle idole…
— C’est curieux ! murmura Bernard auprès de moi. Il me semble que j’ai vu cette tête-là quelque part !…
Je ne répondis pas. Jenny chantait.
D’une voix basse et lasse elle disait la désespérance d’une fille abandonnée. Sous ses mains, l’accordéon pleurait une plainte rauque de faubourg. Et la fille douloureuse, souffrant, sans comprendre pourquoi une telle misère s’était abattue sur elle, répétait, radoteuse et têtue :
« Il est parti. Moi je l’aimais,
« Il m’a quittée ! Mais je l’aimais.
« Qu’ai-je fait pour ça, qu’ai-je fait ?
« Il est parti et je l’aimais !… »
Je vis les traits de Bernard s’altérer brusquement. Il se pencha sur moi et, d’une voix saccadée, murmura :
— Mais c’est Germaine, ton ancienne femme de chambre ? Je ne me trompe pas ; c’est bien elle ?
— C’est elle ! dis-je.
— La pauvre petite !…
Il avait pensé tout haut. Il se troubla, comme pris en faute. Et ce fut mon tour de parler.
— Pourquoi dis-tu « pauvre petite » ? Parce qu’elle sent ce qu’elle chante et qu’il faut, pour s’exprimer ainsi, en profondeur, avoir beaucoup souffert ?… Eh bien oui, elle a souffert. Elle a connu, elle aussi, la joie, l’espoir et l’abandon… Mais l’oubli est venu. Elle ne souffre plus. Elle est heureuse maintenant !…
— Vraiment ?…
Un espoir secret vibrait dans ce simple mot.
— Oui, dis-je. Elle aime. Elle est aimée. La vie chante pour elle !…
— Ah ! tant mieux ! fit-il.
Il semblait soulagé, délivré d’une abominable angoisse qui, durant quelques secondes, l’avait visiblement torturé. Son visage se rasséréna.
— Je suis content, ajouta-t-il. Bien content !
Puis, soucieux tout à coup de m’expliquer la raison de ce contentement subit à l’égard de Germaine, il poursuivit :
— Tu as eu la main très heureuse, tu sais ! Jenny Dartais ira loin, tu verras ! Grâce à toi, elle a pu aborder la carrière pour laquelle elle est vraiment faite. Tu as du flair, ma petite Anne-Marie !…
Je le sentais franchement heureux, exultant sans arrière-pensée. Plus d’une fois, il avait dû se demander ce qu’était devenue Germaine, et plus d’une fois aussi il avait dû éprouver le remords de sa propre conduite. Libéré de l’amour passager qu’il avait éprouvé pour cette femme – sa libération était patente ! – il lui plaisait de savoir que cette humble amante qui lui avait dispensé du bonheur se réalisait désormais dans une existence confortable et dans une belle tendresse. Son remords s’en trouvait balayé d’un seul coup !…
À chacune des interprétations de Jenny, il applaudissait à tout rompre. Enthousiaste et délivré, il répétait :
— Elle est épatante, tu sais, épatante !
Rappelée à plusieurs reprises, elle disparut enfin dans les coulisses. Ce fut l’entr’acte. Je me levai :
— Je vais voir Jenny. Veux-tu venir la saluer ?
Il marqua une imperceptible hésitation avant de se lever à son tour.
— Je suis un peu gêné, balbutia-t-il. Ma qualité d’ancien patron…
— Elle est devenue ton égale, Bernard !
— Oh ! ce n’est pas à cela que je pense ! protesta-t-il avec vivacité.
Il me suivit de bonne grâce, quoiqu’assez penaud, au fond. Mais l’accueil cordial et détaché de notre interprète le mit à l’aise. En les regardant tous les deux j’avais l’impression que j’observais deux aimables camarades et non pas un maître et son ex-domestique, encore moins deux anciens amants. Par un accord tacite, ils venaient d’admettre, je l’aurais juré, que le passé était mort ou bien qu’ils l’avaient rêvé. J’eus la certitude qu’il n’en serait même jamais question entre eux !
Madolini nous rejoignit. Après les présentations, qui furent brèves, il regarda Jenny. Leurs yeux se prirent, magnétiques, avec une expression adorante. Et j’eus la nostalgie de cette joie tumultueuse et douce que seul l’amour peut nous donner.
Nous quittâmes les deux artistes pour rejoindre notre loge.
Je remarquai que Bernard rapprochait imperceptiblement son fauteuil du mien. Durant tout le reste de la soirée nos jambes rapprochées se frôlèrent et je ne saurais dire si la suite du spectacle se déroula favorablement ou non. Je suppose qu’aucun accroc ne se produisit car le public applaudit à tout rompre quand l’orchestre attaqua la Retraite.
Dès la sortie, Bernard, d’autorité, prit mon bras et le glissa sous le sien dans un geste affectueux.
« J’ai passé, me dit-il, une soirée excellente !… »
Nous fîmes quelques pas avant qu’il poursuivît :
« Tu as le génie de la scène, ma chérie ! Il y a dans ton spectacle de véritables trouvailles. En outre, tu as su découvrir des artistes de premier ordre. Pas un “bide” dans ton programme, même pas un froid !… Désormais, si tu le veux, nous travaillerons ensemble et, à nous deux, je crois que nous mettrons sur pied des spectacles qui feront courir Paris !… C’est dit ? Tu acceptes ?
— Bien sûr.
J’avais répondu spontanément, sans avoir pris même la peine de réfléchir. Ce fut après coup que je réalisai tout ce que comportaient comme conséquences ces deux simples syllabes d’acceptation. Cela voulait dire en somme :
« Oui, j’accepte, nous travaillerons ensemble parce que nous sommes des associés, des époux, dont les existences doivent s’écouler côte à côte. Non, je ne te quitterai pas. Et, puisque je ne me séparerai pas de toi, pourquoi rêverais-je d’un amour en dehors de toi ! J’ai souffert de ton inconstance ; mais je crois assez à la sincérité de ton amour pour te faire confiance avant d’aborder notre proche avenir. Tu m’aimes. Et je crois tout à coup que, moi, je t’aime encore, puisque mon cœur est plein de tendresse pour toi, que je suis jalouse de toi et que ton contact me trouble…Et puis, voici que tu consens à m’associer désormais à ton travail. Tu sais, ce faisant, que je serai le témoin quotidien de tous tes gestes, que j’aurai le contrôle facile de tous tes rendez-vous… Alors, maintenant, je suis certaine que tu as abjuré sincèrement tout le passé, j’ai la certitude que tes intentions sont pures…
Un hosanna chantait en moi. J’avais comme du champagne dans les veines !
D’un élan presque timide, Bernard posa sa main sur mon épaule. Je devinai que son cœur battait à grands coups et un émoi brutal me serra la gorge. Je penchai la tête sur le côté et ma joue caressa la main brûlante de mon mari. C’était la première fois depuis son retour que j’avais un geste de femme câline. Il me serra plus étroitement, s’arrêta net et parla d’une voix fêlée :
« Mamie chérie, tu redeviens toi-même, dis ? Ne te défends plus, mon amour !… Tu sais bien que je t’aime. Que je t’aime à en mourir si tu ne veux plus de moi. Reprenons notre vie, veux-tu, la douce et ardente vie du début de notre union. Ne me refuse pas tes lèvres, ne me refuse plus le mot d’espoir que je te demande… Je serai raisonnable autant que tu l’exigeras, mais tu n’as pas le droit de me laisser sans savoir… Si tu ne m’aimes plus, dis-le-moi, je t’en prie… Mais si tu m’aimes, je te supplie de prononcer les mots tendres dont j’ai besoin pour vivre. Mamie, m’aimes-tu encore, dis ?…
Nous étions seuls, immobiles dans la rue déserte, inondés tous les deux de lune blanche. Je discernais les traits angoissés de Bernard, sa bouche pâle et une immense émotion me chavira. Brusquement je me serrai contre lui et lui offris mon visage. Ses lèvres ne firent que frôler mes lèvres, mais ses bras m’étreignirent dans un geste de possession. Haletant, il exigea dans un murmure :
« Dis-moi d’abord si tu m’aimes ; dis-le-moi. »
Je prononçai avec une absolue sincérité :
« Oui, Bernard, je t’aime et nous allons reprendre notre vraie vie, mon chéri. Car celui que j’aime à jamais, c’est toi. Toi, malgré tout ! »
Il ne comprit pas le double sens de ce « malgré tout ». Cela voulait dire pourtant : « Malgré tes erreurs ». Et aussi : « Malgré l’illusion que j’ai entretenue en moi lorsque j’ai cru aimer Gilbert »...
Je répétai :
— Toi, malgré tout !
Alors, chacun de nous referma ses bras sur son amour. Dans l’obscurité laiteuse et complice nous ne fûmes plus qu’une étreinte.
En pleine avenue Marceau, le directeur d’une des plus grosses affaires théâtrales de Paris embrassait sa femme avec la même ferveur que le petit apprenti embrasse dans la rue la midinette de son cœur.
Et mon cœur était bien, à cet instant, tout pareil à celui d’une midinette ; tout frais, tout sincère et tout battant !
*
J’ai retrouvé l’amour ! Cette nuit-là je suis redevenue la femme de Bernard. Il a retrouvé son rire et son bonheur. J’ai retrouvé mon ivresse et ma foi.
Il est heureux. Je suis heureuse. La vie est belle !
Notes
1 On peut la retrouver au milieu de la page 24 du numéro, numérisé dans Gallica (Bibliothèque nationale de France).
2 On peut consulter sa notice et la liste de ses œuvres dans Data BnF.
3 Suzy Solidor et Maurice Chevalier, de même que « Tino » (Tino Rossi) et « Pasdoc » (André Pasdoc), évoqués deux lignes plus loin, sont tous de véritables chanteurs français, tandis que Bernard Marny est un personnage fictionnel. Nous n’avons pu identifier « Sylvio ».
4 Le texte indique bien le prénom « Fanny » ici et quelques lignes plus loin, alors qu’aucun personnage de ce nom n’est mentionné précédemment. Il s’agit peut-être d’une coquille pour « Jenny » – le pseudonyme de chanteuse de Germaine.