Presse et patrimoine

Les saisies patrimoniales françaises en Italie dans la presse française et italienne : 1796-1816

Table des matières

APOLLINE STRÈQUE

Depuis quelques années, on remarque un intérêt accru dans la recherche, notamment en histoire, pour les saisies patrimoniales françaises en Europe durant la Révolution et l’Empire : des tableaux, statues, manuscrits ou collections d’histoire naturelle appartenant aux pays vaincus sont enlevés des musées publics, des galeries privées ou des établissements religieux selon des modalités variées. On peut citer les travaux de Bénédicte Savoy, qui occupe depuis 2016 la chaire d’Histoire culturelle des patrimoines artistiques en Europe au Collège de France, et plus particulièrement sa thèse qui porte sur les saisies patrimoniales en Allemagne1, ou le colloque international « Nouveaux regards sur les saisies patrimoniales en Europe à l’époque de la Révolution française » qui s’est tenu en mai 2018 à Bruxelles. Si ce renouveau concerne essentiellement d’autres pays européens peu étudiés jusqu’alors, de nombreux ouvrages ont été publiés sur le cas de l’Italie : on peut citer les travaux, plus anciens, de Dominique Poulot2, Marie-Louise Blümer3 ou Édouard Pommier4. Néanmoins, si les historiens ont analysé les traités, les archives muséales ou les correspondances officielles, peu d’entre eux, hormis Édouard Pommier, ont analysé le discours sur les saisies patrimoniales dans la presse.

Notre analyse des saisies patrimoniales françaises portera donc sur une entité géographique définie, l’Italie, sur la période 1796-1816, révolutionnaire puis impériale, et sur un discours spécifique, celui de la presse. Des saisies ont eu lieu auparavant dans d’autres pays conquis et sont aussi évoquées dans la presse révolutionnaire, mais la réflexion et la publicité sur les conquêtes artistiques prend plus d’ampleur dans la presse au sujet de l’Italie et de son riche patrimoine, notamment antique, qui fascine la France. Avec les victoires françaises, les premières saisies ont lieu à Bologne et Parme, en mai et juillet 1796 : elles s’effectuent dans un cadre légal, celui du traité signé avec les vaincus, fixant le nombre d’œuvres prélevées dans les églises et dans les galeries des États5. La cessation par traité se généralise sur la péninsule : les traités de Tolentino (février 1797) et de Campo-Fornio (octobre 1797) systématisent les articles stipulant que les vaincus devront céder un certain nombre d’objets d’art, fixé au préalable, et dont le choix est laissé aux commissaires, artistes ou scientifiques, qui accompagnent les armées françaises afin de les aider à choisir de manière avisée les œuvres prélevées dans les pays européens vaincus6. Cette logique se poursuit jusqu’en 1800, notamment après la conquête de la Toscane en 1799. La modalité de saisie des œuvres évolue : si, durant les deux campagnes d’Italie, la cessation par traité s’impose, on relève de nombreux cas de pillage ; les œuvres prises par les commissaires peuvent excéder les limites fixées par le traité (comme ce fut le cas pour la ville de Pérouse qui, de trois tableaux fixés par le traité de Tolentino, se voit contrainte d’en fournir une trentaine) ou s’effectuer en dehors du cadre du traité, surtout en 1796, où beaucoup d’églises sont pillées par les soldats de la République. À partir de l’Empire, les œuvres italiennes qui arrivent en France sont la plupart du temps achetées par Napoléon, qui acquiert ainsi la collection d’antiques de son beau-frère le prince Borghèse7 ; néanmoins, ces achats sont facilités par les conditions matérielles difficiles des propriétaires aussi bien que la pression politique que peut exercer la France en tant que pays vainqueur. Ces œuvres sont donc souvent laissées pour des sommes modiques. À la chute de l’Empire, une grande partie de ces saisies patrimoniales, qui étaient essentiellement exposées au Musée Napoléon (Musée du Louvre), sont renvoyées.

La presse, qui évolue rapidement sur le plan politique et formel au cours de cette période, s’est fait l’écho de ces acquisitions ou de ces saisies, qu’elle nomme « translations », puis de leur retour, souvent présenté comme un « enlèvement8 ». L’évocation du sort mouvementé des saisies patrimoniales en Italie dans la presse, support de l’éphémère et du quotidien, participe paradoxalement de l’émergence d’une conscience patrimoniale à la fois par la diffusion que le journal assure à ces œuvres et par la réflexion que les périodiques mettent en place sur le lien entre identité nationale et possession d’un patrimoine. Ces deux phénomènes s’élaborent par des enjeux littéraires propres au fonctionnement journalistique et à sa temporalité spécifique tels que l’effet d’annonce ou la polémique. Nous étudierons cette question à partir d’un corpus constitué de journaux français et, plus occasionnellement, de journaux italiens. En effet, l’accès aux journaux italiens numérisés est relativement limité et les territoires italiens sous contrôle français disposaient essentiellement d’une presse officielle ou sur laquelle s’exerçait une forte censure. En ce qui concerne les journaux français, nous prendrons en compte des journaux aux appartenances politiques variées qui proposent un regard différent sur la question des saisies, et dont le régime de publication diffère.

La presse française, un lieu de débat et de publicité sur les saisies patrimoniales

Un espace de débat culturel et politique

Durant l’été 1796, alors que les saisies débutent en Italie, la presse française accueille un intense débat politique et culturel, creuset d’une conscience patrimoniale française ambigüe qui se construit entre la volonté de préserver l’intégrité du patrimoine italien et le désir de ramener en France ses chefs-d’œuvre, notamment antiques. Ce débat soulève des enjeux aussi bien idéologiques, politiques que patrimoniaux.

Comme le rappelle Édouard Pommier, la polémique sur le rapatriement des chefs-d’œuvre italiens en France éclate à la suite de la parution d’un article dans La Décade du 29 mai 1796, dont le journaliste évoque avec satisfaction la cessation par traité d’œuvres appartenant au duché de Parme : il insiste sur l’idée que l’attachement des Français aux œuvres d’art prouve à l’Europe que les Républicains ne sont pas des « barbares » car « parmi les dépouilles des souverains, celles qu’ils semblent affectionner davantage, ce sont des tableaux, des statues et des livres9. » Ces propos déclenchent de vives réactions, notamment dans Le Censeur des journaux, le 5 juin, d’après lequel ces saisies vont « blesser l’honneur national et la délicatesse des peuples » et fragiliser par cette injustice « l’ouvrage de la république10 », ou dans Le Véridique du 28 juin, qui publie une lettre anonyme attaquant violemment la politique des saisies en renversant la logique gouvernementale et la rhétorique républicaine : il ne s’agit plus de ramener les chefs-d’œuvre de la liberté sur la terre de la liberté, la France, mais de les mettre, par leur enlèvement, « en captivité11 ». En outre, l’auteur insiste sur l’attachement profond des Italiens à leur patrimoine, « ce peuple si sensible, si passionné par les chefs-d’œuvre qu’il possède et qui forment pour lui une seconde religion12 ». Cet attachement, aussi bien que la richesse des œuvres enlevées, peut expliquer la naissance d’un débat qui n’avait pas eu la même intensité au sujet des saisies en Belgique ou dans les Pays-Bas. Cette attaque très vive est suivie par Le Journal de Paris du 8 juillet qui s’oppose aux saisies en ce qu’elles coupent le lien entre l’œuvre et son contexte, théorie développée par Quatremère de Quincy, mais aussi parce qu’elles peuvent froisser les sentiments des peuples libérés. Ces deux articles lancent la polémique et les journaux gouvernementaux s’empressent de leur répondre, comme le Rédacteur ou le Miroir qui accusent leurs opposants d’anti-patriotisme tout en convoquant l’exemple romain antique pour légitimer les saisies. Les échanges polémiques se poursuivent et les arguments se développent durant les mois de juin et juillet 1796 opposant les journaux gouvernementaux soutenant la thèse du rapatriement dans la patrie de la liberté et les journaux d’opposition s’interrogeant sur la légitimité de ces saisies et la théorie du contexte. Cette polémique donne lieu à la publication en juillet 1796 des Lettres à Miranda de Quatremère de Quincy. Cette publication, qui expose le point de vue d’un opposant aux saisies patrimoniales, marque l’apogée de ce débat né dans la presse et qu’elle contribue à alimenter par les comptes rendus qui en sont donnés. D’ailleurs, Quatremère évoque clairement cette origine journalistique au début de ses lettres : « Vous m’écrivez, mon ami, que la discussion commence à s’engager dans l’opinion publique et les journaux sur l’objet de notre correspondance13 ». Des artistes, parmi lesquels Girodet et David, adressent alors une pétition au Directoire, publiée dans le Journal de Paris du 17 août. Dans la lignée des thèses de Quatremère, ils plaident, plus prudemment, pour un partage équitable des chefs-d’œuvre saisis entre Rome et Paris. Le Moniteur du 22 août la qualifie de « déshonorante demande14 » et une contre-pétition d’artistes, afin de répondre à cette « pétition lâche et antifrançaise15 », y est publiée le 3 octobre, justifiant les saisies patrimoniales en Italie. Jusqu’à l’automne 1796, la presse révolutionnaire s’affirme donc comme le lieu privilégié d’une polémique culturelle et politique qui participe au fondement d’une conscience patrimoniale française.

Un espace de publicité des saisies patrimoniales contribuant à leur légitimation

La presse constitue également un lieu privilégié, pour le pouvoir, de publicité et de propagande : les périodiques français diffusent les informations sur les saisies et contribuent à les présenter comme une manifestation concrète de la justice des idéaux révolutionnaires et de la puissance de la République. Les journaux vont tout d’abord permettre de tenir les Français informés des saisies effectuées. Ils apportent aussi des indications sur le rapatriement des œuvres vers la France et, enfin, sur leur arrivée à Paris et leur exposition dans le cadre des Fêtes de la liberté [Illu.1] puis au Musée du Louvre.

À partir de 1796, les journaux annoncent la conquête des œuvres italiennes, fréquemment communiquée par la publication des lettres de Bonaparte adressées au Directoire. La Clef du cabinet des souverains du 5 mars 1797 reproduit une de ses lettres informant le Directoire que « la commission des savants a fait une bonne récolte à Ravenne, Rimini, Pesaro, Ancône, Loretto et Perugia ; cela sera incessamment envoyé à Paris. Cela joint à ce qui sera envoyé de Rome, nous aurons tout ce qu’il y a de beau en Italie, excepté un petit nombre d’objets qui se trouvent à Turin et à Naples16 ». Les informations communiquées par Bonaparte apportent peu d’éléments sur les œuvres conquises : en tant que soldat, il se contente d’attester la saisie patrimoniale. La presse française publie donc aussi des lettres de spécialistes, à savoir celles des commissaires qui accompagnent l’armée, qui apportent des informations plus précises sur les œuvres. La Décade publie ainsi régulièrement les lettres de Thouin, commissaire en Italie. C’est le cas dans Le Républicain français du 3 juillet 1796 qui reproduit une lettre des commissaires au Directoire concernant les saisies effectuées à Bologne : « Les savants s’occupent eux-mêmes de recueillir les tableaux et statues qui peuvent être dignes du goût français. Déjà les dispositions sont faites pour faire passer à Paris Sainte-Cécile17 ». Même chose dans La Clef du cabinet des souverains du 27 août 1797, où Thouin et Moitte, commissaires, informent les lecteurs des saisies effectuées à Rome en multipliant les superlatifs afin de souligner la valeur et le nombre des œuvres : « cinq cents manuscrits dans toutes les langues du monde », « les tableaux des plus grands maîtres de l’école d’Italie », « les sublimes productions des statuaires Grecs18 ». Ces lettres officielles sont publiées dans différents journaux, permettant une meilleure diffusion des informations sur les saisies patrimoniales et leur mise en scène politique et culturelle. Certains journaux font même de l’excès de zèle patriotique et s’étonnent de l’oubli de certains chefs-d’œuvre par les commissaires : dans La Clef du cabinet des souverains du 4 juin 1797, un journaliste regrette qu’ils n’aient pas emporté de Rome la statue équestre de Marc-Aurèle ou le bas-relief dit d’Endymion au Capitole19.

Cette mise en scène se poursuit lorsque les journaux se chargent de relayer la complexe translation des œuvres italiennes en informant sur le trajet, incertain en temps de guerre, et le contenu des caisses, créant en France un effet d’attente. Ainsi, dans une lettre publiée dans Le Moniteur universel du 2 juillet 1796, Bonaparte prévient que « les vingt tableaux que doit nous fournir Parme sont partis […]. Les tableaux de Modène sont également partis20 ». De même, un correspondant tient informés les lecteurs des Nouvelles politiques, nationales et étrangères des difficultés que rencontre le bateau affrété pour ramener les œuvres saisies à Venise :

Les Français, outre nos quatre fameux chevaux de bronze, avaient enlevé les monuments les plus précieux qui existaient dans les bibliothèques publiques, dans le palais ex-ducal et dans les archives du cabinet de l’ancien gouvernement […]. Ils se disposaient à prendre quelques monuments de l’église et de la place Saint-Marc. Mais le général Mack étant arrivé avant-hier […], l’exécution fut suspendue. On a vu avec surprise que le navire sur lequel sont embarqués les quatre chevaux, et qui devait rejoindre les vaisseaux prêts à mettre la voile, est resté à la même place. Le bruit public est que ce navire ne partira pas21.

Même chose à Rome : un correspondant de La Clef du cabinet des souverains indique le départ du « second convoi […] composé de douze chars ; il part à l’instant de Rome pour Livourne, et je vous en donne avis sur-le-champ22 ». De même, La Décade philosophique publie une lettre de Thouin, informant de l’avancée des convois entre Rome et Livourne, accentuant les dangers courus tout en rassurant les lecteurs :

Vous aurez appris avec plaisir […] l’arrivée de notre second convoi de Rome à Livourne ; en voilà deux qui ont échappé aux dangers de la traversée des montagnes de l’Apennin […]. Non seulement aucun des 13 chars qui le composent n’a éprouvé de versement, mais même les toiles qui recouvrent l’emballage des caisses sont entières et sèches. Il semble que ces objets soient sortis ce matin du Vatican23.

La presse communique également leur arrivée sur le sol français, comme dans La Clef du cabinet des souverains du 27 août 1797 qui annonce l’arrivée des convois de Rome à Marseille24 ou, le 24 avril 1798, leur acheminement vers Lyon :

Les monuments que la flotte de Venise a débarqués à Toulon consistent, 1° dans les quatre chevaux antiques qui étaient placés sur l’église Saint-Marc ; 2° en un lion dans le genre gothique, formant les armes de Venise, et placé sur une colonne de granit à la petite place Saint-Marc. Tous ces objets sont partis sur un allégé de Toulon pour Arles, d’où ils remonteront, par le Rhône, jusqu’à Lyon25.

Les journaux ne se contentent pas d’indiquer le trajet des convois, ils s’emploient à en indiquer le contenu et notamment à corriger les erreurs commises par d’autres titres, comme La Décade philosophique du 28 juin 1798 qui ironise vivement :

On n’a pas lu sans étonnement dans quelques journaux, une liste des prétendus chefs-d’œuvre que l’on dit arrivés d'Italie. Il n’y a pas un seul article qui soit exact, ou plutôt qui ne soit la preuve de l'ignorance la plus complète. On prétend que nous avons apporté d’Italie un tableau de la bataille d’Actium, par Raphaël, qui n’a jamais peint de bataille d’Actium […]. Mais ce qu’il y a de plus plaisant, c'est qu’on met au nombre de toutes ces belles choses, un Saint-Pierre d’argent massif, de grandeur naturelle, la tête couverte de diamants. On aurait bien dû citer l’endroit où nous avons fait une capture aussi précieuse. Mais nous possédons quelque chose qui vaut mieux que le Saint-Pierre d’argent massif : ce sont les chefs-d’œuvre de l’art antique, l’Apollon du Belvédère, l’Antinoüs, le Laocoon, etc. […] Quelque misérable, pour vendre ses feuilles à deux sous, aura fabriqué une liste de statues, de tableaux imaginaires ; et voilà nos journalistes qui l’insèrent sans réflexion, sans examen26.

Cette correction de la fausse information journalistique se caractérise par le recours à la liste des œuvres envoyées qui a pour but de donner au lecteur une information complète mais doit aussi illustrer, par sa longueur, la bravoure des armées françaises. La Clef du cabinet des souverains du 2 août 1797 produit ainsi une liste exhaustive des œuvres prises à Rome et fait suivre d’un astérisque celles qui sont dans les caisses ramenées du quatrième convoi romain : « Nous avons cru devoir récapituler ici les chefs-d’œuvre que les victoires des Républicains ont assuré à la France et aux arts : jamais plus nobles trophées n’ornèrent les triomphes d’aucun vainqueur27 ». Des listes des manuscrits et des objets d’histoire naturelle sont également communiquées, même si les œuvres d’art, et notamment les sculptures antiques comme le Laocoon, font l’objet d’une plus grande publicité. Ainsi, dans Le Moniteur universel du 28 novembre 1796 est publiée une « Notice des objets de sciences, d'arts et de curiosité arrivés d'Italie28 » qui liste les manuscrits mais aussi les minéraux, graines et objets scientifiques emportés d’Italie. La presse contribue donc à créer un effet d’attente en donnant des nouvelles sur l’avancée des convois mais aussi en exaltant la valeur artistique ou scientifique des saisies, et donc à renforcer le sentiment d’appropriation française du patrimoine italien. Ainsi, dans La Clef du cabinet des souverains du 14 juin 1797, un journaliste interpelle les Français pour leur rappeler le bonheur qu'ils ont de pouvoir disposer de ces œuvres à Paris : « Heureux Français ! vous allez jouir enfin du spectacle ravissant de ces chefs-d’œuvre des Grecs : le Laocoon, l’Apollon, l’Antinoüs, le Gladiateur, le Torse, dont vous a successivement entretenus ce journal, sont en route avec Flore et Vénus, et vont orner Paris, après avoir fait la gloire de Rome et d’Athènes. Vous les contemplerez enfin, ces prodiges des arts […]29 ! »

Cette mise en scène patriotique s’exprime tout particulièrement au cours des Fêtes de la liberté du 27 et 28 juillet 1798 durant lesquelles les œuvres et les objets pris en Italie sont exposés aux Parisiens dans un cortège aux allures de procession. Alors que deux convois apportant les œuvres prises en Lombardie étaient arrivés en novembre 1796 et en juillet 1797, le gouvernement décide d’effectuer une réception magistrale des œuvres en provenance de Rome et de Venise. Les journaux participent grandement à la publicité de cet évènement en amont, détaillant l’organisation du cortège et exaltant les armées et les commissaires français. On retrouve cette description très précise de l’évènement et de son programme dans Le Journal des débats et des décrets du 21 juillet30, le Moniteur Universel31 et le Courrier des spectacles32 du 27 juillet, ou encore le Magasin encyclopédique33. Tous ces journaux détaillent les différents chars (les œuvres étant disposées en fonction de leurs catégories : tableaux, sculptures, histoire naturelle, manuscrits…), leur trajet dans Paris, les institutions et les personnalités les accompagnant… Le message idéologique du gouvernement est donc répété et amplifié par la presse. On pourrait le résumer par la banderole portée par le char des sculptures antiques : « La Grèce les céda ; Rome les a perdus/ Leur sort changea deux fois. Il ne changera plus. »

Les journaux couvrent au quotidien un temps vaste, qui va de celui des conquêtes, de la saisie, du rapatriement à celui de l’exposition puisque la presse contribue activement à la réflexion sur le musée, se faisant l’écho d’inquiétudes concernant la visibilité des œuvres et leur lieu d’accueil. Ainsi, La Clef du cabinet des souverains, s’interroge sur le lieu où seront exposées les œuvres transportées de Rome :

Mais pourquoi n’y a-t-il encore aucun local pour les recevoir ? Pourquoi n'a-t-on pas même commencé à en préparer un ? Faudra-t-il qu’à leur arrivée, ces morceaux précieux, au-devant desquels vole déjà l’impatience du public éclairé, soient enfouis dans des magasins ? Ou faudra-t-il que le Laocoon, le Torse, l'Apollon, les chevaux de Saint-Marc soient montrés dans une cabane provisoire, de planches et de plâtre, comme les curiosités de la Foire ? Espérons que le Gouvernement, qui veille à notre gloire et prépare notre bonheur, placera dignement les fruits immortels de nos conquêtes34.

C’est aussi le cas le 2 août 1797, dans lequel le journaliste espère que les objets pourront « être placés convenablement, et vus avec plus de facilité35. »

Si le rôle de la presse est particulièrement important sur les années 1796-1800 dans la constitution d’une conscience patrimoniale française, cela ne signifie pas qu’avec l’Empire le discours patrimonial y disparaisse. En effet, si les œuvres enlevées demeurent à Paris, Napoléon n’effectue plus de saisies systématiques : il privilégie les commandes, comme celles à Canova, les échanges, comme celui de plusieurs tableaux flamands, en 1812, contre des tableaux italiens de la Brera à Milan, ou les achats, comme celui de la collection d’antiques de son beau-frère, le prince romain Camille Borghèse. Mais en 1811, un décret impérial exige « la réunion au domaine de la couronne des tableaux et objets d'art existant dans les bâtiments publics des départements de Rome et du Trasimène ». Les saisies se poursuivent donc légalement, notamment dans des villes déjà spoliées en 1797 comme Pérouse, mais elles ne sont plus liées aux opérations militaires ; devenue française, Rome est sommée d’envoyer à la capitale de l’Empire auquel elle appartient ses œuvres d’art. Les tableaux romains arrivent en janvier 1814, et sont installés au Louvre avec la mention « offert à S. M. Napoléon par la ville de…Pérouse, Rome, Bologne… », de même que les œuvres saisies sous le Directoire et le Consulat portent une étiquette, dans le musée, indiquant l’année et le lieu de leur saisie. La muséographie participe à cette exaltation de la puissance française. Même si elles resteront peu de temps en place, les journaux mentionnent aussi l’arrivée de cette deuxième vague de saisies au Louvre, mais plus discrètement.

Le silence des vaincus

L’évocation des réactions italiennes aux saisies patrimoniales dans la presse française

La polémique qui éclate dans les journaux français au sujet des saisies patrimoniales en Italie se concentre essentiellement sur l’importance de conserver les œuvres dans le lieu auquel elles appartiennent afin de préserver leur puissance esthétique et historique. Les réactions des Italiens face au départ de leur patrimoine sont rarement évoquées et la presse observe un silence assez général sur cette question qui contribue à légitimer les saisies, car on sait que les réactions des Italiens furent très vives et qu’ils firent tout leur possible pour retarder le départ des œuvres saisies en multipliant les requêtes auprès des autorités françaises, voire en cachant les œuvres menacées d’un départ. Les journaux, lorsqu’ils ne se réfugient pas dans le silence, adoptent sur ces réactions des attitudes variées. Certains mettent en avant la joie des Italiens face à la liberté apportée par les Français, qui semble abolir toute contestation, ou ils évoquent l’admiration des Italiens face à la puissance française, incarnée par ces saisies patrimoniales. C’est le cas de la lettre de Thouin, publiée dans La Décade philosophique qui décrit la réaction des habitants de Livourne à l’arrivée du convoi d’œuvres d’art romain, qui remonte vers la France :

À l’approche des villes, et surtout en les traversant, c’était alors que l’affluence du peuple était considérable ; à Livourne principalement, tout le monde était sorti de la ville pour voir arriver ce convoi ; tous ces spectateurs étaient étonnés de la puissance de la nation qui […] avait enlevé de Rome […] des masses aussi considérables que précieuses pour en décorer la capitale de son Empire. Quelle nation, disaient-ils, que la nation française36.

L’étonnement des Italiens est interprété comme de l’admiration et donc une légitimation de ces saisies par les vaincus. Quelques réactions italiennes peuvent donc être évoquées mais sur le mode mineur afin de mieux mettre en valeur la puissance française, comme dans la lettre de Bonaparte, publiée dans Le Moniteur universel du 2 juillet 1796, qui rapporte la volonté des habitants de Parme de racheter le Saint-Jérôme du Corrège, enlevé par les Français : « le célèbre tableau de Saint-Jérôme est si estimé dans ce pays, qu’on offrait un million pour le racheter37 ». Les Italiens proposèrent en effet régulièrement aux Français de leur laisser certaines œuvres contre une somme d’argent, collectée auprès des habitants de la ville. Cependant l’effort financier des Parmesans n’est pas présenté comme un signe d’attachement profond à leur patrimoine digne d’empathie mais comme un nouveau titre de gloire pour la nation française, soulignant la valeur esthétique et financière des œuvres enlevées. Les journaux peuvent tenter de se justifier auprès des Italiens, comme dans le Bulletin de l’Europe :

Ces prodiges de la peinture nous sont acquis par nos victoires. Puissent les Italiens nous pardonner leur translation ! ils furent riches longtemps des dépouilles du monde ; nous nous parons en ce moment des leurs ; mais nous rendons hommage au génie créateur qui, après avoir, dans l’antiquité, remporté la palme de la gloire guerrière, avait, dans les siècles modernes, moissonné celle des beaux-arts. Qu’ils se consolent, les descendants des Romains, ne leur reste-t-il pas toujours le Colisée, la Rotonde, Saint-Pierre de Rome, la Fontaine de Trévi, la colonne trajanne, [sic.] les chevaux de Monte-Cavallo, leurs éternelles mosaïques et tant d’autres monuments qu’on ne verra que chez eux, et qui les rendront toujours respectables à leurs vainqueurs38.

Tout en prenant mesure du désespoir des Italiens, le journaliste insiste sur sa joie de disposer de leurs statues et tableaux à Paris, estimant leur patrimoine monumental, non déplaçable, assez riche pour les consoler et continuer à attirer les voyageurs. La gravure effectue le même passage sous silence, à des fins de propagande, comme dans les représentations du départ des chevaux de Saint-Marc à Venise en décembre 1797 [illu.2] ou de celui du convoi d’œuvres d’art de Rome [illu.3], qui invisibilisent les réactions des vaincus au profit de la gloire des vainqueurs.

Une presse italienne silencieuse et bâillonnée

Si, comme l’a démontré Bénédicte Savoy, la presse européenne et plus particulièrement allemande s’indigne des saisies en Italie, la presse italienne s’avère bien plus silencieuse39. À Rome, le Diario di Roma ne mentionne pas le départ des convois d’œuvres romaines vers Paris en 1797. Les journaux officiels, instaurés par les Français à leur arrivée, comme la Gazzetta Piemontese ou Il monitore fiorentino n’évoquent ni les saisies, ni la Fête de la liberté dans les nouvelles de Paris de l’année 1798. Même les journaux qui, comme Il Monitore italiano, s’affirment plus fortement au fil des années par rapport à la présence française, se taisent sur les saisies patrimoniales artistiques. On sait pourtant que deux Romains, Petracchi et Casella, adressèrent en juillet 1796, au moment où la polémique sur les saisies éclate en France, une pétition au ministre Charles Delacroix afin de tenter, en vain, d’obtenir l’annulation de la cessation de cent tableaux romains. Cette pétition, qui insiste sur le sentiment d’attachement des Romains à leur patrimoine et fait entendre le point de vue des vaincus, n’a pas été publiée dans la presse, en France ou en Italie, et sa diffusion est restée confidentielle. Ce silence s’explique à la fois par le contrôle français exercé sur la presse italienne et par le lien intime qui unit les Italiens à leur patrimoine dont ils vivent difficilement l’enlèvement. La presse française publiée en Italie, comme La France vue de l’armée d’Italie, évoque également les saisies effectuées mais ne dit rien sur les réactions des Italiens. Néanmoins, ces recherches ont été limitées par l’accès restreint aux journaux italiens pré-unitaires numérisés et par l’absence d’une base suffisante de journaux napolitains numérisés qui auraient pu offrir un regard plus critique sur les évènements de 1796 et 1797.

Les guides d’Italie : une ouverture de la parole

L’indignation italienne et européenne face aux saisies patrimoniales, si elle peine à trouver sa place dans la presse, peut se tourner vers d’autres canaux, notamment vers les guides de voyage. Dans les guides italiens de la période 1796-1816 règne le même silence que dans la presse, que ce soit dans les ouvrages publiés sous l’Empire, comme l’Osservatore delle belle-arti in Roma, de Michelangelo Prunetti (1808-1811), où l’auteur commente au passé les collections du Musée du Capitole, amoindries par les saisies françaises, mais sans évoquer clairement ces dernières ; ou après le retour des œuvres en 1816, Les Monuments les plus célèbres de Rome ancienne et les quatre basiliques principales de Rome moderne, d’Antonio Nibby (1818) qui ne mentionne même pas les fouilles effectuées par les Français à Rome et tait le déplacement de certaines œuvres pourtant revenues à leur place originelle. Ce sont les guides français et européens qui évoquent le plus clairement le désespoir des Italiens face au départ des œuvres et le rejet de ces saisies patrimoniales. Plusieurs mentionnent les vides laissés dans les collections muséales par les saisies françaises, comme Kotzebue qui rappelle au sujet du musée du Vatican : « Aujourd’hui même, et quoique les Français en aient enlevé les plus beaux ornements, il est encore et restera peut-être toujours le premier Muséum du monde40 ». Petit-Radel rappelle également, au Vatican, les vides laissés dans les collections par les enlèvements français, tout en les atténuant en évoquant la présence de copies des œuvres enlevées : « Il est vrai que le pouvoir des armes en a fait passer quelques-unes qui ornent aujourd'hui le musée de Paris, mais des plâtres bien proportionnés remplacent les vides ; on ne peut donc guère se plaindre de ce qui a été enlevé41 ». Paul-Louis Courrier, qui fait partie des armées françaises en Italie, écrit dans une lettre à M. d’Agincourt du 17 février 1808 : « De là on m'envoya à Vérone […]. Je vis l'amphithéâtre, je vis le musée Maffei. On en a enlevé pour Paris les plus beaux morceaux. Vous crieriez à la barbarie ; moi, je crois toujours que tout est bien42 ». Si Courrier estime ces enlèvements justifiés, il prend en compte l’indignation de son correspondant, prêt à qualifier ces saisies de « barbarie ». Plus généralement, les voyageurs français, s’ils ne rejettent pas les saisies, peuvent faire état des réactions italiennes face aux saisies, développant un discours plus détaillé que celui de la presse. Un ouvrage anonyme, rédigé par un officier participant aux campagnes d’Italie, rapporte les émeutes causées, à Rome, par l’enlèvement des chefs-d’œuvre :

Le 7 août (vieux style), trois commissaires français étant allés prendre l'air dans le jardin Médicis, où il y avait beaucoup de monde furent entourés par une foule de curieux, parmi lesquels se trouvèrent des malintentionnés qui les insultèrent par des huées et des paroles injurieuses. Dans l'après-dîner du jour suivant, le secrétaire de la commission et un peintre qui y est aussi attaché, se promenant dans la ville s'arrêtèrent dans la place Colonne pour regarder la colonne Trajane ; ils prirent des rassemblements pour des grouppes de curieux et continuèrent à observer tranquillement mais dans ce moment, une troupe d'enfants fit pleuvoir sur eux une grêle de pierres. Ils cherchèrent alors à, se sauver en prenant la première rue mais ils furent suivis par beaucoup de gens qui criaient : « Tuez-les ce sont des Français, ce sont des commissaires43 ! ».

Ces émeutes s’expliquent par un sentiment anti-français général mais les cibles privilégiées par les Romains sont les commissaires français, chargés de l’enlèvement des œuvres : il s’agit donc, plus précisément, d’une protestation contre ces saisies. Les ouvrages postérieurs à la chute de l’Empire évoquent plus fréquemment les révoltes italiennes contre les saisies, en prenant le parti des Italiens. Ainsi, Louis Simond rappelle les émeutes causées à Gênes en 1812 par la nouvelle vague de saisies patrimoniales et insiste sur l’idée que les Génois étaient des alliés français, rendant ces enlèvements plus condamnables encore, aussi bien que sur le fait que ces spoliations déterminèrent la trahison des Génois et la chute française :

En 1812 ils prirent jusqu'aux tableaux des églises et même des palais, acte de violence pour lequel ils n'avaient pas même le prétexte de la conquête, puisque le pays s'était donné et avait toujours été l'allié de la France. Lorsqu'ils enlevèrent le chef-d’œuvre de Jules Romain (le martyre de saint Etienne), il y eut à Gènes un soulèvement. Cette dernière spoliation eut lieu à l’époque où l’on pouvait prévoir la perte d'une partie au moins du pays conquis ; mais de tels actes étaient le moyen de réaliser ce qu'on craignait44

La condamnation peut émaner des Italiens eux-mêmes : les voyageurs français leur laissent la parole pour exprimer leur point de vue sur ces enlèvements comme Mme D*** dans L’Italie pittoresque qui, visitant Gênes et regrettant que les tableaux pris par la France y aient été rapportés après la chute de l’Empire, s’attire les foudres de son guide, Stephano :

Mais à qui Paris l’avait-il pris, s’écrie Stephano ; à nous, à nous que vous avez pillés, tués, dénationalisés ! Vous nous avez enlevé nos tableaux, nos statues, notre or, et en revanche, que nous avez-vous donné ? Votre froc ! Le jour où nous avons dépouillé votre Louvre, nous n’avons fait que reprendre notre bien. D’ailleurs, n’était-ce pas un crime de lèze-arts que votre importation ? Laissez leur soleil aux Titien et aux Tintoret ; il les a vus naître, qu’il les éclaire ! […] Et puis, pourquoi aller déplumer tous les autres peuples pour se faire des ailes ; on n’en vole pas mieux ! Paris n’est-il bon qu’à devenir une serre chaude de chefs-d’œuvre, recevant tout, ne produisant rien ? Ce n’est pas tout, quel coup porté au cœur de l’humanité45 !

De même, Guinan-Laoureins mentionne la colère sourde des Romains, en rapportant les vers satiriques déposés sur la statue de Pasquin lors de son séjour :

Canova dans son tombeau d'Alfieri a représenté l'Italie, drapée à l'antique. Pasquin lui adressa ces deux vers :

« Questa volta, Canova la Svagliata

Tu l’a fatta vestita ed é spogliata »

allusion piquante aux déprédations des Français46.

On remarque dans ce guide une condamnation des saisies et des destructions françaises du patrimoine italien, désignées ici par le terme « déprédation ». Cette condamnation se retrouve chez Louis Simond, qui, au sujet des saisies, évoque un « sacrilège » et parle de pillage (« Toutes les églises d'Italie furent méthodiquement pillées lors de l'invasion française ; cela se faisait par commissaires47. ») Les voyageurs peuvent aussi mentionner les tentatives de rachat des œuvres enlevées par les Italiens, notamment des reliques, comme l’indique Petit-Radel dans Voyage historique, chorographique et philosophique dans les principales villes de l’Italie en 1811 et 1812, où il évoque l’attachement des Padouans à la relique de saint François qui permet son rachat par les habitants aux Français :

Lors des hauts faits d'armes qui firent momentanément passer la ville sous le pouvoir des Français, le général avait déjà fait dégarnir l'église de plusieurs châsses qu'il regardait comme inutiles au culte. Il en restait une qui contenait la langue du saint, chose précieuse aux Padouans […]. Le supérieur, sachant qu'on allait en disposer, supplia ce général de laisser cette relique à la ville ; elle y resta, mais à la condition que dans vingt-quatre heures vingt mille ducats seraient comptés. On parcourut toute la ville ; prêtres, moines, mendiants, tous intéressèrent leurs pénitents et pénitentes, et la somme fut comptée48.

1815-1816. Le retour des saisies patrimoniales en Italie : une inversion du discours

Contexte historique

Lors de la première restauration, les Alliés n’avaient emporté qu’un petit nombre d’objets d’art, français ou saisis par les Français et des négociations avaient été lancées avec les commissaires de différents gouvernements d’Europe pour organiser le retour de certaines œuvres. Cette « mansuétude » de la part des Alliés a été soulignée avec vigueur par la presse française, comme La Gazette de France qui établit le 7 juin 1814 un parallèle flatteur pour les Alliés entre leur conduite en pays ennemi et celle des Français49. Mais après les Cents Jours, le Congrès de Vienne en 1815 stipule la restitution des œuvres d’art italiennes saisies par la France, notamment dans le cadre des traités. Canova est envoyé par le pape pour assurer la restitution des chefs d’œuvre. L’ensemble des œuvres cédées par l’Italie ne revint pas sur la péninsule : les œuvres ayant été transportées dans des musées provinciaux demeurèrent majoritairement en France, comme Le Christ et la femme adultère du Titien, déposé à Bordeaux. Ce fut aussi le cas des œuvres de peintres peu appréciés et reconnus à l’époque, comme Le Pérugin dont la quasi-totalité des œuvres prises à Pérouse demeura en France : sur vingt-cinq tableaux enlevés à Pérouse, dix-neuf restèrent en France après 1815. Les œuvres achetées par les Français, notamment après la nationalisation des églises italiennes en 1811, restèrent également à Paris : c’est le cas de La Prédication de Saint Étienne à Jérusalem de Carpaccio. Certaines furent perdues ou détruites et d’autres firent l’objet d’échanges, comme Les Noces de Cana de Véronèse, qui demeura en France suite à un accord avec Venise : en échange, la France envoya un tableau de Le Brun. Ce fut le musée Napoléon, aujourd’hui Musée du Louvre qui fut le plus atteint : les enlèvements se multiplièrent, malgré les efforts de son directeur, Vivant Denon, qui fit tout ce qu’il put pour retenir les œuvres, arguant notamment des investissements français effectués sur ces tableaux qui furent restaurés et nettoyés, et dont la saisie, selon lui, compenserait les sommes investies par la France en Italie dans le cadre d’une politique patrimoniale, avec notamment l’exécution de fouilles et de travaux de restauration. Après leur rapatriement sur la péninsule, les œuvres ne rejoignent pas toujours leur lieu d’origine : à Rome, de nombreuses toiles qui étaient exposés dans des églises des États romains le sont désormais dans la galerie du Vatican comme La Naissance de la Vierge de l’Albane, saisie à Bologne et qui revient en 1815 à la Pinacothèque du Capitole : les retours en Italie y ont été à l’origine d’une centralisation des œuvres et d’une muséification plus intensive, aussi bien que d’une redéfinition de la propriété de l’œuvre d’art. En effet, le pape, en retenant au Musée du Vatican certaines œuvres qui appartenaient à des particuliers, des communautés religieuses de son État, affirme à la fois son pouvoir par la vitrine d’un musée enrichi, mais redéfinit aussi la propriété de l’œuvre patrimoniale comme nationale.

Le retour des œuvres dans la presse française et la presse italienne

Le retour des saisies patrimoniales est évoqué dans la presse française et italienne, engendrant des réactions diverses, souvent opposées à celles de la presse révolutionnaire. En ce qui concerne la presse française, les retours des œuvres d’art ne sont pas passés sous silence mais on observe une disproportion entre la longue et grandiose évocation des saisies dans la presse révolutionnaire et la rapide et sobre évocation des retours, souvent dans des encarts et non dans des articles. Les journaux français évoquent tout d’abord les enlèvements, occasionnant un bref débat sur la légitimité de ces retours, puis le transfert des œuvres en Italie et enfin l’adaptation des musées français à cette perte. On remarque tout d’abord que les journaux annonçant le retour des œuvres adoptent majoritairement un ton neutre, se contentant de livrer l’information, qui s’explique par les changements politiques : rares sont ceux qui s’opposent en bloc à ces retours. Les journaux transmettent tout d’abord les rumeurs inquiètes sur le sort, encore incertain, des saisies patrimoniales françaises, n’osant croire qu’elles soient destinées à quitter Paris. C’est le cas de La Quotidienne du 13 juillet 1815, qui nie les retours :

Il parait que c’est à tort que l’on a fait courir le bruit que des généraux prussiens faisaient enlever du Musée, par voie d’exécution militaire, différents objets d’art. Les souverains qui, l'année dernière, ont donné aux Français tant d’exemples de modération, ne souffriraient pas que quelques-uns de leurs sujets commissent des actes semblables, surtout aujourd’hui que le roi est dans sa capitale, et qu’ils peuvent traiter avec lui sans blesser les formes et les convenances50.

Ou de La Quotidienne du 6 août, qui exprime l’espoir que le Musée du Louvre ne sera pas démantelé mais érigé en Muséum européen :

On assure qu'il a été proposé de déclarer les collections de tableaux et statues actuellement réunies dans les galeries du Louvre, Muséum européen. Ces collections seraient considérées comme une propriété commune des nations européennes, confiée à la garde des Parisiens Par cette mesure, on aura rappelé et consacré le principe du droit public qui défend d'enlever comme butin des objets d’arts ou de science ; on aura évité en outre la dispersion d’une collection qui , dans son ensemble unique , offre une histoire complète des beaux-arts, et qui ne pourrait être plus convenablement placée pour la commodité des artistes et des amateurs, surtout de ceux d’Angleterre , de Prusse et d’Allemagne. Il parait seulement que des tableaux d’église, en petit nombre, seront exceptés de cette mesure, et qu’ils re tourneront aux lieux sacrés pour lesquels ils avaient été destinés51.

Une fois le sort des saisies fixé par les Alliés, un débat sur la légitimité de ces retours s’instaure dans la presse. La Quotidienne du 5 septembre 1815 publie ainsi une lettre anonyme expliquant que les œuvres saisies par la France ont fait l’objet d’une cessation par traité ou d’un achat et ne sont donc pas destinées à revenir dans leur pays d’origine. La lettre détaille cette situation juridique avec beaucoup de précisions et insiste, encore une fois, sur la nécessité de conserver les saisies à Paris dans l’intérêt des amateurs étrangers mais aussi dans celui de l’Italie :

C’est à tort qu’on a considéré tous ces objets, sans distinction, comme le produit d’un enlèvement forcé, opéré par les armées et les autorités françaises, et dénué de toute sanction légale. Un petit nombre de tableaux et de statues, enlevés des châteaux royaux de Prusse, se trouve peut-être dans cette catégorie ; la restitution de ces objets a fait le sujet d’une négociation en 1814, entre le gouvernement français et un commissaire prussien : négociation qui n’était pas terminée au mois de mars 1815. […] Pendant qu’on agite ces questions du droit public, l’opinion et les vœux des artistes et des amateurs de toutes les nations, se partagent à 1’égard de la question relative à l’intérêt des beaux-arts. Ils sont tous d’accord dans le désir de voir pour l’avenir l’inviolabilité absolue de tous les dépôts consacrés aux arts, aux lettres et aux sciences ; principe qui malheureusement a été méconnu longtemps avant la révolution française […]. Mais l’application rétroactive de ce principe aurait plusieurs inconvénients. Les artistes allemands et anglais seraient obligés de chercher très loin et en cent endroits différents ce qu’ils trouvent réunis et à leur proximité. Plusieurs objets précieux seraient de nouveau dérobés aux regards du public ; enfin, l’Italie, en reprenant une centaine de statues dont l’absence est à peine aperçue dans ses musées, verrait se ralentir cette ardeur qui la porte à déterrer les objets probablement bien plus nombreux et plus précieux, cachés dans les entrailles de son sol classique52.

Dans le même journal, le 8 octobre, un autre son de cloche se fait entendre : des journaux ayant accusé les Anglais d’enlever les statues italiennes pour les ramener à Londres, le journaliste dément formellement et ajoute que ces « monuments de violence et d’injustice » ne peuvent cesser de l’être qu’en retournant à leurs « possesseurs légitimes » :

Nous serions surpris en effet que l’on regardât de tels objets comme des fruits de la victoire, et comme le prix du sang des braves armées, répandu pour une plus noble cause. Ils ne cesseraient pas d’être des monuments de violence et d’injustice, s'ils passaient dans d’autres mains, au même titre qu’ils étaient dans les nôtres. C’est à leurs possesseurs légitimes qu’ils doivent retourner53.

Un débat s’instaure alors entre les journaux, comme ce journaliste de La Gazette de France qui, le 19 octobre, s’oppose à La Quotidienne, journal du gouvernement qui prend parti pour les enlèvements, l’accusant de donner la parole à un étranger : « Faute de raison, on dit des injures. La Quotidienne nous en adresse donc aujourd’hui de grosses et bien fortes, pour avoir trouvé mauvais qu’un étranger vint chez elle justifier l’enlèvement des chefs-d’œuvre du Musée54 ». Le Moniteur universel du 19 octobre et Le Journal des débats du 18 octobre publient également une lettre de Wellington à Castlereagh expliquant comment se sont déroulées les négociations sur le retour des œuvres d’art, promis par Louis XVIII dès 1814, et les raisons qui poussent à rendre ces œuvres, notamment la nécessité d’humilier la France pour prévenir toute tentative ultérieure de conquêtes européennes :

Le sentiment du peuple français sur ce sujet ne peut être qu’un sentiment d’orgueil national. Ils désireraient retenir ces chefs-d’œuvre de l’art, non parce que Paris est le lieu le plus convenable pour leur réunion (car tous les artistes et les connaisseurs qui ont écrit sur ce sujet s’accordent à demander qu’ils soient reportés aux lieux où ils étaient originairement placés), mais parce qu’ils ont été acquis par des conquêtes dont ils sont les trophées. Les mêmes sentiments qui font désirer au peuple français de garder les tableaux et les statues des autres nations, doivent faire désirer aux autres nations, maintenant que la victoire est de leur côté, de voir restituer ces objets à leurs légitimes propriétaires ; et les souverains alliés doivent favoriser ce désir. Il est de plus à désirer, pour le bonheur de la France et pour celui du Monde, que, si le peuple français n’est pas déjà convaincu que l’Europe est trop forte pour lui, on lui fasse sentir que, quelque grands qu’aient pu être ses avantages partiels et temporaires sur une ou plusieurs des puissances de l’Europe, le jour de la restitution doit arriver à la fin. Mon opinion est donc qu’il serait injuste aux souverains de condescendre aux désirs de la France ; le sacrifice qu'ils feraient serait impolitique, puisqu’il leur ferait perdre l’occasion de donner aux Français une grande leçon morale55.

Le Journal des débats politiques et littéraires du 15 décembre 1815, qui avait initialement publié la lettre de Wellington, publie des extraits de la réponse de Castlereagh, qui se range à l’avis de Wellington :

Ces dépouilles, qui empêchent une réconciliation morale entre la France et les pays qu'elle a envahis, ne sont pas nécessaires pour rappeler les exploits de ses armées, lesquels, malgré la cause dans laquelle ils ont été accomplis, doivent à jamais faire respecter les armes de la nation au-dehors. Mais tant que ces objets resteront dans Paris, constituant pour ainsi dire des actes et titres des pays qui ont été abandonnés, les idées de réunir encore ces pays à la France, ne seront jamais entièrement éteintes56.

Cette lettre conduit à la publication d’un ouvrage Observations d’un Français sur l’enlèvement des chefs d’œuvre du Muséum de Paris, en réponse à la lettre du duc de Wellington à lord Castlereagh sous la date du 23 septembre 1815, et publié le 18 octobre dans le Journal des Débats, dont Le Moniteur universel le 30 septembre et Le Journal des débats politiques et littéraires du 23 novembre 1815, annoncent la publication57. De même, les Lettres sur le projet d’enlever les monuments d’Italie de Quatremère de Quincy sont réimprimées et La Quotidienne du 25 octobre 1815 en propose un compte rendu détaillé contribuant à justifier, a posteriori, le retour des œuvres enlevées. En outre, le journaliste précise, afin de mieux légitimer le retour des œuvres que la pétition adressée par certains artistes au Directoire afin d’empêcher les saisies patrimoniales en Italie a été publiée à la fin du volume :

On a imprimé à la suite de ces lettres la pétition des principaux artistes français contre le déplacement des chefs-d'œuvre d’Italie : pétition à laquelle les Verrès du Directoire ne daignèrent pas seulement faire une réponse. Cette pétition, ainsi que les lettres de M. Quatremère ont causé ici une impression très-favorable pour la nation française58.

Après ce débat dont la brièveté s’explique par les circonstances politiques peu favorables aux arguments rejetant le retour des saisies décidé par les Alliés, les journaux évoquent l’enlèvement des objets et les réactions des Parisiens, entre tristesse et colère, qu’ils tentent de calmer, comme La Quotidienne du 1er octobre, qui se rallie à la décision du retour des saisies :

Les Autrichiens sont occupés à enlever les chevaux de bronze, placé sur l’arc de triomphe du Carrousel. Ces chevaux sont destinés à suivre la victoire, et à montrer au monde les vicissitudes de la fortune. Ils avaient été transportés de Corinthe à Rome sous Néron, transportés ensuite à Bysance [sic.], dans la cinquième croisade. Après la prise de Constantinople par les Latins, ils vinrent orner la place de Saint-Marc. Lorsque la république de Venise fut envahie par les Français, ils furent trans portés à Paris. Leur arrivée dans la capitale de la France avait été à peine remarquée. Beaucoup de Français blâmaient ceux qui avaient enlevé cette dépouille aux malheureux Vénitiens. Aujourd’hui, le départ ou l'enlèvement de ces chevaux de bronze attire l’attention de la multitude, et provoque les murmures de certaines gens qui ne savent pas qu’ils étaient le prix de la victoire, et qu'ils n’ont pas changé de destination. Pour se consoler de cette perte, il faut quelquefois re rappeler les idées du juste et de l’injuste et ne pas oublier que le bonheur de la France ne tient point à quatre chevaux de bronze venus de Corinthe, et qui ne sont point un chef-d’œuvre de l’art59.

On observe une inversion fataliste du discours des Fêtes de la liberté : les chevaux suivent la victoire, et la France est défaite. La versatilité des Parisiens face aux saisies patrimoniales, ainsi que la faible qualité artistique des chevaux sont mises en avant pour calmer les émotions. On retrouve la même idée dans La Quotidienne du 3 octobre, qui invite les Parisiens à ne pas regretter le lion enlevé à Venise, cassé lors de son déplacement, en raison de sa faible valeur artistique :

Le lion, dit le lion de Saint Marc, de la place de ce même nom à Venise, dont il avait été enlevé, a été brisé aujourd'hui par les ouvriers chargés de le descendre du piédestal de la fontaine construite en 1804 sur 1’esplanade des Invalides. Quoiqu’en disent des gens devenus subitement amateurs des arts et décidés à tout regretter, cette figure hideuse n’est pas une perte même pour les Vénitiens, quoique ce fut pour eux un monument60.

Le Moniteur universel du 9 octobre met l’accent sur le déchirement et la colère des Parisiens face au retour des saisies orchestré par les Anglais :

Le changement du ministère et l’enlèvement des objets d’arts donnent nécessairement à Paris un mouvement extraordinaire : lorsque la Venus fut mise sur une voiture lundi dernier, Sir Lawrence, MM. Chantry et Canova étaient présents : les deux derniers fondaient en larmes ; mais un officier allemand qui se trouvait près d’eux se mit à rire et à se moquer. Après la sortie du dernier charriot, le peuple se rassembla autour de la porte, et n’épargna pas les injures aux troupes anglaises qui y étaient de garde, comme si ces chefs-d’œuvre allaient en Angleterre. La Vénus est, dit-on, expédiée à Florence61.

Les journaux informent encore sur le trajet des œuvres, comme sous le Directoire, mais dans le sens inverse. La Quotidienne du 19 décembre indique ainsi : « Le chevalier Canova […] est parti hier pour Anvers, où se trouvent déposés une partie des monuments d’arts enlevés aux états du pape, et repris au musée de Paris. Ces chefs-d’œuvre seront embarqués à Anvers au printemps prochain à bord de bâtiments anglais, pour être reconduits en Italie62 ». Les journaux français donnent des indications sur l’arrivée des œuvres en Italie, comme La Gazette de France du 12 mai 1816 (« L’Apollon du Belvédère, le Laocoon et l’Antinoüs ont été replacés le 19 au musée du Vatican63 ») ou du 12 janvier 1816, numéro dans lequel un correspondant d’Ancône s’émerveille sur le retour d’un tableau (« S. M. a fait rendre à notre cathédrale le beau tableau représentant le Martyre de Sainte-Affra qui lui avait été enlevé64 ») ou dans La Quotidienne du 12 mars 1816 qui se réjouit du retour des statues antiques au Vatican (« Mardi dernier, S, S., accompagnée du chevalier Canova, […] a visité les collections des beaux-arts qui ornent le Vatican. Le souverain pontife a vu, avec satisfaction, l’Apollon, le Torse, le Mercure, l’Antinoüs, le Laocoon, et plusieurs autres statues et groupes antiques, remis en place. Le Laocoon avait un peu souffert par le passage des Alpes : les divers morceaux de marbre dont ce groupe se compose, s’étaient déjoints, mais ils ont été facilement réunis de nouveau65 »), ou encore La Gazette de France du 19 janvier 1816 qui évoque l’accident survenu lors du retour du Laocoon (« Le versement de la voiture qui portait le Laocoon a fait une grande sensation à Rome. Il n’est que trop vrai, d’après cette nouvelle, que la belle statue a été endommagée66 ») Dans les récits et guides de voyage français ultérieurs à la chute de l’Empire, les visiteurs mentionnent lors de leurs visites des galeries italiennes, souvent avec amertume, le retour de ces œuvres possédées, d’après eux, légitimement par la France puisque cédées dans le cadre d’un traité et qu’ils estiment être « le prix de nos victoires67 ». Ducos constate ainsi, au Musée du Capitole, que les œuvres, considérées comme des trophées, ont changé de camp, portant atteinte à l’honneur national :

Nous faudra-t-il donc rencontrer partout nos dépouilles ? et pourtant les Romains ne nous ont pas soumis encore ; et leur Capitole n'est pas digne qu'ils y déposent les témoignages de nos revers. Voici le Faune de Praxitèle l'Antinoüs égyptien, la Flore et la Junon du Capitole, le Zénon, l'Amour et Psyché, la Vestale, l'Agrippine assise, qui tous étaient naguère en notre possession68.

À propos des œuvres picturales, Ducos s’insurge encore :

On vient d'exposer dans l'appartement Borgia, les tableaux enlevés au Musée Napoléon. Je jette avec regret un regard sur la Transfiguration, l'Assomption et la Vierge de Foligno par Raphaël ; la Communion de saint Jérôme par le Dominiquin ; la Fortune, du Guide ; la Madeleine, du Guerchin. Que citerais-je encore ? Et dois-je m'arrêter ? Quel Français, digne de ce nom, ne s'irriterait de voir ces précieuses dépouilles si vaillamment acquises ravies si traitreusement ? Ah leur perte excite bien plus de douleur qu'il n'y avait eu de joie à les posséder69.

Les journaux français envisagent également le futur du Louvre. Ils insistent ainsi sur les œuvres conservées, notamment grâce à un rachat ou un don, et sur la richesse de la galerie, vitrine de la puissance française, très vite remise en état (« Plusieurs statues antiques provenant de la Villa Albani, et réunies au Musée du Louvre, en avaient été enlevées par suite des derniers événements ; le gouvernement en a fait depuis peu l’acquisition. Ces chefs-d’œuvre vont être replacés dans la galerie. Cette galerie est encore très riche70 » ; « On assure que M. Canova a laissé ici quelques tableaux et quelques statues qu’il a offerts, au nom du pape, à S. M. Louis XVIII. Parmi les Sculptures, on cite le groupe du Tibre et la figure colossale de Melpomène71 »). La réorganisation du Musée du Louvre, après les restitutions, est également commentée par les journaux, qui s’empressent de mettre en valeur les belles pièces françaises qui pourront combler les niches laissées vides, comme dans Le Journal des débats politiques et littéraires du 29 août 1816 :

On avait songé à remplacer par de beaux plâtres les antiques les plus précieuses qui sont retournées en Italie. Cela plairait fort aux artistes ; c'est ainsi qu'on en avait usé à Rome et à Florence. […] La place du Laocoon demeurera vide. […] Mais grâce à la munificence de François Ier, à son amour éclairé pour les arts, nous possédions dès longtemps la seule statue peut-être, qui put remplacer dignement le fameux Apollon Déjà la Diane de Fontainebleau que depuis nous avons vue à Versailles est sur son piédestal en avant de la niche qu'occupait l'Apollon du Belvédère, au milieu de l'estrade formée par un pavé en mosaïque et ornée de deux Sphinx. Ainsi placée, ou la pourra voir sous tous ses aspects ; plus heureuse en cela que l'Apollon qu'il avait fallu repousser au fond de la niche à cause de la nécessité de soutenir par une forte armature scellée dans le mur la partie supérieure du corps séparée des jambes par une fracture. Pour rendre plus facile encore la vue de la Diane, on disposera son piédestal de manière à la pouvoir faire tourner sur elle-même, et à mettre dans la grande lumière successivement toutes ses parties. C'est un soin qu'on se propose de rendre à plusieurs des statues de la collection72.

La muséographie est au service de la mise en valeur de ces pièces françaises et de l’effacement des vides laissés cette fois-ci dans les musées français par le retour des pièces italiennes : une rhétorique patrimoniale nationale se met en place dans le cadre du Musée du Louvre avec le départ des saisies italiennes. De même, La Gazette de France du 27 mars 1817 évoque la « collection inappréciable » du Musée du Louvre, et le journaliste mentionne les récents changements, avec moins d’amertume qu’en 1815 : « L’ancienne salle du Laocoon a maintenant la dénomination de salle du Centaure. Ce groupe y occupe la place où l’on voyait précédemment la Vénus de Médicis. Le groupe du Laocoon n’a pas été remplacé73 ». Les journaux insistent également sur la capacité française à produire des chefs-d’œuvre qui viendront remplacer ceux qu’on lui a enlevés, comme en témoigne cette pique de La Gazette de France du 28 octobre 1815 :

M. Saint, l’un de nos premiers peintres en miniature, est de retour de Londres, où il a fait un grand nombre de portraits. En voyant ainsi nos artistes obtenir des succès en pays étrangers, on ne peut s’empêcher de faire cette réflexion, que si l’on enlève à la France les chefs-d’œuvre des arts, il reste du moins aux autres nations à lui envier ceux qui savent en produire74.

Dans la presse italienne, la nouvelle des retours est également évoquée. On en trouve par exemple la mention dans le Diario di Roma du 28 octobre 1815 :

Colle ultime lettere di Pariggi si è avuta la notizia che in unione coi Monumenti d’arte, codici ed altri oggetti di tal natura dei Regno Austro-Veneto, et degli Stati del Piemonte, Modena e Toscana che tornano ad illustrare l’Italia vi sono compresi anche quelli dello Stato Pontifico per opera del Sig. Cav. Canova, nostro valentissimo artista75.

Dans le même numéro, le journaliste donne des informations plus précises sur les enlèvements en cours à Paris et justifie le retour des œuvres saisies :

Le corti d’Austria, d’Inghilterra, e di Prussia erano convenute nella massima che tutti gli oggeti d’arte, e tresori scientifici, diventati in tutta l’Europa, preda della guerra di rivoluzione dovessero essere restituiti ai loro proprietari, ed a quelle città, delle quali erano il legittimo decoro e ricchezza. In conseguenza di questa massima tutti i sopraccennatti offeti inviolati all’Italia, alla Germania, alla Spagna, ed ai Paesi Bassi furono levati dal museo di Parigi ed degli altri luoghi, ove furono collocati. […] I quatro noti cavalli di Venezia, chiamati cavalli di Corinto, sotto l’ispezione e vigilanza di vari schierati battaglioni delle […] Truppe austriache furono levati nel giorno I ottobre dall’arco trionfale, che Bonaparte aveva innalzare nella corte delle Tuilleries dopo la campagna del 1805 ; nella stessa guisa fu levato nel giorono 3 ottobre Il Leone di S. Marco dagla fontana degli Invalidi. La deposizione dei cavalli fu eseguita felicemente, non cosi quella del leone ; lo straordinario suo peso ruppe le corde, e cadendo la gran macchina sul selciato, che circonda la fontana, resto danneggiata in modo pero, che non sarà difficile l’accomodarla76.

Le Diario di Roma reproduit également la lettre de Wellington à Castlereagh en italien dans le numéro du 11 novembre 1815, exposant un point de vue favorable aux restitutions (arguments légaux) et donnant des informations sur les négociations en cours. Néanmoins, rien n’est dit dans la presse italienne sur les réactions des Parisiens face à ces enlèvements.

Dans son traitement des saisies patrimoniales françaises en Italie, la presse s’impose donc comme un support privilégié pour penser la question patrimoniale moderne. En effet, elle l’inscrit dans le temps de l’actualité, notamment lorsque le journal informe ses lecteurs sur les conditions d’arrivée, d’exposition puis de retour des œuvres ; mais la presse inscrit également la réflexion qui découle des saisies françaises dans le temps long de l’émergence d’une conscience patrimoniale, notamment en devenant le cadre de polémiques et, surtout, de débats sur la question par journaux ou journalistes interposés. Le traitement de l’épisode des saisies patrimoniales françaises par la presse révèle et cristallise de nombreux enjeux, notamment en participant activement à l’émergence d’une conscience patrimoniale spécifique et moderne en France, une conscience patrimoniale nationale, autour de l’arrivée et du retour des œuvres italiennes.

Fig. 1

Fig. 1. Pierre-Gabriel Berthault et Abraham Girardet, Entrée triomphale des monuments des sciences et des arts en France; fête à ce sujet les 9 et 10 thermidor an 6 de la République, 1802.

Fig. 2

Fig. 2. Jean Duplessis-Bertaux, L’enlèvement des chevaux de la basilique Saint-Marc de Venise, 1797.

Fig. 3

Fig.3. Joseph-Charles Marin et Jean-Jérôme Beaugean,Départ du troisième convoi de statues et monuments d’art italiens pour la France, 1797.

Notes

1  Bédédicte Savoy, Patrimoine annexé. Les biens culturels saisis par la France en Allemagne autour de 1800, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2003, 2 volumes.

2  Dominique Poulot, Surveiller et s'instruire : la Révolution française et l'intelligence de l'héritage historique, Oxford, Voltaire Foundation, 1996.

3  Marie-Louise Blümer, « La commission pour la recherche des objets de sciences et arts en Italie (1796-1797), La Révolution française, T. LXXXVII, n°2, 1934 ; Blümer, Marie-Louise, « Le transport en France des objets d’art cédés par le traité de Tolentino », Revue des études italiennes, i, 1936, p.11-23.

4  Édouard Pommier, L'Art de la liberté : doctrines et débats de la Révolution française, Paris, Gallimard, 1991.

5  Comme le rappelle Édouard Pommier dans L'Art de la liberté : doctrines et débats de la Révolution française, op.cit., p 401 : « Le 9 mai [1796], le duc de Parme est contraint de signer un armistice, dont l’article 4 énonce : "Il [le duc] fera remettre vingt tableaux, au choix du général en chef, parmi ceux existant aujourd’hui dans le duché." Le 17 mai, deux jours après l’entrée triomphale à Milan, la même clause est inscrite dans l’armistice imposée au duc de Modène. La machine des saisies est désormais en place. »

6  Pommier, L'Art de la liberté : doctrines et débats de la Révolution française, op.cit., p.402.

7  Voir Ferdinand Boyer, « L’achat des antiques Borghèse par Napoléon », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 81ᵉ année, n°5, 1937, p. 405-415.

8  Ainsi, Stendhal s’insurge contre le retour, à partir de 1815, de certaines œuvres italiennes cédées par les États dans le cadre de traités jugés légaux et assurant, selon lui, la propriété de ces objets à la nation française. Il écrit ainsi, dans Promenades dans Rome : « [Canova] vint reprendre les statues que l’on nous avait cédées par le traité de Tolentino, sans lequel l’armée victorieuse à Arcole et Rivoli eût occupé Rome. On nous a volé ce que nous avions gagné par un traité », Stendhal, Promenades dans Rome, in Victor Del Litto (éd.), Voyages en Italie, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, p.1082.

9   La Décade philosophique, 30 mars 1796, p.441.

10   Le Censeur des journaux, 5 juin 1796, n°283, p.2.

11 Cité par Édouard Pommier, L'Art de la liberté : doctrines et débats de la Révolution française, op.cit., p.405.

12   Ibid., p.405.

13  Antoine Quatremère de Quincy, Lettres sur l'enlèvement des ouvrages de l'art antique à Athènes et à Rome écrites les unes au célèbre Canova, les autres au général Miranda [1796], Paris, Adrien Leclerc et Cie, 1836, p.263.

14  Cité par Édouard Pommier, L'Art de la liberté : doctrines et débats de la Révolution française, op.cit., p. 436.

15   Ibid., p. 437.

16   La Clef du cabinet des souverains, 5 mars 1797, n°45, p.3.

17   Le Républicain français, 3 juillet 1796, n°1302, p.1.

18   La Clef du cabinet des souverains, 27 août 1797, n°220, p.5.

19   Ibid., 14 juin 1797, n°146, p.6.

20   Le Moniteur universel, 2 juillet 1796, n°284, p.1.

21   Le Publiciste, 11 janvier 1798, p.1.

22   La Clef du cabinet des souverains, 12 juin 1797, n°144, p.5.

23   La Décade philosophique, littéraire et politique, 28 juin 1797, p.212.

24   La Clef du cabinet des souverains, 27 août 1797, n°144, p.5.

25   Ibid., 24 avril 1798, n°460, p.4.

26   La Décade philosophique, littéraire et politique, 28 juin 1798, p.241.

27   La Clef du cabinet des souverains, 2 août 1797, n°195, p.4.

28   Le Moniteur universel, 28 novembre 1796, n°68, p.2.

29   La Clef du cabinet des souverains, 14 juin 1797, n°146, p.6.

30   Journal des débats et des décrets, 21 juillet 1798, n°69, p.10.

31   Le Moniteur universel, 27 juillet 1798, n°309, p.4.

32   Le Courrier des spectacles, 27 juillet 1798, p.2-4.

33   Magasin encyclopédique, ou Journal des sciences, des lettres et des arts, Tome ii, p.416-428.

34   La Clef du cabinet des souverains, 19 février 1798, n°396, p.4.

35   Ibid., 2 août 1797, n°196, p.5

36   La Décade philosophique, littéraire et politique, 28 juin 1797, p.213.

37   Le Moniteur universel, 2 juillet 1796, n°284, p.1.

38   Bulletin de l’Europe, 1797, n°62, p.4.

39  Bénédicte Savoy, « Guerre, arts, trophées. Regards allemands sur les spoliations artistiques infligées par la France à l’Italie, 1796-1801 », in Françoise Knopper (dir.) et Alain Ruiz (dir.), Les Voyageurs européens sur les chemins de la guerre et de la paix au temps des Lumières, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2006, p.307-317.

40  August Friedrich Ferdinand de Kotzebue, Souvenirs d’un voyage en Livonie, à Rome et à Naples, [1805], Paris, Barba et Buisson, 1806 (trad. fr.), t. iii, p.330.

41  Philippe Petit-Radel, Voyage historique, chorographique et philosophique dans les principales villes de l’Italie en 1811 et 1812, Paris, Chanson, 1815, t. ii, p.170.

42  Paul-Louis Courrier, Louis Coquelin (éd.), Lettres écrites de France et d'Italie, Paris, Larousse, 19**, p.158.

43  François-René de Pommereul, Campagne du Général Buonaparte en Italie, pendant les années IVe et Ve de la République française, par un officier général, 1797, Maxwell, cop. 1991, « Les archives de la Révolution française », p.119.

44  Louis Simond, Voyage en Italie et en Sicile, Paris, A. Sautelet, 1828, t. ii, p.370.

45  Mme D***, « Gênes », in Jacques de Norvins et alii, L’Italie pittoresque. Tableau historique et descriptif de l'Italie, du Piémont, de la Sardaigne, de la Sicile, de Malte et de la Corse, Paris, Amable Costes, 1834, t. i, p.54-55.

46  Jean-Baptiste Reinolds, dit Guinan-Laoureins, Tableau de Rome vers la fin de 1814, Bruxelles, Weissenbruck, 1816, p.301-302.

47  Louis Simond, Voyage en Italie et en Sicile, Paris, A. Sautelet, 1828, t. i, p.75.

48  Philippe Petit-Radel, Voyage historique, chorographique et philosophique dans les principales villes de l’Italie en 1811 et 1812, Paris, Chanson, 1815, t. i, p.124.

49   La Gazette de France, 7 juin 1814, n°58, p.4.

50   La Quotidienne, 13 juillet 1815, n°194, p.3-4.

51   Ibid., 6 août 1815, n°218, p.2.

52   Ibid., 5 septembre 1815, n°248, p.1.

53   Ibid., 8 octobre 1815, n°281, p.3.

54   La Gazette de France, 19 octobre 1815, n°294, p.2.

55   Le Moniteur universel, 19 octobre 1815, n°292, p.2.

56   Le journal des débats politiques et littéraires, 15 décembre 1815, p.1.

57   Le Moniteur universel, 30 décembre 1815, n°364, p.4.

58   La Quotidienne, 25 octobre 1815, n°298, p.1.

59   Ibid., 1er octobre 1815, n°274, p.3.

60   Ibid., 3 octobre 1815, n°276, p.3.

61   Le Moniteur universel, 9 octobre 1815, n°282, p.2.

62   La Quotidienne, 19 décembre 1815, n°353, p.1.

63   La Gazette de France, 12 mars 1816, n°61, p.2.

64   Ibid., 12 janvier 1816, n°12, p.2.

65   La Quotidienne, 12 mars 1816, n°72, p.1.

66   La Gazette de France, 19 janvier 1816, n°19, p.1.

67  Joseph-Basile Ducos, Itinéraire et souvenirs d’un voyage en Italie en 1819 et 1820, Paris, Dondey-Dupré, 1829, t. ii, p.69.

68   Ibid., p.102-103.

69   Ibid., p.66.

70   La Quotidienne, 22 décembre 1815, n°336, p.3.

71   La Gazette de France, 30 octobre 1815, n°302, p.2.

72   Le Journal des débats politiques et littéraires, 29 août 1816, p.3.

73   La Gazette de France, 27 mars 1817, n°84, p.2.

74   Ibid., 28 octobre 1815, n°300, p.2.

75   Diairio di Roma, 28 octobre 1815, n°86, p.4-5. Traduction : « Par les dernières lettres de Paris, la nouvelle nous est parvenue que, parmi les monuments d’arts, les manuscrits et les autres objets de la même nature appartenant au Royaume austro-vénitien et aux États du Piémont, de Modène et de la Toscane qui reviennent en Italie afin de lui rendre son lustre, sont aussi compris ceux qui appartiennent à l’État pontifical grâce au Chevalier Cav. Canova, notre très talentueux artiste. »

76   Ibid., p.16-17. Traduction : « Les cours d’Autriche, d’Angleterre et de Prusse avaient convenu du principe selon lequel tous les objets d’art et les trésors scientifiques, qui, dans toute l’Europe, étaient devenus la proie des guerres de la Révolution devaient être restitués à leurs propriétaires ainsi qu’aux villes dont ils constituaient le légitime ornement et la richesse. En conséquence de cette décision, tous les objets susmentionnés conquis en Italie, en Allemagne, en Espagne et aux Pays-Bas seront enlevés du Musée de Paris et des autres lieux où ils furent placés. […] Les quatre célèbres chevaux de Venise, appelés chevaux de Corinthe, furent enlevés le 1er octobre de l’arc de triomphe que Bonaparte avait élevé dans la cour des Tuileries après la campagne de 1805, sous le contrôle et la vigilance de plusieurs bataillons déployés des troupes autrichiennes ; de la même manière, le 3 octobre, le lion de Saint-Marc a été enlevé de la fontaine des Invalides. La déposition des chevaux s’est déroulée sans encombre, ce qui ne fut pas le cas de celle du lion ; le poids extraordinaire de ce dernier a rompu les cordes, entraînant la chute de cette imposante machine sur le pavé qui entoure la fontaine, elle se trouva endommagée, mais d’une façon telle qu’il ne sera pas difficile de la réparer. »

Pour citer ce document

Apolline Strèque, «Les saisies patrimoniales françaises en Italie dans la presse française et italienne : 1796-1816 », Presse et patrimoine , sous la direction de Morgane Avellaneda, Lucien Derainne et Apolline Strèque Médias 19 [En ligne], Mise à jour le : , URL: https://www.medias19.org/publications/presse-et-patrimoine/les-saisies-patrimoniales-francaises-en-italie-dans-la-presse-francaise-et-italienne-1796-1816