Tu ne tromperas pas. Confession recueillie par Jeanne Montcernac (Paris, Société d’Éditions Générales, coll. « Histoires vraies », 1946)
Table des matières
IBTISSEM OULED ALI et MÉLODIE SIMARD-HOUDE
La collection « Histoires vraies » (Paris, Société d’Éditions Générales, 1945-1946)
La collection « Histoires vraies » de la Société d’Éditions Générales, située au 22, rue Bergère (Paris), constitue le prolongement de la série du même nom amorcée aux Éditions A. B. C. (65 bis, rue La Fayette, Paris) en 1941. Elle sera elle-même poursuivie sous l’égide des Éditions du Diadème, présentées comme une « section » de la Société d’Éditions Générales sise au 11, rue Tronchet (Paris) de 1946 à 1951. Cette troisième et dernière série republie d’ailleurs certains titres parus au préalable sous la bannière des Éditions A. B. C., comme Moi, fille laide, de Michèle Nicolaï (fascicule no 1 de la collection démarrée en 1941, puis no 13 lors de sa réédition aux Éditions du Diadème en 1949). Au total, de 1941 à 1951, les trois séries incluraient une cinquantaine de fascicules, ce qui en fait, si on les considère comme un tout, la plus importante production d’« histoires vraies » en fascicules. Les fascicules de la deuxième série, parue en 1945-1946, dont fait partie celui que nous éditons ici, comptent 19 ou 20 pages et sont vendus 6 francs en 1945, puis 10 francs en 1946. Le texte y est présenté sur deux colonnes, sans illustrations intérieures, avec une couverture illustrée en couleurs.
Au contraire des « histoires vraies » anonymes que publient les magazines, les fascicules de ces trois séries sont généralement signés par des auteurs de littérature populaire, comme pour la collection « Ma confession » des Éditions Fournier (voir la présentation du récit La vie nous a séparés dans la présente anthologie). Selon les informations disponibles dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France, Jeanne Montcernac, autrice de Tu ne tromperas pas, est une prolifique écrivaine de romans sentimentaux, qui traduit également des œuvres en anglais. À partir de la fin des années 1930, elle a collaboré à diverses collections de petits romans sentimentaux en fascicules, comme les collections « Le Petit roman » et « Mon livre favori » de Ferenczi et fils, la collection « Livre de Poche » de Tallandier, la collection sentimentale « Fama » de la Société d’éditions, publications et industries annexes, ou encore, après le début de la Seconde Guerre mondiale, la collection « Le Petit livre » des éditions du Livre moderne. Sa contribution à la collection « Histoires vraies » s’inscrit donc dans le prolongement d’une production assidue de romans sentimentaux ; on comprend mieux, sous cette lumière, l’étroite filiation entre les « Histoires vraies » et le genre de la fiction sentimentale, infléchi selon les codes de la confession.
Autrement dit, la collection « Histoires vraies » s’inscrit dans une tradition éditoriale populaire bien établie – celle du petit roman en fascicules –, mais influencée, à partir des années 1940, par la vogue des magazines d’« histoires vraies » : elle propose au lecteur ou à la lectrice non pas des fictions assumées comme telles mais des récits présentés comme authentiques ou inspirés de faits et de documents réels. Les fascicules d’« histoires vraies » mettent généralement en scène des histoires de vie marquées par des expériences intimes, des drames sentimentaux, des dilemmes moraux ou des conflits familiaux, soit des thèmes tout à fait parents de ceux abordés par les confessions des magazines. Le dispositif éditorial repose aussi sur la même stratégie de vraisemblance : la narration à la première personne, la forme de la confession et la présence de repères spatio-temporels proches du lectorat contribuent à créer une illusion de témoignage, tout comme dans les magazines sentimentaux. Sur la couverture, la confession est dite « recueillie » par Jeanne Moncernac, comme si celle-ci avait colligé la parole et les documents intimes d’Alix Blavant, la narratrice.
Toutefois, malgré cette revendication d’authenticité, les récits d’« histoires vraies » en fascicules présentent souvent des caractéristiques fictionnalisantes, qui témoignent, plus encore que dans les magazines, de l’héritage prégnant de la fiction sentimentale. Leur longueur permet de plus amples développements dramatiques et une complexification des scènes narratives. La construction de l’intrigue épouse les codes du récit sentimental moral, où les passions, les erreurs et les mensonges conduisent à une crise affective avant d’aboutir à une réconciliation finale. De plus, la passion amoureuse y est moins condamnée que dans les magazines : on sent que la morale éthico-pratique de la presse sentimentale est ici parfois moins forte que l’appel du rêve sentimental, comme le montrera Tu ne tromperas pas. Ainsi, la collection « Histoires vraies » exploite la forme du témoignage intime et le magnétisme du « vrai », tout en mobilisant les procédés du roman, se situant à la frontière entre confession autobiographique et fiction sentimentale.
Personnages
Alix Laversie (Blavant après son mariage) est la protagoniste principale et la narratrice du récit. À travers les lettres et les pages de journal qu’elle adresse à Alain Belvoir, elle entreprend de rétablir la vérité sur les événements qui ont bouleversé sa vie et celle de sa sœur Gisèle. Orpheline élevée, comme sa sœur, à La Gandière par des parents adoptifs, Alix apparaît comme une femme sensible et profondément romantique, animée par le désir d’un amour authentique – c’est l’héroïne sentimentale par excellence. Son mariage à Jérôme Blavant ne la satisfait guère, ce qui la conduira à devenir l’amante de Raymond Naisselier. L’écriture d’Alix prend la forme d’une confession où se mêlent introspection, justification et remords. À travers ce témoignage intime, elle cherche à expliquer ses choix, à protéger sa sœur et à restaurer une vérité morale mise à mal par les mensonges et les manipulations.
Gisèle Laversie, sœur cadette d’Alix, incarne l’innocence et la loyauté. Douce, naïve et profondément honnête, elle devient, à la fin du récit, la victime d’une manipulation orchestrée par le mari d’Alix afin de la séparer d’Alain Belvoir, un jeune homme qu’elle fréquente et qui lui plaît. Son personnage symbolise l’amour sincère et la fidélité morale dans un univers marqué par la tromperie et les malentendus.
Jérôme Blavant, le mari d’Alix, est le propriétaire d’une filature. Il constitue un bon parti pour Alix, dont il est épris, mais celle-ci ne parvient jamais à aimer véritablement le mari qu’on lui a trouvé. Derrière l’image initiale d’un mari attentif et passionné se révèle progressivement, à mesure que sa femme s’éloigne de lui, un personnage dominé par la jalousie et la volonté de possession. Par ses manipulations et ses calomnies, il provoque la séparation de Gisèle et d’Alain et déclenche la chaîne d’événements dramatiques qui explique l’envoi du journal intime d’Alix à Alain.
Raymond Naisselier est un jeune sous-préfet séduisant, récemment arrivé dans la petite ville où habitent les Blavant. Il se rapproche du couple Blavant et des deux sœurs, qu’il semble apprécier également, et pourrait constituer un bon parti pour Gisèle. Or, il suscite la passion d’Alix, qui entreprend de le séduire et de le ravir à sa sœur. Il deviendra bientôt l’amant d’Alix.
Alain Belvoir est le destinataire des lettres et du journal d’Alix, bien qu’il ne joue qu’un rôle secondaire dans l’ensemble de l’histoire. Objet de l’amour de Gisèle, il apparaît comme un homme raisonnable et digne. À travers la correspondance qui lui est adressée, il devient le destinataire privilégié de la confession – mise en abyme du lecteur – et l’enjeu principal de la quête de réconciliation menée par la narratrice. À la fin du récit, il énonce un jugement moral compréhensif à l’égard d’Alix, qui révèle la profondeur de son humanité et la sincérité de son amour, et qui indique au lecteur une interprétation morale du récit.
D’autres personnages participent au cadre familial et social de l’histoire, notamment l’oncle Chou et la tante Sisi, qui ont élevé Alix et Gisèle à La Gandière après la mort des parents de celles-ci. Bien qu’ils interviennent peu dans l’action principale, leur présence contribue à situer l’histoire dans un environnement moral et social précis, celui d’une famille bourgeoise habitant une petite ville française. Ils sont à l’origine du mariage arrangé entre Alix et Jérôme.
Présentation
Tu ne tromperas pas est un récit de confession prenant la forme d’un journal intime enchâssé dans une correspondance. La narration repose sur une voix homodiégétique : Alix Laversie (Mme Blavant) raconte sa propre histoire à travers les lettres et les pages de journal qu’elle adresse à Alain Belvoir, le prétendant de sa sœur, afin de laver sa sœur des calomnies de Jérôme Blavant. Ce dispositif épistolaire et diaristique instaure une forte impression d’intimité et de sincérité, donnant au lecteur l’impression d’accéder directement aux pensées et aux émotions de la narratrice. La scène narrative de la confession, habituelle aux « histoires vraies », est maintenue mais complexifiée par cet emboîtement de documents intimes. Le format du fascicule, ici avec ses dix-neuf pages, permet cette inflation narrative que n’autorise guère le magazine.
Le récit se déploie dans un cadre spatio-temporel familier mais imprécis. La petite ville de province où se déroulent les événements n’est jamais nommée, apparaissant seulement sous l’initiale X ; comme bien des récits autobiographiques ou pseudo-autobiographiques, Tu ne tromperas pas fait mine de chercher à préserver l’anonymat des protagonistes, ce qui est une manière de laisser entendre que ce qui est raconté est vrai. Si la ville n’est pas nommée, certains indices permettent de situer l’action en France, notamment la mention de Paris, où une partie de l’intrigue se déroule. Le domaine de La Gandière, lieu de l’enfance d’Alix et de Gisèle, constitue, quant à lui, un espace symbolique associé à la mémoire familiale et à l’éducation morale des deux jeunes femmes. L’intrigue s’étend sur plusieurs années, comme l’explicitent les différents extraits du journal, avec leur datation qui indique les mois mais floute les années, ce qui laisse croire à une histoire qui se déroulerait dans un passé relativement récent, quoique non précisément situé.
Comme le fait très souvent l’« histoire vraie », Tu ne tromperas pas met en scène les tensions entre l’amour véritable, associé à la passion, et le devoir social, qui prend ici la forme d’un mariage bourgeois, où Alix n’apporte aucun sentiment, bien qu’il lui octroie une situation matérielle confortable. La situation est complexifiée par les relations familiales – parentales (Alix a deux filles de Jérôme, puis un fils de son amant, Raymond) et sororales (Alix s’en veut de nuire à sa sœur Gisèle, en prenant Raymond pour amant). En outre, les mensonges et les intrigues du mari d’Alix ajoutent au drame en compromettant la relation naissante entre Gisèle et Alain, après qu’Alix a pris la fuite pour retrouver Raymond. Voyant le mariage possible de sa sœur menacé et se sentant coupable à son égard, Alix entreprend alors d’écrire à Alain afin de rétablir la vérité et de défendre l’innocence de sa sœur. Le récit prend la forme d’une confession réparatrice, dans laquelle l’écriture devient un instrument de clarification morale et de justice affective.
Si l’« histoire vraie » en magazine conclut souvent en faveur de la raison, contre les excès de la passion – et se démarque en cela du roman sentimental –, les « histoires vraies » en fascicules collent de plus près aux topiques de la fiction sentimentale, où triomphe la passion : de fait, Tu ne tromperas pas ne condamne pas tout à fait Alix, qui a choisi de vivre « la passion qui s’est emparée de [sa] vie » jusqu’au bout. Dans la chute du récit, Alain accorde son pardon à Alix : « “Croyez bien, Madame, que je ne vous juge pas. Tout au plus, puis-je me permettre de vous plaindre. Vous avez des excuses. Nous ne sommes, trop souvent, que des jouets dans la main de la Destinée.” »
Ce jugement clément tient aussi au fait que le récit insiste sur un thème essentiel : la critique du mariage bourgeois traditionnel ou arrangé, fondé davantage sur les conventions sociales et l’union financière que sur l’amour véritable. L’union d’Alix avec Jérôme illustre les dangers d’un mariage accepté par devoir, par convenance ou sous l’effet des attentes familiales. Alix en tire une leçon à la fin de son journal : « Pourquoi ? Oh ! pourquoi n’ai-je pas rencontré Raymond quand j’étais libre ? / Oh ! je le jure ! Si, un jour, je retrouve mes deux petites filles, je ne les obligerai jamais à se marier en mettant en avant des raisons matérielles ! […] Il faut donner son cœur à l’homme qu’on prend pour époux ! » L’union arrangée d’Alix et Jérôme ouvre la voie à la frustration affective, au mensonge et à la tromperie. Le titre Tu ne tromperas pas prend alors une valeur morale ambiguë : au premier abord, il paraît condamner sans appel l’infidélité conjugale, mais au terme du récit, il semble aussi adresser une mise en garde à l’égard de toutes les formes de dissimulation qui nuisent aux relations authentiques entre les êtres. En effet, au-delà de l’opposition entre passion et devoir, amour consenti et imposé, l’axiologie du fascicule active aussi une opposition entre vérité et mensonge, innocence et culpabilité, loyauté et trahison. Gisèle incarne la pureté des sentiments et la fidélité morale, tandis que Jérôme représente la jalousie destructrice et la manipulation. Alix occupe une position plus complexe : à la fois modèle et contre-modèle, elle agit par amour et par loyauté envers sa sœur, mais ses choix entraînent une série de malentendus et de souffrances.
En somme, Tu ne tromperas pas explore les dilemmes affectifs liés au mariage, à la fidélité et à la sincérité des sentiments. Derrière la forme intime du journal et de la lettre se dessine une réflexion morale sur la responsabilité individuelle et sur la nécessité de la vérité dans les relations humaines. Comme les « histoires vraies » des magazines, celles des fascicules explicitent un monde éthique assez contrasté, fait de dilemmes et de drames.
Tu ne tromperas pas

En sous-titre sur la page titre interne : Confession Amoureuse par Jane MONTCERNAC1
Lettre écrite par Mme Jérôme Blavant à M. Alain Belvoir :
« Monsieur,
« Vous ne me connaissez pas, mais moi, je vous connais bien, si étrange que cela puisse vous paraître au premier abord.
« Et savez-vous par qui ?
« Je ne vous le dirai pas tout de suite, de peur que, dans l’état de chagrin et de révolte où vous devez être actuellement, vous ne rejetiez, sans les lire, les feuillets épais que je vous fais parvenir.
« Je vous en supplie, ne faites pas cela ! Je vous demande en grâce, au nom de tout ce que vous avez de plus cher au monde, d’en prendre connaissance jusqu’au bout, et de parcourir ces pages sur lesquelles j’ai épanché mes sentiments les plus secrets, mes actions les plus cachées.
« Car, vous tenez dans vos mains un “journal”, que j’ai rédigé sans y manquer jamais, depuis le jour où j’ai été fiancée, jusqu’au moment où mon existence a été complètement déracinée.
« “Et pourquoi”, me direz-vous, “allez-vous faire cela ? Que m’importent, à moi, les confidences d’une femme que je n’ai jamais vue ? Dont je n’ai jamais entendu parler ?”
« Vous vous trompez sur ce point, monsieur.
« On a dû, certainement, vous laisser comprendre que j’existais quelque part, qu’on m’écrivait fidèlement, qu’on me tenait au courant de tous les événements, grands ou petits, qui pouvaient m’intéresser.
« Qui “on” ?
« On, c’est quelqu’un qui vous aime, qui vous adore ! “On”, c’est l’être le plus digne de porter votre nom et de vous donner, en retour, le plus merveilleux des bonheurs !
« Vous le comprendrez après m’avoir lue.
« “On”, c’est une femme qui possède tous les dons, tous ! Et qui le saurait mieux que moi, sa sœur, à qui elle s’est sacrifiée ?
« Vous savez, maintenant ! Je vous en prie, continuez ! Si vous n’avez pas pitié d’elle, ni de moi, pensez à vous-même, au tort que vous vous ferez, à l’injustice que vous commettrez, si vous vous refusez à lire plus avant.
« C’est pour sauvegarder Gisèle que j’ai pris la décision – qui m’en coûte, croyez-le bien ! – de vous envoyer mon “journal” intime, parce que lui seul peut vous éclairer complètement, non seulement sur moi, ce qui ne vous intéresserait pas, mais sur elle. La vérité qui émane de chacune de ces pages, écrites sans préparation, vous pénétrera certainement.
« À travers les lettres que je reçois régulièrement de ma petite sœur, j’ai appris à vous aimer comme un frère. J’ai bien souvent fait le rêve, moi, qui ne suis plus maintenant qu’une proscrite, qu’une femme déclassée, de savoir Gisèle en sécurité près de vous, d’aller vous voir et de vous dire, en pleurant, merci pour elle.
« Car, elle vous aime du plus profond de son âme, et mon malheur à moi est venu de ce que je me suis mariée sans amour.
« Voyez-vous, une jeune fille ne devrait pas accepter d’être poussée vers un mari qui ne fait pas naître en elle l’émotion indispensable à l’amour. Quel terrible retour de flammes ne risque-t-on pas de susciter en elle, plus tard, accompagné de catastrophes familiales qui détruiront, peut-être, son foyer et le bonheur de ses enfants !
« Mais, Gisèle vous adore ! Vous êtes l’homme de sa vie. Si vous saviez comme elle me parle2 de vous ! Chacune de ses lettres tourne autour de votre personne comme les planètes autour du soleil ! Vous êtes toute sa joie. Vous pouvez la rendre infiniment malheureuse.
« Et cela par ma faute !
« Comprenez-vous ce que j’éprouve à cette idée ?
« Quand ma petite sœur m’écrit : « J’ai rencontré Alain à la promenade, ce matin », je devine le rayonnement qui a dû émaner de sa personne et l’attendrissante douceur de ses regards quand ils se sont posés sur vous.
« Je vous le redis : je suis une déclassée, à présent. On me traite comme une aventurière, quand on ne me plaint pas en disant que j’ai complètement gâché ma vie.
« On se trompe : mon existence a ses lumières et ses ombres, ses remords lancinants, aussi, mais je connais des heures magnifiques auxquelles je ne pourrais renoncer pour rien au monde.
« Et tout cela parce que j’aime, comme Gisèle, seulement, moi, j’ai le malheur d’avoir aimé trop tard !
« Car, je suis une sentimentale et on “m’a mariée”, c’est le mot, en m’affirmant qu’une femme honnête s’attachait toujours à l’époux qu’on lui avait mûrement choisi.
« Mes sentiments devaient naître après notre union.
« Ils sont nés, en effet, mais pour un autre !
« En quoi tout ceci concerne-t-il Gisèle ? me direz-vous.
« Eh bien, en ceci, que le bouleversement de mon existence a rejailli si étroitement sur celle de ma sœur, qu’aucun de ses actes, à elle, ne peut être expliqué sans que les miens ne soient d’abord connus. Ils en découlent fatalement.
« J’espère être parvenue à vous intéresser ? Je crois qu’il ne peut en être autrement !
« Maintenant, Monsieur, j’aborde un point délicat.
« Vous avez reçu, ces jours derniers, une enveloppe tapée à la machine, qui contenait plusieurs lettres d’une écriture inconnue. Un billet, également tapé à la machine, vous avertissait que ces missives passionnées, où il n’était question que des plus intimes caresses, avaient été écrites à Gisèle.
« J’ai honte de vous le dire, Monsieur, mais cet envoi anonyme et lâche, a été fait par mon mari !
« Or, vous qui êtes un homme, qui avez vécu, vous devriez certainement comprendre que lorsqu’un être se décide à commettre un acte aussi vil, c’est qu’il est hors de lui et en proie à une passion qui le domine complètement.
« Personne ne le sait mieux que moi, qui, sous l’empire de l’amour, ai pu abandonner mes enfants pour suivre celui que j’adorais, et vivre dans son ombre.
« Donc, si mon mari a commis ce geste inqualifiable, s’il a cherché à vous détourner de Gisèle, c’est qu’il voulait la garder pour lui-même !
« Mais, abrégeons. Lisez ce “Journal” que je vous confie sans hésiter, vous prenant pour un homme d’honneur, et certaine que personne d’autre que vous n’en prendra connaissance. C’est un sacrifice que je fais pour Gisèle, à qui je dois bien cela. Vous me le retournerez aussitôt que possible.
« Vous voyez quelle preuve d’estime je vous donne ?
« Et je suis bien certaine, vous connaissant, par ma sœur, que ce sacrifice n’aura pas été accompli en vain !
« J’ai confiance… »
**
Journal d’Alix Laversie.
La Gandière, 15 mai 19..
J’ai dix-neuf ans, aujourd’hui !
En suis-je heureuse ou malheureuse, je n’en sais trop rien, car, si mon cœur bat très fort à la pensée de l’amour, je me sens tout de même pleine de regrets à l’idée que je suis d’âge à quitter mon oncle et ma tante, qui nous ont servis de parents et ont toujours été si bons pour les deux orphelines que nous étions, Gisèle et moi. Mais je ne voudrais pas me séparer de ma petite sœur, que j’aime par-dessus tout.
Mais l’amour ! Oh ! quel mot délicieux ! Il vous caresse les lèvres quand on le prononce.
Ma tante Sisi avait organisé une petite réception en mon honneur. Tous les jeunes gens des environs sont venus dîner et danser à la maison. Nous avons bu du champagne. Nous étions tous un peu gris. Je me suis follement amusée.
On m’a fait la cour. On m’a murmuré à l’oreille que j’étais vraiment jolie, que je m’épanouissais comme un bouton de fleur de pommier au soleil du mois de mai.
Je me regarde maintenant dans la glace. C’est vrai que, cette nuit, je suis plus brillante que d’habitude. Mes yeux bleus, mon teint clair, mes cheveux blond cendré ont un éclat que je ne leur avais jamais vus.
J’ai lu quelque part que l’amour faisait les femmes plus belles. Pourtant, parmi tous mes danseurs, je n’en ai remarqué aucun qui me troublât le moins du monde. Tous gentils, mais tous insignifiants, de mon point de vue.
J’attends mon héros, mon Prince Charmant !
Il sonnera bien quelque jour au vieux portail de La Gandière. Oh ! ce jour-là !
C’est le champagne, sans doute, et ma belle robe blanche, et les fleurs qui ornent mes longues boucles, qui me font plus jolie que d’habitude.
Mon oncle dit souvent, en riant, que j’ai une physionomie calme et ingénue, qui fait du bien à regarder. Il me compare à une petite lampe qui éclaire doucement une pièce sans qu’on y fasse attention.
Ma sœur Gisèle, elle, est tout à fait différente de moi à cet égard. Elle a des yeux gris-vert, immenses, qui luisent comme des escarboucles. Ses cheveux sont très noirs et mettent en valeur sa peau fine et délicate, aux reflets d’ivoire. Sa bouche fait penser à un œillet rouge. On le remarque toujours tout de suite, moi, on ne me voit qu’après elle, et on a l’air de découvrir avec étonnement que je ne suis pas laide non plus.
« Vos charmantes nièces », dit un vieux général, ami de mon oncle, « sont l’une, la timide colombe, l’autre, un brillant oiseau des Îles ! »
Je ne suis pas jalouse de Gisèle. Elle m’a offert un flacon de parfum coûteux « Rêve d’amour ! ». Elle a beaucoup économisé pour l’acheter. Ma tante Sisi n’a pas apprécié ce cadeau. Elle est très vieux jeu. Elle nous a élevées d’une façon aussi peu moderne que possible. Mon oncle trouve cela très bien. On ne nous laisse pas courir les routes avec des jeunes gens, comme nos voisines de campagne le font. Je le regrette beaucoup. Pourtant, je sais qu’ils croient bien faire tous les deux.
Ils pensent beaucoup à notre avenir et à nous voir heureuses. Ils ne sont pas très riches, tandis que Gisèle et moi, nous n’avons rien du tout ! « Que leur beauté », dit mon oncle avec orgueil.
Mais ma tante Sisi secoue la tête avec doute. Elle se demande si c’est suffisant pour se bien marier.
Aujourd’hui, elle a soupiré en me regardant pendant le déjeuner, qui était strictement intime :
— Je me sens une grande responsabilité envers cette enfant, a-t-elle murmuré. La voilà femme et en âge de nous quitter.
Mais mon oncle a secoué son doigt avec malice et a dit :
— Bah ! tu te tourmentes toujours pour rien, Sisi ! Est-ce que nous n’avons pas déjà un bon mari à lui proposer ?
Je me demande qui c’est ?
En tout cas, il ne devait pas être chez nous, ce soir, car je n’ai pas vu, je l’ai déjà écrit, quelqu’un qui pût me plaire.
Comme la nuit est belle !
Il fait presque clair comme en plein jour et je peux distinguer les rangées de pommiers en fleurs au-delà de notre petit parc. C’est une vue qui me chavire le cœur. Leur parfum, très subtil, vient jusqu’à moi. Ah ! pourquoi celui que j’aimerai un jour n’est-il pas auprès de moi, à cette minute adorable ?
Je laisserais tomber ma tête sur son épaule, il me prendrait dans ses bras, il me dirait des choses tendres, ses lèvres... mais, je m’arrête !
Je tombe de sommeil.
30 mai 19..
Ce mois de mai a été d’une douceur extraordinaire. La terre est si belle, si parée de fleurs, que la vie vous monte à la tête.
Je sens que de grands événements se préparent pour moi et j’en suis très troublée.
La nuit, quand je me mets dans mon lit, un être de rêve vient prendre place à côté de moi. Il me saisit et me presse contre sa poitrine. Il me donne de tels baisers et me murmure de si tendres paroles que je défaille de bonheur.
Je vais me marier, c’est certain !
La vieille Mme Despland vient très souvent à La Gandière. Elle s’assied auprès d’une des fenêtres du salon. La tante Sisi et l’oncle Chou (c’est le surnom que nous lui avons donné) la rejoignent et parlent tout bas, avec des airs de conspirateurs. Je fais semblant d’être absorbée par ma partition de piano, mais je surprends à chaque instant leurs regards tournés de mon côté.
Gisèle étouffe d’envie de rire et sort précipitamment du salon pour se contenter. Je sais bien, pourtant, qu’elle pleurera beaucoup si on nous sépare...
Mon Dieu ! je vais bientôt le connaître. Lui, mon amour, mon bonheur, mon trésor !
Je l’adore déjà !
10 juillet 19..
Voilà ! nous sommes allés goûter tous les quatre chez Mme Despland. Il y avait là le neveu de notre vieille amie, que j’avais déjà vu le jour de mon anniversaire, mais auquel je n’avais pas prêté beaucoup d’attention.
Il s’est sans cesse occupé de moi. On nous a laissés nous promener seuls et il en a profité pour me dire à quel point il me trouvait à son goût. Il apprécie particulièrement « le caractère de ma beauté », c’est ainsi qu’il s’est exprimé, car, « plus on me voit, plus on s’aperçoit que je suis exquise, au rebours de certaines femmes dont la beauté vous aveugle d’abord, et qui, à la longue, vous déçoivent par leurs imperfections ».
Ces compliments ont flatté ma petite vanité, mais ne m’ont pas transportée de bonheur.
Pourtant, Jérôme Blavant est un assez bel homme. Il est grand, bien bâti, ses traits sont réguliers et il a de belles dents. Il s’habille élégamment. Au fait, il est très bien !
Cependant, il lui manque quelque chose pour me plaire, pour me transporter d’amour. Je ne sais pas trop quoi, par exemple !
Lorsque, une fois rentrés à La Gandière, mon oncle et ma tante se sont mis à me parler de lui, ils rayonnaient de satisfaction.
On aurait dit que c’était de leur bonheur qu’il s’agissait, et qu’ils étaient amoureux.
— Crois-tu qu’il est bien, Alix ! répétait ma tante, les yeux brillants. Et il n’a que vingt-huit ans !
— Et une situation et une fortune de tout repos, ce qui n’est pas à dédaigner, a ajouté l’oncle Chou. Alix sera heureuse et entourée de confort.
— Mais, mon oncle...
— Allons ! Ne fais pas la sotte ! a coupé mon parent. Tu as très bien compris. Mme Despland avait pensé à toi pour son neveu. Il a fait ta connaissance le jour de ton anniversaire, il t’a revue et a été tout à fait conquis. Il demandera ta main incessamment.
J’ai regardé Gise d’un air consterné. Elle aussi avait une mine attristée.
— Eh bien s’est exclamée Tante Sisi, c’est tout l’effet que cela te cause ! Quelle petite bonne femme tranquille tu fais !
C’est vrai ! Je devrais être transportée de joie et, pourtant, je pleure en écrivant mon Journal.
9 septembre 19..
C’est chose faite à présent : mes fiançailles avec Jérôme Blavant ont été célébrées avec grand éclat. J’ai une bague magnifique, de belles toilettes. Je serai une des femmes les plus en vue de X..., où se trouve la filature de Jérôme.
Cependant, je ne me sens pas heureuse comme je l’avais imaginé. Je le suis quand je raisonne, car, comme dit Tante Sisi, « tu trouves dans ce mariage tout ce qu’une jeune fille peut souhaiter de mieux ».
Peut-être, mais mon cœur reste morne.
« C’est », dit encore ma tante, « que les sentiments ne viennent qu’après le mariage, quand les parents de la femme ont choisi pour elle un homme qui méritait son amour. Tout le reste n’est que romanesque ridicule. »
Peut-être !
Ils ont fini par me convaincre qu’ils avaient raison. Il est certain que Jérôme est un très beau parti et qu’on m’envie beaucoup.
Ce qui m’a tout à fait décidée à l’accepter, c’est qu’il a consenti de très grand cœur à ce que Gise vienne habiter avec nous :
— Comment donc, a-t-il dit, la maison est très vaste et sa jeunesse égaiera encore notre foyer!
Je lui ai sauté au cou.
Nous ferons notre voyage de noces dans l’Afrique du Nord.
Je n’ai pas osé demander à ce que Gisèle fût de la partie. Aurais-je eu ce désir, si j’avais aimé Jérôme véritablement ?
Je ne crois pas.
J’ai de la chance, tout de même !
Mars 19..
La date de mon mariage approche. Je voudrais presque la retarder indéfiniment. Ma vie est bien agréable ainsi. Mon oncle et ma tante sont très satisfaits et me gâtent. Gisèle m’entoure de gentillesses. Quant à Jérôme, il ne vient jamais à La Gandière les mains vides. Je suis très touchée par ses attentions, mais j’évite toujours de me trouver en tête en tête avec lui, de peur qu’il ne cherche à m’embrasser et à me serrer dans ses bras.
L’autre soir, comme on nous avait laissés seuls au coin du grand feu de bois qui brûlait dans le salon, il m’a pressée avec emportement contre sa poitrine et a pris mes lèvres dans les siennes. J’en ai ressenti un grand étonnement et une sensation violente, qui ne m’a causé aucune joie.
Jérôme ne s’inquiète pas de mon attitude à son égard. Il se félicite de ce que je suis « une vraie jeune fille », c’est-à-dire un merle blanc en cette époque de liberté outrancière.
Il paraît absolument sûr d’avoir en moi une épouse aimante.
Ce qui m’amuse follement, ce sont les préparatifs du mariage et la magnifique toilette qu’on me fait à Paris. Et puis, j’aime beaucoup parcourir les prospectus des Compagnies de Navigation se rapportant à notre voyage de noces.
Je ne suis presque jamais sortie de France !
Mais, le soir, quand je suis seule dans mon lit, je dois dire – car j’ai décidé que mon Journal dépeindrait exactement tout ce que j’éprouve – que ce n’est pas Jérôme qui se glisse auprès de moi, dans mon lit, pour me prendre dans ses bras et embrasser mes lèvres.
Et cette caresse qui, dans la réalité, m’a laissée si froide, me cause un plaisir très doux...
15 avril 19..
Je me marie demain.
Je porterai une toilette de satin d’un bleu très pâle, avec une traîne immense. Dans mes bras, je tiendrai une gerbe de lis et de tubéreuses. Mes cheveux seront emprisonnés dans une résille de perles et je serai ennuagée par le voile de vraie dentelle de Tante Sisi.
Jérôme, quand il m’a vue, ce matin, alors que l’essayeuse mettait la dernière main à son ouvrage, a pâli un peu d’émotion, tant il me trouvait belle.
C’est tout de même quelque chose d’être aimée ainsi !
Peut-être que Tante Sisi a raison, après tout ?
Je ne suis qu’une petite oie et j’apprécierai les mérites de mon fiancé plus tard.
Mon costume de voyage me plaît beaucoup. Il se compose d’un tailleur de drap souple du plus joli gris tourterelle, d’une cape faite du même tissu et d’un chapeau en feutre du même ton, orné d’une grande plume rouge. Mon sac et mes souliers sont en crocodile rouge, également. J’ai trois beaux chemisiers de soie blanche et bleu pâle.
Mon trousseau est une merveille. Des satins et des crêpes de Chine, blanc ou rose pâle, tout incrustés de dentelle ocre.
Tante Sisi dit que ce linge est inconvenant et que, de son temps, une honnête femme n’en aurait pas voulu.
Moi, je le trouve adorable ! Les chemises de nuit et les pyjamas (encore un vêtement inadmissible), sont une vraie caresse pour la peau.
Mais je ne me sens toujours pas transportée à l’idée du moment où je me trouverai seule avec Jérôme dans notre chambre d’hôtel. Tout me plaît dans mon mariage, excepté cela.
Pourtant, si c’était, par exemple, le jeune premier, Hervé Vanxy, que j’admire tant au cinéma, je suis certaine que j’éprouverais tout autre chose !
Comme dit ma tante, je suis trop romanesque !
25 avril 19...
Je rouvre mon Journal que je n’avais pas manqué de glisser dans mes bagages.
Mon mari m’a laissée seule, car j’ai prétexté une fatigue et de la migraine pour ne pas l’accompagner dans la visite d’une mosquée qu’on nous a signalée aux environs.
Du reste, étant femme, je n’aurais pas eu le droit d’y pénétrer.
Je suis heureuse d’être un peu seule avec moi-même et de classer mes impressions. Suis-je heureuse ?
Oui…
Oui, car la vie que je mène comble toutes sortes de désirs que je sentais vibrer sourdement en moi dans la douce existence monotone de La Gandière.
J’adore voyager ! J’adore les automobiles, les bateaux, les avions et le train ! L’existence des palaces m’enchante. Je découvre le monde. Je vais de ravissement en ravissement. La terre africaine m’enthousiasme.
Je suis une très jeune et jolie femme bien habillée et, partout où je vais, je ne reçois que regards admiratifs et sourires accueillants.
Mais l’amour ? L’amour qui devrait déjà m’émouvoir, car Jérôme se montre extrêmement épris et fait tout ce qu’il peut pour mettre mes sentiments au diapason des siens.
Hélas ! Sans que mes rapports avec mon mari m’ennuient exactement, je les accepte avec indifférence. J’avoue que les nuits sont la rançon de mes délicieuses journées. Je préférerais bien souvent – je dirais3 même toujours – m’étendre tranquillement dans mon lit et dormir dans une torpeur bien-heureuse.
Notre première nuit a été – oui, j’aurai le courage d’en parler ! – pénible pour moi. Elle m’a causé un désappointement extrême. Quoi ? Ce n’est que cela l’amour ?
Les poètes ont bien exagéré !
Enfin, ma vie, telle qu’elle est, auprès de Jérôme, est déjà celle d’une privilégiée de l’existence...
21 mai 19..
Hélas ! À peine avons-nous le temps de visiter les curiosités de l’Égypte, qu’il nous faut rentrer ! J’en suis navrée. Heureusement que l’idée de retrouver Gisèle et ma nouvelle maison me console un peu.
Jérôme est enchanté de retourner à sa manufacture.
28 mai 19...
Tante Sisi et Gisèle ont fait des merveilles ! Mon installation, revue et corrigée par elles, est adorable. Je serais tout à fait heureuse si Jérôme m’aimait moins. Heureusement, ses affaires l’absorbent. Nous passons souvent des nuits, côte-à-côte, comme frère et sœur. Je voudrais qu’il en fût toujours ainsi !
4 août 19..
Grande nouvelle ! Le docteur, que j’étais allée voir, vient de m’annoncer que j’allais avoir un enfant !
Mon mari est fou de joie à l’idée d’avoir un fils qui lui succéderait. Moi, je ne vois pas si loin ! J’imagine mon bébé dans mes bras, tout petit, tout tiède, frais, rose et bouclé.
Ma chère sœur, aussi, est très contente. Elle parle de vivre toujours auprès de moi pour m’aider à élever mes enfants, la folle ! Elle se mariera, sûrement, quoique Tante Sisi dise que la plupart des jeunes gens tiennent surtout à la dot.
On m’a montré, l’autre jour, à la promenade, une jeune fille riche, qui comptait épouser Jérôme et qui a éprouvé une grosse déception quand elle a appris ses fiançailles. Pauvre petite ! Elle n’est ni jolie, ni élégante, mais elle a de beaux yeux pleins de gravité mélancolique. J’ai eu pitié d’elle. Je suis certaine qu’elle avait donné tout son cœur à Jérôme et j’ai un peu de remords quand je la regarde.
Être dans les bras de Jérôme eût peut-être été pour elle ce Paradis suprême dont parlent les romanciers ?
Mais elle a été repoussée, avec sa fortune et son amour, pour moi, qui n’apportais presque rien !
Telle est la vie !
20 janvier 19..
J’ai longtemps laissé mon Journal dans son coin de tiroir sans y toucher. Je n’avais rien de spécial à y écrire et mon état me rendait un peu nonchalante.
Mais, depuis huit jours, je souffre d’un grand chagrin.
L’oncle Chou est mort soudainement, frappé par une apoplexie. Il n’a pas souffert. La tante Sisi est comme une âme en peine. Rien n’arrive à apaiser son affreuse douleur et à la distraire de son chagrin. Elle aurait voulu partir avec lui.
Je me demande si les années m’attacheront à ce point à Jérôme ? Il est fort probable que oui, mais je sais bien que – quoique ce soit affreux à écrire ! – que, s’il disparaissait maintenant, je tiendrais quand même à la vie !
Cher, cher Oncle Chou ! Qu’il était bon ! Mon cœur se déchire de regret quand je me remémore, tous mes souvenirs d’enfance, auxquels il est si intimement mêlé. Je voudrais que mon bébé naisse tout de suite, de façon à ce que Tante Sisi ait une diversion à sa tristesse.
Elle est comme un corps sans âme et ne s’intéresse plus à rien. Mais mon enfant ne verra le jour qu’en mars. Pourvu que nous arrivions à retenir notre pauvre parente sur la terre jusque-là !
10 février 19..
J’avais bien raison de craindre que Tante Sisi ne pût supporter la mort de son bien-aimé mari. Elle s’est éteinte hier, toute contente, a-t-elle dit, d’aller le retrouver. Tous deux étaient croyants et comptaient bien se réunir dans l’au-delà. Quelle magnifique consolation pour ceux qui s’aiment vraiment !
Gisèle et moi sommes très frappées. Je souffre beaucoup. Jérôme s’inquiète pour moi et, surtout, pour l’enfant que je porte. Il fait ce qu’il peut pour me distraire de mon chagrin, mais ces deux coups répétés sont trop forts pour moi.
La Gandière est fermée à présent !
Morts à jamais les beaux jours que nous y avons passés en compagnie de nos deux adorables parents !
12 mars 19...
Ma petite fille Sylvia (en souvenir de notre tante) est venue au monde il y a dix jours.
J’ai horriblement souffert. Moi qui m’étais toujours bien portée, j’ignorais que la douleur pût atteindre ce paroxysme. Ainsi, j’ai fait connaissance pour la première fois, avec la misérable souffrance physique et la torture que peut nous infliger notre pauvre corps.
Maintenant, c’est oublié. J’adore ma toute petite ! Il me semble qu’elle a quelque chose de la Tante Sisi. En fait, elle me semble une réincarnation de notre bonne mère d’adoption, et je l’aime doublement à cause de cela.
Jérôme a été très désappointé, tout d’abord, car il tenait essentiellement à ce que son aîné fût un garçon, conformément à la tradition bourgeoise, mais il s’est bien vite consolé. Il me semble même qu’il a plus de tendresse pour la petite Sylvia que j’en ai moi-même !
2 décembre 19..
Mon bébé a maintenant deux ans. C’est une enfant adorable, aussi charmante de caractère que de visage. Sa tante réincarnée. Elle m’absorbe beaucoup et me donne beaucoup de joie.
Et maintenant, le docteur vient de m’annoncer que j’aurai un autre enfant, au mois de mai prochain.
Tant mieux ! Ma destinée se poursuit selon toutes les règles normales. Je suis très heureuse, en somme. Pourtant, malgré mes remords, je ne parviens pas à aimer vraiment mon mari. Son sérieux excessif, ses manies, son goût de la méthode en tout, me causent souvent de l’exaspération.
Mai 19...
J’ai abandonné mon Journal de nouveau.
Il faut pourtant que j’y inscrive cet événement important ; une autre petite fille est venue au monde, il y a quinze jours. Je l’ai nommée Laurence. C’est un très beau bébé, très robuste.
La déception de Jérôme a été vive, mais il espère avoir un fils la prochaine fois.
Gisèle est affairée. Elle adore ses nièces et joue à la petite maman. Elle a vingt ans maintenant et aucun parti ne s’est présenté pour elle à X...
Mon égoïsme voudrait la retenir toujours à mes côtés, mais, pourtant, je cherche à la marier malgré ses protestations.
Novembre 19...
Grand événement dans notre petite ville : le remplaçant de notre sous-préfet est arrivé hier, et on dit de lui beaucoup de bien, du moins en ce qui concerne son apparence physique.
Mon amie, Mme Duras, la femme du médecin, qui l’a aperçu au volant de sa voiture, me dit que c’est un véritable don Juan. Il est célibataire ! Un espoir est aussitôt né dans mon esprit et j’ai songé qu’il ferait un mari pour Gisèle. De concert avec Jérôme, qui est vraiment très bon, je lui abandonne la part qui me revient de La Gandière et du petit héritage de nos oncle et tante. Elle a donc ainsi une gentille dot. J’ai dit à Mme Duras que toutes nos jeunes filles à marier allaient se mettre sur les rangs et que nous verrions certainement une nouvelle sous-préfète avant peu, mais elle a ri, en disant que le beau Raymond Naisselier lui paraissait plutôt du bois dont on fait des amants que de celui dont on fait des maris.
J’attends avec une certaine curiosité la visite qu’il doit nous faire un de ces après-midi.
Je désire vivement, malgré ce que m’a dit Mme Duras, que Gisèle soit à la maison, et qu’elle paraisse à son avantage dans une de ses toilettes les plus seyantes.
Mais, si cela tombe, ma petite sœur refusera de paraître au salon et restera dans la nursery pour jouer avec Sylvia – que nous appelons Sisi, maintenant.
30 novembre 19...
Eh bien ! voilà, il est venu !
Je veux parler de Raymond Naisselier.
On est allé me prévenir qu’il était au salon au moment où je ne pensais guère à lui, car Sisi venait de faire une crise de rage et j’étais occupée à la calmer.
Je me suis recoiffée en vitesse, j’ai mis du rouge à mes lèvres et j’ai enfilé ma robe bleu pervenche, qui me va bien, puis je suis descendue trouver le visiteur après avoir recommandé à Gisèle de venir au salon.
Dès que j’ai ouvert la porte, j’ai éprouvé un choc étrange, jamais encore ressenti. Il est beau, c’est-à-dire il est plus troublant, plus fascinant que le portrait que l’on m’en avait fait ne pouvait me le laisser deviner.
Il a un visage aux traits parfaits – mais ceci n’est rien. Ce qui charme en lui, c’est une incroyable distinction alliée à une parfaite simplicité, une voix incomparablement prenante et des manières qui, sans affectation aucune, semblent vous envelopper, vous attirer à lui.
Le regard de ses yeux bruns m’a transpercée, à peine la porte ouverte. Je me suis sentie rougir violemment, puis pâlir. Jamais encore un homme ne m’a produit cet effet extraordinaire.
Malgré mon habitude du monde, j’ai senti avec un malaise presque angoissant que je faisais montre d’une gaucherie sotte et provinciale. Heureusement, notre visiteur m’a donné une attitude en m’offrant une cigarette. Puis Jérôme est entré et j’ai pu, grâce à sa présence, me reprendre et me remettre de mon trouble.
Mes regards, sans cesse, revenaient se poser sur Raymond Naisselier. Quelle élégance virile dans chacun de ses gestes ! Tout est fascinant en lui, et, par-dessus tout, son sourire et son rire.
Je ne m’étonne pas que les femmes soient folles de lui !
J’ai fait servir des cocktails, ce qui a considérablement allégé l’atmosphère et créé un courant de gaieté et de sympathie entre nous et notre visiteur. Nous nous sommes très vite sentis sur un pied de camaraderie.
Ma petite sœur, cependant, ne venait pas nous rejoindre. C’est bien d’elle, cela ! C’est bien là sa fierté ! Elle ne veut certainement pas avoir l’air de rechercher le beau sous-préfet, quoique sa curiosité dût bien la démanger ! Heureusement, mon diablotin de Sisi a arrangé tout ! Elle s’est mis dans la tête d’aller retrouver son papa au salon et a poussé de tels cris perçants que Gise a été obligée de l’y conduire.
Elle était plus jolie que jamais en entrant avec la petite Sisi. Ses joues, couleur d’ivoire, étaient teintées de rose, car elle était un peu en colère contre la nièce qui l’avait obligée à venir.
Instinctivement, j’ai regardé Raymond Naisselier pour voir quelle impression lui produisait Gisèle. Malgré sa parfaite maîtrise d’homme du monde, j’ai lu l’admiration dans ses yeux.
C’était on ne peut plus naturel, car ma sœur possède une beauté originale, qu’un homme comme Naisselier est en mesure d’apprécier tout particulièrement.
Eh bien ! je le confie à ces pages, au moment où j’ai lu les sentiments du jeune homme, comme en un livre ouvert, j’ai senti une main me serrer le cœur et ma respiration se suspendre.
Au lieu d’en être heureuse, j’ai éprouvé du dépit à la pensée qu’il me préférait Gisèle.
C’est une honte ! Pourtant, je n’y puis rien si j’ai souffert à cette minute-là ! Ce mouvement a été complètement indépendant de ma volonté. J’ai aussitôt réagi et j’ai fait l’impossible pour mettre Gise en valeur. Elle s’est assise au piano, à ma prière, pour nous faire de la musique. Elle a un brio extraordinaire quand elle joue et elle se montre toute à son avantage. La beauté de ses boucles qu’elle agite de temps à autre en redressant la tête, la finesse de sa taille, la souplesse de son corps, la séduction de ses doigts fuselés, tout cela est captivant. Et je ne parle pas de ses yeux et de sa bouche !
Le jeune homme semblait déjà sous le charme, lui qui a certainement fait la conquête de beaucoup de jolies femmes.
J’ai souffert, oui, je l’avoue !
Et le soir, dans le lit conjugal, quand Jérôme m’a prise dans ses bras et a voulu me témoigner sa tendresse, j’ai poussé un gros soupir et j’ai mal retenu une envie de le repousser. Je pensais à l’autre et j’imaginais la douceur de ses bras et de sa présence toute proche.
J’avais lu, quelque part, que certains êtres ravissaient du premier coup le cœur de certains autres, et cela me faisait sourire. Et bien ! je puis dire que j’imagine mal un plaisir, un bonheur comparables à celui d’appartenir à Raymond Naisselier et de vivre à ses côtés. Il me plonge, littéralement, dans une sorte de ravissement.
J’ai interrogé avidement Gisèle pour connaître son impression. Elle m’a répondu assez évasivement qu’évidemment il était très bien, très séduisant, mais ne s’est pas étendue sur le sujet. Pourtant, j’en suis certaine, il a fait sur elle une grande impression ; le contraire serait impossible, d’ailleurs.
Jérôme admire beaucoup la culture étendue, les connaissances pratiques et le charme de notre nouveau sous-préfet.
Moi, je... Non, je n’écrirai rien. Je suis folle !
15 décembre 19...
Raymond Naisselier a ouvert les salons de la sous-préfecture pour une petite réception sans prétention, une sorte de cocktail-danse, avec buffet, entre six heures et minuit.
J’ai voulu que ma petite sœur eût une très charmante toilette pour cette occasion, mais, de mon côté, j’ai mis tout en œuvre pour être à mon avantage. Je désirais que le regard de Raymond Naisselier se posât sur moi avec l’expression qu’il avait lorsque Gisèle était entrée dans le salon.
Heureusement, Jérôme, qui me reproche souvent de manquer de coquetterie, n’a rien vu que de très naturel dans le désir que je lui ai exprimé d’acheter une jaquette de renard bleu pour me rendre au cocktail de la sous-préfecture. Il est encore très amoureux de moi, me trouve très jolie et regrette souvent chez moi l’absence du désir de briller.
Je sais que le renard bleu convient merveilleusement à mon teint et me met très en valeur.
Quand j’ai été prête à partir, je me suis regardée avec satisfaction dans ma psyché. Je portais une robe de crêpe d’un bleu turquoise très doux, serrée autour de ma taille – encore très mince – par une ceinture-corselet très haute en velours amarante. Rien ne me va mieux que ces deux couleurs au contraste très élégant. J’avais fait retrousser mes boucles sur le sommet de ma tête. Mon front, ma nuque, mes oreilles – que j’ai petites et bien ourlées – étaient dégagés. Une paire de clips en brillants scintillaient à mes oreilles, ainsi qu’une broche à mon corsage. Un gros bouquet de violettes était épinglé à ma jaquette.
Gisèle et Jérôme, quand ils me virent se répandirent en compliments. Vraiment, je n’étais pas mal du tout.
— Tu vas faire une révolution ! s’exclama mon mari. Jamais personne ne t’a vue aussi élégante. Tu vas faire tourner toutes les têtes.
« Si seulement, je pouvais en faire tourner une ! » pensais-je en moi-même.
Et à cette seule pensée, mon cœur battait comme jamais encore il n’avait battu.
Je me mis à observer Gisèle avec des yeux avides. Elle était ravissante dans sa robe de crêpe gris tourterelle, au corsage très ajusté, à la jupe courte froncée autour de la taille. Ses grandes manches toutes brodées de rouge se resserraient en un poignet étroit. Une ceinture de passementerie rouge soulignait la souplesse de sa taille, et ses épaisses boucles noires retombaient vaporeusement sur ses épaules. Elle était exquise. Vers laquelle de nous deux irait, ce soir, la préférence de Raymond – car, déjà, quand je pense à lui, je l’appelle par son prénom – je me le demandais en comparant nos deux images. Je me savais exceptionnellement féminine, suave et somptueuse, ce soir-là, mais Gisèle avait son charme étrange pour elle. Nous serions, et de loin, les femmes les plus élégantes et les plus jolies de l’assemblée.
Mon mari a amené la voiture devant la porte et nous sommes montées. Quelques minutes plus tard, nous descendions devant la sous-préfecture. Je suis entrée la première et, tout de suite, j’ai vu la fameuse expression que je guettais dans les yeux de notre hôte. Aussitôt une vague de bonheur m’a inondée toute et j’ai senti que je me mettais à briller et à devenir plus jolie. Les yeux de tous ceux qui étaient là se sont posés sur moi, et Gisèle, qui me suivait, a tout d’abord passé presque inaperçue.
J’ai vécu tout le temps qu’a duré la réception dans une sorte de rêve magnifique. Je planais, je respirais dans une sorte de griserie magique, encore augmentée par les cocktails. J’avais gardé ma somptueuse jaquette de fourrure et je l’avais posée sur mes épaules, en dégageant seulement mes bras, afin qu’elle encadrât avantageusement ma figure. Je m’étais inondée d’un parfum exquis.
J’ai bien compris que Raymond Naisselier était obligé de faire un grand effort pour s’occuper de ses invités et faire des compliments aux autres femmes. Il eût souhaité ne s’occuper que de moi. Comme je désirais ardemment être seule avec lui !
Il n’a pas paru remarquer combien Gisèle était délicieuse.
Nous sommes partis presque les derniers. Jamais je n’avais éprouvé une telle exaltation.
Mais, hélas ! dès que nous fûmes seuls, Jérôme et moi, il a voulu me témoigner son amour et l’ardeur dont je l’avais animé en me faisant si belle.
Cette fois, je n’ai pas pu supporter ses caresses.
J’ai prétendu que j’étais trop fatiguée et je me suis endormie en imaginant que j’étais dans les bras de Raymond. Je me remémorais sans cesse les regards qu’il m’avait jetés et dont chacun m’avait soulevée de bonheur, et grisée plus qu’une coupe de champagne.
18 décembre 19...
Il me semble – est-ce que je vois juste ? – que Gisèle est un peu mélancolique depuis la réception à laquelle nous sommes allées.
Se peut-il que, comme moi, elle soit tombée amoureuse de Raymond dès la première entrevue et qu’elle souffre de voir qu’il n’a eu d’yeux que pour moi, hier soir !
Ou peut-être, car ma petite sœur est très fine, très secrète aussi, a-t-elle deviné de quels sentiments je brûlais et le motif de ma coquetterie ? Cela, certainement, lui ferait beaucoup de peine, à cause de Jérôme qu’elle aime comme un frère.
Il faut, il faut absolument que je cesse de penser à Raymond Naisselier, du moins de la même façon. Je ne dois voir en lui qu’un mari possible pour Gisèle.
Quel beau couple cela ferait !
23 décembre 19...
Raymond Naisselier est venu nous voir, hier au soir, après le dîner. Nous étions réunis dans le salon, autour de la cheminée dans laquelle brûlait un feu de bois.
Malgré les radiateurs qui chauffent notre maison du haut en bas, je tiens absolument à cette coutume durant tout l’hiver. Cela donne un air si charmant, si intime à la pièce ! Nous disposons de profonds fauteuils autour de l’âtre, une table à thé, et nous bavardons paisiblement, ou bien nous lisons, à moins que Gisèle ne se mette au piano.
Alors, nous éteignons les lampes et ma sœur nous mène aux pays du rêve, dans la lumière poétique et dansante des flammes capricieuses qui laissent les recoins du salon dans la pénombre.
Quand Raymond est entré, mon cœur s’est mis à battre à coups précipités. Si Jérôme avait eu l’idée de me regarder, il aurait bien vu que mon trouble était si extrême que j’avais peine à respirer. Heureusement, je me suis reprise très vite et j’ai offert à notre visiteur un siège auprès du feu. Il m’a beaucoup complimentée sur le charme intime de mon salon. Ses yeux se sont posés assez longuement sur moi, mais l’étincelle que je souhaitais y voir s’était éteinte. Il ne retrouvait plus la femme qui l’avait fasciné lors de sa réception. Aussitôt, j’ai senti mon cœur se crisper et mon visage a dû en perdre tout son éclat.
Cette fois, il a été subjugué par Gisèle. Il est vrai, je dois le reconnaître, qu’elle faisait plaisir à voir dans sa robe de jersey de laine couleur de cerise. Il l’a priée de jouer pour lui et elle s’est exécutée de bonne grâce, tandis que Jérôme éteignait les lampes.
Alors, ma petite sœur nous a fait entendre la Sonate au Clair de Lune, de Beethoven, puis, des nocturnes de Chopin. Nous étions comme envoûtés, Raymond Naisselier surtout.
Ses regards ne quittaient presque pas la forme élégante de Gisèle assise sur son tabouret de piano.
Elle était ensorcelante à voir, avec l’expression de rêve qui transfigurait ses traits, la grâce de son attitude et la lumière rose jetée par les flammes sur son visage d’ivoire encadré de ses lourdes boucles noires.
De temps à autre, le jeune homme me souriait, mais je sentais que j’étais reléguée au second rang dans son esprit.
Gisèle seule existait à ses yeux.
J’aurais dû m’en réjouir, mais je n’y arrivais pas. Je sentais une douleur sourde me ronger la poitrine.
Notre visiteur est parti fort tard, Gisèle avait joué pour lui la plus grande partie de la nuit, Jérôme, qui se lève toujours tôt, était très las, mais content.
— Ne crois-tu pas que voilà un mari qui nous tombe du ciel pour ta sœur ? m’a-t-il demandé. Il me semble fort que notre ami est très attiré par Gisèle. Ce serait un mariage rêvé pour elle. Je me coucherai à deux heures du matin aussi longtemps qu’il le faudra pour qu’elle l’épouse, car je l’aime comme une sœur !
J’ai répondu en acquiesçant, mais mon chagrin était si fort que je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer tout bas dans mon lit.
Serais-je un monstre ?
26 décembre 19...
Nous avons fêté la Noël chez des amis et avons regagné notre maison à six heures du matin. J’étais radieuse !
De nouveau, Raymond Naisselier, qui était invité aussi, n’a eu d’yeux que pour moi ! J’avais revêtu ma jaquette de renard bleu, qui me va si bien, et je la portais au-dessus d’une robe du soir très décolletée dans le dos, en crêpe marocain orchidée, une couleur qui fait valoir mon teint et mes cheveux.
Ma coiffure était particulièrement réussie et j’ai été le point de mire de tous les regards, ce qui ne m’arrivait jamais auparavant, car je me souciais assez peu de ma toilette et de l’effet que je produisais. Une joie impossible à contenir m’a donné une animation inhabituelle et Raymond s’est tenu dans mon voisinage.
J’exulte de bonheur ! Je n’y puis rien, je flotte dans le ciel comme un petit nuage au sein de l’azur !
Je chante, je fredonne sans cesse, je me mets à rire sans cause ! Enfin, je suis amoureuse, je sais ce que c’est que ce sentiment, si fort et si doux, dont parlent les poètes !
Gisèle est de nouveau mélancolique.
Je devrais m’en affliger, mais je ne peux pas arriver à diminuer la joie profonde qui me gonfle le cœur, qui me soulève et me fait trouver la vie miraculeusement belle.
Pourtant, c’est à Gisèle que doit aller l’admiration de Raymond Naisselier !
Si je comprends bien les choses, il nous admire toutes les deux également, tombant tour à tour sous le charme de l’une ou de l’autre.
Je ne dois pas être égoïste, je dois m’effacer pour laisser à Gisèle une chance de faire sa vie. Ces deux êtres-là ne s’entendraient-ils pas merveilleusement ?
Il n’était que de voir la façon dont Raymond regardait et écoutait Gisèle pendant qu’elle jouait du piano pour se rendre compte que tous deux formeraient un couple idéal.
Oh ! Mon Dieu, aurai-je la force de me sacrifier ?
J’ai peur de moi-même, puisque je ne peux m’empêcher de chercher à plaire à Raymond, au lieu de m’effacer pour laisser briller ma sœur !
6 janvier 19...
Raymond Naisselier est maintenant un des familiers de notre demeure. Il entre pour un oui, pour un non, et prend même souvent ses repas avec nous, en intime.
Nous passons d’exquises soirées à écouter Gisèle, tandis que le feu ronronne et que le grog au citron répand sa plaisante odeur autour du foyer.
Jérôme, qui ne s’aperçoit pas du changement extraordinaire qui s’est accompli en moi, se félicite de plus en plus des assiduités du jeune homme. Il a décidé que Gisèle se marierait cet été.
Il s’étonne seulement de la lassitude grandissante qui me fait le repousser quand il se montre trop tendre. Il voudrait que je consulte le médecin.
C’est pitoyable, attendrissant et ridicule quand même !
18 janvier 19...
Mon mari a été obligé de se rendre en Égypte pour y traiter une très grosse affaire. Il a beaucoup insisté pour m’emmener avec lui, et même pour que Gisèle fût des nôtres.
— N’avais-tu pas toujours désiré voyager ? me demanda-t-il. Tu avais tellement aimé l’Afrique du Nord, lorsque nous y sommes allés, que je m’étonne de ton refus ! C’est une occasion unique et cela te fera un bien infini. Tu n’es pas dans ton assiette, ces temps-ci.
J’ai inventé un prétexte pour rendre mon refus plausible. J’ai protesté que je ne vivrais pas, sachant mes deux filles confiées aux bonnes.
— Allons ! a protesté mon mari, nous pouvons les donner à la cousine Thérèse. Elle serait enchantée et les soignerait aussi bien que tu le fais toi-même.
C’est vrai ! mais je ne puis pas m’éloigner de Raymond !
— Écoute, ai-je dit à mon mari, pourquoi n’emmènerais-tu pas Gisèle ? Cela lui ferait un plaisir immense.
— Quoi ? m’a-t-il répondu avec tendresse, partir sans ma femme ? C’est un second voyage de noces que je te propose là, ma chérie, une deuxième lune de miel. Ma petite belle-sœur est délicieuse, mais, enfin, elle ne peut pas te remplacer. On jaserait, et puis, il me semble que Gisèle ne doit pas s’éloigner de X... au moment où on lui fait une cour pressante.
De nouveau, j’ai senti une douleur lancinante me percer la poitrine.
— Oh ! tu exagères, ai-je dit ; les attentions de Raymond ne sont pas encore celles d’un fiancé en perspective !
— Comment ! Tu penses cela ?
Je n’ai pas répliqué, ni discuté, car j’ai raison. L’attirance exercée par ma sœur sur notre ami n’est pas absolument dominatrice.
À chaque instant, je le fais retomber sous mon charme. Et, malgré moi, je m’y ingénie instinctivement, bien que je sache que j’agis très mal.
Oui, c’est plus fort que ma volonté.
22 janvier 19...
Jérôme est parti hier !
Quel soulagement !
J’ai réussi à le convaincre de s’en aller sans moi. Cela n’a pas été facile, d’autant plus que Gisèle a beaucoup insisté, elle aussi, pour que je m’en aille !
Je n’ai pas compris nettement pourquoi. Était-ce simplement pour me procurer ce qu’elle croyait être un plaisir, ou bien pour s’assurer du cœur de Raymond en mon absence ?
Voilà que je deviens méfiante et soupçonneuse.
Qui m’aurait dit que j’en viendrais à me conduire ainsi envers ma sœur ? Je me répète que je suis ignoble, horrible, mais je ne peux m’empêcher d’être aux anges.
Que me sont à moi, maintenant, les séductions du Caire et d’Alexandrie, des pyramides et des hypogées égyptiennes ?
Il n’y a plus que Raymond qui compte !
1er février 19...
Notre vie s’est arrangée d’une façon exquise.
Mon mari sera absent plus d’un mois. Il s’agit d’en profiter le plus possible. Raymond vient nous voir tous les jours. Nous organisons de grandes excursions dans la campagne, nous allons au théâtre, à Rouen, et nous dînons ensemble dans les meilleurs restaurants.
Cette présence journalière déchaîne mon amour et, je pourrais dire, ma passion.
Je sens de plus en plus fortement que, sans Raymond, la vie ne me semble plus valoir la peine d’être vécue.
J’essaye de me raisonner, de penser à mes enfants, à mon mari, à ma sœur. Peine perdue ! C’est comme si j’essayais d’éteindre un incendie en jetant dessus quelques gouttes d’eau.
Je déplore d’avoir été mariée par de braves et bonnes gens, qui n’entendaient rien à l’amour, et d’avoir perdu cette liberté, dont Gisèle, plus heureuse que moi, est demeurée maîtresse.
Raymond semble tenir une balance égale entre nous deux. Cela me mine et me ronge. Je le souhaite entièrement à moi et éprouvant à mon égard les sentiments exaltés dont je suis remplie.
Tout le monde croit devoir me féliciter et me faire des sous-entendus sur le prochain mariage de Gisèle. Cela me déchire.
Ma sœur est plus pâle que de coutume. Elle est souvent triste, mais sa gentillesse à mon égard n’a jamais varié.
Aime-t-elle Raymond ?
Question que je me pose souvent sans pouvoir y répondre avec certitude. En tout cas, si elle l’aime, ce n’est pas de la même façon que moi, sans cela elle ne pourrait pas demeurer aussi calme apparemment.
Elle m’a devinée, c’est certain, mais aucune allusion blessante ne sortira jamais de ses lèvres. Elle est bien trop bonne pour cela.
Mais elle souffre et à cause de moi !
C’est affreux !
18 février 19...
Raymond est venu dîner et passer la soirée avec nous. Après le dîner, comme d’habitude, nous nous sommes assis autour du feu dans le salon et notre visiteur a prié Gisèle de lui faire de la musique.
Elle a joué admirablement bien, mieux encore que d’habitude, comme si toute son âme passait dans ses doigts.
Raymond semblait fasciné par elle. Alors, je n’ai pu réprimer un geste que m’inspiraient ma jalousie et mon désespoir. Nous étions voisins l’un de l’autre, les flammes étaient étouffées et nous étions dans l’ombre tous les deux. Ma main s’est posée sur la sienne, comme si l’émotion produite par la musique était trop forte pour moi. Il a vivement tressailli et ses doigts se sont refermés sur les miens.
Je craignais qu’il ne les enlevât après quelques secondes, mais non, il les a gardés. J’étais inondée d’une joie sans mesure, mon cœur battait d’une allégresse folle. Nos regards se sont croisés dans la pénombre chaude et j’ai vu que ses yeux brillaient de passion.
19 février 19...
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai voulu demeurer éveillée pour savourer sans fin, dans ma mémoire, les instants divins que j’ai passés ce soir.
Raymond m’aime donc ! C’est moi qu’il préfère après tout !
Peut-être cachait-il ses véritables sentiments parce que je suis mariée et mère de deux enfants ?
Que m’importe à moi, maintenant !
Je veux ma part de bonheur ! Il me semble que j’ai dormi jusqu’ici et que je viens seulement de me réveiller.
Une porte s’est tout à coup ouverte sur un Paradis que j’imagine rempli de délices.
Raymond ! Raymond !
Je serai sienne !
22 février 19...
Raymond n’est pas venu depuis trois soirées. Il nous a téléphoné pour dire qu’il avait un gros rhume qui le retenait à la chambre.
Ce n’est pas vrai ! Ce ne doit pas être vrai ! Il a peur, il lutte, il ne veut pas se laisser aller à un amour qu’il juge sûrement coupable et mauvais.
Que faire ?
Je ne vis plus, je ne respire plus, je tourne dans la maison comme une âme en peine.
Gisèle doit deviner tous mes sentiments, mais tant pis !
24 février 19...
J’ai fui la maison en cachette, alors qu’on me croyait couchée. Je suis allée sonner très tard à la sous-préfecture. Raymond, en personne, est venu m’ouvrir. J’avais bien deviné, il n’est pas le moins du monde malade. Il a pâli quand il m’a vue. J’avais la gorge si serrée d’émotion que j’ai pu à peine balbutier que j’étais venue, poussée par l’inquiétude.
Mais il a compris, il m’a fait entrer, sans un mot. Nous nous sommes regardés longuement et sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Ses lèvres se sont posées sur les miennes. J’ai goûté un plaisir divin.
Je suis sienne, à présent...
Non, les poètes et les romanciers n’avaient pas exagéré les délices de l’amour. Rien ne peut en donner une idée quand on n’a pas véritablement aimé. J’ai compris pourquoi l’affection de Jérôme n’avait pas comblé mon cœur.
Oh ! Raymond, mon Raymond, je t’adore, je suis folle de toi !
25 février 19...
C’en est fait ! Notre bonheur s’organise avec ses à-côtés adorables de billets secrets, de coups de téléphone à double entente, de rencontres décidées à la dernière minute, ou longuement combinées.
Dès que je vois Raymond, que ses lèvres effleurent les miennes, je fonds de bonheur. Je ne trouve pas de mots qui puissent exprimer ce que je ressens !
Je ne me préoccupe plus de Gisèle, hélas ! Rien ne m’est rien, en ce moment, en dehors de mon aimé.
Jérôme va bientôt rentrer ! Je ne peux plus accepter de lui appartenir. Je trouverai un prétexte, mais je ne veux pas qu’un autre que Raymond me prenne des caresses qui ne sont qu’à lui.
15 mars 19...
La lutte a été rude, mais Jérôme a consenti à me laisser tranquille. Je le dois beaucoup à la complicité d’un médecin que je suis allée voir à Rouen, et qui a compris de quoi il retournait. Il a eu pitié de la supplication muette de mes yeux.
Mon bonheur est infini !
16 juin 19...
Jérôme ne semble s’apercevoir de rien. Il attribue la fièvre perpétuelle dans laquelle je vis à mon mauvais état de santé. Il est à cent lieues de soupçonner la vérité. Il s’étonne beaucoup, et souvent, que Raymond n’ait pas encore demandé Gisèle en mariage. Ma petite sœur est décidément bien triste.
Ce sont là de grandes ombres à notre bonheur, nous éprouvons des remords et de la honte, mais la passion qui nous jette aux bras l’un de l’autre est plus forte que tout.
Quand on ignore cela, on ne sait rien de ce que peut donner la vie !
22 juin 19...
Je crois que je vais être mère une troisième fois, mais ce n’est pas du tout la même chose !
Avoir un enfant de Raymond, quel rêve ! Je souhaite ardemment un fils, une réplique de lui-même, qui ne m’échappera jamais, même si le père m’était arraché !
Ma joie est telle que j’oublie toutes les contingences. Cependant, il va falloir que je m’approche de Jérôme, afin qu’il croie que l’enfant est sien.
Jamais je n’ai fait une chose aussi basse, ni ne m’en serais crue capable !
J’ai honte, je meurs de honte, mais ma joie domine tout et me transporte. Mon bien-aimé sera toujours auprès de moi !
23 juin 19...
Raymond a eu un élan joyeux, vite réprimé et transformé en tristesse, quand je lui ai annoncé que j’allais être mère. Il a voulu parler, mais je l’ai fait taire d’un baiser sur les lèvres. À quoi bon remuer des idées laides et déprimantes !
1er juillet 19...
Nous nous adorons de plus en plus. On dirait que nos souffrances morales et nos remords aiguisent encore notre passion mutuelle.
Raymond parle de divorce, mais j’ai refusé. Je ne veux pas gâcher son avenir ! Je n’aurai pas cet égoïsme. Le scandale serait effroyable, je ne l’ignore pas !
Et puis, il y a mes deux petites filles, et Jérôme, pour qui j’ai tout de même l’affection, et Gisèle !
Le mieux est encore de laisser aller les choses, sans rien casser définitivement.
31 juillet 19...
Mon mari est fou de joie à l’idée de ma maternité prochaine. Il compte bien sur un fils.
Raymond et moi avons dû nous séparer. Je suis allée m’installer au bord de la mer, et lui fait de l’alpinisme dans la Haute-Savoie. Mais nous nous écrivons ou nous téléphonons tous les jours. Je ne souffre pas. Je suis tout à la joie de porter son fils et de le sentir vivre en moi.
Jamais, je n’ai connu pareil bonheur !
Je sais que c’est injuste et que je mériterais un châtiment, mais je passe de longues heures sur ma chaise-longue en proie à une béatitude infinie.
Ma petite Gisèle est un ange. Elle m’entoure de soins et d’affection, et jamais un reproche n’a franchi ses lèvres.
C’est une âme d’élite.
Novembre 19...
Voilà plus d’un an que je n’ai pas ouvert mon Journal.
Aujourd’hui, je le reprends, car je veux y consigner la naissance de mon fils, qui est venu au monde voici une quinzaine.
Mon bonheur ne peut se décrire.
Jérôme est fou de joie et ne quitte pas, quand il est à la maison, le berceau du petit Yves.
Cela, c’est l’épine attachée à la rose. Comme je voudrais voir le visage de Raymond, du vrai père, penché sur le minuscule visage de son enfant ! Quand je presse le petit sur ma poitrine, j’épie ses traits pour y chercher une ressemblance. Oui, il sera pareil à Raymond ! J’en suis si heureuse que je ne me soucie pas des conséquences !
15 décembre 19...
Notre bonne vie a repris, comme par le passé et nous nous revoyons aussi souvent que possible, Raymond et moi.
Par un véritable miracle, personne ne connaît encore notre secret, quoique dans une petite ville comme X... tout se sache, et particulièrement tout ce qui touche à la vie amoureuse des gens. Il est vrai que nous prenons beaucoup de précautions et que l’on continue à croire que Raymond est attiré chez nous par Gisèle.
Souvent, mon amour s’arrange pour nous croiser à la promenade, quand Gisèle ou moi poussons la voiture dans laquelle repose le petit Yves. Il se penche sur le bébé avec une indifférence feinte et un geste courtois, mais je vois une étincelle s’allumer dans ses yeux et l’émotion crisper imperceptiblement ses traits.
Yves lui ressemble de plus en plus ! Je tremble que Jérôme ne s’en avise, un beau jour ! Quant à Gisèle, elle a sûrement tout deviné. Ma pauvre petite sœur !
12 juin 19...
Comme le bonheur est fragile ! Raymond va nous quitter. Il est nommé dans un poste plus important que celui de X... Il en a éprouvé du désespoir et se demandait comment refuser la nomination flatteuse qu’il venait de se voir attribuer. Je m’y suis opposée. Je ne veux pas gâcher la carrière de mon adoré. Je saurai me passer de lui, pour son bien. D’ailleurs, je suis effrayée par la ressemblance, chaque jour plus frappante, qui l’apparente à mon fils.
— Pars ! lui ai-je dit. Je tâcherai de me passer de toi, puisque j’ai Yves. Nous trouverons bien le moyen de nous revoir souvent et nous nous écrirons.
Il a fini par prendre ce parti.
Notre séparation a été horrible. J’ai cru que j’en mourrais. Heureusement que j’ai de lui ce souvenir vivant !
Jérôme s’affole à voir mon visage pâle et mes traits décomposés. Je passe mes nuits à pleurer.
10 juillet 19...
J’ai reçu hier, de Raymond, une lettre qui m’a bouleversée. Il souffre, il se sent seul, il s’ennuie de son fils, je lis tout cela à travers les lignes. Et moi, je n’en peux plus !
Je ne peux pas vivre sans lui !
J’irai le rejoindre en emmenant Yves !
12 juillet 19...
Nous faisons nos préparatifs de départ pour le bord de la mer, Gisèle et moi. Jérôme doit nous rejoindre plus tard. Il ne me reverra plus ! Je lui laisserai une lettre lui donnant toutes les explications voulues.
Oui, je sais, je suis un monstre ! J’abandonne un mari parfait, deux petites filles adorables, qui m’aiment, qui me couvrent de caresses quand je m’approche d’elles. J’ai probablement gâché la vie d’une sœur parfaite pour moi.
C’est plus fort que moi : loin des bras de Raymond, je deviens folle de désespoir !
15 juillet 19...
Je suis arrivée à L..., sans prévenir Raymond de la très grave décision que j’avais prise et je me suis tout de suite installée dans un petit appartement meublé.
Puis je lui ai téléphoné. Il est accouru aussitôt. Il m’a fait des reproches, mais je voyais bien qu’ils n’étaient pas sincères, et que ses yeux brillaient d’amour et de bonheur. Jamais, nous ne nous sommes autant aimés.
Nous avons pensé plus tard à notre situation aux yeux du monde. J’ai répété à mon amour que je ne voulais pas être une entrave à sa carrière. Je vivrai dans son ombre, tranquillement, en élevant notre fils. Il viendra me voir tous les jours. Je mènerai une vie en marge de la société, mais que m’importe, puisque j’aurai Raymond et son fils.
Jérôme demandera sans doute le divorce. C’est son droit. J’ai tous les torts. Dans ce cas, je verrai ce qui nous reste à faire, mais il faudra toujours laisser au scandale le temps de se laisser oublier.
30 juillet 19...
J’ai reçu une lettre de Gisèle qui m’a fait pleurer.
Ma petite sœur ne me fait aucun reproche. Elle me dit seulement qu’elle lutte avec Jérôme pour qu’il ne demande pas le divorce. Il ne sait pas que je suis partie rejoindre Raymond. Je lui ai écrit dans ma lettre qu’Yves était le fils d’un homme que j’aimais, et que j’allais rejoindre, sans dire qui. Gisèle ne parlera jamais. Elle console et soigne mes deux filles et cherche à persuader Jérôme que, pour elles, il ne doit pas chercher à divorcer.
En effet, dit-elle, il se peut qu’un jour, je sois heureuse de rentrer au bercail, de solliciter le pardon de mon mari et de reprendre ma place aux côtés de mes filles.
Elles ne sauront jamais la vérité en ce qui me concerne : pour tout le monde, je suis en traitement dans un sanatorium.
On a fait semblant de le croire, m’a dit Gisèle.
Elle résiste et se refuse absolument à donner mon adresse à Jérôme, qui veut à tout prix venir me retrouver « pour me tuer », dit-il, dans sa colère bien justifiée.
Pourquoi ? Oh ! pourquoi n’ai-je pas rencontré Raymond quand j’étais libre ?
Oh ! je le jure ! Si, un jour, je retrouve mes deux petites filles, je ne les obligerai jamais à se marier en mettant en avant des raisons matérielles ! Ne suis-je pas plus heureuse dans ces deux modestes chambres, sans aide domestique, que dans la vaste maison débordante de confort ?
Il faut donner son cœur à l’homme qu’on prend pour époux !
1er septembre 19...
J’ai reçu de Gisèle une lettre qui m’a bouleversée !
Je croyais avoir emporté toutes les lettres de Raymond. J’en avais des quantités et je n’ai jamais pu en brûler une seule.
Or, il paraît que j’en avais laissé dans le secrétaire du salon ! Quelle folie ! Jérôme, un soir, en fouillant dans le meuble, en a trouvé tout un paquet, noué d’une faveur. Gisèle, par chance, s’est jetée sur lui et lui a arraché la correspondance des mains. Il en a, cependant, gardé trois ou quatre.
— Que signifie votre geste ? a-t-il demandé avec colère.
Ma chère petite sœur s’est aussitôt accusée :
— Ces lettres m’appartiennent ! a-t-elle déclaré, toute tremblante. Rendez-moi celles que vous avez là !
Mais Jérôme s’y est refusé !
— Ainsi donc, Gise ! a-t-il crié, vous étiez la maîtresse de Raymond Naisselier ? Vous voyez à quoi a abouti votre conduite imprudente et inadmissible ? Notre ami s’en est allé sans vous demander en mariage, ce qui ne m’étonne pas, car un homme qui a de l’ambition n’épouse jamais sa maîtresse !
Il avait reconnu l’écriture de Raymond !
Pauvre Gisèle ! Comme j’admire son dévouement ! Ce mensonge a dû bien lui coûter, mais elle ne veut pas que mon mari ait des armes contre moi, ni qu’il connaisse le nom de mon amant. Qui sait de quelle folie il serait alors capable ?
C’est un homme prudent et calme, mais on en a vu d’autres perdre la tête dans un pareil cas !
Gisèle a été fort surprise de voir Jérôme lire les quelques lettres qu’il avait retenues. Sans doute, avait-il des doutes ? Elle tremblait qu’il n’y fut question du petit Yves et de nos rendez-vous. Mais, par un hasard extraordinaire, ces messages amoureux que je recevais avec une joie toujours nouvelle, ne parlaient que de baisers et de caresses.
— Mes compliments ! a dit Jérôme, sur un ton étrange, après avoir lu.
Et il a posé sur Gisèle un regard nouveau qui l’a fait frissonner d’horreur et d’indignation.
Ma pauvre petite sœur ! Quel calvaire lui fais-je subir ! Elle me donne des nouvelles satisfaisantes de mes deux petites filles, qui me réclament encore chaque soir à l’heure du lit.
14 décembre 19…
Raymond a passé toute une journée avec moi aujourd’hui. J’ai été divinement heureuse.
Notre fils est miraculeusement beau. C’est vraiment l’enfant de l’amour, un véritable petit Cupidon. Il éveille en moi une tendresse que ma petite Sylvia, ni ma Laurence, n’ont pas fait naître. C’est qu’il est le fils de son père, le trésor !
Je ne fréquente personne, excepté une voisine de palier, une brave femme remplie de bonté, mais aussi de curiosité à mon égard. Elle voudrait connaître mon histoire.
J’occupe mes journées à faire le ménage, à soigner Yves, à le promener, à coudre.
Nous passons chaque jour devant le beau bâtiment public qu’habite Raymond, presque toujours à la même heure. Il soulève le rideau et nous regarde tendrement, une seconde.
C’est peu, mais j’en retire un réconfort merveilleux.
J’ai quelquefois imaginé quel bonheur je goûterais si je pouvais entrer à ses côtés dans sa vaste demeure, notre fils entre nous.
Non..., il ne faut pas que j’y arrête ma pensée. J’ai déjà tant de bonheur !
Je ne le mérite pas, car j’ai créé du malheur autour de moi.
20 janvier 19...
Cette fois, je suis affolée !
La situation de ma sœur chérie est devenue infernale ! Et, pourtant, je la connais, elle ne quittera pas X... pour se réfugier à La Gandière, car elle ne délaissera pas ses petites nièces à n’importe quel prix.
Et cela juste au moment où elle venait de faire la connaissance d’un très charmant garçon, dont elle m’entretenait longuement dans ses lettres, Alain Belvoir. Elle m’avouait être très éprise de lui et elle espérait être payée de retour.
Cette bonne nouvelle m’avait consolée du tort que j’avais causé à ma sœur, mais voilà que sa dernière lettre me terrifie.
Depuis que les lettres de Raymond sont en sa possession, Jérôme, qui les croit adressées à Gisèle, a pris une attitude différente à l’égard de la pauvre petite.
De mauvais désirs se sont allumés en lui et il persécute Gisèle de ses attentions.
Elle est au supplice !
Elle le repousse de toutes ses forces, mais lui, lui offre de l’épouser, après avoir obtenu rapidement le divorce – ce qui ne lui serait pas difficile, puisque j’ai abandonné le domicile conjugal.
Voilà le résultat de tous les sacrifices et de toute l’ingéniosité de ma sœur pour me maintenir un retour possible au foyer : le divorce, quand même, et les assiduités obsédantes d’un homme qu’elle ne peut aimer et qu’elle considère comme un frère !
Du reste, son cœur est pris tout entier par Alain, dont elle me parle dans toutes ses lettres. Que je voudrais donc le connaître, pour lui dire de quel amour est digne Gisèle, qui possède, non seulement la beauté, le charme et des dons d’artiste, mais encore une âme au-dessus de la moyenne.
Il l’aimera ! Comment ne pourrait-il pas l’adorer ?
20 décembre 19...
Jérôme, que la jalousie rend perspicace et qui est, d’ailleurs – ce qui est bien naturel – aigri par la façon dont je l’ai traité, s’est aperçu que Gisèle aimait Alain.
Il en a conçu un dépit extraordinaire et il ne cesse de tourmenter Gisèle à ce sujet.
Elle me cite de lui des détails extraordinaires, à ne pas croire. Et dire que c’est moi qui suis cause de ce changement néfaste ! On dirait qu’il perd la tête.
Lui, si bon, si droit et honnête de caractère, ayant toujours le sens le plus scrupuleux de l’honneur, il vient de faire une chose horrible pour empêcher Gisèle d’épouser Alain et détourner d’elle à jamais ce dernier.
Il a eu la lâcheté de se retrancher derrière l’anonymat, ce qui est inouï de sa part.
Ma pauvre petite Gisèle a reçu, l’autre jour, une lettre écrite de la main d’Alain. Elle l’a ouverte, toute heureuse et toute émue. À son grand étonnement, l’enveloppe en renfermait une autre adressée au jeune homme et dont la suscription était tapée à la machine. Elle tira cette seconde enveloppe, qui contenait les quelques lettres gardées par Jérôme lorsqu’il les avait découvertes dans le secrétaire du salon. Un petit billet, également dactylographié, informait le jeune homme que Gisèle avait eu un amant et que ces lettres lui avaient été écrites par lui.
Ce qui s’était passé n’était pas difficile à deviner.
Alain, après avoir pris connaissance de cette lâche missive, avait mis le tout sous enveloppe et l’avait adressé à Gisèle sans un mot, afin de lui signifier que tout était fini entre eux.
J’imagine ce que sa réaction a pu être en lisant ces lignes tendres et voluptueuses.
Ainsi, le mal que j’ai semé autour de moi ne fait que grandir avec le temps.
Mais je ne veux pas que Gisèle perde celui qu’elle aime ! Elle souffre atrocement, je le lis à travers chacune des lignes qu’elle a tracées à la hâte et sur lesquelles sont tombées ses larmes.
Ma chère, chère petite sœur !
S’il le faut, j’irai trouver ce jeune homme et je lui expliquerai tout. Il faut que je le convainque de la vérité.
Oui, oui, je sais ce que je dois faire...
**
« Ici s’arrête le Journal que je vous communique.
« Je me sens absolument certaine, je vous le répète, que vous l’avez lu jusqu’au bout et que je vous ai convaincu. En toute équité, il ne peut en être autrement. Gisèle ne doit pas souffrir des fautes que j’ai commises.
« Épousez-la, dans votre intérêt.
« Vous savez, maintenant, quelle admirable nature elle a.
« Ne pensez pas à moi avec trop de sévérité. En vous suppliant de ne pas vous détourner de ma sœur, je prive mes deux filles de la seule personne qui pouvait vraiment me remplacer auprès d’elles. Le bonheur que j’éprouvais dans ma retraite va s’en trouver bouleversé. Mon mari va certainement demander le divorce et je ne sais exactement ce qui adviendra de moi. Néanmoins, je ferai l’impossible pour que Sylvia et Laurence ne soient pas complètement arrachées à mon influence et à mon affection, qui demeure entière, malgré la passion qui s’est emparée de ma vie.
« J’attends une réponse de vous et ce Journal que je vous ai confié. Merci. »
Alix Blavant.
**
Suite du Journal de Mme BLavant.
27 décembre 19...
J’ajoute en hâte ces quelques lignes à mon Journal, qui m’a été retourné tout de suite par Alain Belvoir.
Mes mains tremblaient en défaisant les enveloppes qui le contenaient. Mais, tout de suite, j’ai poussé un grand cri de joie : je venais de lire, sur une feuille blanche, ces mots écrits par le jeune homme : « Madame, Je suis touché par la confiance que vous avez mise en moi. Elle n’a pas été mal placée. Je suis allé demander pardon à Gisèle, hier, de la façon brutale et cruelle dont je m’étais conduit envers elle sur le simple reçu d’une lettre anonyme. Elle m’a pardonné et m’a promis de m’épouser. Notre mariage aura lieu dans les plus brefs délais. Je serai heureux de vous connaître et je ferai l’impossible, avec Gisèle, pour que les conséquences de la passion qui a bouleversé votre vie, ne cause pas trop de ravages parmi les vôtres.
« Croyez bien, Madame, que je ne vous juge pas. Tout au plus, puis-je me permettre de vous plaindre. Vous avez des excuses. Nous ne sommes, trop souvent, que des jouets dans la main de la Destinée.
« Je vous dis toute mon affection et l’immense bonheur que je vous dois. Qui sait, si, sans vous, je ne me serais pas obstiné dans mon misérable orgueil et ma mauvaise jalousie ? »
Alain Belvoir.
*
Gisèle est sauvée !
Mais le mal que j’ai fait, pourrais-je jamais le réparer ?
Hélas ! On ne doit pas tromper !
FIN
Voilà !4
Notes
1 Sic. L’erreur dans la graphie du prénom de l’autrice sur la page titre interne (orthographié « Jeanne » sur la couverture du fascicule) témoigne du peu de considération donné aux auteur·rices en régime de littérature sérielle ainsi que du peu de soin apporté à la fabrique du fascicule.
2 On lit « comme elle ma parle » dans le texte original. Nous avons corrigé par le présent (« me parle », et non « m’a parlé »), ce qui semble plus cohérent avec le contexte.
3 On lit « dirai » dans le texte original.
4 Ce mot figure bien ainsi, après le mot « FIN », à la dernière page du fascicule.